Ce ne sont ni des parfums, ni des puanteurs. On ne sait, au

Les Moments perdus

de John Shag

DU MÊME AUTEUR

=La Petite Angoisse=, _roman_.

=Pour l'Amour du Laurier=, _roman_.

=Sentiments=, _essais_.

=Le Démon Secret=, _roman_.

EN PRÉPARATION

=Le Bar de la Fourche.=

=L'Esprit Impur.=

GILBERT DE VOISINS

Les Moments perdus de John Shag

PARIS

BERNARD GRASSET

ÉDITEUR

7, Rue Corneille, 7

1909

_Il a été tiré de cet ouvrage quinze exemplaires sur Hollande

numérotés de 1 à 15 et un exemplaire unique sur Chine_

MON AMI JOHN SHAG

Si les quelques gens de qualité qui fréquentèrent mon ami

John Shag fournissent de lui, par leurs anecdotes, une image

singulière, il ne faut pas s'en étonner, car, pour aimable que

fût son apparence, qui était celle d'un honnête homme, toutefois,

par ses façons de penser, de sentir et d'exprimer la saveur de

ses réflexions, John Shag tenait souvent le personnage biscornu

du misanthrope qui ne veut rien entendre ou, du moins, qui veut

n'entendre qu'à bon escient.

Il avait la taille bien prise, le teint vif. Cela donnait à ses

quarante ans un air d'adolescence.

Je connais de lui un portrait qui le montre rasé et portant le

monocle, simple vitre, mais qui lui permettait d'avoir deux

regards: l'un, à l'abri, pour considérer le monde; l'autre, à

découvert, pour exprimer quelques émotions choisies.--De chacun,

il se servait avec discernement.--Quand j'aurai ajouté que son

poil était roux, ses mains fines et son vêtement strict, j'en

aurai assez dit, ne voulant pas charger une esquisse.

Il était plus notable pour sa physionomie morale, et, dès l'abord,

je tiens à marquer un trait essentiel qui le distinguait.

Il détestait, avec l'élan d'une âme pure, le commerce de la

démocratie. A la plus faible invite, il s'élevait au-dessus de

ce concours de médiocrités qu'il tenait pour avilissant. Une

atmosphère commune à trop de bouches lui répugnait. Sans, pour

cela, gagner un ermitage, comme Timon, et, tout en laissant sa

personne physique parler, sourire et disputer sur terre, John

Shag repoussait le sol d'un pied chaussé d'ailes et s'enfuyait

allègrement vers des nuages d'où il ne descendait plus que

sollicité par des arguments d'un grand poids.

C'est là ce que d'autres appellent rêver.--Rêver!... occupation

qui, pour certains, est un passe-temps, mais qui avait, dans son

cas, tous les caractères coercitifs d'une servitude.

La fréquentation d'un même cercle nous lia. Je partageais la

plupart de ses goûts: son furieux penchant pour la couleur des

eaux mortes et celle, si diverse, des pourritures d'automne, le

transport d'aise qu'il manifestait à voir le soleil dans sa plus

grande ardeur, son amour, enfin, des paysages tout simples où il

trouvait matière à divaguer beaucoup. La passion qu'il mettait à

vanter ou à mépriser n'était point non plus pour me déplaire.

De l'humanité il distrayait parfois une figure, un geste, une

inflexion de voix, et la considérait longuement, avec son bel œil

protégé, puis il se défaisait de la chose, comme l'on jette un

citron sec.

Nous nous aperçûmes, bientôt, qu'une vive amitié nous rendait

utiles l'un à l'autre. Dès lors, on nous vit souvent ensemble.

Nous parcourûmes de conserve l'Allemagne et la Hollande, les

villes du Piémont et de la Vénétie, certains cantons algériens et

la côte occidentale d'Afrique où nous n'en finîmes plus de nous

attarder.

