Soudain, dans l'air que nul vent n'agitait, une musique prit

l'essor.--Les notes s'envolaient, l'une après l'autre, claires ou

graves, tristes ou gaies, toutes divines, et le ciel entier fut

bientôt plein de leur harmonie.

Dans la chambre du mort, le chœur funèbre se désorganisa.--La mère

arrêta ses sanglots, les mioches, peut-être à bout de souffle,

se turent, et le tout petit changea sa clameur aiguë en un

roucoulement.--La musique divine venait d'entrer. Elle flottait

au-dessus du mort, émouvante, à la fois austère et limpide, mêlant

les accords d'une harpe de séraphin à la voix naïve des angelots,

unissant des pluies de perles à des chants d'airain.

La mère se tourna et sourit, le tout petit eut une espèce de

grognement joyeux, et l'aîné des mioches, prenant un de ses frères

par l'épaule, lui montra les dehors d'un geste vague, puis, la

voix pleine d'extase, murmura:

«Senti che belle campane!»

Carthage.

18

BONHEUR PARFAIT

C'est l'heure paisible où l'ombre descend.

Le père médite, au coin du feu la mère tricote, attentive,

la fille rêve au jour qui meurt, le fils fume, d'un air

satisfait.--Dans quelques instants, ils mangeront en commun, puis,

chacun s'en ira dormir, pour trouver des rêves à sa mesure.

Bonheur parfait! bonheur parfait!... bonheur épanoui, plutôt, et

qui se fanera! belle union qui va se dissocier!--Ils sont heureux

depuis trop longtemps. Je cherche le point qui menace de pourrir,

qui, sans doute, au sein de ce fruit mûr, pourrit déjà.--Se

trouve-t-il dans la méditation du père? (un souci d'argent qu'il

ne laisse point voir?) dans le travail attentif de la mère?

(quelque douleur secrète qui l'épuise?) dans la rêverie de la

jeune fille? dans l'air satisfait du jeune homme? au plâtre du

plafond qui s'écaille peut-être?... Ah! découvrir la lézarde avant

qu'elle ne soit évidente!

Je vous dis que ce bonheur est trop mûr!

19

TROIS STROPHES

A tes pieds se dresse une rose qui palpite faiblement. Ne la

cueille pas, laisse-la vivre. Les roses ont leurs voluptés: quand

le soir descend sur elles, ainsi que nous elles soupirent; quand

le soleil paraît, elles s'ouvrent à lui, ainsi qu'au vent s'ouvre

l'oiseau. Respecte cette rose riante, ronde et radieuse.

Pourquoi gémis-tu, puisque je t'aime encore, et pourquoi imiter

les cris de la palombe? Ne t'attriste pas sur les étangs qui

dorment; ils sont heureux: ils rêvent de toi. N'écoute rien,

souris et passe, avec, pour seul emblême de puissance, une

couronne de fleurs à ton front, et n'imite plus cette palombe

plaintive, pure et pérégrine.

Reste ainsi sans bouger, mais ne me regarde point; regarde la mer

d'un long regard de tes longs yeux. Contemple les bateaux qui vont

partir. Ils ne seront pas les mêmes au retour. Dis-leur adieu,

par un faible abaissement de tes paupières, cependant que, de ma

cigarette, se détord une fumée fuyante, fine et fuselée.

20

L'EXODE

L'ombre était noire.

Les cyprès qui bordent la route faisaient des panaches funèbres,

et, de la frondaison d'un noyer, trois corneilles jaillissaient,

à chaque instant, pour tournoyer un peu, en poussant des cris.

Les peupliers du cimetière se tenaient encore plus droits que de

coutume et semblaient vraiment des flammes obscures. Le petit lac

rond, que fréquentent mille grenouilles, brillait comme un disque

d'étain bleu. Au fond de cette onde métallique, paraissait, avec

quelques étoiles, une lune d'argent dont le reflet se voyait

aussi dans le ciel. La brise était triste. L'air était couleur de

cendre. Des parfums gras montaient de la terre.

L'ombre était noire.

Je m'étais mis en observation au petit œil de bœuf de ma chambre.

De là, je regarde souvent passer les oiseaux de nuit, volant bas

au-dessus des labours, ou les nuages, glissant très loin au-dessus

des arbres. Je puis voir aussi les jeux des averses, l'effort

patient des pluies, toutes les émotions de l'azur et l'ornement

varié de la terre et des bois.

Cette contemplation, dont je cherche à faire ma seule volupté, me

permet de vivre humblement, sous le regard des dieux supérieurs.

