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Discours par Maximilien Robespierre -- 17 Avril 1792-27 Juillet 1794
(1758-1794)
Note: texte en français moderne établi par Charles Vellay
_Réponse de M. Robespierre aux discours de MM. Brissot et Guadet du
23 avril 1792, prononcée à la Société des Amis de la Constitution le
27 du même mois, et imprimée par ordre de la Société_ (27 avril 1792)
_Réponse de Maximilien Robespierre à l'accusation de J.-B. Louvet
[imprimé par ordre de la Convention nationale]_ (5 novembre 1792)
_Opinion de Maximilien Robespierre, député du département de Paris,
sur le jugement de Louis XVI; imprimé par ordre de la Convention
nationale_ (3 décembre 1792)
_Second discours de Maximilien Robespierre, sur le jugement de Louis
Capet; prononcé à la Convention nationale, le 28 décembre, l'an
premier de la République [imprimé sur ordre de la Société des Amis
de la Liberté et de l'Egalité]_ (28 décembre 1792)
_Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, présentée par
Maximilien Robespierre [imprimé par ordre de la Société des Amis de
la Liberté et de l'Egalité]_ (24 avril 1793)
_Discours de Maximilien Robespierre sur la Constitution [discours
imprimé par ordre de la Société des Jacobins]_ (10 mai 1793)
_Rapport fait à la Convention nationale au nom du Comité de salut
public par le citoyen Robespierre, membre de ce comité, sur la
situation politique de la République; le 27 brumaire, l'an 2 de la
République; imprimé par ordre de la Convention nationale_ (27 brumaire
an II - 18 novembre 1793)
_Rapport par Maximilien Robespierre à la Convention, fait au nom du
Comité de salut public, le quintidi 15 frimaire, l'an second de la
République une et indivisible; imprimé par ordre de la Convention -
Réponse de la Convention nationale aux manifestes des rois ligués
contre la République; proposée par Robespierre, au nom du Comité de
salut public, et décrétée par la Convention_ (15 frimaire an II -
5 décembre 1793)
_Rapport sur les principes du gouvernement révolutionnaire, fait au nom
du Comité de salut public par Maximilien Robespierre; imprimé par ordre
de la Convention; le 5 nivôse de l'an second de la République une et
indivisible_ (5 nivôse an II - 25 décembre 1793)
_Rapport sur les principes de morale politique qui doivent guider la
Convention nationale dans l'administration intérieure de la République,
fait au nom du Comité de salut public, le 18 pluviôse, l'an 2e de la
République, par Maximilien Robespierre; imprimé par ordre de la
Convention nationale_ (18 pluviôse an II - 5 février 1794)
_Rapport fait au nom du Comité de salut public, par Maximilien
Robespierre, sur les rapports des idées religieuses et morales avec
les principes républicains, et sur les fêtes nationales. Séance du
18 floréal, l'an second de la République française une et indivisible.
Imprimé par ordre de la Convention nationale_ (18 floréal an II - 7
mai 1794)
_Discours du 8 Thermidor_ (27 juillet 1794)
* * * * * * * * *
_Réponse de M. Robespierre aux discours de MM. Brissot et Guadet du
23 avril 1792, prononcée à la Société des Amis de la Constitution le
27 du même mois, et imprimée par ordre de la Société_ (27 avril 1792)
Je ne viens pas vous occuper ici, quoi qu'on en puisse dire, de
l'intérêt de quelques individus ni du mien; c'est la cause publique qui
est l'unique objet de toute cette contestation: gardez-vous de penser
que les destinées du peuple soient attachées à quelques hommes;
gardez-vous de redouter le choc des opinions, et les orages des
discussions politiques, qui ne sont que les douleurs de l'enfantement
de la Liberté. Cette pusillanimité, reste honteux de nos anciennes
moeurs, serait l'écueil de l'esprit public et la sauvegarde de tous les
crimes. Elevons-nous une fois pour toute à la hauteur des âmes
antiques; et songeons que le courage et la vérité peuvent seuls achever
cette grande révolution.
Au reste, vous ne me verrez pas abuser des avantages que me donne Ici
manière dont j'ai été personnellement attaqué; et, si je parle avec
énergie, je n'en contribuerai que plus puissamment à la véritable paix
et à la seule union qui convienne aux amis de la Patrie.
Ce n'est pas moi qui ai provoqué la dernière scène qui a eu lieu dans
cette Société; elle avait été précédée d'une diffamation révoltante
dont tous les journaux étaient les instruments et répandue surtout par
ceux qui sont entre les mains de mes adversaires. Deux députés à
l'Assemblée nationale connus par leur civisme intrépide et le défenseur
de Château-Vieux avaient articulé des faits contre plusieurs membres de
cette Société. Sans m'expliquer sur cet objet, et même sans y mettre
autant d'importance que beaucoup d'autres, sans attaquer nommément qui
que ce soit, j'ai cru devoir éclairer la Société sur les manoeuvres
qui, dans ces derniers temps, avaient été employées pour la perdre ou
la paralyser; j'ai demandé la permission de les dévoiler à cette
séance; j'avais annoncé en même temps que je développerais dans un
autre temps des vérités importantes au salut public; le lendemain
toutes les espèces de journaux possibles, sans en excepter _La
Chronique_ ni _Le Patriote Français_, s'accordent à diriger contre moi
et contre tous ceux qui avaient déplu à mes adversaires les plus
absurdes et les plus atroces calomnies. Le lendemain, M. Brissot,
prévenant le jour où je devais porter la parole, vient dans cette
tribune, armé du volumineux discours que vous avez entendu.