Des femmes nous suivaient dans ces déplacements. Nous les

changions au gré du paysage, suivant qu'il commandait une

chevelure blonde ou brune, un excès de vêtements ou des seins nus.

Je garde, communément, avec les jeunesses auxquelles je me

confie, un ton d'indulgente amabilité: c'est que le soin de mon

ataraxie m'importe avant toutes choses, mais John Shag réglait les

mouvements de sa cour suivant une autre loi.--Dans le commerce des

femmes, il montrait une bizarrerie excessive qui le poussait à

des blasphèmes brusques et surprenants, voire à des colères tout

à fait sans excuse, car on ne saurait reprocher sérieusement à

sa maîtresse de n'être pas toujours dans le plan de votre songe.

Il se justifiait de cela, comme de mille autres incartades, en

alléguant les soucis de sa gestation.

Je pense qu'il souffrait de quelque affection nerveuse, car la

sensibilité d'un homme sain n'oserait être, que je sache, aussi

constamment en éveil. Il se comparait volontiers à Bragadin, doge

vénitien, par allusion à ce passage d'un livre de M. Maurice

Barrès:

«Bragadin est un doge qui, par grandeur d'âme, consentit à être

écorché vif; et, parfois, je songe que je me suis fait un sort

analogue.»

Comme l'on passe un caprice, même absurde, aux jeunes femmes

alourdies, j'ai passé à John Shag plus d'une excentricité. Je le

savais occupé par une œuvre longue et difficile, à laquelle il se

donnait tout entier et, quand il me quittait soudain pour planer

dans ces régions supérieures où, suivant son expression, il allait

prendre l'air du génie, je me consolais de son absence spirituelle

en méditant sur les prestiges de la solitude.

John Shag travaillait beaucoup. Chaque jour, je voyais de

nouvelles feuilles rejoindre un manuscrit volumineux. Hélas! je ne

devais connaître de cet ouvrage que le titre:

_Essai sur les raisonnements inductifs dans quelques problèmes de

métaphysique et de morale._

Il avait aussi mille projets littéraires dont il parlait comme

un autre parlerait d'une œuvre achevée, projets de romans, de

féeries, de biographies imaginaires, de satires anachroniques

(entendez de satires des vices futurs ou bien abolis); projets

d'études religieuses, de pamphlets, de parades... que sais-je

encore!

Et, lorsque je lui disais:

«Pourquoi donc ne réalisez-vous pas ce projet de livre?»

John Shag, haussant dédaigneusement les épaules, répondait:

«J'ai fini d'y songer... Il ne reste plus qu'à l'écrire!»

Un sujet, pourtant, le requérait fort, et je pense qu'il s'en fût

occupé, si le Destin l'avait permis.--C'était la toute simple

histoire d'une jeune fille parisienne, le récit de ses amours,

de ses conversations et de ses défaillances que terminait une

défaillance dernière qui la faisait mourir entre les bras d'un

beau jeune homme. Mais la singularité de ce roman se révélait

en ceci qu'il était coupé par des divertissements, des entrées

de ballet, mille intermèdes chorégraphiques où l'on voyait des

comparses, vêtus de façon appropriée, illustrer, en quelque

sorte, l'action romanesque par des jetés-battus et des ronds

de jambe. A ce propos, je me souviens que la mort de l'héroïne

était immédiatement suivie d'une «entrée de fossoyeurs» où des

figurants, habillés en Scaramouche, dansaient de funèbre manière

et brandissaient des attributs symboliques.

J'imagine mal ce qu'eût été cette _Histoire de Radegonde_, et, si

ferme que fût son intention d'y travailler, John Shag n'en eut pas

le loisir.

Vers la fin du séjour que nous fîmes à Venise, mon ami dut

s'aliter. Il souffrait des fièvres. Son état s'aggrava de façon

rapide. Vous pensez si je l'entourai d'attentions et de soins!

Rien n'y fit, et je n'eus bientôt qu'à désespérer.

