les pierres, l'herbe, les saules, les bouleaux, la brise et le
feu follet tâchèrent de faire comprendre à la jeune fille la
qualité singulière de ce jeune homme survenu; mais elle ne devina
point la vertu sous son vêtement d'emprunt, ni l'amour sous le
masque.--Elle passa, et, bien que le bouleau lui tendît une de ses
feuilles, qui semblait une pièce d'argent, elle ne fit même point
l'aumône à ce pauvre qui la suppliait.
Le prince mourut de désespoir, et la princesse, quand le vrai
personnage du mendiant lui fut révélé, creva de dépit; ce qui
prouve qu'un amant doit toujours paraître en son plus bel appareil
aux yeux de celle qu'il prétend séduire, et qu'une jeune fille
doit toujours agréer un hommage, quel qu'il soit, voire y répondre
discrètement, de peur d'en repousser un, par aventure, inestimable.
C'était un soir de jadis.
57
CLÉONICE
Cléonice n'a ni intelligence, ni cœur, ni esprit, ni bonté. Elle
n'a pu être épouse, maîtresse ni mère, bien qu'elle ait fait
tous les gestes de ces rôles, car elle a un mari, un amant et
un fils.--Elle n'existe que devant trois ou quatre personnes.
Laissée seule, elle devient une ombre, moins que cela: une valeur
négative. On dirait que ses spectateurs lui insufflent de la vie.
Quand ils la quittent, elle crève, comme une bulle.--Elle ne
sait pas aimer; à peine sait-elle haïr: d'ailleurs, sa haine a
pauvre figure et semble mal venue. Cléonice médit, mais n'accuse
pas; accuser serait affirmer son personnage, or elle n'est pas
un personnage, elle en joue le rôle.--Belle, un peu fardée,
souriante, merveilleusement vêtue, Cléonice n'a pourtant rien
d'une femme; elle n'est pas une femme...
Cléonice est une «femme du monde».
58
UNE AGONIE
Elle n'en finit pas de mourir.
Voilà trois heures qu'elle agonise.
La vache l'a répété aux chèvres de l'étable, parce que le bouvier
le lui avait dit, et, comme un grillon rôdait non loin, il a fait
part de la nouvelle aux papillons qui volent dans la grange,
aux deux lézards du vieux mur et au crapaud qui loge sous le
rosier. L'orme le savait déjà, par ses feuilles qui frôlent la
fenêtre, et les deux chouettes l'ont appris aux hirondelles des
cheminées.--Seule, l'araignée n'a point de chagrin et répand la
soie de son ventre, comme si de rien n'était.
Oui, tout le monde sait que la petite Lucie va mourir et qu'on
ne verra plus ni ses yeux bleus, ni ses petits pieds toujours
pressés, ni sa natte jaune qui voltigeait avec un nœud de ruban au
bout. Déjà le curé est parti, emportant son Bon Dieu, et la cour
un moment émue redevient silencieuse.
Dans la chambre de Lucie, il y a Lucie, qui respire avec
difficulté, la mère, qui forme un gros tas dans le fauteuil, et
le père, debout près de la petite, et qui la regarde mourir en
avançant la lèvre d'un air de mauvaise humeur, à la façon des
apôtres dans les toiles de Rembrandt.
Il fait très chaud dehors. On ferme les croisées. Sur la route,
des rayons de soleil sautillent pour passer le temps. Des oiseaux
tournoient dans l'air, comme s'ils cherchaient leur chemin, et la
rivière murmure une chanson très douce, avec l'accompagnement des
flûtes de ses roseaux, pour bercer la petite Lucie qui n'en finit
pas de mourir.
C'est alors que la Mort apparaît.
On l'a vue déboucher près de l'auberge, à l'endroit où la route
fait un coude, et le coq du clocher, en l'apercevant, lui a tourné
le dos. Elle a passé dans l'ombre de la grande meule, puis elle
a cueilli des mûres sur un buisson. Dès qu'il l'a rencontrée, le
chat s'est enfui par le soupirail de la cave. Il ne fera pas de
mal aux souris, aujourd'hui.