Il ne dit presque rien sur les faits allégués par les trois citoyens
que j'ai nommés; il nous assure que nous ne devons pas craindre de voir
une autorité trop grande entre les mains des patriciens; se livre à une
longue dissertation sur le tribunat, qu'il présente comme la seule
calamité qui menace la nation; nous garantit que le patriotisme règne
partout, sans en excepter le lieu qui fut jusqu'ici le foyer de toutes
les intrigues et de toutes les conspirations; loue la dénonciation en
général, mais prétend que cette arme sacrée doit rester oisive par la
raison que nous sommes en guerre avec les ennemis du dehors: il va
jusqu'à nous reprocher de crier contre la guerre, tandis qu'il n'est
pas question de cela, et que nous n'en avons jamais parlé que pour
proposer les moyens ou de prévenir en même temps la guerre étrangère et
la guerre civile ou au moins de tourner la première au profit de la
liberté. Enfin au panégyrique le plus pompeux de ses amis, il oppose
les portraits hideux de tous les citoyens qui n'ont point suivi ses
étendards; il présente tous les dénonciateurs comme des hommes
exagérés, comme des factieux et des agitateurs du peuple; et, dans ses
éternelles et vagues déclamations, il m'impute l'ambition la plus
extravagante et la plus profonde perversité. M. Guadet, que je n'avais
jamais attaqué en aucune manière, trouva le moyen d'enchérir sur M.
Brissot dans un discours dicté par le même esprit.
Le même jour, un autre membre de cette Société, pour s'être expliqué
librement sur la conduite tenue par le procureur-syndic du Département,
dans la fête de la Liberté, reçoit de la part de ce dernier l'assurance
qu'il va le traduire devant les Tribunaux: et devant quels juges!
Sera-ce devant les jurés que le procureur-syndic a lui-même choisis? Et
ce procureur-syndic est membre de cette Société, et, après l'avoir
prise pour arbitre d'une discussion élevée dans son sein, il décline
son jugement, pour la soumettre à celui des Juges! Il récuse le
tribunal de l'opinion publique pour adopter le tribunal de quelques
hommes.
Je n'ai eu aucune espèce de part, ni directement ni indirectement, aux
dénonciations faites ici par MM. Collot, Merlin et Chabot: je les en
atteste eux-mêmes; j'en atteste tous ceux qui me connaissent; et je le
jure par la Patrie et par la Liberté; mon opinion sur tout ce qui tient
à cet objet est indépendante, isolée; ma cause ni mes principes n'ont
jamais tenu, ni ne tiennent à ceux de personne. Mais j'ai cru que dans
ce moment la justice, les principes de la liberté publique et
individuelle m'imposaient la loi de faire ces légères observations sur
le procédé de M. Roederer, avant de parler de ce qui me regarde
personnellement.
Avant d'avoir expliqué le véritable objet de mes griefs, avant d'avoir
nommé personne, c'est moi qui me trouve accusé par des adversaires qui
usent contre moi de l'avantage qu'ils ont de parler tous les jours à la
France entière dans des feuilles périodiques, de tout le crédit, de
tout le pouvoir qu'ils exercent dans le moment actuel. Je suis calomnié
à l'envi par les journaux de tous les partis ligués contre moi: je ne
m'en plains pas; je ne cabale point contre mes accusateurs; j'aime bien
que l'on m'accuse; je regarde la liberté des dénonciations, dans tous
les temps, comme la sauvegarde du peuple, comme le droit sacré de tout
citoyen; et je prends ici l'engagement formel de ne jamais porter mes
plaintes à d'autre tribunal qu'à celui de l'opinion publique: mais il
est juste au moins que je rende un hommage à ce tribunal vraiment
souverain, en répondant devant lui à mes adversaires. Je le dois
d'autant plus que, dans les temps où nous sommes, ces sortes d'attaques
sont moins dirigées contre les personnes que contre la cause et les
principes qu'elles défendent. _Chef de parti, agitateur du peuple,
agent du Comité Autrichien, payé ou tout au moins égaré_, si
l'absurdité de ces inculpations me défend de les réfuter, leur nature,
l'influence et le caractère de leurs auteurs méritent au moins une
réponse. Je ne ferai point celle de Scipion ou de Lafayette qui, accusé
dans cette même tribune de plusieurs crimes de lèse-nation, ne répondit
rien. Je répondrai sérieusement à cette question de M. Brissot:
qu'avez-vous fait pour avoir le droit de censurer ma conduite et celle
de mes amis? Il est vrai que, tout en m'interrogeant, il semble
lui-même m'avoir fermé la bouche en répétant éternellement, avec tous
mes ennemis, que je sacrifiais la chose publique à mon orgueil, que je
ne cessais de vanter mes services, quoiqu'il sache bien que je n'ai
jamais parlé de moi que lorsqu'on m'a forcé de repousser la calomnie et
de défendre mes principes. Mais enfin, comme le droit d'interroger et
de calomnier suppose celui de répondre, je vais lui dire franchement et
sans orgueil ce que j'ai fait. Jamais personne ne m'accusa d'avoir
exercé un métier lâche ou flétri mon nom par des liaisons honteuses et
par des procès scandaleux; mais on m'accusa constamment de défendre
avec trop de chaleur la cause des faibles opprimés contre les
oppresseurs puissants; on m'accusa, avec raison, d'avoir violé le
respect dû aux tribunaux tyranniques de l'ancien régime, pour les
forcer à être justes par pudeur, d'avoir immolé à l'innocence outragée
l'orgueil de l'aristocratie bourgeoise, municipale, nobiliaire,
ecclésiastique. J'ai fait, dès la première aurore de la Révolution, au
delà de laquelle vous vous plaisez à remonter pour y chercher à vos
amis des titres de confiance, ce que je n'ai jamais daigné dire, mais
ce que tous mes compatriotes s'empresseraient de vous rappeler à ma
place, dans ce moment où l'on met en question si je suis un ennemi de
la patrie, et s'il est utile à sa cause de me sacrifier; ils vous
diraient que, membre d'un très petit tribunal, je repoussai par les
principes de la souveraineté du peuple ces édits de Lamoignon auxquels
les tribunaux supérieurs n'opposaient que des formes; ils vous diraient
qu'à l'époque des premières Assemblées, je les déterminai moi seul, non
pas à réclamer, mais à exercer les droits du souverain; ils vous
diraient qu'ils ne voulurent pas être présidés par ceux que le
despotisme avait désignés pour exercer cette fonction, mais par les