Le 7 mai, à huit heures et demie du matin, John Reginald Shag,

ancien élève de l'Ecole Normale supérieure, membre correspondant

de plusieurs académies, mourut après avoir succinctement agonisé.

Un testament confiait le manuscrit de son _Essai_ à Mlle Jeanne

Heurtance, une cousine éloignée, demeurant à Pithiviers, 76, rue

du Chapeau-Rouge. Jusqu'à ce jour, elle a cru ne rien devoir

publier de cet ouvrage, certains paragraphes lui ayant paru

hétérodoxes. Aucune des démarches que je tentai pour la fléchir

n'a abouti.

Des projets de John Shag, il ne reste que des notes illisibles

et les titres: _La Mésange apprivoisée_, pastorale lyrique dans

le goût des bergeries du XVIe siècle; la _Vie d'Apollonius

de Thyane_, pour laquelle il amassait des documents; _Etude

sur un Cas de Polygamie austère_, qui traitait, je crois, de

l'histoire des Mormons; _Les Manières du Prince de Danemark_, où

l'interprétation du rôle d'Hamlet était analysée; _Les Chiens

écrasés_, roman en vue duquel il collectionnait les opinions de

portières; _Le Regard à travers l'Onde_, recueil de poèmes;

_Notes sur la Lycanthropie_, dont je possède un fragment, trop

court pour être publié en volume; _Nib de Neuville_, roman dont

j'oublie le sujet, et bien d'autres encore.

Une fantaisie inlassable, une curiosité jamais satisfaite,

le poussaient à commencer avec ardeur des œuvres qu'il

délaissait pour le motif le plus futile. Sa passion de savoir

touchait à tout. Tout l'intriguait, tout le sollicitait, tout

l'émouvait,--mais tout savait le distraire.

Un jour que, dans le bureau de sa maison de campagne, il étudiait

certaine discussion du concile de Trente, un papillon vola devant

la fenêtre. Mon ami se dressa, posa sa plume et, aussitôt, s'en

fut le poursuivre jusqu'au fond du jardin.

Je ne saurais mieux faire que de citer ici une page de John Shag,

écrite sans doute pour le panier à papier, mais que je sauvai de

la destruction et qui nous donne, en son beau, cette influence,

peut-être néfaste, du petit démon qui le tourmentait sans cesse

et qu'il appelait: son «compère». Ce fragment (dirai-je: ce

poème en prose?) était griffonné, au crayon, sur une feuille de

papier écolier du format courant. Le voici, tel que j'ai pu le

déchiffrer, à grand'peine, car l'écriture hâtive manquait de

netteté:

* * * * *

_C'est encore toi, mon compère! Inutile de feindre! je t'ai déjà

vu, caché sous ma table, et jouant à te chatouiller les narines

avec une plume enlevée à la queue d'un rouge-gorge!_

_Allons! sors! approche-toi! Ne pleurniche pas! je ne te ferai

aucun mal!_

_D'où viens-tu? Quelle fleur as-tu chiffonnée cette nuit? Pourquoi

ce rire soudain et que signifient donc ces gambades?_

_As-tu suivi les souris grises dans le tronc des saules? Dis-moi

leurs coutumes. Se réunissent-elles vraiment, le treize de chaque

mois, autour d'un fromage de Hollande, volé à la fée Carabosse?_

_Je n'entends pas!... Tu dis?... Parle plus haut!... Comment!

Trilby a cueilli le lys où tu te lavais, tous les soirs, la

figure? Quel maraud!..._

Ici, quatre lignes vraiment indéchiffrables.

