heures joyeuses ont leurs mauvaises minutes, nous nous sentirons,
à travers la pluie, flattés soudain par un souffle étrange, par un
souffle épanché de cet invisible éventail qui t'éventera, un jour,
jusqu'à t'incliner vers une tombe.
Et j'imaginerai des aventures merveilleuses que l'on pourrait,
avec un peu de patience, habiller de belles phrases.--Toi, tu ne
t'imagineras rien du tout, tu ouvriras tes grands yeux, et je me
demanderai si, vraiment, quelque chose de rouge palpite dans ce
corps que je t'ai appris à secouer pour mon plaisir.
Mais j'oublie qu'une lune africaine nous éclaire. Tu viens de me
toucher le bras. Vas-tu m'avouer ta flamme? Non: tu crois avoir
un caprice. Tu veux rentrer, et, cependant, comme je l'ai dit au
seuil de ce poème, tu baignes encore tes pieds nus dans la nuit de
l'eau, dans l'ombre aquatique et froide.
70
LE SOMBRE VISAGE
Pour mieux se plaire à vivre, pour vivre plus vite, les hommes
se réunissent, un temps. Ils se réunissent quelques heures pour
danser au soleil, pour changer de monarque, pour écouter une voix
de femme, puis, ils rentrent chez eux. Mais, s'ils restent réunis,
s'ils ne se quittent plus, si le même toit les abrite, c'est pour
considérer le visage de la mort.
Au collège, ils se défendent contre la mort en essayant une
cuirasse; à la caserne, ils font l'apprentissage de mourir, devant
une épée; désarmés, à l'hôpital, ils attendent de mourir, et, dans
un monastère, ils s'y préparent, devant une croix. Enfin, couchés
sous la même terre, ils se réunissent encore, une dernière fois,
pour attendre le dernier réveil.
71
LICASTE
Un ami vient de me présenter Licaste. Je serre la main tendue
et vais murmurer les banalités nécessaires, quand Licaste me
rappelle, de l'air humble de celui qui a beaucoup à se faire
pardonner, s'être déjà fort souvent rencontré avec moi.
Il ne se trompe point.
Hélas! ce n'est, de ma part, ni mauvais vouloir, ni même
étourderie.--Il ne m'en tiendra pas rigueur: pareille aventure lui
est trop habituelle. Il rappelle tout le monde et ne ressemble à
personne. Voulant citer un homme qui n'a point de singularité,
qui ne se distingue de son voisin que par un trait en moins, je
songerais à Licaste.
Licaste est n'importe qui. Licaste est un individu réel, qui
existe comme vous et moi, qui respire, qui mange, qui dort,
mais qui, néanmoins, ne cesse jamais d'être n'importe qui.--Ses
premières années furent, je pense, celles de beaucoup d'enfants:
ni prodigieuses, ni diaboliques, simplement celles d'un petit
garçon dont les heures de gaieté n'avaient jamais de grands
éclats, qui pleurait juste ce qu'il faut pour que cela parût
naturel, et qui passait inaperçu.
Je ne sache pas qu'il ait beaucoup changé, depuis lors.--Il a de
l'amabilité dans la voix et le geste, un certain goût et quelque
bon sens. Il donne rarement son avis, car on l'écoute peu. Il
s'habille sans recherche et sans incurie. Il est blond, de ce
blond faible qui paraît n'être plus une teinte, mais son excuse,
bien plutôt. Il ne fait point tache dans un salon. Il n'y brille
pas. Il augmente, d'une unité, le groupe d'invités qui s'y trouve.
On m'assure que sa mère le nommait toujours en fin de liste, quand
on lui parlait de ses enfants. Cela devenait presque un oubli.
Et je me demande si Licaste a jamais souffert de l'état moyen,
essentiellement moyen, où il se trouve. A-t-il souffert d'être
le passant, l'oublié, le négligé, l'inutile, la doublure, le
treizième de la douzaine?...
Mais... au fait... cet homme qui n'a jamais su se distinguer,
sait-il souffrir?
72
LA MORT DU MAGICIEN
Ce soir, le magicien s'aperçoit qu'il est vraiment très vieux.
Tout le jour, son garçon de laboratoire lui a frotté le ventre
et la poitrine pour ramener un peu de sang sous cette peau
parcheminée, mais rien n'y fait. Le magicien se refroidit peu à
peu.
