des candélabres à vingt chandelles. Nous nous approchâmes. Deux
fauteuils occupaient cette estrade. Or, dans le fauteuil de
droite, une très vieille dame, au regard fixe, était assise,
vêtue d'une robe de cour en soie fleurie, coiffée d'une perruque,
fardée, poudrée, chaussée de petites mules. Elle tenait ses mains
croisées sur ces genoux.
Oui, cette dame était très vieille, vieille de deux siècles, pour
le moins, et je n'aurais su trouver en elle nulle apparence de
vie, si sa tête n'avait un peu branlé.
Et, dans le fauteuil de gauche, tout à côté, je vis une autre
vieille dame, pareillement vêtue, pareillement coiffée, assise en
pareille posture, mais cette seconde vieille dame était en cire,
et l'une de ses mains, trop rapprochée d'un candélabre, fondait
quelque peu.
De temps en temps, le vieux laquais entrait, pour moucher les
chandelles, puis ressortait aussitôt.
Et la vieille dame vivante qui branlait de la tête, et la vieille
dame en cire dont l'annulaire était presque fondu, regardaient,
du même regard mort, le troisième occupant de ce vaste salon:
un jeune homme de nos jours, assis sur une chaise, au pied de
l'estrade, vêtu d'un habit noir moderne, et qui, les jambes
croisées, fumait une cigarette, en considérant d'un œil passionné
ses deux idoles, tandis qu'à petit bruit, s'égouttait sur
l'estrade l'annulaire de la dame en cire.
82
FUMÉE INTERDITE
Ils fument, secrètement, auprès de trois palmiers et d'une
broussaille. Je les observe, de ce mur en boue dont une récente
rafale a démoli un pan. Ils dispersent du geste la fumée, quand un
passant s'approche, mais ils gardent par devers eux celle qu'ils
ont en bouche. Ils la soufflent, quand l'intrus s'est éloigné,
puis, ils reprennent leur plaisir.
L'un, presque nu, est assis par terre; pour aspirer une bouffée,
il baisse la tête jusqu'à ses mains, sourit et remue ses doigts
de pied. L'autre, couché sur le dos, se drape d'un reste de
gandourah. Il est plus âgé. Je pense qu'il a quinze ans. Lorsque
des pas heurtent la route, il se replie brusquement sur sa
cigarette. D'ailleurs, aucune émotion ne marque ses traits.
Le soleil éclaire déjà l'envers des palmes, mais il doit
allonger encore des ombres durant une lente demi-heure avant de
disparaître, pour laisser manger et jouir des bienfaits de la vie
l'Arabe, affamé depuis l'aube. Ramadan n'atteint qu'à son dixième
jour!... Oui!... oui!... cependant la tentation est si forte
de connaître, avant la nuit, le délice de fumer! Les narcisses
sentent bon, eux aussi, et propagent un rêve, mais la saison en
est flétrie.
Les deux enfants attendent, l'un regardant le ciel, l'autre sa
cigarette. Soudain, l'aîné se dresse et raconte une histoire: ses
yeux brillent, ses bras, ses mains, ses pieds même, décrivent la
belle princesse accompagnée de deux nègres, l'effrit répréhensible
et l'eunuque malfaisant... et le plus jeune rit aux éclats,
frémit, s'exalte ou bien s'épouvante et tremble... Mais ils ont
oublié de cacher leur faute, et chacun d'eux agite sa cigarette,
imprudemment.
C'est alors que le vieux berger survenu se hâte, boiteux et
borgne, et les invective... Les gamins sont debout, et l'on ne
voit bientôt plus, sur le sable, hors d'atteinte, que quatre
jambes nues, gambadantes, surmontées d'un peu d'étoffe.
Tougourt.
83
PAROLES DE FANCHON
Il m'a pris les seins; il a baisé ma bouche, puis, il m'a laissée
là.--Je me suis couchée pour l'attendre. Il n'aura même pas à
faire plier mes reins.--Pour hâter l'heure, je songe, froide et
chaude, heureuse et inquiète,--divisée.
Le soleil me caresse, car il est mon ami; l'ombre me caresse,
car elle est mon amie. L'air danse sur toute la plaine; les
moissonneurs s'en vont à leur collation.--Moi, je reste étendue,
les jambes au soleil, la tête dans l'ombre, et je me brûle, et je
me glace, et je songe à Zéphyrin.
Il reviendra, dans une heure, mâchonnant encore son pain trempé.
