Et j'aime aussi votre façon de saluer le pauvre public qui vous

applaudit si fort et ne jouit pourtant pas, et n'a pas le temps de

jouir de ce festin de beaux gestes.--Excusez-le! ne le méprisez

pas avec trop d'amertume! Il vient d'entendre une dame charnue

hurler la louange du printemps et des hirondelles, il a vu les

maigres jambes d'une maigre Américaine dessiner en l'air quelques

arabesques, et un homme gras, trop musclé, trop bête et trop

blond, a soulevé devant lui des masses de fer d'un poids peut-être

prodigieux... N'était-il pas mal préparé, ce pauvre public, à la

fête où vous nous conviez?...

Dix minutes,--dix minutes à peine! si vite passées! Hélas! c'est

déjà fini!--Vous venez de tourbillonner autour de votre barre,

follement, fantaisistement, en poète!... La musique s'était tue.

Le public se tenait coi... Dans la grande salle lumineuse et

enfumée, on n'entendait que le grincement mince de vos paumes

contre le bois de la barre... Puis il y eut une admirable culbute

finale, la signature, le paraphe, si j'ose dire, de votre

acrobatie... et le rideau se ferma.--Par son entre-bâillement,

vous êtes venu reconnaître notre enthousiasme. Ce fut

tout.--Bravo! mon ami! Vous êtes un parfait artiste!...

Une critique, cependant, si vous le permettez,--une seule: vous

portez, sur votre maillot, des paillettes d'un trop vif éclat.

Folies-Bergère.

42

NARCISSE DISSIMULÉ

Oui, je sais où tu l'as placé, le narcisse que je t'avais mis à

l'oreille, mais je ne le chercherai pas.

J'ai vu, sur la route qui descend vers la mer, près de la villa

mi-construite où les maçons siciliens chantent ou content des

contes, une jeune femme de mon pays qui tenait un bouquet de roses.

Mieux que l'odeur musquée de ta belle peau, mieux que ta senteur

de bête libre et mieux que l'encens lourd du narcisse, j'aime

l'encens de ces roses que serrait une pâle main.

Et, que veux-tu! je songe au ciel natal, à ma petite fiancée qui

s'éprit d'un lieutenant de hussards, et je ne chercherai pas le

narcisse.

Tu me fais signe?... Tu m'appelles?

Roses d'Europe! seriez-vous donc fanées? ne respirerais-je en vous

qu'une agonie de roses?

Viens t'étendre sur mon lit! Viens! Je veux perdre en ta chair mes

souvenirs de jouvenceau qu'un chaste amour fit pleurer sous la

lune et... et je trouverai le narcisse!

Biskra.

43

UN ANCIEN REGARD

La pluie tombait comme s'il pleuvait depuis toujours. Il

tombait, ce soir-là, une pluie immortelle, et c'était un juste

accompagnement pour mon songe que, dans l'eau du fossé, le bruit

de cette incessante pluie, grise comme mes pensées, mais obstinée

comme l'est notre si grand amour.

Et, me prenant la main d'un geste très tendre, tu me regardas

fixement... La pendule tintait des heures improbables, en manière

de raillerie... Ton regard se posa au plus profond de moi et,

depuis, il n'est plus sorti.

Oui! d'autres yeux m'ont souri et j'ai souri à d'autres yeux, sans

doute parce qu'on est de chair et qu'aussi bien il faut vivre,

mais ton regard demeure en moi, dans l'obscurité sourde qui est le

for de mon être, ainsi que ces humidités tenaces qui ne cessent de

hanter les caves où elles sont nées.

Et ton regard vieillit, ton regard s'améliore; il devient plus

beau, plus riche et plus enivrant, comme le vin de ma folie qui

se change peu à peu en vin de sagesse... sagesse un peu triste, à

coup sûr, oui, et moins colorée que les raisins du coteau, mais

douce et savoureuse, chaque jour davantage.

