risquerait alors de s'effondrer comme une maison bâtie avec
des matériaux de fortune, mais si tu prends des actes de ta
vie dont tu penses être certain, transforme-les, à ton gré, en
œuvres d'art, éclaire-les de mille façons diverses, rajeunis-les,
donne-leur un visage plaisant et fais-les sourire.--Ainsi tu
te composeras d'anciennes douleurs, des douleurs nobles et
bienfaisantes, avec d'anciens petits chagrins et les médiocres
plaisirs passés deviendront de magnifiques joies. Et ce sera pour
ta vieillesse un précieux trésor.
Qu'importe la vérité d'une aventure si elle nous console mieux
sous le masque! La vie ne suffit pas à nourrir richement notre
mémoire. Il faut encore la fertiliser, l'embellir, imaginer ce que
l'on a déjà vécu et bâtir ainsi un palais pour y vieillir plus
tard. Cette œuvre a des chances de durer au lieu qu'un souvenir nu
est éphémère.
Les faits du passé ne sont que les moellons grossiers de
l'édifice... Travaille! va construire le palais de tes vieux
jours!
95
UN POINT DE VUE
«C'était à l'époque où toutes les femmes de la terre étaient
encore noires.
«Un jour, Mahou, le grand dieu, s'ennuyait tellement qu'il eût
donné le tonnerre même pour s'ennuyer moins. Il tâcha donc de se
distraire. D'abord, il fit crever un affreux orage, mais cela ne
fut d'aucun bénéfice; puis il fit déborder une rivière, mais,
lorsqu'enfin elle fut rentrée dans son lit, Mahou s'ennuyait
tout autant. Alors il voulut regarder des femmes, et, pour mieux
les voir, il donna l'ordre à toutes les femmes de la terre de se
rassembler, puis de se tenir côte à côte, sur une même ligne,
devant lui. Il y en avait là de belles qui plaisaient par leurs
fesses charnues et leurs seins lourds, et il y en avait aussi de
laides, toutes maigres et toutes plates.
«Cela m'ennuie, leur dit-il, de vous voir si semblables par la
couleur. Ecoutez-moi bien. Il se trouve, au bout de la plaine, un
petit lac. Celles de vous qui pourront s'y baigner deviendront
blanches aussitôt. Vous partirez donc au signal que je vous
donnerai, en rivalisant de vitesse.»
«Or, il advint ceci, que les belles femmes, qui avaient des fesses
charnues et de gros seins, ne purent, au signal que leur donna
Mahou par un coup de tonnerre, courir aussi vite que les femmes
maigres, anguleuses et laides. Celles-ci gagnèrent la course.
Elles se trempèrent dans les eaux du lac et devinrent blanches,
mais elles se trempèrent si complètement et en si grand nombre
que le lac déborda et, quand arrivèrent les belles femmes, un peu
essoufflées d'avoir tant couru, il ne restait plus d'eau du tout.
Elles ne purent que poser les paumes de leurs mains et les plantes
de leurs pieds sur la boue qui restait au fond; c'est pour cela
que cette partie de leur corps est plus claire... Cependant les
femmes blanches savent bien qu'elles sont maigres et laides, car,
depuis lors, elles n'osent plus se promener toutes nues et, pour
trouver un mari, elles doivent faire mille grimaces, au lieu que
la femme noire n'a qu'à se montrer.»
Tel est à peu près le récit que me fit, hier, Moussa, mon
domestique nègre. Quand il eut achevé, il s'en fut graisser
mes bottes dans un coin de la pièce, mais il se retournait, de
temps en temps, et me regardait, avec un petit sourire à la fois
ironique et puéril.
Konakry.
96
MATIN
J'ouvre ma fenêtre, et tout le matin entre chez moi. La rue
m'offre sa fièvre, la brise sa caresse, et le ciel son azur. L'air
chante, l'air m'appelle. Je sens qu'il faut me donner au monde en
un don joyeux... Pourtant je n'ose.
Ne puis-je donc sortir? Ne puis-je me mêler à tout cela qui vit,
se passionne, et se hâte toujours de désirer? Ne puis-je me perdre
dans la foule des passants? respirer avec eux, partager leurs
plaisirs, pleurer de leurs douleurs?