Mais, cette nuit-là, je n'avais su me plaire ni aux prestiges

de l'heure tardive, ni aux spéculations de la philosophie. Le

problème le plus obscur me laissait insensible et je n'avais,

auprès de moi, nul rêve qui voulût me ravir.--Quelque chose

m'inquiétait. Ce jaillissement, hors d'un noyer, de trois

corneilles, qui auraient dû être depuis longtemps endormies, ne

présageait rien de bon.

Cependant, sur la route qui se prolongeait comme un ruban grisâtre

jusqu'à la ferme de mon voisin, où elle tourne dans un petit bois,

des points brillants parurent, l'un après l'autre, en cortège,

de couleur et d'éclat divers, mystérieux, un peu, et doucement

balancés, à la façon des feux de lanterne, lorsque l'on marche

vite.

Alors, je me pris à supputer, dans l'une des chambres inoccupées

de mon esprit, les erreurs de raisonnement qui avaient engagé

ces promeneurs inconnus à se munir de falots, une nuit où la

lune était le meilleur guide, mais, durant ces réflexions, les

points de lumière s'approchaient. Et, bientôt, dans l'air cendré,

j'aperçus, jetant sur la route des ombres tout à fait noires, la

plus étrange des processions.

C'était des gens en habits de fête. Chacun portait une lanterne en

papier, chacun avait un visage triste et gardait un peu de rêve

dans le regard.--Je les connaissais bien!--Ils parlaient tous

entre haut et bas, mais seulement à eux-mêmes. Je pouvais parfois

surprendre leurs paroles.

En tête du cortège, et se déplaçant comme un feu follet, venait

Arlequin.

Il bondissait encore, de ci, de là, bien que ses bonds eussent,

semblait-il, perdu de leur souplesse. Arlequin bondissait par

habitude de bondir, parce que son père avait bondi et que c'était

une tradition de famille. Le costume tout neuf brillait à chaque

geste et la lanterne (losangée, comme le bicorne et le vêtement)

était accrochée au bout de la batte.

Et Arlequin murmurait:

«Dieux de la Grèce! d'où vient cette ardeur que je mets à

toujours changer de place? Qu'allai-je donc faire en Sicile? et

quelle idée de ne point rester chez moi! Pourquoi m'être laissé

prendre par des pirates barbaresques? Qu'était-il besoin de

connaître l'Andalousie? Que me sert d'avoir vu le Commandeur des

Croyants? Quel agrément ai-je tiré de mon voyage à travers les

Flandres?--L'Angleterre est pleine de brumes, l'Espagne est toute

pouilleuse, Naples sent la cuisine, Venise me fut malsaine, on

gèle en Allemagne, on s'ennuie en Autriche et la Hollande n'est

peuplée que de moulins!--Ne pouvais-je vieillir paisiblement et

fumer une pipe au seuil de ma maison, en regardant les yeux des

passantes?»

Et le svelte Arlequin se tut.

Venait ensuite la fille de l'Herboriste. Son humeur paraissait

tragique. Elle avait le teint pâle et l'œil noir. Sa robe tombait

en lambeaux. Parfois, elle arrachait un de ses haillons et s'en

défaisait, avec un beau geste. Tout en marchant d'un pas saccadé,

la fille de l'herboriste disait à mi-voix:

«Je l'avais nourri de mon lait! Je l'avais soigné mieux qu'un

fils de prince! Il ressemblait à Scaramouche comme une étoile

ressemble à une autre étoile, et je l'aimais parce qu'il m'avait

fait souffrir autant que son père!... Et c'est alors que j'ai

vu Scaramouche embrasser la princesse Ariane, derrière un des

bosquets du parc... Ah! Ah! il l'embrassait à pleines lèvres!...

Mais j'ai pris l'enfant et je lui ai serré le cou jusqu'au moment

où la petite figure est devenue bleue... et puis je l'ai jeté

au fond de la mare... Maintenant, c'est fini!... Ah! Ah! il

l'embrassait à pleines lèvres!... et je crois qu'elle lui suçait

la langue... Oh!... Oh! les gendarmes!»

Et la fille de l'herboriste s'enfuit.

Venait ensuite le coiffeur de la marquise.

Il se souriait à lui-même et, de ses longs doigts de violoniste

ou de tricheur au jeu, édifiait, en rêve, toute une architecture

capillaire. Il portait douze peignes dans ses cheveux et un bâton

de cosmétique derrière l'oreille.