Madame la Mort entre dans la cour. Elle est assise à califourchon
sur un cheval noir. Un grand manteau de cérémonie la couvre tout
entière, hormis le nez camard. Trois plumes d'autruches blanches
sont piquées dans sa coiffure. De temps en temps, elle tousse
d'une petite voix sèche, et, aussitôt, la porte de la grange
grince et la chaîne du puits gémit.
Madame la Mort est escortée de ses trois serviteurs, montés sur
trois ânes.
Le premier, assis sur un âne qui n'a qu'une oreille, est le
médecin; il tient à la main une girouette et des cymbales.
Le second, assis sur un âne à qui manque une patte, est le
philosophe; il tient à la main une démonstration longue comme un
carême et qui se tortille derrière lui.
Le troisième, assis sur un âne sans queue, est le bouffon; il
tient à la main une plaisanterie toujours tintante par ses grelots
et qui fait pleurer chacun.
Les trois serviteurs de Madame la Mort mettent pied à terre, en
même temps que leur maîtresse, et sans plus qu'elle dire un mot.
La Mort pousse la porte.
Elle entre.
Elle ressort.
Madame la Mort a dû perpétrer de vilaines choses dans la maison.
Contre les draps blancs, la petite Lucie est toute blanche. La
mère s'est relevée de son fauteuil et pleure en secouant ses
seins, et le père, qui fait toujours la lippe, se frotte le front
avec l'index et dit:
«Il faudrait avertir Bastien pour la caisse.»
59
SUR UNE PLAGE
La libellule, la guêpe et le fourmi-lion vinrent te surveiller,
durant que je te faisais ma cour et te chantais des vers écrits à
ta louange.
La libellule tourbillonna sur ta chevelure lustrée, la guêpe
bourdonna près de ta petite oreille, et le fourmi-lion se contenta
de te regarder d'un œil sévère.
J'avais à peine fini ma chanson d'amour que tu te levas,
légère comme une feuille emportée et plus rapide que l'eau des
torrents.--L'ombre de ton sourcil froncé prévenait d'un orage...
Et d'abord tu me dis que tu ne m'aimais plus, que tu t'envolerais
ailleurs,--puis, tu bourdonnas mille reproches d'un air turbulent
que je ne te connaissais pas,--enfin, tu t'enfuis, mais ton
dernier regard était si cruel que j'en garde encore la blessure.
60
MONOLOGUE DRAMATIQUE
Grâce! Monsieur! grâce pour cette fois! je ne le ferai plus! je
vous le jure par Dieu qui vit seul dans le ciel! je vous le jure
sur les petites têtes de mes sœurs dont la cadette sort à peine du
berceau.
Oui! oui! je serai bien sage! mais, que voulez-vous! on est jeune!
on ne sait pas!... et, quand je vous ai vu passer sur la route,
vêtu de votre bel habit dont les morceaux semblent découpés dans
des robes de marquises, j'ai été toute saisie! même je n'ai plus
fait attention à mes vaches! Je vous regardais, puis je fermais
les yeux, puis je vous regardais encore, et, à chaque regard, vous
paraissiez plus joli!
Il y a sur vous tant de belles choses, mon beau monsieur! Le
chapeau à deux cornes, et sa plume que vous avez dû arracher à
l'oiseau qui ouvre, au coucher du soleil, ses grandes ailes.
Et le masque de soie noire!... oh!... le masque!... il ressemble à
une chauve-souris déployée, à une chauve-souris douce et qui ne
ferait point de mal aux gens!
Et l'œillet rouge, derrière votre oreille! où l'avez-vous cueilli?
Et votre ceinture d'or! C'est une princesse qui vous l'a donnée?
oui, n'est-ce pas? la princesse qui dormait tout en haut d'une
tour et que vous avez réveillée par un baiser?... L'heureuse femme!
