m'apprêtais à jouir du merveilleux concert, quand un second chant
vint doubler le trille du rossignol.--C'était la voix rustique
d'une flûte, parfois assez pure, mais fort hésitante. Elle
s'arrêtait, reprenait une phrase, s'arrêtait encore et, de temps à
autre, chantait faux, tandis que le rossignol, enivré de lui-même,
perpétuait une roulade à mille inflexions.
Je risquai un regard et vis, sous la lune qui versait des rayons
bleuâtres, un spectacle bien singulier.
Un jeune faune était accroupi contre la margelle du bassin. Il
se tenait penché sur sa flûte, et toute son attitude disait une
passion de bien faire, comme aussi les coups d'œil éperdus et
vraiment désespérés qu'il lançait au rossignol, car le rossignol
s'était perché, non loin de lui, sur l'épaule de Léda.
Ah! ce fut une belle leçon de musique!--Le rossignol était
patient, recommençait les phrases, détachait les roulades,
s'arrêtait, ralentissait son chant, et fit même une gamme que,
note à note, perle à perle, le faunillon répéta, mais, si grande
que fût l'attention de l'élève, quelque ardeur qu'il mît à
rivaliser et pour modeste qu'il se fût montré, il n'en comprit pas
moins l'inutilité de son effort...
Alors, il brisa sa flûte, et le rossignol s'envola.
29
DON DE LA GRENADE
Toi qui te penches à la fenêtre et caches d'un voile ton visage,
tout ton visage, hormis ton œil droit, jettes, pour apaiser ma
soif, cette grenade que tu retiens dans la corbeille de tes
petites mains de singe.
Son seul aspect me désaltère. Je crois l'avoir mangée (les grains
pâles comme ceux d'un beau sang), et, plus tard, je l'emporterai,
savoureux viatique, partout où me méneront les foucades de mon
désir.
Toutefois, quand elle sera très vieille et n'aura vraiment plus
forme de grenade, quand le cuir de ma valise l'aura opprimée et
les hasards de la route salie, il faudra bien que je m'en défasse.
Je la jetterai sur une route, ou vers le ciel, ou dans les flots,
ou bien encore entre les seins de mon amie... mais je la jetterai,
car on ne saurait garder un fruit, même cher, lorsqu'il a mauvaise
figure.
Il se peut qu'alors je pense à toi, et que, me tournant vers
Alger où tu traînes paresseusement tes jours, je te sourie d'une
bourgade lointaine, ou d'un village que jamais des palmiers
n'ombragèrent.
Aïscha! Ferida! Zobeïda! Miriem! quelle que soit l'harmonie qui te
nomme, il me plairait détacher de ta vie ce seul souvenir... Et ne
t'ébahis pas que ma demande soit à ce point discrète.
Comme je devine ta face entière par ce bel œil droit que tu livres
au passant, je veux deviner le goût et la saveur et la senteur de
tout ton corps par le parfum de cette grenade, mûre à demi.
O délicieuse! ô troublante! laisse tomber la grenade avant que
tes ongles rouges n'en dépècent l'écorce et que tes dents ne s'y
impriment!
Voici mes deux mains tendues... Jette le fruit!
Ah! je comprends, frivole que tu es! la raison de ta prudence!
c'est qu'à l'angle de la rue, trois narcisses à la main, un jeune
Arabe aux yeux louches te considère, et qu'il te paraît beau!
Alger.
30
DEUX CANDEURS
La neige tombe depuis hier, plus blanche, dirait-on, qu'elle ne
le fut jamais, blanche comme les lys d'un poème, blanche comme
un cygne de Suède, presque aussi blanche, en vérité, que de la
neige vue à travers un rêve.--Elle a couvert tout le jardin de
Colombine, et Pierrot qui grelotte, caché derrière un bosquet de
roses, regarde depuis une heure tomber la neige blanche.