«Cette coque tombera, disait-il, mais je la retiens par ce ruban

céladon; cette mèche blonde, je la tords et la relève avec une

fleur; pour la frisure, elle aura l'air léger d'une écume, et ces

boucles... ces boucles...»

Il était parti.

Venait ensuite Polichinelle.

Il songeait tout haut, en secouant ses deux bosses chamarrées,

mais ses paroles n'avaient aucun sens. De temps en temps,

on percevait bien le nom d'une sauce, d'un plat, d'un fruit

succulent, d'une liqueur... puis, plus rien, rien qu'une vague

rumination.

Un instant, il fit halte pour épousseter les bouffettes de ses

souliers--et passa.

Je vis alors Colombine qui marchait en se pressant le sein gauche.

«N'aurais-je point de cœur? disait-elle; n'aurais-je point de

cœur?»

Cela semblait l'inquiéter fort.

Et je vis Covielle, fier et pointant ses moustaches, la jambe

battue par une longue rapière embarrassée de toiles d'araignée.

Et je vis Lucinde larmoyante et Lélio qui larmoyait aussi.

Et je vis la vieille marquise, avec sa perruche sur le poing, à

son bras un petit griffon dans un panier, et sur l'épaule un singe

inconvenant.

Et je vis Cassandre qui reniflait une prise,--et Clélie qui

balançait sur sa tête un trophée en plumes d'autruche,--et

Scaramouche qui chantait un air de fête,--et cette princesse, née

en Utopie et qui régna sur Thulé, la princesse Ariane, couverte de

fards et de bijoux.

Et je vis le magicien de Mysore qui faisait, à droite et à gauche,

de petits gestes mystérieux pour confier à la nuit les secrets de

Polichinelle.

Et je vis celui-ci.

Et je vis celui-là.

Et je vis enfin Pierrot qui fermait le cortège et souriait

tristement, candide, comme à son ordinaire, par l'expression et

par l'habit.

Alors, n'y pouvant plus tenir, je me penchai hors de la lucarne et

j'appelai Pierrot, par trois fois:

«Pierrot!... Pierrot!... Pierrot!...» d'une voix très douce.

Il se retourna, me reconnut et, sur le ton le plus simple:

«C'est vous, mon ami? dit-il. Je pense que vous désirez savoir où

nous allons en si bel appareil? Ne le confiez à personne! c'est un

secret... Notre temps est fini. Nous nous rendons à l'hôpital. On

affirme que c'est, au bout du monde, une grande bâtisse blanche

sur le bord de la mer, très loin d'ici. On y respire la senteur

des pins; on y peut suivre le développement des nuages. Les brises

nous apporteront du large la voix des sirènes. Mais je pense qu'il

faudra marcher longtemps avant d'arriver à ce bout du monde,

marcher longtemps et se reposer peu.--Au revoir, mon ami! Les

premières lueurs de l'aube ne tarderont guère. Je vais souffler ma

lanterne.--Au revoir! ou plutôt, adieu!»

Il essuya une larme.

Bientôt, on ne les vit plus, ni lui ni ses compagnons d'infortune.

Quelques instants, je crus percevoir encore les cris du perroquet

de la marquise, puis ce fut le silence, le silence pur.

Les trois corneilles étaient rentrées dans leur noyer; les

cyprès qui bordent la route semblaient de plus en plus funèbres;

il flottait dans l'air un peu de poussière odorante; le petit

lac n'avait plus de lune en ses profondeurs et la lune du ciel

rougissait l'horizon.

L'ombre était noire.

A CLAUDE FARRÈRE

Livre Deuxième

Ce monde a acquis une épaisseur de vulgarité qui donne au mépris

de l'homme spirituel la violence d'une passion. Mais il est des

carapaces heureuses que le poison lui-même n'entamerait pas.

C. B.

21

DANS LE MARCHÉ

J'entre dans le marché par un petit porche blanc.

Des mouches! une abondance horrible de mouches! Sur les viandes,

sur les poissons, sur les fruits, sur les hommes, des mouches! des

mouches noires, vertes, bleues! des mouches!

Tout cela est sombre, garé du soleil par de la toile à sac. C'est

le palais des mouches.

Elles se posent sur les viandes pourpres, tachées, puantes, qui

semblent saigner encore; viandes chaudes, poussiéreuses, viandes

malsaines, brochettes de viandes, déchets de viande, viandes en

guenilles; elles se posent sur les poissons: maquereaux, loups,

poulpes, seiches; sur les fruits: raisins et figues; sur les

légumes: citrouilles, aubergines, poivrons rouges, poivrons verts,

choux violets.