Et l'anneau que vous portez à votre main gauche! Laissez-moi le
regarder! Non! non! je ne le prendrai pas! Oh! mon Dieu! il est
brisé! le saviez-vous?
Et puis encore, ces souliers qui luisent! Ils luisent même à
travers la poussière! Je vais les essuyer! Oui, laissez! je les
essuie avec mes cheveux! Le valet de l'herboriste dit que mes
cheveux sont beaux. Voilà! vos souliers brillent, maintenant! ils
brillent comme deux carpes au soleil!
Et je n'avais pas vu les dessins qui sont gravés sur votre batte,
votre batte en bois précieux! Quels curieux dessins!... un cœur
percé d'une flèche... une étoile... et ceci? des lettres?... Je
ne sais pas lire! Le maître d'école dit que je ne suis bonne qu'à
garder les vaches!...
Ohé! Brunette! ne t'en va pas!
Ah! si elle allait manger l'herbe du docteur Bolonais! je serais
fessée! oui, monsieur!...
Mais... ces mots qui sont écrits sur votre batte? Ils doivent
vouloir dire: «Je t'aime!» Oh! bien sûr! Ça ressemble à des
lettres qu'il y avait sur la cuisse d'un matelot qui a passé par
ici, il y a deux ans. Il rentrait dans son pays... Elles étaient
écrites en bleu sur la cuisse gauche... Il me les a montrées, et,
pour le remercier, je suis restée une heure avec lui, dans un coin
de la grange...
Mais il n'était pas joli! oh! Monsieur! c'est vous qui êtes joli!
Vous avez l'air d'être toujours couvert de fleurs, et, quand vous
marchez, on dirait que des clochettes tintent dans le ciel!
Alors, au moment où je vous ai vu, j'ai bien senti que jamais,
jamais je ne vous embrasserais! que vous alliez passer! que
c'était fini!... et, furieuse, (vous l'avez vu!) j'ai pris cette
poignée de mûres... (on fait des choses méchantes, Monsieur, sans
y penser!) et j'ai jeté les mûres sur votre bel habit! Est-il très
abîmé? Oh! c'est un grand péché! mais, Monsieur, pour me punir, si
vous voulez me fesser, je suis prête!
Venez de ce côté-ci de la haie!
Oui, Monsieur, je suis toute prête! je ne crierai pas! je
chanterai!
Venez! fessez-moi, Monsieur!
Attendez! je vais attacher Brunette!
Ne bouge pas, ma fille!
Et, maintenant, venez, mon beau Monsieur! venez! l'herbe est
chaude!
A EDMOND JALOUX
Livre Quatrième
Traitez votre âme comme un violon, et donnez-lui des motifs sur
lesquels elle trouvera des airs.
H. T.
61
LE PRIX DE LA JEUNESSE
La grande précaution est de ne jamais renoncer au rêve que l'on
fit à vingt ans.
Si le roi de Chine t'offre ses plus beaux trésors, donne en
échange ton sang, mais ne lui donne pas ce rêve-là.
Si la reine de Saba t'offre son baiser, donne en échange ta
raison, mais ne lui donne pas ce rêve-là.
Malgré les orages et la boue qui les suivit, malgré nos frères les
hommes, malgré l'horreur des cauchemars et l'ennui des veilles,
il faut garder toujours vivant cet ancien rêve, le visiter chaque
matin, le réconforter, lui parler avec douceur, lui parler encore
avant de s'endormir et, quelquefois, s'interrompre de vivre pour
le surprendre à l'improviste.
La jeunesse qui nous fait mourir, un sourire sur les lèvres, un
immortel espoir au fond des yeux, la jeunesse que ne sauraient
toucher les heures ni les larmes, la vraie jeunesse est à ce prix.
Les dieux eux-mêmes ne meurent que d'avoir renoncé à leur premier
rêve.
62
APAISEMENT
Une brise parle tout bas à mon oreille. Dans l'ombre, quelques
points de feu s'allument, s'éteignent, se rallument, comme des
regards.