Il a déjà vidé les fioles d'éternelle jeunesse qu'il tient d'un
nécromant de ses amis, mais l'éternité que procurait la précieuse
liqueur ne durait, hélas! qu'un temps.--Les qualités se modèlent
sur la personne qui les possède et l'immortalité que l'on saurait
avoir reste toujours à la mesure de notre courte vie. Les dieux
seuls peuvent ambitionner des jours sans nombre et, même dans leur
cas, la série arrive souvent à son dernier chiffre.
Cependant, le magicien fait encore bouillir quelques herbes
d'Afrique, avec la rate d'un caméléon, tué par deux vierges, sous
une éclipse. C'est là un remède approuvé pour les vieux sages,
mais qui ne parvient pas à le réchauffer. Il ne sent plus le
feu de ses lentilles, ni celui de la grande flamme qui brûle
dans l'âtre, et il songe qu'au jour prochain de sa mort, il ne
sentira même pas les feux de l'enfer et continuera à se refroidir,
jusqu'au jugement.
Avec lui, tout semble s'éteindre.
Le chat noir qui sert aux expériences de transmutation a vomi sa
nourriture et ses côtes percent son pelage; Anaximène, l'un des
trois hiboux, vient de tomber du perchoir; le second, Anaxagore,
est devenu aveugle, et Anaximandre se tient en boule, les plumes
droites, ce qui, chez les oiseaux prophétiques, est de mauvais
augure.
Chacun des animaux familiers se porte mal.
Le serpent, arrière-petit-neveu de celui de la Genèse, a craché sa
dernière dent; le griffon tremble de froid, et la chauve-souris,
prise de nostalgie, a fui. Même les petites poupées de cire brune,
qui envoûtent si bien leur correspondant et fondent au soleil avec
tant d'aise, craquent comme du bois gelé.
Hélas! il faut plier bagage, et le magicien, ne pouvant pleurer,
car il n'a depuis longtemps plus de larmes, sanglote à la façon
des arbres sous la bise. Sa main est si tremblante qu'il ne
peut dessiner correctement le carré magique, ni feuilleter _la
Clavicule de Salomon_; sa voix ne forme qu'avec peine les noms de
Merlin, d'Apollon, d'Urgèle et de Morgane, utiles à prononcer en
cas d'ennui, enfin il a perdu la Verge d'Aaron, autant dire son
bâton de vieillesse.
Il s'asseoit donc près du feu, congédie son aide et se prend à
attendre la mort, misérablement, comme font les galefretiers,
claquedents, gredins, coquefredouilles et autres frères de
pouillerie dont la condition est calamiteuse et qui trépassent, la
faim au ventre, dans l'étroite couche du fossé.--Pourtant, il a
encore un moment d'espoir.
Ce magicien arabe qu'il rencontra, jadis, vers l'an 638, sur une
des îles du Danube, ne lui donna-t-il pas, en reconnaissance de
quelque petit service rendu sur le plan astral, une pierre pleine
de vertu? Jamais il n'a songé à éprouver sa valeur. Certes, le
moment est venu. Il la cherche, en vain, d'abord, et finit par la
découvrir, entre une peau d'onagre et un exemplaire du _Parfait
Thaumaturge_, sous un tas de cornues brisées.--C'est un cristal
cubique, sans inscription ni ornements d'aucune sorte.
Après avoir nettoyé la fenêtre des soies que cent araignées y ont,
depuis un siècle, tissées, après avoir purgé un rayon de soleil
de toute poussière, en le réfléchissant sur un miroir spécial, le
magicien pose le talisman dans la lumière et prononce, le plus
distinctement qu'il peut, sans manger aucune syllabe, certaine
phrase de très vive incantation qui commence par: «Non videbis
annos Petri...» et se termine en hébreu.
Aussitôt, un voile mauve se forme dans le cristal, pareil à ceux
qui se lèvent sur les prairies, vers la première visite du jour.
Peu à peu, le voile se dissipe et, dans la pierre limpide, le
magicien voit une merveilleuse figure de jeune fille, presque
d'enfant, qui lui sourit, mais des yeux seuls, car la bouche est
mélancolique.
Il abaisse son regard. La gorge et le cou sont amples, un peu
forts, peut-être. Le magicien sent son cœur battre selon un rythme
plus fréquent; ses poumons s'ouvrent à l'air, son front s'allège.
Il considère les seins de l'apparition: c'est une poitrine
honorable de femme mûre ou qui aurait beaucoup aimé. Le ventre est
enlaidi par une graisse malsaine: ventre triste, ventre fatigué,
ventre répréhensible... mais c'est peu de chose encore et le vieux
magicien ne peut s'empêcher de frémir en voyant les cuisses de
cette femme.