44

LETTRES D'AMOUR

Oh! comme on voudrait savoir que ce sont là des lettres d'amour!

Je les ai trouvées dans une maison presque entièrement détruite.

Le feu et les obus avaient fait leur devoir. Elles étaient sous

une pierre, au milieu des décombres. En passant, je poussai la

pierre et les aperçus. Le papier était bien un peu roussi, un peu

sali, un peu taché, mais l'invention du plus lourd trésor m'eût

donné moins de joie. Des lettres! des lettres dans les ruines

d'une maison arabe!

Je regardais ces signes bleus que je ne comprenais point, et

le cœur me battait avec violence. La belle écriture dessinée

faiblissait parfois au bas des pages, comme pour un aveu... et

j'imaginais tant de choses en m'aidant des _Mille et une Nuits_

«Mille et une Nuits» et du souvenir des promenades imaginaires

que, si souvent, je fais sous les palmes.

Des lettres d'amour! à coup sûr! des lettres d'amour écrites dans

le plus grand secret et transmises en fraude à l'amant; des

lettres où l'on parlerait de fleurs et d'oiseaux, où le personnage

d'Achmet répugnerait par sa fourberie, où Daïda se montrerait

délicieuse, El Hadj sévère et Bou Aziz séduisant, où les gennis du

mal occuperaient l'air noir de la nuit, où le voile de Doniazade

se lèverait furtivement, où les baisers auraient le goût du miel,

où des jasmins embaumeraient la brise!

Et, depuis lors, je n'ose demander à un arabe de me traduire

ces lettres, par crainte de savoir que ce sont là des papiers

d'affaires.

Casablanca.

45

LE NOM

J'ai demandé votre nom aux rayons de la lune, mais ils n'ont su

que frissonner.

Je l'ai demandé aux fleurs d'un cerisier, mais il a secoué ses

branches.

Je l'ai demandé au ruisseau qui passait, mais il n'a pas

interrompu sa chanson.

Alors j'ai demandé votre nom à l'écho de la montagne et il me l'a

répété, car vous veniez de le lui dire.

46

LE SERPENT BLEU

Elle s'était assise, toute nue, sur mes genoux et m'avait demandé

de lui conter un conte.

Le conte en était à son quinzième jour, et, ce matin, quand elle

prit sa place habituelle et me serra la jambe de ses petites

cuisses, j'avais tout à fait oublié pourquoi la vieille femme

s'était métamorphosée en œuf, pourquoi l'œuf avait été couvé par

la cigogne querelleuse, et, particulièrement, où se rattachait la

digression du jeune homme blond qui perdait toujours son œil.

Je priai donc mon amie de vouloir bien s'intéresser à une fiction

nouvelle. Elle s'y résigna, me baisa la main et se prit à écouter

mon histoire.

Je contai:

«Il était une fois, au temps où les bêtes ne parlaient pas encore,

un puits, profond comme le trou dans lequel, chaque soir, le

soleil s'enfonce, et, tout au fond du puits, vivait un serpent

bleu.

«L'eau du puits était verte. Le serpent était bleu. C'était ainsi.

«Autour du puits, poussaient des cactus, des plantes épineuses

et d'autres verdures piquantes, ce qui rendait toute approche

malaisée. La très haute margelle de marbre lisse et blanc

éblouissait un peu, car jamais on n'y avait frotté de cordes.