Oh! la sombre, la riche horreur! Cela chante, cela pue. Le soleil

dessine de longues flèches dans la poussière grise et bleue, par

les trous de la toile à sac.

Une Anglaise de caricature, montée sur un ânon pâle, et voilée

d'un voile vert, passe, son kodak à la main, entre les petits

Arabes qui jouent au bouchon. Ils grouillent, à peine vêtus,

coiffés de chéchias ou de la seule touffe de cheveux longs au

milieu du crâne ras, et quittent soudain leur jeu afin de gagner

un sou, en suivant la vieille Anglaise.

Et les mouches bourdonnent toujours. Elles volent d'un ulcère de

mendiant à un beau fruit crevé, du garot de l'âne au jasmin que

cet Arabe porte derrière l'oreille. Leur bourdonnement grandit,

les sombres couleurs gagnent en richesse, la puanteur augmente.

Je n'en puis plus. Je fuis.

Tanger.

22

UN MONDE MEILLEUR

Un monde meilleur?--Je veux parler du monde où vivent les

acrobates américains, _les excentriques_, comme dit le

programme.--J'aime la composition de ce monde nouveau. Tout ce

peuple de souples gens qui l'habite a créé par sa fantaisie, par

sa patiente fantaisie, un rêve fou que je prise extrêmement.

Ce monde, dont l'horizon est de toile peinte, s'ouvre, comme

une caverne, sur un grand espace lumineux, peuplé de femmes et

d'hommes assis qui, parfois, battent des mains, parfois sifflent

des lèvres, ou bâillent, le plus souvent.--Dans ce monde bien

ordonné, les lois sont sévères et précises, les fautes, jusqu'aux

moindres, cruellement punies par mille tortures physiques et

morales. Je ne saurais trop vanter la logique de ce monde, logique

sûre, mais inattendue.

Dans ce monde, où ne sont admis que des êtres dont les

articulations jouent en tous sens, la vie ne laisse pas que

d'offrir un spectacle charmant à l'observateur attentif et

sympathique.--On entre dans une maison par la fenêtre, on en sort,

à l'ordinaire, par le toit; on ne s'assied sur une chaise qu'après

l'avoir franchie, d'abord, par un saut périlleux; on se gratte

volontiers le nez avec l'orteil; on fait mille jongleries, on

hurle, on se roule, on piaille, on bondit, et l'on encercle le cou

de sa bien-aimée d'un geste de la cuisse, publiquement.

Il faut admettre cela.

... Et puis, à la fin, l'acrobate, chaussé de souliers troués,

couvert d'un chapeau noir qui sourit, l'acrobate, vêtu de haillons

bizarres, enlève son faux nez, sa fausse barbe, sa perruque, pour

venir saluer... et l'on voit un homme semblable aux autres, un peu

plus las que vous ou moi, un peu plus suant, un peu plus hâve,

mais citoyen de ce monde-ci, de ce triste monde-ci.

Folies-Bergère.

23

LES YEUX

Le soleil se couche. Sur la place, plantée de pauvres arbres

poussiéreux, des nègres mahométans font leurs dévotions. Ils

se prosternent sans bruit, et leurs prières s'exhalent par un

mouvement dévot des lèvres.

Quelques aveugles se promènent, psalmodiant d'une voix mince

et dure. Ils portent leur cécité de façon plus ouverte que les

aveugles de France. Ils ont l'orbite vide ou la prunelle blanche

comme une bille de marbre. Ils marchent de ci de là, et se

dirigent avec un gourdin.

Nos aveugles ne sont pas privés de tout regard: il semble, à

l'ordinaire, qu'ils regardent en eux-mêmes. Ils ne voient plus,

mais ils pensent encore... on dirait qu'ils pensent davantage.

Ici, l'homme ne manifeste sa pensée que par le regard, par

l'étonnement, ou la ruse, ou la servilité du regard. Aveugle, le

nègre devient un automate, un mort mal ressuscité, une grande

poupée de bronze dont le mécanisme est rudimentaire.

Et l'on souffre de voir ces gens n'être plus que des mannequins

animés qui agitent leurs bâtons avec des gestes durs en chantant

une complainte, toujours la même complainte,--infatigablement.

A la longue, cela fait peur.

Dakar.