Hélas! elles sont plissées de mille plis et vont s'amincissant
jusqu'à un genou tout à fait pointu où la rotule roule comme un
galet de plage...
Haletant, le magicien a froid de nouveau, et, quand les mollets
lui apparaissent, il ne doute plus de sa défaite. Il n'y a là que
des os, où quelques pauvres tendons s'accrochent avec peine,--et
les pieds sont parfaitement décharnés.
Soudain, la femme évoquée s'échappe de son cristal et se met à
courir dans la chambre, sur la pointe de ses osselets, en agitant
de façon folâtre sa chevelure d'enfant blonde. Elle saisit le chat
par la peau du cou, étrangle Anaxagore, écrase le griffon, avale
le serpent, et reprend sa danse, en criant, d'une voix puérile:
«Je suis jeune! je suis jeune! j'ai seize ans!»
Puis elle disparaît par la cheminée, et le vieux magicien, se
sentant tout à fait las de vivre, crache dans les cendres et se
couche devant l'âtre, pour mourir.
73
CONVERSATION
Nous parlerons de nous comme si rien n'était arrivé des mille
accidents de la vie, nous parlerons de nous comme si les
pulsations du monde avaient toujours suivi les pulsations de notre
cœur, comme si notre amour n'avait cessé de rayonner.
Nous parlerons de ce soir merveilleux où nous regardions les
brises lentes se jouer sur la plaine, où je tenais tes mains dans
mes mains, où chaque fois que les dehors avaient un beau moment de
lumière ou d'harmonie, nous mêlions nos regards.
Nous parlerons des nuits muettes et du clair de lune, nous
parlerons de nous-mêmes et du clair de lune, nous parlerons de
nous-mêmes qui n'étions plus toi ni moi, mais seulement nous-mêmes
devant le clair de lune, et nous croirons que ces moments durent
encore.
Nous parlerons de tes cheveux contre mes lèvres et de tes doigts
contre mes lèvres et de ta bouche contre mes lèvres et de ce
verre en cristal pur que nous brisâmes en mémoire du premier
baiser.
Et le monde disparaîtra et nous ne verrons plus que nous-mêmes, et
nous croirons être morts de notre premier baiser.
74
UN HOMME HEUREUX
Cet homme vivait dans un palais bâti devant le plus beau des
paysages. Chaque matin, le soleil se levait, en grand appareil de
pourpre et de brocart, et, chaque soir, se couchait, sans lésiner
avec les diaprures et les artifices de lumière. Puis, c'était la
lune qui se reflétait abondamment dans un lac, jouait dans les
feuilles des arbres, semait de l'argent à pleins rayons. De leur
côté, les étoiles clignaient de l'œil comme de petites folles.
A son ordinaire, l'homme se tenait couché sur un divan, au milieu
de la grande salle du palais. Sur un guéridon, était posée
une pipe chargée d'opium. Des pilules de haschich étaient à
portée de sa main, non loin d'un flacon d'éther. Des musiciens,
choisis entre les plus savants et les plus suaves, jouaient,
pour l'émouvoir, une adorable symphonie. Un poète récitait de
beaux vers, d'une voix dont le pathétique était inoubliable, et
ses paroles trouvaient leur accompagnement dans le chant d'un
ruisselet, auprès duquel tout cristal tintait faux.
Et je ne parle ni des fleurs ouvertes, qui travaillaient
sans relâche à distiller mille parfums, ni des abeilles, qui
bourdonnaient sur le mode mineur, afin de propager un rêve de
nature agreste, ni des joyaux (perles, rubis, saphirs, tous les
trésors de la reine de Saba, toutes les cassettes de Salomon) qui
gisaient, un peu partout, comme des étoiles tombées...
Et, cependant, l'homme, insoucieux de ces choses, patiemment,
exactement, avec méthode, sans hâte ni fièvre, mais sans arrêt,
disputait avec son épouse.
75
SÉMITISME
Je me promenais, hier, à cette heure accablante du jour où
l'on ne voit dans la rue que «les chiens et les Français»
quand la composition d'un coin du paysage me séduisit jusqu'au
ravissement.--Le soleil ajoute à l'intérêt d'une foule bruyante;
j'aime la joie du peuple à midi, les tourbillons de poussière et
les oripeaux rouges agités, mais combien une dure lumière rend
plus précieuse encore la valeur de la solitude et du silence!