citoyens qu'ils choisirent librement; ils vous diraient que, tandis
qu'ailleurs le Tiers-Etat remerciait humblement les nobles de leur
prétendue renonciation à des privilèges pécuniaires, je les engageais à
déclarer pour toute réponse à la Noblesse artésienne que nul n'avait le
droit de faire don au peuple de ce qui lui appartenait; ils vous
rappelleraient avec quelle hauteur ils repoussèrent le lendemain un
courtisan fameux, gouverneur de la province et président des trois
Ordres, qui les honora de sa visite pour les ramènera des procédés plus
polis; ils vous diraient que je déterminai l'assemblée électorale
représentative d'une province importante à annuler des actes illégaux
et concussionnaires que les Etats de la province et l'intendant avaient
osé se permettre; ils vous diraient qu'alors comme aujourd'hui en butte
à la rage de toutes les puissances conjurées contre moi, menacé d'un
procès criminel, le peuple m'arracha à la persécution pour me porter
dans le sein de l'Assemblée nationale, tant la nature m'avait fait pour
jouer le rôle d'un _tribun ambitieux et d'un dangereux agitateur du
peuple!_ Et moi j'ajouterai que le spectacle de ces grandes assemblées
éveilla dans mon coeur un sentiment sublime et tendre qui me lia pour
jamais à la cause du peuple par des liens bien plus forts que toutes
les froides formules de serments inventées par les lois; je vous dirai
que je compris dès lors cette grande vérité morale et politique
annoncée par Jean-Jacques, que les hommes n'aiment jamais sincèrement
que ceux qui les aiment; que le peuple seul est bon, juste, magnanime,
et que la corruption et la tyrannie sont l'apanage exclusif de tous
ceux qui le dédaignent. Je compris encore combien il eût été facile à
des représentants vertueux d'élever tout d'un coup la nation française
à toute la hauteur de la liberté. Si vous me demandez ce que j'ai fait
à l'Assemblée nationale, je vous répondrai que je n'ai point fait tout
le bien que je désirais, que je n'ai pas même fait tout le bien que je
pouvais. Dès ce moment je n'ai plus eu à faire au peuple, à des hommes
simples et purs, mais à une assemblée particulière, agitée par mille
passions diverses, à des courtisans ambitieux, habiles dans l'art de
tromper, qui, cachés sous le masque du patriotisme, se réunissaient
souvent aux phalanges aristocratiques pour étouffer ma voix. Je ne
pouvais prétendre qu'aux succès qu'obtiennent le courage et la fidélité
à des devoirs rigoureux; il n'était point en moi de rechercher ceux de
l'intrigue et de la corruption. J'aurais rougi de sacrifier des
principes sacrés au frivole honneur d'attacher mon nom à un grand
nombre de lois. Ne pouvant faire adopter beaucoup de décrets favorables
à la liberté, j'en ai repoussé beaucoup de désastreux; j'ai forcé du
moins la tyrannie à parcourir un long circuit pour approcher du but
fatal où elle tendait. J'ai mieux aimé souvent exciter des murmures
honorables que d'obtenir de honteux applaudissements; j'ai regardé
comme un succès de faire retentir la voix de la vérité, lors même que
j'étais sûr de la voir repoussée; portant toujours mes regards au delà
de l'étroite enceinte du sanctuaire de la législation, quand j'adressai
la parole au Corps représentatif, mon but était surtout de me faire
entendre de la nation et de l'humanité; je voulais réveiller sans cesse
dans le coeur des citoyens ce sentiment de la dignité de l'homme et ces
principes éternels qui défendent les droits des peuples contre les
erreurs ou contre les caprices du législateur même. Si c'est un sujet
de reproche, comme vous le dites, de paraître souvent à la tribune; si
Phocion et Aristide, que vous citez, ne servaient leur patrie que dans
les camps et dans les tribunaux, je conviens que leur exemple me
condamne; mais voilà mon excuse. Mais, quoi qu'il en soit d'Aristide et
de Phocion, j'avoue encore que cet orgueil intraitable que vous me
reprochez éternellement a constamment méprisé la cour et ses faveurs,
que toujours il s'est révolté contre toutes les factions avec
lesquelles j'ai pu partager la puissance et les dépouilles de la
nation, que, souvent redoutable aux tyrans et aux traîtres, il ne
respecta jamais que la vérité, la faiblesse et l'infortune.
Vous demandez ce que j'ai fait. Oh! une grande chose, sans doute. J'ai
donné Brissot et Condorcet à la France. J'ai dit un jour à l'Assemblée
constituante que, pour imprimer à son ouvrage un auguste caractère,
elle devait donner au peuple un grand exemple de désintéressement et de
magnanimité; que les vertus des législateurs devaient être la première
leçon des citoyens; et je lui ai proposé de décréter qu'aucun de ses
membres ne pourrait être réélu à la seconde législature; cette
proposition fut accueillie avec enthousiasme. Sans cela peut-être
beaucoup d'entre eux seraient restés dans la carrière; et qui peut
répondre que le choix du peuple de Paris ne m'eût pas moi-même appelé à
la place qu'occupent aujourd'hui Brissot ou Condorcet? Cette action ne
peut être comptée pour rien par M. Brissot, qui, dans le panégyrique de
son ami, rappelant ses liaisons avec d'Alembert et sa gloire
académique, nous a reproché la témérité avec laquelle nous jugeons des
hommes qu'il a appelés _nos maîtres en patriotisme et en liberté_.
J'aurais cru, moi, que dans cet art nous n'avions d'autre maître que la
nature.
Je pourrais observer que la Révolution a rapetissé bien des grands
hommes de l'ancien régime; que, si les académiciens et les géomètres
que M. Brissot nous propose pour modèles, ont combattu et ridiculisé
les prêtres, ils n'en ont pas moins courtisé les grands et adoré les
rois, dont ils ont tiré un assez bon parti; et qui ne sait avec quel
acharnement ils ont persécuté la vertu et le génie de la Liberté dans
la personne de ce Jean-Jacques dont j'aperçois ici l'image sacrée, de
ce vrai philosophe qui seul, à mon avis, entre tous les hommes célèbres
de ce temps-là, mérita ces honneurs publics prostitués depuis par
l'intrigue à des charlatans politiques et à de méprisables héros.
Quoi qu'il en soit, il n'en est pas moins vrai que, dans le système de
M. Brissot, il doit paraître étonnant que celui de mes services que je
viens de rappeler ne m'ait pas mérité quelque indulgence de la part de
mes adversaires.