_Et Viviane, qu'a-t-elle fait?... Non!... tu plaisantes!... Elle

se serait prostituée à deux rayons de lune en même temps!... Nous

ne qualifierons pas sa conduite!_

_Maintenant, va-t'en! Il faut que j'achève mon «Essai sur les

raisonnements inductifs dans quelques problèmes de métaphysique et

de morale»._

_Va-t-en! je n'ai pas le loisir de faire des cocottes en papier de

soie!... non!... ni de composer un acrostiche!_

_Va-t'en! vilain démon de la fantaisie!_

Parfois, durant ses heures de paresse, mon ami griffonnait

ainsi quelques lignes que lui avaient inspirées une émotion de

passage, un vol d'oiseau, quelques accords, un souvenir. Souvent

même, je le vis s'interrompre dans un travail auquel il semblait

donner tous ses soins et noter, en hâte, avec mille abréviations

compliquées, le petit paysage surgi dans sa mémoire, la pensée

fugitive ou le rapport inattendu.

Aussitôt écrites, il jetait ces feuilles au panier.--On me sera

reconnaissant d'en avoir sauvé un assez grand nombre. Je m'en

sépare à regret. John Shag les appelait ses «Moments perdus» et,

sans doute eût-il été fort irrité, s'il avait su que, par ma

faute, elles n'étaient point détruites.

J'en donne, ici, quelques-unes, sans retouches. Tout au plus,

les ai-je divisées en cinq livres, pour en faciliter la lecture.

Le respect que je voue à la mémoire de John Shag m'a interdit de

corriger, si peu que ce fût, des pages qu'il dédaignait pourtant.

J'aurais le même scrupule dans le cas où il me serait permis de

réunir sa correspondance, si instructive à plus d'un point de vue.

J'espère, sans beaucoup y croire, que les éditeurs de son essai

philosophique seront dirigés par un sentiment pareil, si ce beau

livre paraît, un jour. Certes, il donnera du talent de John Shag

une idée plus complète, mais ces _Moments perdus_ commenceront

du moins à le présenter au public avec son esprit inquiet, ses

sautes d'humeur et sa singulière sensibilité.

Puisse mon ami, dans les jardins lumineux et paisibles où son

ombre doit goûter d'ineffables heures, ne point m'en vouloir si

j'ai tâché de perpétuer son souvenir en publiant une œuvre qu'il

eût, peut-être, tenue pour indigne de lui.

Gilbert de Voisins

_Note._--Je me suis permis d'inscrire, au titre de chacune des

cinq parties de ce livre, le nom d'un ami de John Shag.

G. V.

A FERNAND DROGOUL

Livre Premier

Que chacun garde avec soin les singularités qui lui sont propres.

J. J.

1

LE JUGEMENT DE PÂRIS

Ces trois petites Espagnoles sont ravissantes.

La première, vêtue de bleu, coiffée en torsades basses, un peu

maigre, a la peau mate, des yeux ardents, des regards qui parlent.

La seconde, vêtue de rouge, coiffée en petit chignon, grasse déjà,

mais qui promet d'engraisser encore, a des yeux tranquilles de

ruminant et des regards qui restent posés.

La troisième, vêtue de vert, coiffée en frisons et en bouclettes,

blanche de peau, fine par l'allure, modeste par le maintien, a des

yeux qui rêvent et des regards sentimentaux.

Toutes trois sont mal chaussées.

Toutes trois sont jeunes.

Toutes trois sont ravissantes.

Et toutes trois contemplent un magnifique ouvrier espagnol qui

fume son cigare, paresseusement, à la terrasse d'une buvette.

Il mérite vraiment l'admiration des foules. De son béret, ses

cheveux débordent, luisants, bouclés, bleuâtres, et l'échancrure

du tricot laisse voir des tatouages. Ses bras secs sont bien

musclés. Il est crasseux, il a l'air louche. Qu'importe! ses yeux

humides ont toujours une expression amoureuse.

Arrêtées au milieu de la ruelle et se tenant par la taille, les

trois petites Espagnoles contemplent le beau mâle.--Celle de

gauche s'évente, de sa main libre, avec un grand éventail en

papier. Celle de droite, possédée d'une égale fièvre, fait de même.

Et les deux éventails battent l'air.