«Or, il advint que des hommes voulurent considérer ce puits

et tâchèrent de l'atteindre. Il y eut des vieillards fort

respectables, et des femmes fort bien habillées, et des rois dont

la couronne était un plaisir pour les yeux, et des princes montés

sur des chevaux couleur d'aurore. Mais, avant que de toucher à la

margelle de marbre, ils eurent à se battre contre les ronces qui

les déchirèrent. Leurs vêtements de pourpre tombaient en loques,

les branches découronnaient leurs têtes et les beaux vieillards

laissaient leur barbe aux épines, de sorte qu'ils revenaient avec

l'allure déconfite et un peu niaise qu'ont parfois les petits

jeunes gens. En conséquence, toutes ces personnes opulentes,

dont le prestige était bien établi, s'enfuyaient, montrant leurs

blessures et se plaignant d'avoir perdu leurs joyaux. On laissa

chacun retourner en son pays, mais sans donner les marques du

respect, et l'on rit beaucoup des vieillards imberbes. Quand ils

furent tous rentrés chez eux, les pauvres gens s'étonnèrent que de

si grands seigneurs, de si belles princesses, des sages de si haut

renom se fussent ainsi laissé défaire, et l'on en parlait durant

les veillées.

«Alors des mendiants tentèrent l'aventure. Ils allèrent plus loin

que les autres, leurs robes de toile épaisse les garantissant

mieux. Quelques-uns parvinrent même jusqu'à la margelle, mais ils

ne purent voir l'eau verte, car la margelle, était, ainsi que je

l'ai dit plus haut, fort lisse et fort élevée. Ils revinrent, pour

la plupart, et ceux-là pleurèrent toujours, n'écoutant même pas

les cris et les huées qui marquaient leur passage, mais il en fut

qui, près de la margelle, restèrent en songerie, et, bien qu'ils

n'eussent rien vu, ni rien appris de plus que les autres, ils

affirmèrent, à leur retour, qu'ils connaissaient l'eau verte ainsi

que le serpent bleu. Suivant leur imagination, ils décrivirent

sa forme et ses coutumes, tout en se traitant, l'un l'autre,

d'imposteur, de faux prophète, voire de charlatan. Le plus jeune

eut même l'âme assez impudente pour dire que le serpent bleu

n'était qu'un serpent rouge.

«A cause de ces récits, certains furent mis sur un trône et tout

le peuple se rassembla pour assister à leur triomphe, d'autres

furent mis à la torture, et le peuple se rassembla pareillement,

mais cela ne différa guère au point de vue de la justice, puisque

l'on n'a point encore découvert de substance assez fine pour

distinguer les faux prophètes d'avec les vrais.

«Depuis lors, personne ne s'est aperçu que le puits était si

profond, si profond, que, même en franchissant la margelle, on ne

saurait voir le serpent bleu, et que, d'ailleurs, le serpent bleu

ne sort sa merveilleuse tête qu'aux nuits sans lune, à l'instant

où nul homme ne serait assez fou pour tâcher de le découvrir....

et si quelqu'un l'aperçoit jamais, ce sera, sans doute, une

fillette aveugle et sentimentale.»

Mais ma petite amie, peu contente de mon histoire, avait sauté de

mes genoux et touchait et considérait longuement sa poitrine, où

naissait presque une espérance de seins.

Biskra.

47

LA VALEUR DES MAXIMES

Ton livre de maximes et d'aphorismes moraux n'est, à tout prendre,

que ta louange posthume en son résumé. Tu crois songer au bien, à

la vérité, à l'avenir! Quelle erreur! Tu ne songes qu'à toi-même;

tu te dépeins tel que tu voudrais être, et chaque ligne de ce

petit ouvrage si bien écrit offre un conseil discret à ton

apologiste. Ainsi, tu prépares sa pensée, tu lui inspires un éloge

funèbre, tu règles tes funérailles.

Enseigner l'humanité, prêcher le bien, indiquer une voie nouvelle

pour atteindre au bonheur, et cela en maximes strictes, profite

au seul moraliste. Un tribun pourra convaincre, un prédicateur

attirer les âmes, un poète enchanter... pour toi, tu ne fais que

dessiner une flatteuse image de toi-même, avec des contours cernés

et de riches couleurs.

Les lettres d'une maxime sont des lettres mortes, or l'homme

n'écoute que les paroles vivantes. Un romancier de génie crée

de beaux êtres qui chanteront sa pensée par des trompettes

immortelles. Un moraliste passe sa vie à composer des épitaphes.