Ah! comme je saurai sourire quand il reviendra!... et je cacherai
mon regard avec mes mains, et je ferai semblant de dormir, tandis
que le jour, autour de moi, continuera sa danse et que les
oiseaux, un instant, se tairont.
Il est midi. Je me prépare pour Zéphyrin. Il faut que mes lèvres
soient dures et glacées comme les pierres de la source. Il faut
que mes jambes et mon ventre soient chauds comme les meules de
foin.--Il croira que je dors... mais je regarderai entre mes
doigts.
Zéphyrin ne saurait tarder.--Mes jambes chaudes l'étreindront, et,
contre le bouclier de mon ventre, il se brûlera jusqu'à défaillir;
mais j'ai des bras plus froids que le ruisseau, plus souples que
le ruisseau, plus agiles que le ruisseau, et de mes bras frais je
l'envelopperai, et, dans mes fraîches mains, je prendrai sa tête,
pour la caresser avec mes frais regards.
Il viendra! Saints du Paradis! Il va venir! Il vient! Je
l'entends! Il est rouge de soleil; il est tout en sueur; il marche
vite... et les oiseaux se remettent à chanter.
Soudain, mon ventre se glace et mes jambes, cependant que mes
lèvres semblent avoir déjà bu toute la chaleur du jour.
Oh! voyez comme il m'aime!...
Pourrai-je masquer mes yeux?
84
L'ÉTANG MORT
Les eaux de l'étang étaient si lourdes que la brise ne pouvait
les rider, mais un grand nénuphar a fleuri, cette nuit, au centre
des eaux vertes et, maintenant, la moindre brise fait trembler la
fleur et frémir l'étang.
Ton cœur était insensible à mes prières et je ne pouvais
l'émouvoir, mais l'amour a fleuri en toi, cette nuit, et,
maintenant, tu souris à mes moindres paroles, et, si je fais un
geste, aussitôt, tu me tends les bras.
85
EUTERPE
C'est l'immonde mandoliniste.
Elle se tient sur une estrade, au fond de ce café que hantent
les matelots du port, quelques boutiquiers de qualité médiocre,
quelques zouaves et les marchandes de poisson.
Elle se vêt de couleurs qui fatiguent l'œil, et son corsage rouge
est tendu, extrêmement, sur une poitrine de matrone. Trois roses,
dont la teinte est celle du cinabre, fleurissent toujours l'ombre
grasse de ses cheveux.
Par des romances qu'elle chante et joue, son rôle est d'élever les
consommateurs jusqu'à cette extase dionysiaque où l'on dédaigne
l'économie au profit de la boisson. Elle est, au juste, une
bacchante assise.
Immense, comme doit l'être un personnage aussi représentatif, elle
fait, parfois, crouler une chaise sous elle, Alors on lui apporte
un autre siège, et, calme, elle poursuit la chanson interrompue.
Les hymnes qu'elle sait sont au nombre de cinq: l'un est
pastoral, l'autre militaire, le troisième élégiaque, le quatrième
égrillard... je ne parlerai pas du cinquième, et, pourtant, c'est
une bien belle poésie.
La voix de la mandoliniste éclate comme son corsage. Il est
doux d'entendre cette femme, dans l'hymne guerrier (nº 2) où
elle excelle, dire les ardeurs du combat et le souvenir de la
bien-aimée.
Dieu la créa laide et sans grâce, afin que ses auditeurs fussent
troublés par la seule harmonie qu'elle répand. Toutefois,
quelques-uns la convoitent. Ce n'est point par luxure, mais pour
se remplir les bras.
A la plus humble sommation, elle se livre, ainsi qu'on livre un
objet sans valeur, car, détachée du monde et vouée tout entière
aux joies célestes que dispense la mandoline, elle n'estime plus
que les plaisirs de l'esprit.
Ainsi qu'une idole qu'on encense, elle vit dans un perpétuel
nuage de fumée, et, vers son nez difforme, les parfums les plus
vils montent, comme des implorations. De la rue, les mendiants la
contemplent.
Un petit Arabe est presque toujours étendu à ses pieds. Il ne
boit pas. Il ne mange pas. Il regarde la déesse, penchée sur sa
mandoline dont les notes, vives comme des étincelles, le font
rêver de paradis.
Ne méprisez pas cette femme. Sa voix apaise les rixes par un
bruit retentissant de caresse; il y passe des rugissements et des
orages, de sonores prières et le chant des clairons. Chacun y
trouve son compte.