C'est inutile. Résignons-nous. Il est superflu d'ébaucher même une
tentative. Renonçons. Jamais je ne pourrai. Le vieux cauchemar
qui habite à mes côtés, qui m'habite aux mauvaises minutes, m'en
empêchera toujours. J'ai peur que les passants de la rue ne me
reconnaissent pas pour un des leurs, qu'ils ne se détournent,
qu'ils ne m'aperçoivent même pas.
Non, aujourd'hui encore, je ne sortirai qu'un instant, lorsque
la nuit sera tout à fait close, pour acheter un paquet de
cigarettes, au coin de la rue, et je vivrai, un jour de plus,
entre mon bureau et ma fenêtre, mon bureau où dort, dans sa gaine
de drap, un petit revolver chargé que je nettoie chaque matin,
et ma fenêtre qui me fait un cadre et me présente au monde comme
une image peinte, une image fortement peinte sur sa toile et qui
jamais ne s'échappera.
97
LA CONNAISSANCE DE DIEU
C'était un soir des temps à venir.
L'homme avait, depuis des siècles, conquis les flots de la mer,
asservi les courants du ciel, fait résonner de sa voix les plus
profondes cavernes et déchiré la robe, réputée intangible, des
flammes toujours mouvantes.--Voici qu'il entreprenait de connaître
Dieu.
Or Simon, tenu pour le plus sage d'entre les sages, s'était
arrêté, un instant, dans sa recherche et regardait le
chemin parcouru depuis que, petit enfant, il balbutiait les
premières sciences, avant de s'endormir sous le regard des
constellations.--Il touchait au but que s'était proposé la nature
humaine, et, saisi par une façon de lâcheté métaphysique, il
voulait retarder encore ce geste qui dévoilerait l'inconnaissable.
Le Temps pouvait briser son attribut, la faux, ancien effroi de
l'homme, et retenir la minute prête à prendre son vol, car Simon
allait forcer le coffret du rêve où Dieu se tient enclos.--Il
hésitait cependant.
Par la fenêtre ouverte, il pouvait voir une prairie que la lune
rendait blanche et quelques beaux arbres qui échangeaient des
murmures.
La plainte monotone d'un oiseau de nuit passait et repassait, sans
qu'on vît l'oiseau.
Vers le milieu du ciel, des nuages se fondaient dans l'azur
scintillant d'alentour et, bientôt, on ne les apercevait plus.
Ces tendres brises qui suivent le crépuscule pénétraient la
frondaison d'un tremble, et tout le tremble chuchotait des paroles
mystérieuses, comme une femme que visite le regard de son enfant.
Simon soupira.
Lui serait-il permis, plus tard, de contempler les choses de la
terre avec une aussi paisible joie? Leur influence consolatrice
n'était-elle point due à leur mystère même? Il reprochait à la
divinité de s'être ainsi laissé traquer en un dernier repaire,
comme, jadis, le dernier fauve en sa dernière forêt.
Et, d'un sourire triste, Simon souriait au tremble frissonnant,
des feuilles duquel s'évaporait une exquise mélodie qui l'émouvait
bien, mais qu'il ne savait comprendre.
Tout cela lui était inconnu.
Les arbres, les flammes, les ruisseaux n'étaient pas de son
domaine, car, dès son plus jeune âge, Simon avait été voué à la
seule connaissance de Dieu.
Ces mille problèmes qui servaient de fondement au sien, il n'en
savait ni les facteurs, ni l'énoncé, ni la méthode de résolution.
D'autres hommes avaient assumé cette tâche et l'avaient menée à
sa fin; d'autres hommes avaient usé leur vie à définir les objets
réels, leurs premiers rapports et leurs rapports secondaires, mais
Simon, étant la dernière pierre de la pyramide, ignorait le granit
de sa base et n'avait jamais manié que les suprêmes connaissances,
puisqu'il était voué à la seule connaissance de Dieu.