J'ai cru encore que, pour conserver la vertu des membres de l'Assemblée
nationale pure de toute intrigue et de toute espérance corruptrice, il
fallait élever une barrière entre eux et le ministère, que leur devoir
était de surveiller les ministres, et non de s'identifier avec eux ou
de le devenir eux-mêmes; et l'Assemblée constituante, consacrant ces
principes, a décrété que les membres des législatures ne pourraient
parvenir au ministère ni accepter aucun emploi du pouvoir exécutif
pendant quatre ans après la fin de leur mission. Après avoir élevé
cette double digue contre l'ambition des représentants, il fallut la
défendre encore longtemps contre les efforts incroyables de tous les
intrigants qu'elle mettait au désespoir; et l'on peut facilement
conjecturer qu'il m'eût été facile de composer avec eux sur ce point au
profit de mon intérêt personnel. Eh bien! je l'ai constamment défendue;
et je l'ai sauvée du naufrage de la revision. Comment le délire de la
haine a-t-il donc pu vous aveugler au point d'imprimer dans vos petites
feuilles et de répandre partout dans vos petites coteries, et même dans
les lieux publics, que celui qui provoqua ces deux décrets aspire au
ministère pour lui et pour ses amis, que je veux renverser les nouveaux
ministres pour m'élever sur leurs ruines? Je n'ai pas encore dit un
seul mot contre les nouveaux ministres; il en est même parmi eux que je
préférerais, quant à présent, à tout autre et que je pourrais défendre
dans l'occasion: je veux seulement qu'on les surveille et qu'on les
éclaire, comme les autres; que l'on ne substitue pas les hommes aux
principes, et la personne des ministres au caractère des peuples: je
veux surtout qu'on démasque tous les factieux. Vous demandez ce que
j'ai fait: et vous m'avez adressé cette question, dans cette tribune,
dans cette Société dont l'existence même est un monument de ce que j'ai
fait! Vous n'étiez pas ici, lorsque, sous le glaive de la proscription,
environné de pièges et de baïonnettes, je la défendais et contre toutes
les fureurs de nos modernes Syllas, et même contre toute la puissance
de l'Assemblée constituante. Interrogez donc ceux qui m'entendirent;
interrogez tous les amis de la Constitution répandus sur toute la
surface de l'empire; demandez-leur quels sont les noms auxquels ils se
sont ralliés, dans ces temps orageux. Sans ce que j'ai fait, vous ne
m'auriez point outragé dans cette tribune, car elle n'existerait plus;
et ce n'est pas vous qui l'auriez sauvée. Demandez-leur qui a conseillé
les patriotes persécutés, ranimé l'esprit public, dénoncé à la France
entière une coalition perfide et toute-puissante, arrêté le cours de
ses sinistres projets, et converti ses jours de triomphe en des jours
d'angoisse et d'ignominie. J'ai fait tout ce qu'a fait le magistrat
intègre que vous louez dans les mêmes feuilles où vous me déchirez.
C'est en vain que vous vous efforcez de séparer des hommes que
l'opinion publique et l'amour de la patrie ont unis. Les outrages que
vous me prodiguez sont dirigés contre lui-même, et les calomniateurs
sont les fléaux de tous les bons citoyens. Vous jetez un nuage sur la
conduite et sur les principes de mon compagnon d'armes, vous
enchérissez sur les calomnies de nos ennemis communs, quand vous osez
m'accuser de vouloir égarer et flatter le peuple! Et comment le
pourrais-je! Je ne suis ni le courtisan, ni le modérateur, ni le
tribun, ni le défenseur du peuple; je suis peuple moi-même!
Mais par quelle fatalité tous les reproches que vous me faites sont-ils
précisément les chefs d'accusation intentés contre moi et contre Petion
au mois de juillet dernier par les d'André, les Bamave, les Duport, les
Lafayette! Comment se fait-il que, pour répondre à vos inculpations, je
n'aie rien autre chose à faire que de vous renvoyer à l'adresse que
nous fîmes à nos commettants, pour confondre leurs impostures et
dévoiler leurs intrigues? Alors, ils nous appelaient factieux; et vous
n'avez sur eux d'autre avantage que d'avoir inventé le terme
d'_agitateur_, apparemment parce que l'autre est usé. Suivant les gens
que je viens de nommer, c'était nous qui _semions la division parmi les
patriotes;_ c'était nous qui soulevions le peuple contre les lois,
contre l'Assemblée nationale, c'est-à-dire l'opinion publique contre
l'intrigue et la trahison. Au reste, je ne me suis jamais étonné que
mes ennemis n'aient point conçu qu'on pouvait être aimé du peuple sans
intrigue, ou le servir sans intérêt. Comment l'aveugle-né peut-il avoir
l'idée des couleurs, et les âmes viles deviner le sentiment de
l'humanité et les passions vertueuses? Comment croiraient-ils aussi que
le peuple peut lui-même dispenser justement son estime ou son mépris?
Ils le jugent par eux-mêmes; ils le méprisent et le craignent; ils ne
savent que le calomnier pour l'asservir et pour l'opprimer.
On me fait aujourd'hui un reproche d'un nouveau genre. Les personnages
dont j'ai parlé, dans le temps où je fus nommé accusateur public du
Département de Paris, firent éclater hautement leur dépit et leur
fureur; l'un d'eux abandonna même brusquement la place de président du
Tribunal criminel; aujourd'hui ils me font un crime d'avoir abdiqué ces
mêmes fonctions qu'ils s'indignaient de voir entre mes mains! C'est une
chose digne d'attention de voir ce concert de tous les calomniateurs à
gages de l'aristocratie et de la cour, pour chercher dans une démarche
de cette nature des motifs lâches ou criminels! Ce qui n'est pas moins
remarquable, c'est de voir MM. Brissot et Guadet en faire un des
principaux chefs de l'accusation qu'ils ont dirigée contre moi. Ainsi,
quand on reproche aux autres de briguer les places avec bassesse, on ne
peut m'imputer que mon empressement à les fuir ou à les quitter. Au
reste, je dois sur ce point à mes concitoyens une explication; et je
remercie mes adversaires de m'avoir eux-mêmes présenté cette occasion
de la donner publiquement. Ils feignent d'ignorer les motifs de ma
démission; mais le grand bruit qu'ils en ont fait me prouverait qu'ils
les connaissent trop bien; quand je ne les aurais pas d'avance annoncés
très clairement à cette Société et au public, il y a trois mois, le
jour même de l'installation du Tribunal criminel; je vais les rappeler.