Le vent de la mer lointaine plaît aux amateurs d'aventures; le
carillon du clocher natal mouille la paupière des jeunes exilés,
et la louange des armées permanentes incite les soldats à la
discipline.
Ce n'est plus simplement une mandoliniste. Efforçons-nous de voir
en elle une muse pour le commun, et, quand viendra l'heure de la
quête, donnez-lui dix centimes,--elle vous sourira.
Oran.
86
UN MONTICELLI
Le parc est éclairé par une lanterne ronde, couleur de miel,
pendue à l'horizon, tout au fond d'une allée.--Des princesses,
vêtues d'étoffes d'or, se promènent au bras de cavaliers à
manteaux rouges. Deux par deux, ils errent sous le feuillage et
leurs atours se fondent dans un vague chatoiement quand ils sont
pris par l'ombre.--Deux cygnes nagent, côte à côte, sans troubler
l'eau bleue. On dirait que, par un caprice singulier, la brise
penche les jets d'eau l'un vers l'autre. Des biches, un peu
effarouchées, se rassemblent sous un chêne, et des paons font la
roue avec un air de provocation. Une large coulée de sang tache le
rebord d'un bassin. Deux nègres haussent des flambeaux. Un fichu
de dentelle, un petit masque noir et une épée traînent sur un banc
de pierre. On entend passer de tendres paroles, des serments, des
soupirs, des baisers et des babillages, tandis qu'un petit Eros,
tout nu, accoté au fût d'une colonne et n'ayant rien à faire
dans ce parc où règne déjà l'amour, tire vers le ciel sombre ses
flèches inutiles.
87
EN SOMMEIL
Il fera un excellent soldat, enfreindra toutes les lois du Coran,
mangera du porc, boira de l'alcool, n'observera point le Ramadan.
Il n'observe plus que les conditions de son contrat, car il s'est
loué à la France. Sa religion peut en souffrir. Tant pis. La
religion sait attendre. Elle aura son heure.
Tout à coup, le jour où il a fini son temps, il se réveille. Et
il sera repris par la vie arabe, complètement, profondément. En
revêtant l'ancien burnous, il retrouve son âme ancienne, son
ancien jugement, des haines oubliées.--Il sommeillait.
Ne vous semble-t-il pas que cette transformation est d'une beauté
assez singulière? J'admire la puissance d'un contrat sur cet
homme, comme aussi la puissance de sa première nature qui détruit
une si longue habitude.--Et, d'ailleurs, chacun de nous a des
périodes où il sommeille pareillement, sans presque se rendre un
compte exact de son état, mais la volonté y joue un moindre rôle.
Celui-ci, bourgeois paisible, sera pris par l'aventure, s'y
livrera tout entier, puis, un jour, sans avertissement, sans
réflexion, redeviendra ce qu'il était avant.--Il s'est réveillé.
Cet autre, né pour l'aventure, se trouvera mêlé à la vie
bourgeoise, paraîtra fait pour elle et s'y plaira, quand
brusquement, sa première nature l'ayant repris, il se jettera vers
la grand'route, et ce sera parce qu'il a feuilleté un livre de
voyages, parce qu'une femme passait dans un rayon de soleil.--Il
s'est réveillé.
Mais toi? Mais moi? Quel est notre état présent? Vivons-nous une
vie apprêtée ou notre vie native? Jouons-nous un personnage de
comédie ou notre vrai personnage? Notre figure est-elle un masque
ou un visage? Où en sommes-nous?--Comment le savoir!
88
LES MAISONS DE RETRAITE
Il y a quelque temps, je vis, près d'une gare, un enclos où l'on
avait réuni de vieilles locomotives déconsidérées.--Ces dames de
fer étaient logées là, comme dans un asile. On les y laissait
mourir sur des rails hors d'usage, loin des routes enivrantes,
loin du peuple fuyard des poteaux télégraphiques, loin des
bifurcations, des ponts et des tunnels.--Leur aspect ruineux
me faisait pitié à tel point que je pris bientôt l'habitude de
leur tenir compagnie durant les chaudes après-midi où le soleil
leur rendait un semblant de gloire, en allumant sur leurs flancs
quelques rayons d'or,--et nous causions savoureusement du passé,
du cher temps passé dont le prestige est innombrable.