Pas un souffle, pas une parole, pas un bruissement. Sauf les murs,
teints d'un jaune extraordinaire, et qui vivaient, en vérité, de
leur ignition, tout semblait mort: la terre sèche, le ciel d'un
incorruptible azur, et l'air incendié, mais immobile.--C'était la
paix d'un cimetière.
Pourtant je ne ressentais aucune tristesse. La flamboyante façade,
la palme dressée au-dessus d'un mur, et, couché au pied de ce
mur, le mendiant qui reposait près d'une outre à demi vide et
d'une citrouille d'or, tout cela donnait plutôt une impression
d'attente, comme d'un moment d'arrêt, d'une halte dans la vie. Ce
tableau presque métallique dont l'ardeur insupportable fatiguait
le regard, on eût dit qu'il approchait de son point de fusion, que
tout allait couler à l'improviste, se liquéfier, se résoudre, et
qu'un ruisseau de feu emporterait les derniers débris.
Soudain, de la maison juive qui me faisait face, partit la fusée
d'un rire, d'un rire féminin, juvénile, aéré. Derrière le mur
éclatant de chaleur, ce rire avait le charme frais d'un jet d'eau.
Cela faisait rêver de salles froides où la vie serait douce à
vivre, de boissons glacées, d'éventails, des mille plaisirs d'un
paradis fermé où je ne pénétrerais pas, de joies bien cachées et
dont la singulière vertu gagnait encore à rester secrète.
Ah! les joies d'un juif doivent, dans ce pays, avoir une
effrayante figure. La race exilée rit à l'écart. Ces êtres aux
cheveux gras et bouclés qui portent leur calotte noire comme un
signe d'infamie, comme la marque de leur servitude, ont l'air
triste des bêtes de somme. Jamais on ne les voit rire. Ils
enferment leur joie entre quatre murs, mais qu'elle doit être
éblouissante! combien son prix en est accru! Le rire prend alors
la valeur d'un mystère. Je me souviens des hymnes chrétiennes,
alors qu'on les chantait au fond des catacombes, et cela m'impose
comme une cérémonie...
N'écoutons plus un rire aussi précieux... Eloignons-nous... il ne
faut pas être sacrilège.
Tanger.
76
LES MESSAGES
Quand est venu le soir, je me suis couché dans l'herbe du bord
de l'eau et, sous la garde des grands arbres, j'ai respiré le
savoureux parfum de l'heure, de l'heure tardive que baignait la
lune.
En me penchant un peu, je pouvais admirer l'eau courante, tout
de même qu'en levant un peu la tête, je pouvais sentir l'air
mobile qui passe sous les frondaisons.--Cela formait deux frais
ruisseaux, deux ruisseaux délicieux et paisibles, de même rythme
et de cours égal, qui traversaient l'été.
L'air migrateur et l'eau qui fuit suivaient la même route, entre
les bords faits d'herbes ou de feuilles, et l'un comme l'autre
chantait, à mi-voix, une chanson mollement continuelle, et tous
deux portaient des messages.
Car tous deux portaient des messages. L'eau courante portait des
brins de paille, des insectes bleus, des pétales de fleurs,--l'air
mobile, d'impalpables duvets.--Certains messages s'arrêtaient
en route; une herbe entravait les brins de paille, une branche
arrêtait les duvets et, parfois, les insectes bleus se noyaient
dans un tourbillon. Mais certains autres suivaient l'onde et la
brise, heureusement, comme de sûrs messages.
Vers qui donc allaient-ils?
A travers les frondaisons qui filtrent l'air, contre les cailloux
qui coupent l'eau, ces pétales et ces duvets, ces insectes bleus
et ces brins de paille, vers qui donc allaient-ils?...
Et, malgré l'ombre de la nuit, je me suis levé pour commencer
de chercher, sur la vaste terre, l'enfant silencieuse à qui ce
certain inconnu, dont je suis vaguement jaloux, envoyait des
messages d'amour.
77
COUP DE SOLEIL
Grand et gros, vieux, couvert d'ulcères, coiffé d'un turban fait
de chiffons crasseux et multicolores, vêtu de loques vermineuses,
ce mendiant nègre m'a plu.
Il porte, au pied droit, une chaussette noire; le haut d'une
chaussette rouge lui encercle le mollet gauche. Il tient à la
main et brandit un étrange objet: sceptre, bâton, fusil, canne,
ou bien hochet, peut-être.--Je m'approche.--C'est un canon de
fusil, auquel un os de bœuf est adapté, auquel sont pendues
des clochettes, des rubans jaunes, des bagues de cuivre, des
coquillages et de petits plumets. En outre, il est couronné d'une
boîte à sardines.--L'ensemble a la figure d'un thyrse.