24

UN TESTAMENT

Il n'est point de bon testament, ou, s'il s'en trouve un, par

le monde, je gage qu'il est fils du hasard. Faire son testament

est une absurde entreprise, car elle suppose un effort que

l'intelligence ne peut donner. Tu ne saurais t'imaginer dans le

sein de ta mère. Tu ne saurais pas plus t'imaginer dans les plis

du linceul, couché sous une dalle blanche.

Les seuls témoins que nous ayons de nous-mêmes sont les miroirs,

les yeux et les effets de nos actions; or les miroirs, fussent-ils

pleins de bonne volonté, ne peuvent nous présenter qu'une image

vivante; les yeux de la plus tendre maîtresse, du meilleur des

amis, de l'indifférent radical, ne peuvent voir et, par réflexion,

nous laisser voir que le corps animé qui respire, qui souffre, le

corps en vie; et, pour tes actions, comment témoigneraient-elles

de ta pourriture?

Tout miroir est quotidien, il n'est point de regard fatidique, et

je ne sais d'action prévoyante.

C'est encore un essai superflu que de tâcher à s'imaginer le

monde privé de soi. Dès que nous pensons au moyen âge, nous

nous y plaçons; dès que nous pensons à une comédie, nous nous

asseyons dans la salle; dès que nous imaginons l'avenir, nous nous

transportons vers lui.--Jamais romancier n'écrivit une Utopie sans

présenter d'abord un contemporain et le faire naître à nouveau,

par quelque subterfuge, machine, rêve ou sorcellerie, dans cet âge

futur.

Or, un bon testament ne suppose-t-il pas que son auteur, effacé de

ce monde, continue, toutefois, à y vivre quelques instants, pour

distribuer ses richesses? Si tu veux faire un bon testament, lègue

ta fortune aux insulaires d'un récif du Pacifique, ou dis qu'on

l'abandonne sur un radeau, comme après un naufrage. Elle trouvera

ses héritiers, sois-en sûr! et, de ce choix, tu ne seras pas

responsable. Mais, surtout, ne laisse rien à tes parents, à tes

amis, aux pauvres qui t'intéressent! Ta dépouille souffrirait trop

des complications, des regrets, des crimes dont serait fauteur ce

papier que garde ton notaire!

Quand les pauvres morts sont allés dormir, la bouche close, ils

dorment pour de bon, mais, à ceux qui ont voulu se survivre, les

paroles posthumes donnent de mauvais rêves.

Tu te sens mourir?

Sème ton or dans les sillons! cache-le dans une caverne! et puis

meurs! meurs _intestat_!

25

LE CERISIER

L'arbre sous lequel vous êtes assise laisse tomber des fleurs

roses dans vos cheveux noirs.

Le soleil qui vous regarde caresse votre joue de ses plus chauds

rayons.

L'air parfumé de miel vient de poser sur votre robe une libellule.

Et tout le printemps sourit à votre grâce.

Quelle offrande accepterez-vous de moi, précieuse dame que je

courtise, quel symbole de ma fidèle flamme, quel truchement de mon

amour?...

J'ai si peur d'un refus!

... Pour l'instant, je vous supplie d'agréer ce pauvre baiser de

ma bouche, ou bien, entre tous mes regards, le plus doux--et cette

révérence profonde.

26

CLITANDRE

Clitandre est un homme, si l'on veut, mais il a les qualités de

certaines bêtes et leurs vices; il les a même si fort, la bête

est, en lui, tellement à fleur de peau, son âme féline est si

évidente, que l'on oublie de voir l'homme pour voir d'abord, pour

admirer, pour craindre la bête, la bête souple, indifférente, bien

élevée, subtile, capricieuse: le chat.--Clitandre est un chat.

Clitandre n'est qu'un chat.--Vous savez déjà qu'il a l'œil vert.

Clitandre ne sait pas serrer la main qu'on lui tend. Il caresse

ou bien il griffe et, ce faisant, l'on dirait qu'il pense à autre

chose. Sa main vous échappe. Les hommes, les vrais, craignent

cela; les femmes l'aiment, car la caresse ou le coup de griffe

promettent également le baiser. Elles regardent Clitandre avec une

affection où il y a toujours un peu de crainte. Elles disent qu'il

est «séduisant». Alors, elles ont tout dit. Elles se souviennent

de Clitandre. Le soir, elles songent à lui et, dans cette

songerie, il y a déjà de l'adultère.

Cet homme-chat n'a point ce qu'on nomme une moustache de chat.