Parfois, le passage bruyant d'une jeune locomotive troublait
un instant notre bavardage. On la voyait faisant l'importante,
pressée de se montrer au monde, luisante, empanachée de noir ou
de blanc, parée comme pour un bal... et c'était alors, chez mes
vieilles amies, toute une effusion de plaintes, de regrets,
de souvenirs.--Comme l'eussent fait des êtres humains, elles
goûtaient peu le temps présent. Leurs récits, où revivaient
d'anciens jours, avaient ce ton d'aigreur fatiguée que l'on relève
dans la conversation et les petites confidences des personnes
blessées par l'âge et qui achèvent de mourir dans une maison de
retraite.
Il doit y avoir ainsi des refuges pour tout ce qui a cessé de
plaire.--J'imagine volontiers une ville italienne, blanche et
rose, entourée de vastes jardins, au bord de la Méditerranée, où
les vieux jouets, mis au rancart, seraient réunis. Les charrettes
et les chevaux de bois y trouveraient des roules où s'exercer.
Les soldats de plomb auraient une caserne peinte à la chaux, un
champ de manœuvres et un hôpital dont la cour, plantée d'arbres
ronds, serait pour les invalides, pour les éclopés et pour ceux
dont le vernis s'écaille, un lieu de repos.--Des parcs, destinés
aux moutons frisés, des étables, une forêt où rôderaient les
bêtes carnassières, les tigres aux entrailles de bourre, les
lions à crinière pauvre, complèteraient le paysage. Au sein des
frondaisons un peu trop vertes, mille singes cotonneux prendraient
leurs ébats et, dans l'air, les oiseaux mécaniques, échappés de
leurs cages et de leurs horloges, chanteraient de doux chants et
marqueraient l'heure, d'après les indications d'un vieux cadran
couvert de mousse.
Dans les faubourgs de la ville, quelques grands hangars
abriteraient les jouets dont l'humanité n'eut besoin qu'une
fois: les jouets de circonstance, les jouets démesurés, les
jouets-monstres.--Là vieilliraient, dans le calme et le bien-être,
la Tour de Babel, l'Arche de Noé, le Cheval de Troie, et celui-ci,
par les beaux soirs piqués d'étoiles, s'en irait faire sur les
vagues bleues un temps de galop en rêvant au grand incendie...
Ah! la pauvre bête! que je la plains, pour glorieuse qu'elle soit
dans nos mémoires! Être condamné à un célibat éternel! ne pouvoir
même espérer une jument! n'avoir aucun ami de son espèce ou de sa
taille et devoir rester toujours singulier!... Quel destin!--Cela
m'inspire une mélancolie si profonde que je retourne auprès de mes
locomotives, pour causer des petits événements passés.
Je crois avoir su gagner la sympathie de ces charmantes dames, si
proprettes malgré leur délaissement.--Peut-être me diront-elles
un jour, que les asiles de l'univers sont innombrables. Oui! je
gage qu'il s'en trouve pour les métaphores décriées, pour les
vieilles images poétiques, les légendes qu'on oublia, les paroles
superflues, les rimes pauvres... et même, il se peut qu'il y ait,
dans un point du ciel que j'imagine mal, mais qui doit être très
supérieur, un refuge pour les prières qui n'ont pas touché Dieu.
89
ELLE ET SON ENFANT TRISTE
Madame, il ne faut pas vous promener, toute seule, dans le square,
quand la musique joue et que les zouaves vous regardent... Il
ne faut pas vous promener, avec votre enfant, dans les rues où
les bijoux des étalages clignent de l'œil. L'autre jour, j'ai vu
certaine dentelle d'araignée qui voulait se poser sur le bord de
votre épaule... et vous avez souri...
Madame, croyez-moi! il ne faut pas vous promener dans les rues,
avec votre enfant, car vos paupières sont toujours bleues et
votre enfant est toujours triste. Les Arabes, et les zouaves, et
jusqu'aux petits gamins tout nus l'observent avec compassion...
Pour vous, cela est peu honorable...
Aujourd'hui, en me rencontrant, vous tordîtes votre petit
mouchoir, bon, tout au plus, à moucher des moucherons, puis,
vous regardâtes... puis, tu regardas un bracelet en or... (tant
d'or pour un seul petit poignet!)--Que veux-tu que je fasse,
chère? Non! crois-moi! ton enfant aux longues boucles paraît trop
triste... il va pleurer... J'embrasse l'enfant.
90
IMITÉ DU PERSAN
J'étais seul dans mon jardin; je regardais avec tristesse ma coupe
vide près de laquelle se fanait une gerbe de roses et je songeais
au départ prochain de la jeune femme que j'aime présentement,
quand le rossignol, qui me ravit chaque soir, vint se poser sur
mon épaule.