Après avoir donné une idée exacte des fonctions qui m'étaient confiées;
après avoir observé que les crimes de lèse-nation n'étaient pas de la
compétence de l'accusateur public; qu'il ne lui était pas permis de
dénoncer directement les délits ordinaires, et que son ministère se
bornait à donner son avis sur les affaires envoyées au Tribunal
criminel en vertu des décisions du juré d'accusation; qu'il renfermait
encore la surveillance sur les officiers de police, le droit de
dénoncer directement leurs prévarications au Tribunal criminel, je suis
convenu que, renfermée dans ces limites, cette place était peut-être la
plus intéressante de la magistrature nouvelle. Mais j'ai déclaré que,
dans la crise orageuse qui doit décider de la liberté de la France et
de l'univers, je connaissais un devoir encore plus sacré que d'accuser
le crime ou de défendre l'innocence et la liberté individuelle, avec un
titre public, dans des causes particulières, devant un Tribunal
judiciaire; ce devoir est celui de plaider la cause de l'humanité et de
la liberté, comme homme et comme citoyen, au tribunal de l'univers et
de la postérité; j'ai déclaré que je ferais tout ce qui serait en moi
pour remplir à la fois ces deux lâches: mais que, si je m'apercevais
qu'elles étaient au-dessus de mes forces, je préférerais la plus utile
et la plus périlleuse; que nulle puissance ne pouvait me détacher de
cette grande cause des nations que j'avais défendue, que les devoirs de
chaque homme étaient écrits dans son coeur et dans son caractère, et
que, s'il le fallait, je saurais sacrifier ma place à mes principes et
mon intérêt particulier à l'intérêt général. J'ai conservé cette place
jusqu'au moment où je me suis assuré qu'elle ne me permettait pas de
donner aucun moment au soin général de la chose publique; alors je me
suis déterminé à l'abdiquer. Je l'ai abdiquée, comme on jette son
bouclier pour combattre plus facilement les ennemis du bien public; je
l'ai abandonnée, je l'ai _désertée_, comme on déserte ses
retranchements, pour monter à la brèche. J'aurais pu me livrer sans
danger au soin paisible de poursuivre les auteurs des délits privés, et
me faire pardonner peut-être par les ennemis de la Révolution une
inflexibilité de principes qui subjuguait leur estime. J'aime mieux
conserver la liberté de déjouer les complots tramés contre le salut
public; et je dévoue ma tête aux fureurs des Syllas et des Clodius.
J'ai usé du droit qui appartient à tout citoyen, et dont l'exercice est
laissé à sa conscience. Je n'ai vu là qu'un acte de dévouement, qu'un
nouvel hommage rendu par un magistrat aux principes de l'égalité et à
la dignité du citoyen; si c'est un crime, je fais des voeux pour que
l'opinion publique n'en ait jamais de plus dangereux à punir.
Ainsi donc, les actions les plus honnêtes ne sont que de nouveaux
aliments de calomnie! Cependant, par quelle étrange contradiction
feignez-vous de me croire nécessaire à une place importante, lorsque
vous me refusez toutes les qualités d'un bon citoyen? Que dis-je? Vous
me faites un crime d'avoir abandonné des fonctions publiques; et vous
prétendez que, pour me soustraire à ce que vous appelez l'idolâtrie du
peuple, je devrais me condamner moi-même à l'ostracisme! Qu'est-ce donc
que cette idolâtrie prétendue, si ce n'est pas une nouvelle injure que
vous faites au peuple? N'est-ce pas être aussi trop méfiant et trop
soupçonneux à la fois, de paraître tant redouter un simple citoyen qui
a toujours servi la cause de l'égalité avec désintéressement, et de
craindre si peu les chefs de factions entourés de la force publique,
qui lui ont déjà porté tant de coups mortels?
Mais quelle est donc cette espèce d'ostracisme dont vous parlez? Est-ce
la renonciation à toute espèce d'emplois publics, même pour l'avenir?
Si elle est nécessaire pour vous rassurer contre moi, parlez, je
m'engage à en déposer dans vos mains l'acte authentique et solennel.
Est-ce la défense d'élever désormais la voix pour défendre les
principes de la Constitution et les droits du peuple? De quel front
oseriez-vous me la proposer? Est-ce un exil volontaire, comme M. Guadet
l'a annoncé en propres termes? Ah! ce sont les ambitieux et les tyrans
qu'il faudrait bannir. Pour moi, où voulez-vous que je me retire? Quel
est le peuple où je trouverai la liberté établie? Et quel despote
voudra me donner un asile? Ah! on peut abandonner sa patrie heureuse et
triomphante; mais menacée, mais déchirée, mais opprimée, on ne la fuit
pas, on la sauve, ou on meurt pour elle. Le ciel qui me donna une âme
passionnée pour la liberté et qui me fit naître sous la domination des
tyrans, le ciel qui prolongea mon existence jusqu'au règne des factions
et des crimes, m'appelle peut-être à tracer de mon sang la route qui
doit conduire mon pays au bonheur et à la liberté; j'accepte avec
transport cette douce et glorieuse destinée. Exigez-vous de moi un
autre sacrifice? Oui, il en est un que vous pouvez demander encore; je
l'offre à ma patrie, c'est celui de ma réputation. Je vous la livre,
réunissez-vous tous pour la déchirer, joignez-vous à la foule
innombrable de tous les ennemis de la liberté, unissez, multipliez vos
libelles périodiques, je ne voulais de réputation que pour le bien de
mon pays: si, pour la conserver, il faut trahir, par un coupable
silence, la cause de la vérité et du peuple, je vous l'abandonne; je
l'abandonne à tous les esprits faibles et versatiles que l'imposture
peut égarer, à tous les méchants qui la répandent. J'aurai l'orgueil
encore de préférer à leurs frivoles applaudissements le suffrage de ma
conscience et l'estime de tous les hommes vertueux et éclairés; appuyé
sur elle et sur la vérité, j'attendrai le secours tardif du temps, qui
doit venger l'humanité trahie et les peuples opprimés.