Si tu veux toucher après ta mort le cœur des hommes, fais sortir

de la terre d'autres hommes qui leur parleront toujours. Il vaut

mieux modeler une statue que de graver une inscription, fût-ce en

lettres d'or.

48

HYMNE

Je vais t'abattre d'une gifle si tu pointes ainsi tes ongles, si

tu montres ainsi tes dents.

Chienne! Tu fus élevée dans une masure puante où des odeurs de

kief, de friture et de tabac se combattaient toute la nuit.

Je sais qu'un vieil Arabe te viola sur le sable, derrière ta

maison... et tu riais déjà!

Depuis lors, tu t'es ouverte au passant comme un bouge; tu t'es

accouplée avec des matelots, des portefaix, des nègres, des

mendiants ivres, et les gens de ta tribu ne veulent plus de toi.

Rien qu'à t'entendre, je connais ta naissance basse; rien qu'aux

éclats de ta voix, je comprends d'où tu es sortie.

Tu n'as même pas attendu que ta mère ou quelque vieille te

prostituât, car, dès ta petite enfance, tu faisais signe à chacun,

et tu regardais, en égratignant tes cuisses maigres, les garçons

nus, durant la baignade.

La nuit, tu courais comme une bête, dans le petit bois de

palmiers, en jappant ton amour, et l'arbre devenait ton amant, et

la plante, et la terre.

Je te déteste, car ton âme est une ordure, ton corps est un fléau!

Te souviens-tu de ce Kabyle qui se pendit devant ta fenêtre parce

qu'il t'aimait trop, et se balançait au matin, marchant sur l'air?

Tu pleuras tout un jour; le remords ne te quittait plus! mais

comme tu sus bien le chasser, en attirant sur ton lit le fils de

cet homme, un bel enfant qui lui ressemblait!

Et c'est pour toutes ces choses que je te jette hors de moi! que

je te crache! et que je cherche une fontaine assez fraîche pour me

laver de tes impuretés.

Tu souris!... Oh! pardon! pardon!... Vois, je t'embrasse, je te

caresse... Déjà ton ventre s'émeut et, dans ta gorge, se gonfle un

soupir qui est aussi un roucoulement.

Viens! viens! la lune est presque éteinte, je sais un bosquet

sombre, de moi seul connu, où je te pénétrerai.

49

DANS LA RIVIÈRE

Ma seule amie est la rivière. Je la chéris comme une personne. Je

me suis livré à elle, aujourd'hui. Elle m'entraînait ainsi qu'une

paille dans le vent, et je me sentais moi-même, je veux dire que

je sentais avec précision mes frontières individuelles, car elle

m'enveloppait et me caressait tout entier.

Il y avait des branches penchées qui fuyaient au-dessus de mes

yeux, et de grandes libellules vertes me suivaient en faisant des

cercles, brisés soudain, à la façon, mais plus vive, de l'essor

des chauves-souris. Pour me servir d'escorte, il y avait aussi un

peuple de choses floconneuses, et chacune transportait un germe,

comme dans les poèmes philosophiques.

Je me trouvais donc tout nu dans la rivière, dans la rivière

toute nue, elle aussi, et cela ressemblait un peu à l'amour, un

amour sans lutte et qui ne finissait point par un spasme, mais

permettait qu'on l'espérât toujours.

Mon corps tiède se glaçait par un frôlement. J'avais, le long de

la moelle, un sillage de fraîcheur, et je regardais l'air avec

satisfaction.

Alentour, la campagne était vide,--le ciel aussi. J'étais seul

avec la rivière qui m'entourait en riant, car elle riait de

toutes ses petites bouches fleuries en trois secondes. Des

bouches parfaites, c'est-à-dire créées uniquement pour le rire et

le baiser, puis closes... et pourtant, elles s'ouvraient aussi

(comme des bouches humaines) pour se nourrir... pour se nourrir de

papillons sur elle posés... engloutis bientôt.