Mais le bel ouvrier sourit avantageusement à une vieille

prostituée, visiblement malsaine, couverte de plâtre et qui a dû

satisfaire des générations de matelots.--Roulant comme une barque,

elle s'approche et s'assied à ses côtés.

Alors les trois petites Espagnoles, qui se tiennent toujours

enlacées, s'éloignent, d'un air triste et dansant, tandis qu'un

jeune juif au profil fin, à l'expression ambiguë, vêtu d'une

longue robe noire, les suit de l'œil.

Et les deux grands éventails en papier battent avec mélancolie.

Tanger.

2

LA JETÉE-PROMENADE

Elle avance dans la Manche, elle est toute en fer, elle est fort

laide. Le poisson s'égare dans le labyrinthe de ses pilotis.--On

paie quatre _pence_ à l'entrée où il y a des pancartes et

des affiches, des avis et des interdictions, des conseils

et des admonestations, et quelques textes aussi, tirés de

l'Evangile.--Tout cela est placardé en face, à droite et à gauche

de l'entrée où l'on paie quatre _pence_.

Debout devant une toile tendue, comme de pauvres rosiers devant un

mur, des vierges à chapeau fermé mettent dans la main du promeneur

de petits livres bleus. Ils tendent à proscrire les boissons

alcooliques et conseillent l'usage illimité de la Bible.

Plus loin, un missionnaire nègre enseigne, à qui veut l'entendre,

l'art de gagner le ciel à peu de frais.--Il était aveugle,

il y voit clair; il était sourd, il perçoit, aujourd'hui, le

concert des anges. Poussez-le, il vous avouera peut-être qu'il

fut anthropophage.--Il fait des gestes nombreux et maladroits.

Il se donne beaucoup de mal.--A la fin de la journée, cela

lui rapporte un _shilling_, mais il peut croire (supplément

de son austère paye) qu'il a sauvé une âme.--Il ne manque pas

d'auditeurs.--Passons.

Voici une courtisane repentie. On l'écoute avec plaisir. Elle

a connu tout le péché. Elle seule a touché le fond de l'abîme.

Elle tient beaucoup à être une pécheresse inégalable. C'est là sa

raison d'exister. Elle décrit ses rapports avec Satan. Elle l'a

vu. Elle lui a parlé. Elle montre à chacun son corps séduit, ses

mains impures, sa bouche baisée. Un jour, elle a entendu des voix

mystérieuses qui l'enjoignaient de choisir une autre route. Elle a

obéi. Maintenant, le ciel lui est ouvert.

Et, tandis que le peuple s'écoule, moi, dont l'âme fut salie et

foulée, je me demande, en regardant un étalage de boutiquier où

des idoles indiennes grimacent dans l'ivoire, si je ne vais point

offrir, par imitation du nègre et de la courtisane, cette âme tout

entière au petit dieu de gauche qui brandit douze têtes coupées,

au bout de ses douze bras, ou à celui de droite qui porte, en

guise de nez, une bien belle trompe.

Brighton.

3

LE VIEUX CITRON

Seule l'affection rend plaisante une compagnie prolongée; seule

l'affection la rend supportable. Un indifférent veut-il vous

offrir la comédie de lui-même, jouissez du spectacle, mais évitez

qu'il dure. Le plus beau paysage ne laisse pas que de fatiguer,

s'il ne touche secrètement quelque point sentimental; l'art ne

séduit qu'un temps, si le cœur ne s'y mêle, et le camarade qui

vous arrêta dans la rue se change vite en fâcheux, revînt-il

d'Eldorado ou de Thulé.

C'est pour avoir souffert de l'impudeur des fâcheux, pour les

avoir vus, rongeant sans vergogne ce peu d'heures vouées au

loisir, pour s'être senti pauvre, après leur départ, que tel de

mes amis ne sort plus d'une façon de thébaïde spirituelle et fuit

l'ombre même de l'homme.--J'estime qu'il a grand tort.