Une grande phalène veloutée tourne autour de ma tête. Le pas nu
des nègres ne fait qu'un bruit mat. Cette lente respiration,
là-bas, c'est la mer.
Dans ce pays, je suis tranquille. Je me sens loin des disputes de
la rue, des criailleries. On ne récrimine pas. On dort.
Une voix d'homme, un chant de flûte s'enlacent, faiblissent,
tremblent en se dénouant... puis je sens à mes lèvres la saveur du
silence. Je songe.
Ecoutez! un chien hurle. L'âme d'un mort a dû passer.
Cotonou.
63
L'ABSENTE
La maison est peinte en rose, ses volets en vert; trois marches
mènent au seuil.
Alentour, dans un jardin mince, quelques fleurs se tiennent bien
sagement épanouies et très droites.
Le ruisseau roule des morceaux d'orange.
Du linge, sur une ficelle, sèche encore au soleil.
C'est là tout le décor, avec un ciel splendide et la mer, aussi
bleue que dans les tableaux.
Le vent qui passe sent la saumure.
Il est six heures du soir.
A l'intérieur, une salle pleine.
Des tables, des verres, du vin.
Un rire, puis un cri, puis un juron.--Beaucoup de gestes, point de
discours: le matelot s'amuse en phrases courtes; il n'a que faire
des constructions malaisées.--Syntaxe simple d'une simple joie!
vous dessinez les formes du bonheur, vous apprenez à vivre!
Trois Bretons, plusieurs Provençaux, quelques Corses.--On
fraternise.--C'est le premier jour de franche bordée après la
campagne.
«Lina est morte.
--Et Jeanne?
--Elle a quitté la maison, mais voici Carmen.
--Elle a forci!»
On soupèse, on tâte Mireille qui n'a pas moins profité.
«Qui est celle-là?
--Charlotte, une nouvelle.»
Charlotte ne dit mot d'abord; bientôt, elle s'apprivoise. Jean
l'invite. Elle boit beaucoup. On l'embrasse. Jean est satisfait.
La nouvelle semble gentille. Il l'entraîne vers le petit escalier
tournant qui débouche au coin de la salle. Le couple disparaît.
C'est l'amour.
Les autres veulent rire encore et consommer toute leur joie.
Et l'on discute, en paroles précises, la qualité des seins de
Mireille, vraiment prodigieux.
Personne ne fait attention à Fathma, la négresse. Elle est jeune,
elle est jolie, mais un défaut l'a dépréciée. Sa jambe gauche est
tordue. Elle boite.
«Enlève ta robe!
--Montre-toi!»
Elle laisse tomber les chiffons qui la couvrent, puis, svelte,
mince, à la fois élégante et maladroite, s'assied sur une chaise.
Un gros matelot s'approche d'elle. Il porte au bras un superbe
tatouage qui représente deux cœurs unis, un palmier, un coq
chantant, une devise sentimentale, un astre qui rayonne, un
poignard, une ancre, et divers autres attributs.
Il regarde Fathma.
«Que tu es vilaine! Que tu es noire! Tu dois être méchante!»
Fathma ne souffle mot.
Le vacarme reprend. On fait jouer l'orgue mécanique... O valses!
valses larmoyantes! et vous, polkas martelées!...
La fête est complète.
On danse, on se secoue, on transpire, on s'essuie.
Le vin coule.
Mireille, dont la poitrine a une si singulière abondance,
s'éloigne avec Laurent, le chauffeur.--Yves le remplacera, dans un
instant, à moins que Carmen n'achève de le séduire. A cette tâche,
elle se voue, tout entière.
Une poussière fine monte avec les odeurs unies du tabac, du vin et
de l'homme.
... Et la petite négresse, dépréciée parce que sa jambe est
tordue, semble regarder tout cela, mais, en vérité, je vous le
dis, de ses grands yeux, où l'on peut voir passer des mirages
de grèves, de flots et d'aréquiers, elle regarde _plus loin_,
absente, le buste droit, les mains aux genoux, très noire, très
triste, tout à fait nue... et, tandis qu'au dehors, la nuit
se prépare à mettre son diadème d'étoiles, entre ses doigts
distraits, Fathma tourne une fleur rouge.