Hier, je trouvai la rivière calme et lasse. J'entrai en elle

sans l'émouvoir et, dans sa froide chair, je cachai ma figure.

Longtemps, nous fûmes indifférents l'un à l'autre, ainsi que deux

amants qui se connaissent trop. Tout à coup, un frisson me fit

souvenir de sa perfidie et j'allai rejoindre le soleil. Il me

frappa de ses rayons, et j'étais tout stupéfait de voir l'autre,

en qui j'avais eu confiance, paraître si mauvaise et de teint si

plombé. Je la touchai du pied pour briser son fard, mais, déjà,

elle m'avait mordu l'orteil et je dus le tendre à la lumière afin

qu'il fût guéri.

L'onde est perfide comme une femme, pourtant, l'onde qui passe est

ma seule amie.

Mussidan.

50

VOIX QUI MONTENT

«Et, maintenant, vous me parlerez des alouettes... Pourquoi

s'élèvent-elles si brusquement? Pourquoi vont-elles chanter si

haut?

--Je vais vous le dire... Les alouettes ont de petites âmes vives

qui les quittent à tout instant. Elles prennent l'essor afin de

les rejoindre; elles les poursuivent dans l'air; elles chantent

pour les rappeler; elles montent, elles montent, elles montent

toujours plus haut; elles les atteignent enfin. Elles chantent

encore quelque temps pour témoigner de leur allégresse, puis elles

se jettent vers la terre... mais les petites âmes s'échappent de

nouveau, et voilà les alouettes reparties.

--Elles sont donc très malheureuses?

--Oh! non! point du tout! car les alouettes savent qu'un jour

leurs âmes monteront si haut que, pour les atteindre, il leur

faudra toucher ces lieux supérieurs où toutes les joies sont

rassemblées. Là, baignées par les ruisseaux des brises, elles

pourront lancer leur tirelis mélodieux et grisoller jusqu'à

l'heure où s'ouvrira la Grande Nuit.

--Ah!...»

51

BOHÉMIENNE

Je m'en vais, clopin-clopant, le long de la route clopinant... Je

mange les baies des buissons, je bois l'air qui passe, et, quand

un couple d'amoureux se promène dans un pré, je lui dis: «Salut!»

car il faut être courtois.

J'ai marché depuis si longtemps que je ne sais d'où je suis

partie, et voilà belle lurette que je ne sais plus où je vais;

mais les oiseaux me le diront! n'est-ce pas, bouvreuil?... et les

insectes aussi! n'est-ce pas, grillon?

Je fais de grands festins, au bord des ruisseaux, sur un tapis de

mousse fraîche. Assise en face d'un plant de muguet, je goûte à

des friandises, et les poissons viennent me regarder d'un air un

peu bête, mais plein de bonne volonté.

Je sais l'art de guérir les filles avec des herbes que l'on

cueille, la nuit, sous un chêne, quand la lune est ronde, et je

sais délivrer les garçons des liens si doux qui désespèrent leurs

parents.

Pour trois sous, je donne le bonheur facile, pour quinze sous,

le bonheur durable, et, pour vingt-cinq sous... pour vingt-cinq

sous... écoutez bien! je rends l'espoir!

Je m'en vais, clopin-clopant....

52

LE PASSÉ

Grasse, pâteuse, déformée, elle entre en scène avec assurance et,

tout aussitôt, le bruit des cuivres annonciateurs est noyé dans le

plus grand fracas des mains qui battent.

Elle est vêtue de soie rose; elle montre des bras excessifs, des

seins qui tremblent. On dirait la caissière d'un café de province,

en robe de bal.

Jamais elle n'a su chanter, jamais un geste spirituel n'excusa les

défaillances de sa voix. Elle chante sottement, sans grâce, sans

vigueur. Elle chante ainsi depuis vingt-cinq ans.

A la fin de chaque couplet, elle sourit avec une bouche détruite

et le public applaudit toujours. Il ne se lasse pas de l'entendre,

de la voir. Il ne veut pas qu'elle s'en aille.