Il faut goûter tout l'instant qui passe, entendre toute son

harmonie, respirer tout son parfum, se repaître, mais ne jamais

rien donner en échange. Une femme, rencontrée dans le monde, un

camarade, une connaissance de huit jours sont des ennemis qui

vous mangeront si vous ne les mangez d'abord.--Mangez-les donc.

Le repas peut, d'ailleurs, être succulent.--Mettez votre sujet

en une posture morale où il devra penser par lui-même, agir sans

aide, s'exprimer, se taire, souffrir, douter, prendre parti.

Ouvrez les yeux, écoutez bien. Cela vaut, parfois, les plus doux

spectacles, les plus belles musiques. Comme disent les prospectus

des livres pour la jeunesse: «on s'instruit en s'amusant,» et je

ne sais de vaudeville où l'on se récrée à si bon compte.

Ainsi, faites rendre à votre sujet ce qu'il peut donner, videz-le,

séchez bien le vase et ne vous en occupez plus. Vous avez ri, vous

avez appris quelque chose, vous vous êtes augmenté--tout est là.

Sauf la rencontre qui transforme votre sujet en ami, en maîtresse,

en idole, soyez persuadé que vous ne devez rien.

Un être usé devient hostile. Son influence est pareille à celle de

cet ornement banal que vous avez jadis pendu au mur et que vous

n'osez pas jeter.--Il exaspère.--Défaites-vous des êtres que vous

connaissez bien et que vous n'aimez pas. Quand on a savouré son

jus, on ne garde pas un vieux citron.

Il est regrettable que le respect humain soit une si forte

effusion du cœur. Il exagère de prodigieuse manière la notion de

la dette sentimentale. Parce que X nous a divertis, nous pensons,

sincèrement, lui devoir quelque chose.--Soit!--Alors, payez-le

avec de la monnaie, comme l'on paie, au théâtre, le prix d'un

fauteuil, mais, pour Dieu! ne lui donnez rien de vous-même!

Notre trésor intérieur est trop précieux, trop rare, trop vite

épuisé, pour que, sans folie, l'on puisse en être généreux.

Cette générosité-là devient de la prodigalité,--la pire: du

gaspillage.--Si l'Enfant Prodigue avait été prodigue de lui-même,

au lieu de l'être de ses richesses, on n'eût certes point tué le

veau gras, à son retour, car il n'eût point conservé de quoi se

faire reconnaître par ses parents.

Gardez-vous donc! thésaurisez! Prenez ce que vous donne l'instant

qui passe, prenez, ne rendez pas! Il ne faut se dépenser qu'en

aimant.

4

PROJET POUR DEMAIN SOIR

Nous parlementerons avec les douze dragons d'or accroupis à

la lisière du bois, et, à chacun, nous raconterons une belle

histoire, afin qu'il nous laisse passer,--puis, nous entrerons

sous le toit vert.

L'atmosphère y sera lourde, à cause des parfums de fleurs. Une

biche au doux regard viendra te considérer, et je pense qu'il lui

plaira de t'offrir le bouquet de rue qu'elle tient entre ses dents.

Avec civilité tu la remercieras, et nous poursuivrons notre route.

Dans la région des hautes branches, il y aura des chants

d'oiseaux, plus persuasifs que ceux de nos contrées.--Au-dessus,

dans l'air libre, de grandes oriflammes jaunes et rouges, brodées

d'argent, flotteront sur la brise, et ce sera comme pour une

grande fête.

Des singes, suspendus par une patte, nous jetteront des roses

couleur safran, et tu t'effraieras du miaulement d'une panthère

qui, couchée sur le dos, jouera avec un globe de cristal.