Toulon.
64
ÉDITION EXPURGÉE
Chargés de sacs, les ânes restent en ligne, contre le mur jaune,
chargé de soleil. Le soleil s'accroche à toutes les crevasses,
coule contre les parois lisses, se blottit dans les trous.
Au pied du mur, un Marocain, accroupi, marmotte des prières. Ce
vieillard a une tête superbe. Vraiment, il paraît, pour l'instant,
occupé par sa seule oraison, et les ânes ne bougent pas plus que
s'ils étaient empaillés.
Soudain, un souvenir me revient à l'esprit, un de ces brusques
souvenirs qui jaillissent hors du passé, ridicules et bouffons:
je me souviens de la manière dont fut corrigée, récemment, la
grammaire Noël et Chapsal.
Les anciennes éditions portaient, comme exemple du verbe _être_:
«Dieu _est_ grand.--L'âme _est_ immortelle.»
Maintenant on lit:
«Paris _est_ grand.--L'âne _est_ patient.»
Mais l'un des ânes vient de se ranimer et se promène le long du
quai. Sans doute a-t-il voulu contempler la mer et les bateaux...
Et le Marocain pieux, interrompant son oraison, court aussitôt
après la bête, en vociférant.
Casablanca.
65
SPLEEN AU CAFÉ
Sans doute suis-je venu ici pour m'ennuyer.
J'ai travaillé jusqu'à une heure du matin, puis, sentant les murs
de ma chambre se refermer sur moi, j'ai gagné la rue.
Ici, l'on s'amuse. Chacun le dit. Il faut le croire. Moi-même, en
ce lieu qui est presque un mauvais lieu, j'ai parfois trouvé de
l'agrément.
Sur les banquettes, ces dames sont éparpillées comme, sur une
litière de paille, des nèfles véreuses. Elles achèvent de pourrir
afin d'être tout à fait comestibles.
Des jeunes gens les regardent et pensent à autre chose.--Ils
sont glabres et rubiconds, ou bien pâles, avec une moustache
malheureuse, mais tous portent, en place de tunique bien drapée,
un vêtement strict, frotté de suie et dont le plastron, les
manchettes et le col sont crayeux.--Ils ne s'amusent pas plus
que moi, je pense.--En vérité, ils s'ennuient. Ils s'ennuient
honteusement et cachent cette honte dans de grands verres où leur
nez s'abîme.--Une odeur fade s'exhale des tables servies; poudre
de riz, sauces, vieilles dentelles.--C'est l'encens de cette
pauvre idole que l'on nomme: l'apparence du plaisir.
Autour de moi, les glaces reflètent, suivant leur coutume, les
objets qui les confrontent.--Cela est cruel, car je ne puis
m'échapper de ce spectacle, et, partout, partout, je vois,
accoudés sur les nappes, ces pierrots blancs et noirs, en
compagnie de ces femmes véreuses, qui s'abreuvent et tourmentent
avec des fourchettes leur pâtée de la nuit.
Si cela continue, je vais m'enivrer.
Dans un coin, des tziganes célèbrent avec frénésie la déchéance de
leur race, par des airs lugubres où le violon piaille, le cymbalum
résonne, puis ils saluent, d'un air domestique et bas, afin de
recueillir un encouragement, un encouragement monnayé, puis ils
recommencent.
... Et moi, me sentant de plus en plus triste, je murmure, caché
derrière une bouteille de champagne, ces vers de Heine où un sapin
des forêts du Hartz songe à une palme d'Orient.
Maxim.
66
INSCRIPTION TROUVÉE SUR UN CHÊNE
Je n'ose vous dire la couleur de mon amour... le ciel est d'un
bleu trop pur.