Elle vient saluer, une dernière fois, et, des fauteuils aux

galeries, chacun l'acclame d'assourdissante façon.

Pourquoi ce délire?--Pourquoi?

Elle a été belle!

Eden-Concert.

53

LES GRANDS SERMENTS

Les nègres musulmans ont fini de marmotter leurs prières. Après

un crépuscule bref, l'ombre est venue. Au centre de la place, le

hangar où, ce matin, pendaient les quartiers de viande pourpre,

a l'air désolé d'une halle. Dans un coin, le gardien dort,

roulé dans de la toile bleue. Chacun est rentré chez soi. A

l'activité, au bruit, au va-et-vient, aux disputes, succèdent les

rumeurs paisibles de la nuit, et l'on n'entendrait bientôt plus

que le susurrement de la brise concertant avec la mer au doux

murmure, n'était que, soudain, des cris affreux déchirent l'air,

l'occupent, s'y entrecroisent et semblent se le disputer, tandis

que s'affirment au ciel de nouveaux feux d'étoiles.

C'est l'heure du phonographe.--De toutes les fenêtres, des cornets

vociférants déversent un flot de musique, et l'on dirait que

ces voix dures, agressives et cependant mal assurées, sortent

de gosiers trop étroits. Ce sont des clameurs étriquées, des

beuglements que l'on étrangle.--C'est, vous dis-je, l'heure du

phonographe.

Et l'on se jure d'effarantes choses! L'amour et la haine sont à

leur paroxysme. Chacun se dévoue à son rêve, à la France, à la

bien-aimée. On parle de répandre son sang, de s'immoler, d'immoler

autrui. On se déclare prêt à subir mille tourments. On appelle la

main du bourreau. Samson se plaint de Dalila; Faust évoque les

divinités infernales; la passion de Fernand pour Léonore «brave

l'Univers et Dieu»; Carmen affirme que «l'amour est enfant de

Bohème» et don José, à vingt mètres de là, lui dit qu'«il en est

temps encore»; Marguerite rit «de se voir si belle»; des Grieux

demande à Manon si ce n'est plus sa main qu'il presse, et Lucie

de Lamermoor devient folle à grands cris.--L'histoire sainte et

l'histoire profane, la légende, la fantaisie expriment ce qu'elles

ont de plus vif à dire. C'est Babel, une Babel mécanique, peuplée

de héros....

Et les quelques noirs qui se promènent dans l'ombre, en égrenant

leurs chapelets, attendent, avec une indifférence profonde, que

les blancs aient fini de faire les enfants.

Dakar.

54

CONSEIL

Ma chère amie, je vous en conjure, ne dites plus d'obscénités!

Vous ne savez pas!

Vous êtes charmante, vous me plaisez, vous avez un sourire rêveur

qui séduit par sa mélancolie de fin d'automne, mais vous ne savez

pas être obscène! Vous ne savez pas!

Vos amies peuvent évoquer les images les plus singulières sans

me choquer le moins du monde; elles ont la tradition, elles

sourient au bon moment, quand il faut et tout juste ce qu'il faut;

leurs gestes rapides décrivent d'autres gestes et sous-entendent

d'autres gestes encore, au lieu que vous, mon amie, vous vous

attardez ou bien vous coupez court, imprudemment.

Dites tristement des choses tristes, puisque c'est là votre

rôle, parlez de la mélancolie, ressentez-la, communiquez-la,

perpétuez-la. Décrivez-nous, avec des larmes dans la voix, de

tristes choses, mais ne vous prostituez plus en paroles, si

tristement!

Vous savez pleurer, vous savez rire, parfois, vous savez aimer,

vous saurez mourir, je pense, mais être obscène n'est pas de votre

fait,--non, ma chère amie, pas du tout.

55

FEHL YASMÎN

Pétale du soleil! âme des palmes! grain d'ombre musquée! délice

de mon œil! pourquoi tordre tes bras et pourquoi verser tant de

pleurs?