Alentour, les bambous auront de frais murmures. Sous leurs

rameaux fins, le phénix, construisant son bûcher, assemblera des

brindilles. Vers la chute du crépuscule, tout sera prêt. Sans

doute, le bel oiseau nous invitera-t-il à la cérémonie. Pour

l'heure, il travaille à sa mort d'aujourd'hui, en vue de sa gloire

prochaine.

Devant nous, très loin, une clochette, de temps en temps, tintera

clair. C'est elle qui sera notre guide, et nous atteindrons enfin

le temple biscornu, couvert de tuiles bleues, qui reflète le

soleil.

Au seuil, et surveillé par douze cigognes ironiques, se tient un

mendiant qui représente toute la misère. Nous pleurerons sur lui,

harmonieusement, moi comme un empereur et toi comme un ange.

Par la porte de jade qui toujours reste ouverte, nous pénétrerons

dans le temple, et les prêtres agenouillés méneront, aussitôt,

grand train de gongs et de sonnailles.

Tu danseras un pas religieux, après avoir ôté tes sandales, puis

je m'avancerai, ayant détruit en moi l'horreur sacrée, vers la

grande idole, le somptueux Bouddha de porcelaine qui remplit tout

le fond du sanctuaire. Je grimperai le long de ses pieds obscurs,

j'escaladerai les colonnes de ses jambes et me dresserai, enfin,

sur le piédestal de sa main tendue.

Compris tout entier dans la paume du Dieu, peut-être entendrai-je,

alors, tomber de ses lèvres précieuses les paroles de la sagesse,

ou, peut-être, me fera-t-il des récits plus beaux encore que ceux

de mes songes: récits de fleuves, de vents, de flammes et de

gouffres, récits d'un parfum si puissant qu'à eux je voudrai me

mélanger.

Nous ferons tout cela demain soir.

5

L'INSOMNIE DES MORTS

Promenez-vous dans un cimetière, quand la nuit descend, quand

les grilles sont fermées: vous n'y verrez point de fantômes, ni

d'ombres malheureuses, mais, je vous le jure! vous entendrez se

lamenter les morts.

La chair des morts se plaint tant qu'elle existe: elle se plaint

de ne plus vivre, elle ne peut se décider à n'être plus, et,

de chaque sépulture, monte une voix impatiente de son sommeil,

inapaisée, même par ce sommeil-là, et qui gémit et qui perpétue

son infatigable déploration.

Les hommes d'hier se désolent d'une voix profonde, les femmes

d'hier d'une voix qui se brise, et les enfants d'hier ont

l'horrible accent des flûtes éraillées. Mais la voix de tous

ces cadavres s'amincit au cours des jours, leurs paroles se

décomposent avec leurs bouches; bientôt, ils ne pourront presque

plus se plaindre, bientôt, leurs ossements ne donneront plus qu'un

murmure.

Et tous ces cadavres disent les mêmes paroles. Tous regrettent de

n'avoir pu vivre leur lendemain. Chacun projetait quelque chose

qu'il n'a pu faire, chacun voulait agir, chacun voulait créer,

chacun mûrissait un dessein, tramait une utopie, chacun voulait

vivre un jour de plus, non pour la joie de vivre ce jour, mais

pour le plaisir de préméditer la joie du jour d'après.

Et, seules, dans ce tumulte, certaines voix se taisent: celle des

suicidés.

6

PARFUMS

La nuit est toute bleue.

Je me promène, seul, dans une rue ancienne, aux murs tièdes.

D'étranges odeurs viennent à moi. Je ne puis ni songer, ni

regarder, ni jouir de l'ombre. Je me sens occupé par ces odeurs.

Elles s'insinuent en moi. Je les écoute, en quelque sorte.

Ce ne sont ni des parfums, ni des puanteurs. On ne sait, au juste,

si elles déplaisent ou si elles attirent. Je suis loin des relents

affreux qui empestent les villages nègres, loin des odeurs du

Paris nocturne, loin des émanations orientales. C'est indigène.

C'est singulier.--Fuyantes, nombreuses, colorées, les odeurs de

cette nuit provençale m'intéressent.