Je n'ose vous dire le parfum de mon amour... cet iris a de trop
fines senteurs.
Je n'ose vous dire l'ardeur de mon amour... les feux des étoiles
brûlent trop clair...
Mais vous poserez votre petite main sur ma poitrine, et, dans le
grand silence, vous serez émue par ses battements.
67
A PROPOS DE PIERROT
Pierrot aimait jeter des cailloux dans la mare pour y faire
des ronds, et rien, alors, ne pouvait le distraire de son
jeu.--Parfois, il suivait, du coin de l'œil, un vol de ramiers,
mais, vite, il ramenait son regard à la contemplation des eaux
dormantes qu'il éveillait en y créant des cercles éphémères.
Cette mare, vous la connaissez. Elle se trouve près du palais de
Climène; le Nécromant arabe loge non loin de là; tout contre, il
y a le champ de l'Herboriste, et, sur le bord même, la grotte
d'Ariane, princesse très répandue.
Pierrot chérissait beaucoup de choses que d'autres méprisent:
les insectes en équilibre sur les brins d'herbe, les plantes
médicinales, la poudre de riz des papillons et, surtout, d'un
ardent amour, les lunules qu'un rais de lumière, filtré par le
feuillage, pose sur les gazons.
Cependant, il revenait toujours à cette mare, témoin de ses
premiers jeux. Du fond verdâtre de l'eau, montait parfois une
bulle qui crevait à la surface... et Pierrot retenait son souffle,
car il lui semblait toujours que la mare allait parler.
Grand ami des nuages, il déplorait ne pouvoir se mêler à leurs
entretiens et, quand l'un d'eux l'appelait par son nom, il
répondait d'une voix triste, pour expliquer sa présence sur terre:
«Mes frères faits de flocons! je m'en veux d'être enchaîné
ici-bas! mais, un jour, mes manches trop larges s'élargiront
encore jusqu'à former de grandes ailes, et, comme un cygne, vers
vous je m'envolerai!»
La chronique rapporte que plusieurs femmes l'aimèrent: il y eut
Suzanne et Clorinde et Fanchon, dont le rire avait un son de
clochette, et Lucrèce, la tragédienne, et Clélie et l'admirable
Eléonore, mais, durant qu'elles l'aimaient, il songeait à
Colombine.
Il s'habillait de blanc, comme l'avait fait son père, de blanc
pur! et, si son cœur saignait, c'était spirituellement, sans
jamais tacher la belle toile, de sorte qu'à toute heure, il
semblait endimanché.
Il advint que, réduit à gagner sa vie, il s'engagea dans un cirque
forain qui visitait les cours d'Europe. Toujours de blanc vêtu,
toujours de blanc poudré, toujours d'âme aussi blanche, il savait
balancer sur sa tête une plume flexible, jongler avec divers
objets: une fleur, un poignard, une mèche de cheveux; souffler
enfin, mieux que personne, des bulles de savon.
Il ne fit point fortune, et, un soir de gala qu'il traversait les
cercles de papier, mourut d'avoir trouvé, derrière ce mur fragile
et rose, un monde qu'il connaissait déjà.
Aux jours de sa jeunesse, il avait coutume de créer des ondes
concentriques dans les mares dormantes.
Tout le monde sait qu'il aima Colombine.
C'était Pierrot.
68
EN ATTENDANT L'AMOUR
Ah! si l'amour nous visitait, ce soir, comme nous l'accueillerions
avec de bonnes paroles, pour le persuader de rester entre nous!
La place est libre. Viendra-t-il?
Nous l'attendons depuis si longtemps! Depuis si longtemps tu
restes assise sur ta chaise, les mains sagement occupées par un
travail de tapisserie! Parfois, tu me regardes avec affection. De
ce regard, je te remercie par un battement des paupières. Alors,
tranquilles et presque heureux, nous soupirons, l'un et l'autre,
en attendant l'amour.