Oui, je te quitte, mais puis-je croire que tes regrets dureront

plus d'un jour? Demain matin, je gage que tu te réveilleras en

riant!

N'imite pas les dames françaises qui font des manières pour

célébrer un amour qui naît, qui meurt ou qui s'interrompt!

«Baise m'encor, rebaise-moi et baise», comme disait Louize Labé,

lionnoise... (ne te soucie pas d'elle: je ne l'ai point connue)...

et, maintenant, quittons-nous!

Tout là-bas, je sais une autre face dont la pâleur m'inquiète.

Pour elle, je renonce à voir les fêtes du soleil, et le mouvement

des palmes, et tes danses, ma brune amie! La rose amoureuse,

lointaine et délaissée, dont je chéris le doux éclat, risquerait

de mourir, au lieu qu'un jasmin refleurit toujours.

Ne sois point jalouse, maîtresse des siestes chaudes et des trop

courtes nuits!... auprès de celle que j'invoque et vais rejoindre,

tu paraîtrais, petite, un peu noiraude!

«Fehl Yasmîn! Fehl Yasmîn!»

Un marchand de jasmins passe près de nous.

«Fehl Yasmîn! Fehl Yasmîn!»

Voici le dernier jasmin que je te donnerai... Adieu!... La nef

du jour a chaviré sur l'horizon et toutes ses fleurs se sont

répandues... Adieu! Il faut partir... mais... mais, crois-moi,

chère, je t'ai beaucoup aimée!

Biskra.

56

VIEILLE HISTOIRE

C'était un soir de jadis où la nature conspirait. Les bouleaux,

qui sont fils de la lune, et les saules, qui sont des coffrets

d'ombre, et les pierres, dont j'entends bien les murmures,

tramaient de secrètes choses.

Leurs petites paroles couraient avec le ruisseau, volaient sur la

brise, sautaient de ci, de là, suivant les sauts d'un feu follet,

tandis que certaines passaient dans l'herbe, en tapinois.

Bientôt, tout fut conclu: l'herbe forma des lacs d'amour, le

feu follet brûla comme le cœur d'un amant, la brise se chargea

de parfums si subtils qu'on se pâmait à les prendre en soi, et

le ruisseau polit ses ondes pour être le miroir d'une flamme

couronnée.

Les bouleaux, qui sont fils de la lune, secouèrent leurs feuilles,

et l'on eût dit qu'ils offraient des richesses; les saules, en

leurs coffrets, gardaient des joyaux sans prix, et les pierres se

couvrirent de leurs manteaux de mousse pour ne risquer plus qu'un

œil pâle, un œil pâle et doux.

C'est alors que la princesse de Golconde sortit de son palais et

congédia ses suivantes, car elle voulait se promener seule, ce

soir-là, dans le parc où descendait une pénombre poétique.

Elle rêvait aux choses dont parlent les ballades, aux chevaliers

beaux comme le jour et que des cygnes traînent, aux aventures

en pays lointain, aux caresses enfin, longtemps attendues, aux

caresses surtout.

Le prince de Bagdad se tenait non loin de là, sous la protection

d'un orme, opulent par sa frondaison et vénérable par le nombre

de ses années. Le prince était un jeune homme de haut parage, de

vertu souveraine et d'une éducation tout à fait bien comprise.

Il s'en fallut de peu que son cœur se rompît lorsque, dans la

lumière du soir, la princesse apparut. Le prince de Bagdad

souffrait en effet d'une blessure d'amour sanglante et profonde,

mais, comme il avait résolu de gagner la princesse par son seul

mérite, il portait un costume qui, tout précieux qu'il fût, n'en

imitait pas moins les oripeaux, guenilles et pauvres hardes d'un

mendiant espagnol.

Affublé de cette défroque étrange, il se présenta.

Les moments perdus de John Shag · 第 4 / 8 段