Voilà mon apologie; c'est vous dire assez, sans doute, que je n'en
avais pas besoin. Maintenant il me serait facile de vous prouver que je
pourrais faire la guerre offensive avec autant d'avantages que la
guerre défensive. Je ne veux que vous donner une preuve de modération.
Je vous offre la paix, aux seules conditions que les amis de la patrie
puissent accepter. A ces conditions, je vous pardonne volontiers toutes
vos calomnies; j'oublierai même cette affectation cruelle avec laquelle
vous ne cessez de défigurer ce que j'ai dit pour m'accuser d'avoir fait
contre l'Assemblée nationale les réflexions qui s'adressaient à vous,
cette artificieuse politique avec laquelle vous vous êtes toujours
efforcés de vous identifier avec elle, d'inspirer de sinistres
préventions contre moi à ceux de ses membres pour qui j'ai toujours
marqué le plus d'égards et d'estime. Ces conditions, les voici.
Je ne transige point sur les principes de la justice et sur les droits
de l'humanité. Vous me parlerez tant que vous voudrez du Comité
autrichien; vous ajouterez même que je suis son agent involontaire,
suivant l'expression familière de quelques-uns de vos papiers. Moi qui
ne suis point initié dans les secrets de la cour, et qui ne puis
l'être, moi qui ignore jusqu'où s'étendent l'influence et les relations
de ce Comité, je ne connais qu'une seule règle de conduite, c'est la
Déclaration des Droits de l'homme et les principes de notre
Constitution. Partout où je vois un système qui les viole constamment;
partout où j'aperçois l'ambition, l'intrigue, la ruse et le
machiavélisme, je reconnais une faction; et toute faction tend de sa
nature à immoler l'intérêt général à l'intérêt particulier. Que l'on
s'appelle Condé, Cazalès, Lafayette, Duport, Lameth ou autrement, peu
m'importe: je crois que sur les ruines de toutes les factions doivent
s'élever la prospérité publique et la souveraineté nationale; et dans
ce labyrinthe d'intrigues, de perfidies et de conspirations, je cherche
la route qui conduit à ce but; voilà ma politique, voilà le seul fil
qui puisse guider les pas des amis de la raison et de la liberté. Or,
quels que soient le nombre et les nuances des différents partis, je les
vois tous ligués contre l'égalité et contre la Constitution; ce n'est
qu'après les avoir anéanties qu'ils se disputeront la puissance
publique et la substance du peuple. De tous ces partis, le plus
dangereux, à mon avis, est celui qui a pour chef le héros qui, après
avoir assisté à la révolution du nouveau monde, ne s'est appliqué
jusqu'ici qu'à arrêter les progrès de la liberté dans l'ancien, en
opprimant ses concitoyens. Voilà, à mon avis, le plus grand des dangers
qui menacent la liberté. Unissez-vous à nous pour le prévenir.
Dévoilez, comme députés et comme écrivains, et cette faction et ce
chef! Vous, Brissot, vous êtes convenu avec moi, et vous ne pouvez le
nier, que Lafayette était le plus dangereux ennemi de notre liberté;
qu'il était le bourreau et l'assassin du peuple; je vous ai entendu
dire, en présence de témoins, que la journée du Champ-de-Mars avait
fait rétrograder la Révolution de vingt années. Cet homme est-il moins
redoutable parce qu'il est à la tête d'une armée? Non.
Hâtez-vous donc, vous et vos amis, d'éclairer la partie de la nation
qu'il a abusée; déployez le caractère d'un véritable représentant;
n'épargnez pas Narbonne plus que Lessart. Faites mouvoir
horizontalement le glaive des lois pour frapper toutes les têtes des
grands conspirateurs; si vous désirez de nouvelles preuves de leurs
crimes, venez plus souvent dans nos séances, je m'engage à vous les
fournir. Défendez la liberté individuelle, attaquée sans cesse par
cette faction; protégez les citoyens les plus éprouvés contre ses
attentats journaliers; ne les calomniez pas; ne les persécutez pas
vous-même; le costume des prêtres a été supprimé; effacez toutes ces
distinctions impolitiques et funestes par lesquelles Lafayette a voulu
élever une barrière entre les gardes nationales et la généralité des
citoyens; faites réformer cet état-major ouvertement voué à Lafayette,
et auquel on impute tous les désordres, toutes les violences qui
oppriment le patriotisme. Il est temps de montrer un caractère décidé
de civisme et d'énergie véritable; il est temps de prendre les mesures
nécessaires pour rendre la guerre utile à la liberté; déjà les troubles
du Midi et de divers départements se réveillent; déjà on nous écrit de
Metz que depuis cette époque tout s'incline dans cette ville devant le
général; déjà le sang a coulé dans le département du Bas-Rhin. A
Strasbourg, on vient d'emprisonner les meilleurs citoyens; Diétrich,
l'ami de Lafayette, est dénoncé comme l'auteur de ces vexations; il
faut que je vous le dise: vous êtes accusé de protéger ce Diétrich et
sa faction; non par moi, mais par la Société des Amis de la
Constitution de Strasbourg. Effacez tous ces soupçons, venez discuter
avec nous les grands objets qui intéressent le salut de la patrie;
prenez toutes les mesures que la prudence exige pour éteindre la guerre
civile et terminer heureusement la guerre étrangère; c'est à la manière
dont vous accueillerez cette proposition que les patriotes vous
jugeront; mais, si vous la rejetez, rappelez-vous que nulle
considération, que nulle puissance ne peut empêcher les amis de la
patrie de remplir leurs devoirs.
* * * * * * * * *
_Réponse de Maximilien Robespierre à l'accusation de J.-B. Louvet
[imprimé par ordre de la Convention nationale]_ (5 novembre 1792)
Citoyens, délégués du peuple,
Une accusation, sinon très redoutable, au moins très grave et très
solennelle, a été intentée contre moi, devant la Convention nationale;
j'y répondrai, parce que je ne dois pas consulter ce qui me convient le
mieux à moi-même, mais ce que tout mandataire du peuple doit à
l'intérêt public. J'y répondrai, parce qu'il faut qu'en un moment
disparaisse le monstrueux ouvrage de la calomnie, si laborieusement
élevé pendant plusieurs années, peut-être; parce qu'il faut bannir du
sanctuaire des lois la haine et la vengeance, pour y rappeler les
principes de la concorde. Citoyens, vous avez entendu l'immense
plaidoyer de mon adversaire; vous l'avez même rendu public par la voie
de l'impression; vous trouverez sans doute équitable d'accorder à la
défense la même attention que vous avez donnée à l'accusation.