Sous le ciel gris où transparaît un semblant de lune, Pierrot
ne voit que du blanc: la maison blanche de Colombine, la terre
blanche, quelques arbres en manteaux blancs, le bosquet de roses
qui, plus tard (l'été viendra-t-il jamais?), portera des roses
blanches, enfin lui-même, pâle et blanc.
Au crépuscule, Arlequin est entré dans la maison de Colombine. Il
n'est plus ressorti. Longtemps, la fenêtre de Colombine est restée
lumineuse (sans doute ces malheureux voulaient-ils voir tout leur
péché), puis elle s'est obscurcie et Pierrot, dans la neige,
songe que Colombine et Arlequin, fatigués de faire des choses
impures, doivent dormir dans les bras l'un de l'autre et murmurer,
comme font les petits enfants, des paroles vagues et chimériques
où, peut-être, par ironie, se devine le nom de Pierrot.
Mais, attention! une lumière passe derrière les vitres et la
porte de la maison vient de s'ouvrir. Par l'entrebâillement,
Arlequin s'échappe. Il se retourne pour baiser une main, sourit,
s'incline,--et voici la porte fermée.
Afin de s'habituer au froid, Arlequin danse quelques instants
sous la lune: il gambade, il fait des entre-chats; on le croirait
poursuivant son ombre ou, mieux, par elle poursuivi.
Sur le fond blanc de la neige, il est, en vérité, très imprévu, ce
danseur losangé dont la main porte une batte et la face un masque
de soie.--Il danse, souple, léger, spirituel... Il n'a point vu
Pierrot... Il danse encore,--puis il s'en va.
Et Pierrot reste seul, grelottant toujours. Va-t-il heurter
bravement à cette porte? dire son fait à Colombine, et lui
demander, en réparation d'injures, ce qu'elle peut encore offrir
de volupté?--Il hésite, il tremble, il pèse sa honte et son désir
(mais la balance est fausse), il regarde le ciel où se promène une
lune voilée... il se décide enfin.
Ses doigts sont sur la porte, mais, à l'instant qu'il va jouer sa
vie, il aperçoit, non loin, contre le mur, une échelle dressée...
Qu'aperçoit-il encore! Au bas de l'échelle, un pied sur le premier
barreau, le docteur Bolonais qui, romantiquement, veut entrer par
escalade, vêtu de sa plus belle robe, et, tout en haut, la fenêtre
de Colombine qui, déjà, s'éclaire.
Alors Pierrot, comprenant que tout est bien fini, que les yeux
de Colombine sont des miroirs où l'on ne se reflète qu'un jour,
que le monde est triste et que Dieu habite loin, retourne dans
la prairie livide et, là, prenant la neige à pleines mains,
il façonne laborieusement un Pierrot de sa taille et de sa
ressemblance, la tête penchée sur l'épaule, les bras ballants,
comme lui désespéré,--blanc comme lui.
Et, quand le soleil vint éclairer ces choses, les deux Pierrots,
à son premier rayon, se reconnurent si semblables par l'attitude
et par la douleur, que, l'un devant l'autre, l'un et l'autre se
mirent à pleurer.
31
LE MIROIR
Depuis que tu es sortie, le petit univers de ma chambre m'invite
à la terreur, comme de toute part. On dirait que ma chambre est
morte. Cette vie que tu lui donnais en l'habitant, que, moi-même,
j'avais donné à chaque objet en m'intéressant à ses aventures,
en le soignant avec amour, en lui racontant des histoires, s'est
éteinte. Les rideaux restent muets, les statuettes se tiennent
coites. Les fleurs des vases sont fanées, et les miniatures de ma
vitrine redeviennent de faux visages.--Pour allumer les lampes,
qui vivent toujours un peu, il fait encore trop clair. Il est déjà
trop tard pour que le soleil vienne me rendre visite. Je suis seul.