Et, tandis qu'il admirait en profane le tremble musical, Simon se
sentait parcouru d'un tumultueux désir, désir de savoir les choses
simples de la nature, qui étaient tombées depuis longtemps dans le
gouffre du connu, et pourquoi les abeilles butinent, et pourquoi
les étoiles ressemblent à des yeux qui sourient. Mais tout cela,
et d'autres perfections encore, n'était point de son royaume.
Il ne pourrait apprécier justement la qualité des brises, ni
la plainte obscure du feuillage qu'un trouble agite. L'aube,
dans laquelle il sentait parfois, après les longues veillées,
la récompense d'une attente dans l'ombre, n'aurait jamais pour
lui qu'une douceur indéterminée, et quelle ironie de penser que
l'homme qui allait faire rendre gorge au dernier mystère se
servait d'un gantelet fourbi par d'autres et qu'il ignorait la
façon dont cette arme avait été forgée!
Ainsi, comme grandissait son orgueil, le plus grand orgueil qu'un
homme eût ressenti, Simon était tout pénétré de mélancolie
en songeant à son indignité. De cette indignité, il n'était
point responsable, puisque son destin lui avait été imposé, et
sa douleur n'en devenait que plus vive lorsqu'il se regardait
lui-même, lui, Simon, l'homme qui allait connaître l'infini
de Dieu et qui ne connaissait rien du monde innombrable de la
création.
L'immense humanité qui pourrissait et se desséchait dans les
tombes l'avait choisi comme gladiateur. Elle l'avait pris d'une
belle carrure, d'un courage éprouvé; elle l'avait bien nourri de
l'idée de son devoir, elle l'avait bien équipé et, maintenant,
elle lui disait:
«Marche en avant! va combattre la Bête! saisis-la d'une étreinte
forte et fais-lui cracher son énigme! Ne pense plus! Agis comme un
esclave, l'esclave d'un peuple d'ossements!»
A cette minute, Simon fut près de la révolte, mais dans le temps
qu'une ancienne légende, jadis célèbre, revenait à son esprit, il
songea que chaque révélation nouvelle implique un sacrifice et
qu'il faut s'immoler comme première victime aux vérités que l'on
veut concevoir. Tout de même que le hurlement de nos mères nous a
rendus forts, c'est l'effusion du sang des prophètes qui a fécondé
la parole des dieux, car le rêve vient puiser sa vie aux plaies de
la douleur.
De nouveau, Simon étendit la main vers ce coffret où Dieu était
pris au piège. Encore une fois, il s'arrêta. Un rayon venait de
l'éblouir, un rayon mince et blanc qui partait de la rivière comme
un trait d'argent.
Simon pensa:
«Sans doute, un objet brillant est-il tombé dans l'eau. Ce n'est
rien... ce n'est qu'un objet brillant qui est tombé dans l'eau, et
qui m'a ébloui!»
Puis, se reprenant, il pensa que, la réflexion d'un rayon de lune
eût été pareille. Sa main tendue vers le coffret retomba et Simon
fut abattu par une soudaine inquiétude.
Il ne savait donc pas la cause du plus simple accident naturel! Le
problème suscité par ce rayon blanc, il l'avait aussitôt résolu,
mais peut-être inexactement. Alors, de quel droit pouvait-il
révéler la connaissance de Dieu?
Si, dans les temps anciens, une seule, la plus négligeable, la
plus infime des choses avait été mal observée, si, tout au début
du monde, l'enfant qui déduisit le premier rapport s'était leurré
d'une apparence, pouvait-il, lui, Simon, résoudre ce problème dont
des peuples d'hommes avaient peut-être élaboré faussement l'énoncé?
La multitude silencieuse des morts l'avait chargé de traquer Dieu
dans son dernier repaire. Trouverait-il Dieu, ou bien, en place de
Dieu, une petite erreur devenue monstrueuse, hydre aux cent têtes
que les légendes annoncèrent?
Et Simon, après le suprême orgueil et le suprême abattement,
connut une angoisse plus grande que celle de Dieu même, lorsque
son fils agonisait sur la croix.
Alors, il ferma les yeux, saisit le coffret, l'ouvrit, et,
laissant l'idée divine s'échapper de nouveau dans l'univers pour
repaître de rêves les siècles à venir, il cria dans la nuit aux
peuples qui attendaient.