De quoi suis-je accusé? D'avoir conspiré pour parvenir à la dictature,
ou au triumvirat, ou au tribunat. L'opinion de mes adversaires ne
paraît pas bien fixée sur ces points. Traduisons toutes ces idées
romaines un peu disparates par le mot de pouvoir suprême, que mon
accusateur a employé ailleurs.
Or, on conviendra d'abord que si un pareil projet était criminel, il
était encore plus hardi; car, pour l'exécuter, il fallait non seulement
renverser le trône, mais anéantir la législature, et surtout empêcher
encore qu'elle ne fût remplacée par une Convention nationale; mais
alors comment se fait-il que j'aie le premier, dans mes discours
publics et dans mes écrits, appelé la Convention nationale, comme le
seul remède des maux de la patrie? Il est vrai que cette proposition
même fut dénoncée comme incendiaire, par mes adversaires actuels; mais
bientôt la révolution du 10 fit plus que la légitimer, elle la réalisa.
Dirai-je que, pour arriver à la dictature, il ne suffisait pas de
maîtriser Paris; qu'il fallait asservir les 82 autres départements? Où
étaient mes trésors, où étaient mes armées? Où étaient les grandes
places dont j'étais pourvu? Toute la puissance résidait précisément
dans les mains de mes adversaires. La moindre conséquence que je puisse
tirer de tout ce que je viens de dire, c'est qu'avant que l'accusation
pût acquérir un caractère de vraisemblance, il faudrait au moins qu'il
fût préalablement démontré que j'étais complètement fou: encore ne
vois-je pas ce que mes adversaires pourraient gagner à cette
supposition; car alors il resterait à expliquer comment des hommes
sensés auraient pu se donner la peine de composer tant de beaux
discours, tant de belles affiches, de déployer tant de moyens, pour me
présenter à la Convention nationale et à la France entière comme le
plus redoutable de tous les conspirateurs.
Mais venons aux preuves positives. L'un des reproches les plus
terribles que l'on m'ait faits, je ne le dissimule point, c'est le nom
de Marat. Je vais donc commencer par vous dire quels ont été mes
rapports avec lui. Je pourrai même faire ma profession de foi sur son
compte, mais sans en dire ni plus de bien, ni plus de mal que j'en
pense. Car je ne sais point trahir ma pensée, pour caresser l'opinion
générale.
Au mois de janvier 1792, Marat vint me trouver; jusque-là, je n'avais
eu avec lui aucune espèce de relations directes, ni indirectes. La
conversation roula sur les affaires publiques, dont il me parla avec
désespoir; je lui dis, moi, tout ce que les patriotes, même les plus
ardents, pensaient de lui; à savoir qu'il avait mis lui-même un
obstacle au bien que pouvaient produire les vérités utiles développées
dans ses écrits, en s'obstinant à revenir éternellement sur certaines
propositions absurdes et violentes, qui révoltaient les amis de la
liberté autant que les partisans de l'aristocratie. Il défendit son
opinion; je persistai dans la mienne, et je dois avouer qu'il trouva
mes vues politiques tellement étroites, que, quelque temps après,
lorsqu'il eut repris son journal, alors abandonné par lui depuis
quelque temps, en rendant compte lui-même de la conversation dont je
viens de parler, il écrivit en toutes lettres qu'il m'avait quitté
parfaitement convaincu que je n'avais _ni les vues ni l'audace d'un
homme d'Etat;_ et, si les critiques de Marat pouvaient être des titres
de faveur, je pourrais remettre encore sous vos yeux quelques-unes de
ses feuilles publiées six semaines avant la dernière révolution, où il
m'accusait de feuillantisme, parce que, dans un ouvrage périodique, je
ne disais pas hautement qu'il fallait renverser la Constitution.
Depuis cette première et unique visite de Marat, je l'ai retrouvé à
l'assemblée électorale; ici je retrouve aussi M. Louvet, qui m'accuse
d'avoir désigné Marat pour député, d'avoir mal parlé de Priestley,
enfin d'avoir dominé le corps électoral par l'intrigue et par l'effroi.
Aux déclamations les plus absurdes et les plus atroces, comme aux
suppositions les plus romanesques et les plus hautement démenties par
la notoriété publique, je ne réponds que par les faits: les voici.
L'assemblée électorale avait arrêté unanimement que tous les choix
qu'elle ferait seraient soumis à la ratification des assemblées
primaires, et ils furent, en effet, examinés et ratifiés par les
sections. A cette grande mesure, elle en avait ajouté une autre, non
moins propre à tuer l'intrigue, non moins digne des principes d'un
peuple libre, celle de statuer que les élections seraient faites à
haute voix et précédées de la discussion publique des candidats. Chacun
usa librement du droit de les proposer. Je n'en présentai aucun.
Seulement, à l'exemple de quelques-uns de mes collègues, je crus faire
une chose utile en proposant des observations générales sur les règles
qui pouvaient guider les corps électoraux dans l'exercice de leurs
fonctions. Je ne dis point de mal de Priestley; je ne pouvais en dire
d'un homme qui ne m'était connu que par sa réputation de savant et par
une disgrâce qui le rendait intéressant aux yeux des amis de la
révolution française. Je ne désignai pas Marat plus particulièrement
que les écrivains courageux qui avaient combattu ou souffert pour la
cause de la révolution; tels que l'auteur des _Crimes des rois_, et
quelques autres qui fixèrent les suffrages de l'assemblée. Voulez-vous
savoir la véritable cause qui les a réunis en faveur de Marat en
particulier? C'est que, dans celte crise, où la chaleur du patriotisme
était montée au plus haut degré, et où Paris était menacé par l'armée
des tyrans qui s'avançait, on était moins frappé de certaines idées
exagérées ou extravagantes qu'on lui reprochait que des attentats de
tous les perfides ennemis qu'il avait dénoncés et de la présence des
maux qu'il avait prédits. Personne ne songeait alors que bientôt son
nom seul servirait de prétexte pour calomnier et la députation de Paris
et l'assemblée électorale et les assemblées primaires elles-mêmes. Pour
moi, je laisserai à ceux qui me connaissent le soin d'apprécier ce beau
projet formé par certaines gens, de m'identifier, à quelque prix que ce
soit, avec un homme qui n'est pas moi. Et n'avais-je donc pas assez de
torts personnels, et mon amour, mes combats pour la liberté, ne
m'avaient-ils pas suscité assez d'ennemis depuis le commencement de la
révolution, sans qu'il soit besoin de m'imputer encore un excès que
j'ai évité, et des opinions que j'ai moi-même condamnées le premier?