«A quoi sert de pleurer? me dit-il à l'oreille. Ta coupe est vide,
mais les cruches de ton cellier sont toutes pleines; ces fleurs
se fanent, mais, autour de toi, vingt bosquets te tendent leurs
roses; ta bien-aimée partira demain, mais, à cette heure, elle
dort dans l'ombre fraîche de ta chambre, et rêve peut-être de ton
regard. Va baiser sa bouche rouge! va chercher du vin vieux dans
ton cellier! va cueillir des corolles neuves! Goûte le sang des
lèvres, le sang des vignes et le sang des roses... Tu pleureras
demain!»
91
SPLEEN ORIENTAL
Voici le Simoun. Il s'avance avec la majesté d'un dieu. Il n'a
point osé venir quand ma brune amie était auprès de moi, mais ma
brune amie s'en est allée, son haïk s'est fondu peu à peu dans le
crépuscule, et, bientôt, l'ombre l'a prise tout entière.--Alors,
je l'ai entendu qui soulevait la toile de ma tente. Maintenant il
est auprès de moi; il s'est emparé de mon escabeau et je ne sais
plus où m'asseoir.
Je reste seul avec lui. Je tourne en rond... Il va me suivre!...
Il me suit... Il vient de toucher mes paupières et je revois la
vie comme elle est, sans doute, véritablement.
Plus de belles prairies où se déchiquette le soleil! plus
d'enfants arabes jouant aux osselets! plus de palmiers qui parlent
d'extase, laissant mollement tomber leurs ombres sur les puits, et
point d'eau fraîche où l'on se baigne comme si l'on pénétrait un
miroir!
Je me trouve dans une cave chaude et puante où, sans trêve, se
promènent des couleuvres et des rats. J'écrase, en marchant, des
insectes immondes qui distillent de puantes liqueurs.
Vous qui vivez! pourquoi cette flûte agonise-t-elle dans mon
esprit... ou bien au dehors... je ne sais plus.
J'entends! Le Simoun s'empare du ciel. Il vole comme le Grand
Oiseau des Contes; il surgit d'ici, de là et d'ailleurs, comme un
rêve mauvais; il dit d'effrayantes paroles; il chante d'horribles
chants, et toutes les roses, par lui, seront blessées.
Un taureau beugle, au loin... et je n'espère plus du tout que de
belles filles viendront me surprendre aux sons du fifre et du
tambour.
Femme! regarde à tes pieds!... Ton collier de perles s'est brisé!
Rêveur! ne considère plus ton rêve, car il est mort! et toi!
n'espère rien de la couronne si fraîchement fleurie qui flotte
au-dessus de ta tête... avant que de toucher ton front, elle ne
sera plus que poussière... Oh! le plaisant roi! le plaisant roi,
qu'un roi couronné de cendres!
Et vous ai-je dit que mon corps brûlait? Il brûle comme un myrte
au soleil! Dans ma tête, une lourde goutte de mercure se déplace
et danse. Des verres, à demi transparents, obscurcissent l'univers
que je voyais jadis, et... et je me sens poursuivi par une odeur
de poivrons, de vieilles courges et de concombres cuits.
Oh! que je suis seul! bien qu'il frémisse et respire jusque sur
mes lèvres! Je suis vraiment trop seul! Je crains que, pour
satisfaire ce besoin d'être deux, mon âme ne se prenne à voltiger
autour de moi, ainsi qu'une mouche, et que mon corps ne s'effondre
dans un trou!
Ah! Dieu! où parle-t-on de l'incessante fontaine de larmes dont
les anges nous rafraîchissent?
Y a-t-il des hommes drapés de blanc qui marchent, gravement bercés
par une mélopée?
Y a-t-il des femmes, douces à la caresse et au baiser, dont les
bras repliés sont faits pour soutenir la tête?
Non pas! Tout ciel est sombre! Tout arbre se meurt! Tout homme
s'apprête à se vêtir du linceul et toute femme est pourrie! je
veux dire qu'il y a des vers dans son corps... Ils pointent
parfois leurs têtes roses par un trou de la peau.
C'est lui! c'est lui seul qui me fait voir tout cela!
Quand donc les chameaux auront-ils fini de glousser, près de la
source?
Quand donc ce narcisse aura-il achevé de se flétrir?
Aïn-Sefra.