A qui parler?--Je n'ose même étendre la main. Je n'ose fumer, tant
cela semblerait étrange de trop vivre dans une chambre morte...
Etrange... oui... et presque sacrilège... On ne danse pas dans
les cimetières.--Je n'ouvrirai pas mon piano, bien qu'il soit, à
l'ordinaire, bondé de mélodies toujours prêtes à s'envoler: je
crains que mon piano ne rende plus de sons, qu'il ait renoncé, lui
aussi.
Mais, sur la table, derrière moi, je sais qu'il y a un petit
miroir. Je ne possède point d'autre miroir, car j'ai souvent peur
de ces lacs minuscules qui dorment dans leurs cadres de bois. Je
vais me retourner, tout doucement, sans bruit, sans que ma chambre
s'en aperçoive... (Car peut-être n'est-elle pas morte... peut-être
simule-t-elle la mort, afin de m'observer!) Je regarderai dans le
miroir, et, pour me distraire, pour n'être plus seul vivant, dans
cette chambre, je ferai des grimaces à mon reflet!
Non! non! il ne faut pas!--Quelle épouvante si mon reflet se
mettait à rire, à l'instant où je lui faisais une grimace triste!
Quelle épouvante! Alors, nous serions deux, deux vivants! mais ce
serait plus horrible que d'être seul!
32
A LA FENÊTRE
La lune bleuit les toits. Les remparts, couleur de grisaille,
dévalent vers la mer. Quelques vieux canons regardent le large,
sinistrement. La rade est noire. Là-bas, les cuirassés trouent
l'ombre, par des points de feu.
Ma fenêtre donne sur le toit d'un entrepôt. Un figuier pousse, on
ne sait comment, au centre de ce toit. Fantoches incertains, deux
gamins grapillent ses fruits.
Soudain, les feuilles du figuier se mettent à bruire, on entend
la rumeur de la mer, et, venant de la khasbah, des sonneries de
clairon ajoutent une aile au vent.
Tanger.
33
LE FAUNE MORT
Portée par le renard qui est un bon messager, la nouvelle s'était
vite répandue. Toute la forêt avait pris le deuil. Le corbeau,
pour se donner l'air plus sinistre, avait ébouriffé son plumage,
une source pleurait à larmes vives, et les roseaux du bord de la
mare concertaient un gémissement tout à fait douloureux.
Chacun se rappelait avec tristesse le vieux faune. Il habitait
une grotte assez mal entretenue et quelque peu marécageuse où du
cresson verdoyait et que tapissaient des fougères.--Une famille de
corneilles, qui voisinait avec le défunt, s'était chargée de la
toilette.
On l'avait couché sur un lit de feuilles. Ses cornes, si vieilles
qu'un soupçon de mousse les couvrait, étaient ornées d'une tiare
de vigne. Les tortillons tombaient le long de ses joues, comme des
boucles dans une coiffure de douairière. Des fleurs, habilement
disposées, cachaient les endroits chauves du pelage.
La cérémonie commença au lever du jour.
Une perruche, évadée du chef-lieu, fit une fort belle allocution.
Avec un léger accent exotique, elle célébra les vertus du faune,
sa charité naturelle, son aimable commerce et la discrétion qui
lui faisait taire ses nombreuses bonnes fortunes. Elle rappela
brièvement la vie aventureuse du défunt, ses jeunes années dans
les bois de l'Attique, son âge mûr en Sicile et les jours sereins
de sa vieillesse.--Une vive émotion régnait dans l'assistance. Un
pinson dit encore quelques paroles empreintes d'un grand charme et
l'on procéda au défilé.
Il y eut d'abord un martin-pêcheur qui apporta les excuses des
poissons du ruisseau, toujours indisponibles, et la famille des
lièvres ne fit que passer, appelée au loin par des soins urgents.