«Non! la connaissance de Dieu ne peut être atteinte! Les prémisses
sont fausses.
«Recommencez!»
98
SOUS LA PLUIE
Il pleut et je te regarde, tendrement, jusqu'au fond des yeux.
Les gouttes ont noyé la poussière et lavé les frondaisons. Elles
frappent, avec une persévérance inlassable, le toit du petit
kiosque où nous nous sommes réfugiés. De temps en temps, un
oiseau rappelle sa présence par une petite plainte mouillée.
Quelques mouches vertes bourdonnent autour de nous. Entre deux
poutrelles, une araignée tisse à nouveau sa toile qu'un vent
coulis endommagea.--Nous nous regardons toujours, et parfois tu
me souris. La belle pluie crée une façon de silence autour de
notre amour. Nous sommes heureux. Nous voulons être heureux...
mais, soudain, tu as pensé que, si je n'étais auprès de toi,
en ce moment, je pourrais souffrir de la pluie bienveillante,
là-bas, tout au loin, sur le bord d'une rizière désolée, et que
je grelotterais dans ma solitude, sans fleurs, sans opium, sans
soleil, sans amis... Alors, une tristesse si vive s'est épanchée
en toi que je l'ai vue sourdre, au bord de tes paupières, par deux
larmes.
99
LISBETH ET COCO
Comment sont-ils venus s'échouer ici?
Je les ai trouvés dans un café-concert en plein vent où les
badauds de la ville se réunissent. Cela est mal éclairé par
quelques lumignons, mais, quand la lune est pleine, on y voit
clair. Sous les arbres, des boutiquiers, de petits employés,
quelques mulâtres, boivent des bocks et des menthes à l'eau. Un
garçon sale, mal rasé, fait le service et affecte un empressement
inutile. Des enfants nègres grouillent par terre. Trois femmes
sont attablées avec des officiers qui demain rentreront en France.
Elles représentent Cythère. Soudain, un piano prélude, et, tout
aussitôt, on applaudit.
Sur la petite scène en planches, une femme vient de paraître. Je
la regarde, un peu étonné. Ce n'est plus la chanteuse qui hurlait
des obscénités, il y a quelques instants, en relevant un jupon
mauve sur des cuisses pénibles à voir. C'est tout autre chose.
Quarante ans, je pense. Un corps quelque peu lourd, en robe de
ville; un joli visage frais, un délicieux sourire. Elle chante. Sa
voix n'est pas éraillée, mais j'y sens de la fatigue. Cette femme
a su chanter. Elle nous dit, de façon vive, presque sans gestes,
délicatement, une chanson fort plaisante. Elle fait rire... mieux:
elle fait sourire. Le public se réveille. On l'applaudit parce
qu'on l'aime. Les consommateurs sont debout et chacun crie:
«Coco! Coco!»
Alors le pianiste se lève. Il est l'auteur des paroles et de
la musique. La femme chante encore deux fois, puis elle vient
s'asseoir dans le café et, bientôt, le pianiste la rejoint.
Ils m'intriguent. Il y a chez ces deux êtres une manière de
propreté, de décence, qui m'étonne. Un officier que je connais va
causer avec eux. Cet homme qui rentre du Soudan après trois ans
de campagne, qu'une femme blanche affole et qui ne peut voir de
la chair nue sans y poser sa bouche, parle au pianiste et à la
chanteuse avec une politesse scrupuleuse qui me plaît. Je me fais
présenter à Coco et à Lisbeth; tels sont leurs noms «au théâtre».
Nous causons, et, peu à peu, tout un petit drame se dévoile.
Lisbeth et Coco sont mariés depuis longtemps. Ils tinrent jadis un
«cabaret artistique» à Montmartre. Coco écrivait des chansons et
des mélodies que chantait Lisbeth. Puis, tout soudain, ce fut la
ruine. Ils partirent. De colonie en colonie, ils ont fini par se
fixer ici. Jamais ils ne se sont séparés. Coco ne peut vivre sans
Lisbeth, ni Lisbeth sans Coco. Ils s'accordent, ils se complètent,
ils sont une dualité. Coco s'est usé à jouer des ritournelles.