92
CORNÉLIE
Prédire est un besoin pour Cornélie. Jadis, elle eût tenu son
personnage au fond d'une antre thessalienne et fait figure à côté
d'un trépied; maintenant, elle se trouve réduite à des extases
plus modestes. Toute jeune, Cornélie tira les cartes et dit la
bonne aventure dans les foires de province, sous la surveillance
de sa mère, jongleuse de profession; plus tard, ayant gagné la
confiance d'un vieillard amoureux et libéral, elle ouvrit, à
Montmartre, un petit bureau de divination où l'on se renseignait à
peu de frais sur l'avenir; aujourd'hui, elle est chiromancienne,
astrologue et un peu prêtresse, fait tourner les tables, évoque
les esprits et s'entretient avec les morts.
Cornélie paraît, à la fin des soirées mondaines, vêtue de noir
et portant autour du cou tout un arsenal de bijoux cabalistiques
à vertus diverses, mais, si répandue que soit Cornélie, ne
pensez pas qu'elle dédaigne les anciennes formes de son métier.
Elle prophétisera aussi bien en écoutant le récit d'un songe
qu'en lisant dans une main; elle fera le petit jeu avec le même
zèle qu'un horoscope, et le marc de café ne l'inspire pas moins
sûrement que le vol des oiseaux. Les nuées, les astres, les
éclairs, les mille petits incidents de la vie, la couleur des yeux
et les esprits des tables lui sont d'un usage aussi familier.
Prophétesse, elle l'est continûment. Cornélie prophétise comme
elle respire. Les fiançailles, les unions, les ruptures, les
réconciliations, les maladies et les morts sont toutes de son
domaine. Elle vous dira le billet qu'il faut choisir à la loterie,
le numéro gagnant de la roulette, le prénom de votre femme si vous
êtes célibataire, et le temps qu'il fera demain si l'agriculture
vous intéresse. Les rois n'ont aucun secret pour Cornélie; elle
annonce les guerres et flaire de loin le sang d'un crime.
On rétribue largement ses services. Elle a déjà sa voiture, et les
bijoux qu'elle porte ne sont point de pacotille. Son amant est un
petit jeune homme à gages. Elle lui dit la bonne aventure, chaque
soir avant de se coucher, pour fixer la nature de ses songes.
Vraiment, Cornélie croit en elle-même. Pas un instant elle n'a
douté de son magique pouvoir. Elle le prouve par mille traits. A
tout moment elle consulte les cartes et, quand elle est contente
du service, elle les tire à sa femme de chambre.
93
PROBLÈME
Sur la dune, un problème m'a, quelques instants, confondu. Ce
petit hiéroglyphe, dessiné à mes pieds, m'intrigua fort: quelques
minces lignes en creux, lignes fines et curieusement disposées.
Lignes minces! lignes en creux! lignes fines! seriez-vous un
cryptogramme, une amoureuse correspondance qui marquerait des
rendez-vous?
Petites rides! vous ressemblez à des rides de jeune vieille.
Seriez-vous l'empreinte d'une corolle de narcisse que les brises
auraient tourmentée?
Nervures grêles d'une feuille! on dirait que de sa baguette, une
fée a touché le sable et que sa main tremblait un peu, ou qu'une
étoile du ciel, la nuit dernière, s'est mirée en ce lieu, trop
longuement.
J'étudie, je considère, je songe, et, même en songeant, je ne
trouve rien...
Suis-je sot!... Avant que je n'eusse passé, sans doute que...
pfuitt!... une gerboise avait fui.
94
LES VRAIS SOUVENIRS
Pourquoi rêver toujours de l'avenir, pourquoi se composer un
lendemain quand, à si peu de frais, il t'est permis de te composer
un beau passé?--Présumer au lieu de revivre!... Quelle folie! Se
fier à l'espoir en place d'évoquer!... Oh! la naïve impertinence!
Tu rêves d'ivresses futures... Que ne rêves-tu de l'ivresse
autrefois ressentie? Les sillons d'hier enferment leur semence...
que sais-tu des sillons de demain? D'ailleurs... expliquons-nous.
Un souvenir n'est pas, comme on l'entend à l'ordinaire, le
reflet d'une aventure échue, mais bien un rêve que l'on place
dans son passé. Or un fait du passé peut toujours être arrangé,
complété, drapé, fardé; un fait historique peut toujours devenir
légendaire. Faisons ainsi pour le souvenir. Donne-lui bonne
figure, habille-le, couvre-le de bijoux et de broderies, rends-le
brillant, pur, somptueux et beau.