Vinrent ensuite, deux par deux, les blaireaux et les lapins, puis
les rossignols et les merles qui sifflèrent une lamentation. Un
cerf complaisant, suivi par douze biches, avait chargé sur ses
cornes une tribu de fourmis qui voulait voir le mort et ne pouvait
pas courir assez vite. Les écureuils saluèrent du panache et les
papillons arrivèrent en dansant.
On entrait par la droite, on sortait par la gauche; on se hâtait,
car une cigogne, d'un coup de son bec pointu, éperonnait les
retardataires.
Toute la forêt défila en bon ordre devant la couche du vieux faune
et, en queue du cortège, on pouvait voir, marchant tout seul, un
petit enfant nu.
34
CIEL GRIS
Le ciel est gris; ma bien-aimée s'est éloignée brusquement. Je
ne la verrai plus que demain soir. Demain soir, je pense, elle
sourira; mais, aujourd'hui, ses lèvres closes ne promettaient ni
la joie, ni le baiser.
Le ciel est gris; je regarde, sur le toit pointu qui me fait
face, deux cigognes construisant leur nid. Laborieusement, elles
emménagent. Tous les jours, je les verrai; tous les jours, elles
me sembleront pareilles. La teinte de leurs plumes, l'harmonie de
leurs occupations, l'état de leur humeur n'auront point varié.--Je
ne saurais en dire autant de ma bien-aimée.
Le ciel est gris; je fais ma tâche selon les commandements que
le hasard me donne, car je n'ai pas de sujet qui vaille la peine
d'être traité. Alors je parle de n'importe quoi, ou bien de la
première chose venue, ou bien encore de ce très inutile petit rien
qui vient de passer et de fuir.
Le ciel est gris; je loge trop bas pour que les nuages me fassent
des confidences; je loge trop haut pour que les passants de la rue
m'intéressent, et le vent, qui déclame parfois des odes vagues
dans ma cheminée, radote un peu trop, depuis le temps qu'il
souffle. Quant à mes ennuis... j'ai si souvent parlé d'eux!
Le ciel est gris; sans doute va-t-il pleuvoir, ce qui ne manquera
pas de me fournir la matière d'un poème... Bonne pluie! douce
pluie! j'appellerai ce poème composé en ton honneur:
«Eloge ordinaire de la bonne pluie.»
35
LA DOUZAINE
Je crois que je vous aime toutes les douze: Kitty, Mary, Nelly,
Dolly, Susy, Lucy, Polly, Flory, Ann, les deux Jenny, et Grace qui
ne cesse de rire! oui, toutes les douze, avec vos douze perruques
blondes et vos vingt-quatre pieds dansants!
Douze fleurs roses, mais qui se renversaient pour devenir soudain
douze fleurs vertes... et tout cela formait des parterres, puis
des gerbes, puis des bouquets mouvants,--et le cœur me battait à
les voir!
Roses, vous dansiez dans des rayons roses, et vous leviez la jambe
droite en vous penchant sur elle, tandis que les douze pieds
droits faisaient de mystérieux petits signes aériens et que les
vingt-quatre mains troussaient le bord des calices.
Et vous avez chanté d'incompréhensibles choses, dans la langue
de votre pays, mais, sans doute, ces chansons parlaient-elles
d'amour, car il m'a bien semblé que vos regards s'attristaient un
peu, comme font les regards passionnés.
Et vous avez encore dansé avec douze parasols, puis avec douze
flots de rubans, puis avec douze lanternes chinoises et vous
cherchiez quelqu'un d'un air affecté, et vous ne le cherchiez
bientôt plus, et, quand les cymbales de l'orchestre battirent,
toutes, vous vous êtes assises dans vos jupes.
Enfin, vous êtes parties, en souriant du coin des yeux, joyeuses,
charmantes, impondérables, sans savoir que vous m'aviez fait au
cœur une blessure, car je vous aime toutes les douze! toutes les
douze! oui! toutes les douze en même temps!
Folies-Bergère.