Lisbeth a perdu sa voix. Qu'importe! ils vieilliront ensemble.
Peut-être les verra-t-on rentrer, un jour, à Paris. Ils font des
économies, dans ce seul but: revoir Montmartre, les camarades,
les brasseries, les rues familières. Ils s'aiment. Ils doivent
s'être toujours aimés. Coco regarde Lisbeth avec une tendresse
indubitable et Lisbeth sourit pour répondre au sourire. Elle
soigne beaucoup ce corps presque détruit et jadis tant convoité,
dont Coco ne fut jamais las, et il reste à ce corps je ne sais
quoi d'émouvant. Ils s'aiment. Ce sont deux âmes nettes et propres.
La représentation est finie. Le jardin se vide. Nous restons
encore, parlant de Paris, et, comme je leur dis mon désir
d'entendre un peu de musique, Lisbeth et Coco veulent me remercier
de ce désir, et Coco me joue une étude de Chopin qu'il préfère à
toutes les autres et, dans l'ombre bleue du jardin désert, Lisbeth
me chante des chansons de Verlaine.
Dakar.
100
AU CIMETIÈRE
Oui, c'est bien moi.--Reconnais-moi; je suis comme il y a dix ans,
tout à fait le même, du moins, il me semble.--Voici, je te salue,
mon ami. Ne pense pas qu'un étranger se soit arrêté devant ta
tombe!
O mon vieux! je t'en prie! comprends bien que c'est moi!
Je ne suis pas venu te voir, l'année dernière, mais il faut me
pardonner. J'avais, en somme, beaucoup d'affaires. Toi qui es mort
et qui jouis de cette belle suspension d'hostilités, tu ne te
doutes plus de la quantité d'actions inutiles qui mangent la vie
de nous autres vivants... et, dans cette vie, les morts, les morts
les plus chers, tiennent si peu de place!
Ma dernière visite, je te l'ai faite pendant l'hiver de... je
ne sais plus au juste... enfin... il y a déjà quelque temps.
Il faisait froid, très froid, et bien que j'eusse mis un gros
manteau, je grelottais, debout devant ce marbre où le jour de
ta mort est inscrit. Je tremblais tellement que mes souvenirs
eux-mêmes semblaient gelés et que je me rappelais à peine les
heures où, devant moi, tu avais vécu ta belle existence.
Aujourd'hui, mon pauvre ami, il fait un merveilleux temps
d'arrière-saison, un temps clair, tendrement aéré par des souffles
qui nous apportent, qui m'apportent, devrais-je dire, une érotique
et somnifère senteur de pin.--C'est un splendide jour.
Parlons de toi, veux-tu?
Te doutes-tu que la brise est libre comme l'était ton rire?... te
doutes-tu?... Ah! Dieu pitoyable!
Je ne sais pas si tu m'écoutes, si tu m'entends--non, je ne le
sais pas avec certitude, mais qu'importe, puisque je te parle et
que, peut-être, tu me réponds!
Dans le temps, lorsque nous nous promenions dans la colline et que
tu causais avec les arbres, puérilement, les passants pouvaient
croire que tu agissais comme un fou, mais je gage bien que celles
des branches auxquelles tu t'adressais et qui vivent encore,
te sont reconnaissantes du bruit de tes paroles, et c'est pour
cela qu'au-dessus de ta tombe, semble toujours flotter un peu de
musique.
Oui, mon ami, il fait beau, tu étais bon, et je sais que, l'un à
l'autre, nous nous manquons beaucoup.
Je ne te dédie pas cette page de prose, car tu sens bien qu'elle
est écrite pour toi seul. Que les autres ne le sachent pas, cela
me fait plutôt plaisir.
Allons! assez causé, mon ami!
Mais, crois-moi! ne regrette pas trop le monde, ce monde des
vivants. Il est tout aussi sale qu'au jour où tu l'as quitté si
subitement.--Rien ne s'est amélioré: ni les hommes, ni les choses.