Tu fus très douce, durant tout ce temps que j'écrivais mon gros
livre. Je m'interrompais, au milieu d'un paragraphe, pour te
contempler, avec cette expression quémandeuse que l'on trouve sur
la face des chiens battus et de certains pauvres qui ont vraiment
très faim. Souvent, tu me récompensais de ma prière par un baiser,
et c'est ainsi que nous avons traversé une partie de notre vie, en
attendant l'amour.
Ce soir, ce sera comme chaque soir. Au dehors, il y a la neige
tombée, peu d'étoiles, mais une belle lune ronde. Sans le dire,
nous envierons les amants qui regardent cet astre pâle avec une
exaltation qui les secoue tout entiers. Nous soupirerons encore un
peu. Nous nous témoignerons une amicale tendresse en nous serrant
les mains.
Puis, quand la pendule sonnera une heure tardive, nous nous
lèverons et nous échangerons un baiser avant d'aller dormir.
Oui, ce sera ainsi, comme hier, comme avant-hier, comme depuis le
jour déjà lointain où nous avons commencé d'attendre l'amour.
Et, demain, ce sera de même, et...
Chut!... Qui frappe à la porte? Nous n'attendons personne!...
Ouvre vite, mon amie! Ouvre vite!...
C'est Lui!
69
BAIGNEUSE
Tu baignes tes pieds nus dans la nuit de l'eau; tu les remues
doucement, et la lune, pour t'agréer, plisse, dans la vasque,
une onde évasive, circulaire, lumineuse, qui s'agrandit et
va s'éteindre, enfin, contre le bord obscur. Alors, par un
frémissement de l'orteil, tu en propages une autre, car ce jeu te
plaît.
Que les palmes soupirent sous une brise, que de longues
sauterelles se détendent près de toi, qu'un parfum de narcisses
foulées monte de l'herbe, peu t'importe. Phébé (dont tu m'as dit
le nom arabe) se hisse vers le zénith sans t'émouvoir, et, sans
t'émouvoir davantage, se laisse couler jusqu'à l'horizon.
Tu ne prends point garde à cette voix intime, qui, du tréfond de
mon être, consacre à ta beauté un hymne extraordinaire. Sans te
soucier de mon amour, tu murmures une mélopée dont tu ne cesses de
me faire hommage d'une aube à l'autre. Je ne t'y provoque pas le
moins du monde.
Je voudrais t'emmener captive dans un pays du nord et que,
saisie par le froid, tu te suspendisses passionnément à mon cou;
je voudrais, femme brûlée, t'aiguiser au fil cruel d'une bise,
inspirer de la fièvre à chacun de tes gestes et poser sur ton cœur
un glaçon, pour que tressaille enfin ce cœur indifférent.
Là-bas, s'étend une étrange contrée: viens! suis-moi! regarde!...
Le fleuve onctueux se gonfle sous les ponts et des arbres agitent
quelques feuilles de bronze, tandis qu'au ciel se détordent trois
nuages, où, si tu veux, nous chercherons, comme le fit Hamlet, le
si distingué prince de Danemark, des formes d'animaux.
Regarde bien! placide! regarde bien! La nuit entrebâille sa
porte noire. De cet abri, où je vais te conduire, nous pourrons
contempler, durant que la pluie hache obliquement le paysage, la
file des passants pressés qui semblent, avec leurs parapluies et
leur démarche peureuse, traverser un conte fantastique.
Je t'indiquerai plus d'apparences nouvelles que tu n'as de bijoux
sur ta chair, et, près des fortifications disposées en une
architecture de stratégie, un vire-vire, posé sur l'herbe luisante
comme une émeraude inondée, te présentera son cercle de chevaux de
bois qui se désolent, fatidiques et hargneux.
Il y aura aussi des cheminées sans panache et des chalands, qui,
poussant l'eau de leur robuste poitrine, paraîtront toujours
suivre la même vague... et peut-être plaira-t-il à une promeneuse
rêvant d'amour, malgré l'averse, de tenter une vocalise qui
frissonnera dans l'air mouillé, délicieusement.