Le mendiant chante et s'interrompt pour claquer vivement de
la langue; le thyrse scande, avec ardeur, les gestes de son
délire.--Cet homme ne s'appartient plus: il est possédé par un
dieu.
A quelques pas, trois Arabes et deux nègres sont accroupis, au
pied d'un mur que dore le soleil. Ils écoutent, ils regardent le
chanteur qui danse et qui claque de la langue, puis, tout soudain,
ils se mettent à rire. Ils rient aux éclats, ils rient sans
mesure, ils ne pourraient rire davantage. Les voici qui se lèvent.
Ils chantent à mi-voix, comme accompagnement... Ils dansent un
peu, suivant le rythme du danseur... Ils chantent plus fort... Ils
hurleront bientôt... Ils dansent de toutes leurs forces vives!
Et le vieux nègre, que ce concours stimule, hennit, piaffe et se
cabre. Sans doute atteindra-t-il à l'extase qu'il cherche. Le
thyrse cravache l'air, les sonnettes tintent, les rubans flottent,
et, dans le cliquetis des coquillages, la boîte à sardines, où
tressautent des pierres, donne un son de grelot.
On n'entend plus le tambour qui roulait au loin, on n'entend plus
la psalmodie des enfants de la Medersah. Quelques gamins, un
portefaix, une mendiante espagnole sont entrés dans la danse. Un
marchand d'eau qui passe, portant son outre poilue, en peau de
chèvre, s'y joint de même. Si l'on n'intervient pas, la contagion
s'étendra, de ce coin de rue que le soleil dore, à la ville
entière... Et, devant cette étrange dyonisie, je quitte la place,
par crainte d'être entraîné.
Tanger.
78
PENSÉE SUBITE
J'ai vu, dans mon rêve, une anémone mauve qui se penchait sur un
lac bleu. C'était la nuit. Le ciel noir n'avait point d'étoiles et
ma lanterne n'éclairait que l'anémone au tendre visage et un petit
coin du lac bleu. La brise chantait de sa voix douce une chanson
bien composée et l'anémone balançait son visage, devant le bleu
miroir.
Soudain, la brise devint plus forte. L'anémone se pencha vers
l'eau de saphir, lui donna le plus doux baiser et laissa tomber
un de ses pétales. Il vogua sur l'eau comme une petite barque et,
vite, je soufflai ma lanterne pour mieux penser à vous.
79
CELA
La nuit est sourde comme une porte close. J'étouffe dans ma tente,
car il monte du sol une chaleur insupportable, (tout le soleil du
jour qui s'était, dirait-on, terré, et qui, maintenant, s'exhale
dans le noir d'en haut), mais les étoiles sont magnifiques.
Je ne puis beaucoup marcher. Une stupéfiante paresse m'accable,
dès le premier pas. Cependant, je me traîne, en faisant parfois
de longues haltes, vers une petite citerne que j'ai aperçue,
avant-hier. Elle brillait dans la lumière jaune. Cette nuit,
elle est tout à fait invisible, mais je n'y tomberai pas à
l'improviste: je la sais entourée de buissons.
Je m'arrête, pour regarder les étoiles. Je m'amuse à mieux
entendre les vieilles comparaisons que l'on fait sur elles et qui
me paraissent inexactes. Mais non! le ciel est vraiment de velours
et, sans aucun doute, les étoiles sont des diamants.
Nouvelle halte. J'allume une cigarette. Son parfum me servira de
compagnon. Je suis trop seul. Il n'y a même pas de vent. L'air
est immobile, un air de cathédrale. Pourtant, certaine présence
mal définie m'inquiète.
C'est quelque chose qui bouge, passe à ma portée, me frôle
presque, puis s'éloigne, mais pour revenir. Ce n'est pas tangible,
cela ne se voit pas, cela ne s'entend pas, cela ne se respire
pas, cependant, cela existe. C'est comme une forme idéale de la
désolation. A la rigueur, cela s'imagine.
Pendant que je me traîne vers la citerne, cela me suit. J'ai, tout
à coup, affreusement peur que cela ne veuille tourner autour de
moi, m'étourdir et, soudain, entrer en moi à la façon des rêves.
Je connais un homme (pas un fou, un homme comme les autres) qui
est imbibé d'un rêve et ne peut plus s'en défaire.--C'est terrible!