36
VOCABLES
Connais-tu la source d'Aïn-el-Hout dont le délice est infini?
Elle sourd au fond d'une vallée. Par son épanchement, elle forme
un petit lac, au bord duquel, la lyre aux doigts, je vais souvent
m'asseoir.--Non point que je chante! (rêvez-vous?) mais une nymphe
habite les eaux secrètes de ce lieu, et ma lyre, que je tends à la
brise, donne à sa voix un accompagnement.
C'est la nuit et c'est l'automne (bien entendu), un automne roux,
comme il convient, une nuit transparente.--Et la nymphe chante son
chant.
Elle ne m'a guère parlé encore que des étoiles, mais elle les
connaît mieux que moi et me les nomme par des noms inventés que je
tâche de retenir.--L'une, que je crois être le Cygne, s'appelle,
en vérité, la Prestigieuse; une autre, que le commun nomme
Aldébaran, se nomme le Regard de la Fournaise, et cette autre qui
brille d'un feu vert, savez-vous son vrai nom? Elle se nomme le
Regard à travers l'Onde.
Maintenant, je connais beaucoup d'étoiles: le Ver-Luisant, les
Prunelles de la Bergère, Daïda surprise et Daïda délaissée, le
Puits, l'Œil de Nacre, la Fumée d'Argent qui traverse, route
divine, le ciel entier.
Je sais aussi qu'un certain nuage se nomme l'Aile en Fuite, un
autre, l'Aile sur la Brise, un autre, enfin, l'Aile perdue, et
celui-là est le frère du Soupir de Neige.
Pourtant, j'aime mieux les étoiles. Il me semble que je les
connais toutes, et, de la plus vieille qui est la Lanterne
obscure, jusqu'à la plus jeune, qui vagit encore, je pourrais vous
les énumérer, mais cela serait long comme une nuit d'hiver.
Plus tard, la nymphe me parlera des plantes (elle me l'a promis),
une autre fois, elle me nommera par des noms nouveaux toutes les
fleurs, puis tous les oiseaux, puis toutes les ceintures défaites,
puis toutes les vapeurs, puis toutes les petites filles nues; un
jour, enfin, elle me nommera moi-même, et, déjà, je connais ce
nom; elle me nommera: le Jeune Homme au Linceul.
Tlemcen.
37
LA VISITE
«C'est par ici?
--Oui, madame, dit le faunillon, qui tenait au coin de sa bouche
un coquelicot. Tout droit, et puis à gauche. La gueule de l'antre
est un peu obstruée par le lierre, mais, en écartant les branches,
on pénètre facilement... et, d'ailleurs, je puis, tout aussi bien,
vous accompagner jusque-là.
--Merci, dit la dame d'une voix un peu hésitante. Souffrez
seulement que je répare, au creux de cette source, le désordre de
ma toilette. Je ne suis pas habituée à marcher en forêt. J'aurais
dû mettre un voile, car la brise m'ébouriffe.»
Elle fit quelques pas sur l'herbe et se mira dans les ondes
limpides qui s'épanchaient au pied d'un chêne. D'abord, elle
glissa deux doigts dans ses cheveux sombres, rectifia la pose
de son grand chapeau noir, autour duquel s'enroulait une très
blanche plume d'autruche, mesura sa taille précise en la serrant
des mains, puis cingla ses bottes d'un coup de badine. Un sourire
passa dans son regard. Oui, ce costume d'amazone avait de la
grâce, et l'harmonie en noir était bien concertée. Pas un bijou;
rien qui brillât... un fourreau d'ombre... et l'éclatante plume
touchait presque l'épaule mate.
«Cher faune! dit-elle, donnez-moi mon réticule.»
Le satyreau le lui tendit et elle aviva ses lèvres avec un bâton
de rouge.
«Madame, vous semblez un peu pâle...
--Ce n'est rien...»