M. Louvet a fait découler les autres preuves dont il appuie son
système, de deux autres sources principales: de ma conduite dans la
Société des Jacobins, et de ma conduite dans le conseil général de la
commune.
Aux Jacobins, j'exerçais, si on l'en croit, un despotisme d'opinion,
qui ne pouvait être regardé que comme l'avant-coureur de la dictature.
D'abord, je ne sais pas ce que c'est que le despotisme de l'opinion,
surtout dans une société d'hommes libres, composée, comme vous le dites
vous-mêmes, de 1.500 citoyens, réputés les plus ardents patriotes, à
moins que ce ne soit l'empire naturel des principes. Or, cet empire
n'est point personnel à tel homme qui les énonce; il appartient à la
raison universelle et à tous les hommes qui veulent écouter sa voix. Il
appartenait à mes collègues de l'Assemblée constituante, aux patriotes
de l'Assemblée législative, à tous les citoyens qui défendirent
invariablement la cause de la liberté.
L'expérience a prouvé, en dépit de Louis XVI et de ses alliés, que
l'opinion des Jacobins et des sociétés populaires était celle de la
nation française; aucun citoyen ne l'a créée, ni dominée; et je n'ai
fait que la partager. A quelle époque rapportez-vous les torts que vous
me reprochez? Est-ce aux temps postérieurs à la journée du 10? Depuis
cette époque, jusqu'au moment où je parle, je n'ai pas assisté plus de
six fois peut-être à la Société. C'est depuis le mois de janvier,
dites-vous, qu'elle a été entièrement dominée par _une faction très peu
nombreuse, mais chargée de crimes et d'immoralités dont j'étais le
chef_, tandis que tous les _hommes sages et vertueux_, tels que vous,
_gémissaient dans le silence et dans l'oppression_, de manière,
ajoutez-vous, avec le ton de la pitié, que cette _société, célèbre par
tant de services rendus à la patrie, est maintenant tout à fait
méconnaissable_.
Mais si, depuis le mois de janvier, les Jacobins n'ont pas perdu la
confiance et l'estime de la nation, et n'ont pas cessé de servir la
liberté; si c'est depuis cette époque qu'ils ont déployé un plus grand
courage contre la cour et Lafayette; si c'est depuis cette époque que
l'Autriche et la Prusse leur ont déclaré la guerre; si c'est depuis
cette époque qu'ils ont recueilli dans leur sein les fédérés rassemblés
pour combattre la tyrannie, et préparé avec eux la sainte insurrection
du mois d'août 1792, que faut-il conclure de ce que vous venez de dire,
sinon que c'est cette poignée de scélérats dont vous parlez qui ont
abattu le despotisme, et que vous et les vôtres étiez trop sages et
trop amis du bon ordre pour tremper dans de telles conspirations; et
s'il était vrai que j'eusse, en effet, obtenu aux Jacobins cette
influence que vous me supposez gratuitement, et que je suis loin
d'avouer, que pourriez-vous en induire contre moi?
Vous avez adopté une méthode bien sûre et bien commode pour assurer
votre domination, c'est de prodiguer les noms de scélérats et de
monstres à vos adversaires, et de donner vos partisans pour les modèles
du patriotisme; c'est de nous accabler à chaque instant du poids de nos
vices et de celui de vos vertus; cependant à quoi se réduisent, au
fond, tous vos griefs? La majorité des Jacobins rejetait vos opinions;
elle avait tort sans doute. Le public ne vous était pas plus favorable;
qu'en pouvez-vous conclure en votre faveur? Direz-vous que je lui
prodiguais les trésors que je n'avais pas, pour faire triompher des
principes gravés dans tous les coeurs? Je ne vous rappellerai pas
qu'alors le seul objet de dissentiment qui nous divisait, c'était que
vous défendiez indistinctement tous les actes des nouveaux ministres,
et nous les principes; que vous paraissiez préférer le pouvoir, et nous
l'égalité. Je me contenterai de vous observer qu'il résulte de vos
plaintes mêmes que nous étions divisés d'opinion dès ce temps-là. Or,
de quel droit voulez-vous faire servir la Convention nationale
elle-même à venger les disgrâces de votre amour-propre ou de votre
système? Je ne chercherai point à vous rappeler aux sentiments des âmes
républicaines, mais soyez au moins aussi généreux qu'un roi: imitez
Louis XII, et que le législateur oublie les injures de M. Louvet. Mais
non, ce n'est point l'intérêt personnel qui vous guide, c'est l'intérêt
de la liberté; c'est l'intérêt des moeurs qui vous arme contre cette
Société qui _n'est plus qu'un repaire de factieux et de brigands qui
retiennent au milieu d'eux un petit nombre d'honnêtes gens trompés_.
Cette question est trop importante pour être traitée incidemment.
J'attendrai le moment où votre zèle vous portera à demander à la
Convention nationale un décret qui proscrive les Jacobins: nous verrons
alors si vous serez plus persuasifs ou plus heureux que Lafayette.
Avant de terminer cet article, dites-nous seulement ce que vous
entendez par ces deux portions du peuple que vous distinguez dans tous
vos discours, dans tous vos rapports, dont l'une est flagornée, adulée,
égarée par nous, dont l'autre est paisible, mais intimidée; dont l'une
vous chérit et l'autre semble incliner à nos principes? Votre intention
serait-elle de désigner ici, et ceux que Lafayette appelait les
honnêtes gens, et ceux qu'il nommait les sans-culottes et la canaille?