Enfin, je touche aux buissons, à la citerne... La voici... Oh!...
oh!... je n'y avais pas songé! L'eau est douce, l'eau est chaude,
mais elle est tout à fait noire!... Oserai-je jamais me jeter
là-dedans?
Et puis, je ne sais pas ce qu'il y a au fond. Des bêtes peuvent
venir me mordre les pieds, pendant que je nage. Mon domestique ne
m'entendrait pas, si je criais. Il dort à poings fermés, près de
mon cheval. Vais-je plonger?
Je vois les étoiles dans l'eau. Un moment, j'ai eu peur de ne
point les voir! L'horrible idée! Une eau calme et sombre qui ne
reflèterait plus... qui ne voudrait plus refléter!
Ah! je suis heureux! me voici dans l'eau. Elle est plus fraîche
que je ne pensais. Je n'ose pas faire beaucoup de bruit en
nageant, mais j'en fais tout de même assez pour me rassurer. C'est
délicieux... c'est délicieux... oui... jusqu'à un certain point,
car, je l'avoue, j'ai encore très peur!
Et, maintenant, j'ai encore plus peur!... Je vais me noyer!...
Demain, on me trouvera vert et tout convulsé...
Cela!... vous savez bien! cela qui m'a suivi... eh bien! cela
flotte au-dessus de l'eau et m'interdit de sortir! Cela m'interdit
de sortir à moins que je ne m'unisse à lui, à moins que je ne le
laisse occuper tout mon corps! habiter ma cervelle! entendre par
mes oreilles! parler par ma bouche! regarder par mes yeux!...
Oh!... Non!... Jamais!... Jamais!...
Temacin.
80
LA PLUIE AU SOLEIL
Un instant, des rayons de soleil ont traversé la pluie, et le
monde en a été charmé jusqu'à l'extase,
Il pleuvait, sous le ciel gris, une pluie grise, pluie douce,
agréable au regard, mais pluie triste,--pluie d'avril, mais sœur
d'une pluie d'automne.
Balancée par des souffles d'air, il pleuvait une impondérable
pluie, mélancolique et fine, qui venait caresser les fleurs de ce
printemps et lustrait sa verdure.
Il pleuvait une pluie obscure qui coulait sur les frondaisons, et,
parfois, une grosse goutte tombait du haut des branches, faisant
plier une feuille, et, parfois, un calice trop plein se vidait
tout d'un coup.
Soudain, le soleil parut.
Dès lors, il plut une pluie de verre, une pluie joyeuse, une
pluie étincelante. Un oiseau chanta ses plus belles chansons à
boire, un autre s'y joignit, durant que la pluie ensoleillée
allait s'éteindre dans la nuit du feuillage et que, dans l'air, il
restait un lambeau d'arc-en-ciel.
Dobitschen.
A CONSTANTIN PHOTIADÈS
Livre Cinquième
Toutes les idées sont justes. Toutes les bouches sont fausses.
H. B.
81
UN AMATEUR
Je me trouvais dans une très vieille ville de province, avec
mon ami le peintre R... Il disait bien connaître les détours de
ces rues grises et voulait me montrer d'anciens hôtels. Nous
marchions, côte à côte, depuis longtemps déjà. Il me semblait
que les rues devenaient de plus en plus désertes. Aucun passant,
aucune devanture. Les fenêtres étaient closes. Une cité morte. Des
maisons, puis encore des maisons. Toutes semblaient pareilles.
Quelquefois, sur une porte sombre, des ferrures brillaient
vaguement. Depuis quand les seuils de pierre n'avaient-ils plus
été foulés?
Nous passâmes par d'étranges ruelles, sur des places où l'eau des
fontaines ne pleurait plus. Soudain mon ami s'arrêta net devant
une façade et me dit:
«Nous sommes arrivés. Je reconnais la maison.»
Sur le vantail de droite, il frappa trois coups qui résonnèrent.
Bientôt la porte s'ouvrit avec lenteur et je vis un vieux laquais
poudré, en culottes, qui nous salua profondément et, d'une voix
grave, assourdie par le temps, demanda la raison de notre visite.
Mon ami chuchota quelques mots à son oreille et le laquais, après
avoir salué encore, nous introduisit.
Ayant traversé une antichambre nue, nous montâmes par un escalier
dont la rampe était couverte de rouille. Au premier palier, orné
de vases monumentaux, mon ami poussa une porte. Je le suivis dans
un grand salon vide et froid, sans tapis, sans tentures, démeublé,
très sombre, car les filets de lumière, filtrant par les fentes
des volets, ne faisaient que des flèches grises.