Et, tout aussitôt:
«Voilà... je suis prête», dit-elle.
Ils marchèrent, quelque temps encore, sous bois. La brise
chantait agréablement, les oiseaux se dépensaient beaucoup et les
grenouilles firent de leur mieux au passage de la belle amazone.
Soudain, montrant du doigt un monceau de roches pourprées où
grimpaient du lierre et de la vigne:
«Nous sommes arrivés! déclara le satyreau.
--Ah! mon Dieu! dit la belle amazone... déjà!»
Puis, retrouvant son calme:
«Pensez-vous qu'il pourra me recevoir.
--Je le pense», dit le satyreau.
Et il courut en avant.
Il ne tarda pas à revenir, conduisit la dame vers le monceau de
roches, et là, écartant le rideau du lierre, démasqua rentrée
d'une vaste grotte d'où fuyait un ruisselet.
«Entrez, madame!» fit-il en saluant.
Or, dans cette grotte, habitait un centaure, un beau centaure
chenu, blanc de neige par le poil et la chevelure. Il était occupé
à cueillir un bouquet de misérables fleurs et l'offrit à la dame.
«Vous m'excuserez, madame, dit-il avec un bon sourire triste, de
vous présenter un si pauvre sélam, mais la flore des cavernes est,
comme vous le savez sans doute, à la fois malingre et tardive. De
grâce, prenez un siège».
Elle s'assit, et il y eut un moment de silence. Le centaure ne
savait au juste que dire à sa visiteuse et la visiteuse ne savait
au juste comment s'adresser à un demi-dieu.
«Votre aimable accueil, dit enfin l'amazone, me rend assez hardie
pour...
--Certainement!... oh! certainement!...» interrompit le centaure...
Et il y eut un second silence.
«Faunillon! dit la dame, attendez-moi dehors, je vous prie. Je
dois avoir, avec monsieur le centaure, une conversation toute
personnelle.
--Il peut même regagner ses pénates, dit le centaure. Je me ferai
un plaisir, madame, de vous reconduire jusqu'à la frontière des
temps modernes.
--Vous êtes très aimable, monsieur le centaure», fit la dame en
rougissant quelque peu.
Le faune sortit à regret, et comme le centaure ni la dame ne
disaient mot, il se lassa vite d'écouter au rideau de lierre et
s'en retourna chez lui.
«Je crois que nous sommes seuls, dit enfin le centaure. Si vous
vous intéressez, madame, aux gravures en taille douce, j'ai, là,
dans mon arrière-grotte, quelques petits livres qui sauront, je
pense, vous divertir.
--Je... je veux bien», dit la dame.
Et ils disparurent tous deux.
38
L'INCONSTANT
Je demandais au rossignol de m'enseigner une chanson.
Quand il me répondit, déjà, je parlais à la rose.
Je demandais à la rose de me confier ses parfums du soir.
Quand elle me répondit, déjà, je parlais au nuage.
Je demandais au nuage de me présenter à une étoile.
Quand il me répondit, déjà je vous parlais, mon amie...
Mais vous m'avez répondu tout aussitôt, et vous m'avez tendu vos
lèvres, pour que je n'eusse pas le temps de parler au papillon.
39
LA TRAGÉDIENNE
Pierrot travaille dans sa mansarde. Il est seul. La lune même
s'est cachée derrière un toit. Je gage qu'elle se prostitue,
près d'une cheminée, à l'un des chats qui menait grand train de
miaulements, tout à l'heure.
Colombine ne viendra pas, ce soir. Pierrot pense qu'elle est allée
joindre Arlequin, ce qui prête tout de suite à des suppositions
inconvenantes, et Pierrot, gêné par les images qui se déplacent
devant ses yeux et ne trouvant rien qui l'en éloigne, est plus
triste qu'un poète à qui échappe l'envoi de sa ballade. Il
mordille le bout de cette plume qu'il dit avoir enlevée, au
passage, à l'aile d'un cygne, mais qui, jadis, faisait partie
intégrante d'une oie de Toulouse.