Blonde, elle suit les sinuosités de la lèvre, elle sourit avec

le sourire et s'attriste aux instants de mélancolie. Clitandre

a les cheveux souples. Clitandre a le teint clair, de vives

couleurs, une mâchoire forte, le cou un peu long. L'ensemble de

sa figure est mince, ou, du moins, le paraît. Quand il marche,

il ne presse guère la laine des tapis. A chaque pas, il se pose,

avec délicatesse. Bien qu'il soit gourmand, Clitandre ne mange que

du bout des lèvres et du bout des doigts. Il regarde souvent ses

mains qui sont presque trop soignées... et je songe encore au chat

qui se lèche les pattes.

Je n'imagine pas Clitandre dans la gêne: il prendrait vite

l'air galeux du chat de gouttière. Il lui faut un tailleur,

un chapelier, un bottier, un coiffeur sans reproche. Il n'est

Clitandre, il n'est tout Clitandre qu'avec leur aide. Sa mise est

simple, elle n'a rien d'affecté, mais elle semble soyeuse. Chacun

vous dira que Clitandre s'habille bien.

Clitandre ne s'attache pas. Clitandre n'est pas reconnaissant.

Clitandre manque d'indulgence. Clitandre méprise volontiers. Il

n'a pas d'amis, que je sache, mais il connaît la ville entière.

Clitandre médit beaucoup; il médit surtout des femmes, mais sa

médisance a toujours quelque chose d'incertain. Est-ce même de la

médisance? Sa voix est douce; elle n'est pas agréable; elle manque

d'ampleur et j'y perçois comme le souvenir d'un miaulement.

J'entends un homme dire de Clitandre qu'il a une «tête à gifles».

Oui, mais il le dit tout bas et devant des gens sûrs: Clitandre

sait tenir une épée de façon très experte. D'ailleurs Clitandre

est brave. Il est brave avec grâce. Il doit mieux aimer être brave

la nuit. Je n'ai jamais entendu dire que Clitandre fût un homme

d'honneur.

Que sera Clitandre vieux? Peut-être engraissera-t-il, au coin de

son feu, en ronronnant. Peut-être maigrira-t-il et le verrons-nous

courir, de son pas élastique, dans le sillage des petites filles;

mais je gage que sa jeunesse sera longue, et, ce soir, je

l'imagine assez bien, rampant sur les toitures bleues et miaulant

à la jeune lune.

27

ALTERNANCE

Elles sont deux qui pleurent et qui sourient, sous le bel amandier

fleurissant.

Leur maître est mort l'avant-veille, aussi pleurent-elles et,

parfois même, elles poussent un cri. Mais Achmet était injuste

et fourbe, aussi bien sourient-elles et, parfois même, on voit

briller leurs dents.

Elles sont deux qui pleurent et qui sourient, sous le bel amandier

fleurissant.

Quand on peut les entendre, elles pleurent, mais, restées seules,

elles sourient, en relevant un coin du voile, et le sourire est

sincère, si les pleurs étaient décevants.

Elles sont deux qui pleurent et qui sourient, sous le bel amandier

fleurissant.

Elles sourient parce qu'elles s'aiment et pleurent parce que c'est

l'usage, et maintenant, comme une brise défleurit l'amandier,

elles restent bien sages, elles ne pleurent ni se sourient, elles

rêvent sous les corolles, elles rêvent, vous dis-je, ensevelies.

28

LA LEÇON DE MUSIQUE

Les murmures du parc s'apaisaient avec le soir, le flot chantant

des fontaines faiblissait, et les bosquets avaient cessé de

ramager pour bruire.--La lune se leva sur un monde presque

silencieux.

Je soufflai ma lampe et gagnai cette allée où, toutes les nuits,

je vais écouter le chant du rossignol. Dans le parc, chaque chose

m'est, à cette heure, familière jusqu'au détail. Je connais la

nuance du marbre des vasques et le ton mélodieux des feuillages;

les jets d'eau me font leurs confidences et je goûte les plus

subtiles caresses de l'air.--Peu à peu, je sens monter de mon

cœur certaine mélancolie onctueuse qui se glisse vers le bout de

mes doigts, circule dans tout mon être, me vivifie et qui est,

proprement, le sang de mes rêves.

Soudain, le rossignol préluda.--Il avait changé d'arbre et je me

mis en quête du nouveau belvédère qu'il s'était choisi, près d'un

bassin, me semblait-il, au centre duquel s'effrite une Léda, ce

qui reste d'une pauvre Léda sans tête, sans pied gauche, et dont

le cygne fut, par un orage, décapité.

Les moments perdus de John Shag · 第 2 / 8 段