Quant aux bêtes, je ne sais pas! Seuls quelques morts ont gagné un
peu de gloire, dans nos souvenirs. Toi dont la dépouille participe
maintenant à la vie inconsciente de la terre, tu as peut-être
réalisé ce que notre vie a su jusqu'à présent donner de mieux: une
promesse.
Malheureux corps réduit de mon meilleur ami! je ne viendrai plus
ici avant longtemps. On s'habitue aux pires choses et je veux,
lorsque je rends visite à tes ossements blancs, conserver cette
sensation étrange de descendre vers toi jusque dans la farouche
mort.
Marseille.
TABLE
TABLE DES MATIÈRES
Mon ami John Shag 1
LIVRE PREMIER
1.--Le jugement de Pâris 3
2.--La jetée-promenade 5
3.--Le vieux citron 7
4.--Projet pour demain soir 10
5.--L'insomnie des morts 13
6.--Parfums 15
7.--Pour la lune 18
8.--Le Voyageur 20
9.--Corinne 23
10.--Le priape 25
11.--L'escalier rose 28
12.--Prière au vent 29
13.--Danse chantée 32
14.--Nocturne 34
15.--Inscription trouvée sur un vieux mur 36
16.--Capripèdes africains 37
17.--Les cloches 39
18.--Bonheur parfait 42
19.--Trois strophes 43
20.--L'exode 44
LIVRE DEUXIÈME
21.--Dans le marché 53
22.--Un monde meilleur 55
23.--Les yeux 57
24.--Un testament 59
25.--Le cerisier 61
26.--Clitandre 62
27.--Alternance 65
28.--La leçon de musique 66
29.--Don de la grenade 68
30.--Deux candeurs 70
31.--Le miroir 73
32.--A la fenêtre 75
33.--Le faune mort 76
34.--Ciel gris 79
35.--La douzaine 81
36.--Vocables 83
37.--La visite 85
38.--L'inconstant 89
39.--La tragédienne 90
40.--Un petit monde 92
LIVRE TROISIÈME
41.--A un barriste 95
42.--Narcisse dissimulé 98
43.--Un ancien regard 99
44.--Lettres d'amour 101
45.--Le nom 103
46.--Le serpent bleu 104
47.--La valeur des maximes 108
48.--Hymne 110
49.--Dans la rivière 112
50.--Voix qui montent 114
51.--Bohémienne 116
52.--Le passé 118
53.--Les grands serments 119
54.--Conseil 121
55.--Fehl Yasmîn 122
56.--Vieille histoire 124
57.--Cléonice 127
58.--Une agonie 128
59.--Sur une plage 131
60.--Monologue dramatique 132
LIVRE QUATRIÈME
61.--Le prix de la jeunesse 137
62.--Apaisement 138
63.--L'absente 139
64.--Edition expurgée 143
65.--Spleen au café 145
66.--Inscription trouvée sur un chêne 147
67.--A propos de Pierrot 148
68.--En attendant l'amour 151
69.--Baigneuse 153
70.--Le sombre visage 156
71.--Licaste 157
72.--La mort du magicien 159
73.--Conversation 164
74.--Un homme heureux 166
75.--Sémitisme 168
76.--Les messages 171
77.--Coup de soleil 173
78.--Pensée subite 175
79.--Cela 176
80.--La pluie au soleil 179
LIVRE CINQUIÈME
81.--Un amateur 183
82.--Fumée interdite 186
83.--Paroles de Fanchon 188
84.--L'étang mort 190
85.--Euterpe 191
86.--Un Monticelli 194
87.--En sommeil 195
88.--Les maisons de retraite 197
89.--Elle et son enfant triste 200
90.--Imité du persan 201
91.--Spleen oriental 202
92.--Cornélie 205
93.--Problème 207
94.--Les vrais souvenirs 208
95.--Un point de vue 210
96.--Matin 212
97.--La connaissance de Dieu 214
98.--Sous la pluie 220
99.--Lisbeth et Coco 221
100.--Au cimetière 224
Imp. Henri Jouve, 15, rue Racine, Paris.
=BERNARD GRASSET, éditeur, 7 rue Corneille.--PARIS=
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