Soudain, la porte de la mansarde s'entr'ouvre et une femme entre,
admirablement belle et mieux parée qu'un soleil d'automne qui
se couche. Elle pose sa main, où il y a des tas de bagues, sur
l'épaule de Pierrot, et, d'une voix un peu théâtrale, mais qui
semble bien sincère, murmure:
«Monsieur Pierrot, je vous aime de tout mon cœur.»
Et Pierrot, se retournant, voit Lucrèce, la tragédienne, pour qui,
avant d'aimer Colombine, il brûla de si beaux feux.
Il est ému, mais tâche de ne point le laisser paraître, et répond,
d'une voix posée:
«Madame, vous êtes fort aimable. Viendriez-vous me consoler?
J'aime Colombine qui, à cette heure même, doit aimer Arlequin,
et je suis très malheureux. Je vous sais gré d'avoir pensé à
moi. Asseyez-vous sur mon lit de sangle, car il n'y a ici qu'une
chaise, et je l'occupe en ce moment.»
Alors la tragédienne, qui était bonne fille, s'assit sur le lit de
sangle, et, jusqu'aux petites heures du matin, dit à Pierrot de
belles histoires enflammées. Elle allait en commencer une nouvelle
quand le docteur Bolonais, qui sortait du lit de sa maîtresse,
monta chez Pierrot, ayant vu de la lumière à sa lucarne, et, comme
Pierrot le priait de s'en aller, il s'en fut, mais emmena Lucrèce,
la tragédienne...
Et je ne sais plus du tout ce qui advint ensuite.
40
UN PETIT MONDE
Il y avait là trois brins d'herbe, un champignon, une escouade
de fourmis, la trace d'une patte de gerboise, quelques graines
tombées, un narcisse neuf et bien verni.
Alentour, un papillon vint faire des coquetteries japonaises, puis
de sa trompe, il toucha la fleur.
Les fourmis se livrèrent un terrible combat.
Une coccinelle, qui méditait depuis quelque temps sans bouger,
voulut atteindre les pétales du narcisse. Elle fit l'ascension de
la haute tige, dépassa le champignon, les trois brins d'herbe, et
se trouva dans le vent du matin.--Elle lui ouvrit ses ailes...
Il chut une goutte de rosée, et, soudain, tout le grand ciel se
mit à sourire.
Biskra.
A PAUL FOUQUIAU
Livre Troisième
Les cygnes et les poètes déçoivent de près.
A. S
41
A UN BARRISTE
Mon ami, je vous enviais, ce soir. Vous voliez autour de cette
barre fixe, vous la quittiez par un invraisemblable saut, vous
la retrouviez sans effort, de façon toujours aventureuse et
toujours imprévue. En vérité, vous vous jouiiez et les détentes
de vos muscles avaient l'impétuosité subite qui nous étonne chez
la sauterelle.--Bravo! mon ami! Soufflez un peu, reposez-vous en
ayant l'air d'essayer les fils de votre barre, mettez sur vos
mains un rien de colophane, et faites-moi rêver encore.
De grâce, ne perdez pas cet air d'insolence tranquille, ce sourire
supérieur, cette manière d'être que je ne saurais exactement
définir, mais qui nous laisse entendre que la voltige où vous
vous complaisez n'est point, pour ardue qu'elle paraisse, le
fin mot de votre talent et que vous feriez, à l'occasion, mieux
encore.--Voler autour d'une barre flexible et qui semble devoir
céder, mais ne cédera pas, culbuter périlleusement, les reins
cambrés, tomber dans le vide et se raccrocher à du vide pour se
trouver enfin debout devant la rampe et toujours souriant, ce
serait donc là l'ordinaire divertissement d'un honnête homme?--Je
le veux bien, mais il faut que ce soit vous!