Sur le fond d'huile chaude, je perçois des souvenirs de poisson

frais. J'ai respiré cela dans plus d'un port... Une odeur

pareille, jadis, je me souviens... à Héligoland, devant la mer du

Nord, grise et dure.

Une lampe a dû filer quelque part... oui, c'est bien une lampe

qui file, comme à l'époque où j'habitais ce petit entresol au

quartier latin.--Tiens! de l'ail... et, presque aussitôt, un

rappel de fruits mûrs.

Je m'approche d'une maison. La boutique d'un herboriste

assurément... parfum médicinal de vieille prairie... parfum de

fenaison conservée. Les bottes de verdure sont pendues au plafond,

je pense. On doit vendre, là, des onguents, des drogues brevetées,

du papier gommé pour tuer les mouches... Sans doute la patronne

est-elle sage-femme... Et voici une odeur matinale de linge humide.

Je me déplace à travers ces odeurs. Chaque pas que je fais m'en

livre une nouvelle. Il me semble que je les rencontre, comme l'on

rencontre des personnes.--Je tiens certaines d'entre elles pour

des amies, certaines ont seulement des traits connus,--certaines

sont étrangères et me surprennent.

Ce parfum violent! je l'ai respiré, il y a quelque temps, sur la

gorge d'une fille du port. Cela s'achète au bazar... cinq sous

le flacon... C'est un peu graisseux.--La fille s'achète aussi,

quelques pas plus loin, à prix modique.

Oh! les fruits, encore! les fruits de tout à l'heure! Un étalage

s'ouvrait là durant le jour.

Tandis que je change ainsi d'odeurs, ma mémoire va et vient, me

rapportant des analogies, me rappelant des odeurs de même vertu,

de même couleur,--des odeurs parentes.

Vous connaissez l'enivrante odeur de feuilles mortes et mouillées

que l'on découvre parfois en forêt? Je l'aime. Sous les branches,

elle croupit, chargée d'éther, s'exhalant lourdement, lente et

génératrice. Elle s'attache aux mousses d'alentour et les brises

la portent mal... Je viens de la rencontrer. Que fait-elle ici?...

Un rat énorme sortait d'une bouche d'égout, à mes pieds, quand,

soudain, l'odeur aimée me toucha.

Tout à fait la même?... peut-être pas... mais si semblable!...

Dans la fraîche forêt d'Ecosse, te rappelles-tu le beau

crépuscule?... nous rôdions ensemble, écoutant le chant d'une

source, quand nous devinâmes le parfum tout proche. Alors nous

nous tûmes, afin de ne point l'effaroucher... comme nous l'aurions

fait pour un rayon de lune ou pour le rossignol.

Mais l'odeur est courte, elle vient de se dissiper, et cette

ruelle m'apporte déjà la senteur de la mer.--Marchons encore... Il

est tôt... l'air fraîchit...

Halte! halte! Voici la surprise!... Derrière ces volets, je vois

une très faible lumière rouge. Ils ont laissé leurs fenêtres

ouvertes... Respirons bien l'odeur! goûtons-la tout entière!--Ah!

les sampans qui se balancent... et la chute du soleil à l'horizon

du Faï-tsi-loung... et le bruit de cuivre d'un gong... C'est de

l'opium qui s'exhale d'une fumerie... c'est de la fumée secrète et

grise qui fuit... avec un peu de l'odeur d'un corps de femme.

Toulon.

7

POUR LA LUNE

Je voudrais bien chanter une louange qui te fût agréable! mais

tant d'autres l'ont fait avant moi! Tant d'autres ont composé des

litanies, des ballades, des sonnets et des centons de pauvres

vers, afin de te célébrer, bel astre orphelin, fille plâtrée,

céleste assiette, odalisque pour jeunes gens pâles!

Tu m'intéresses, car je sais que tu me comprends; je t'aime,

parce que tu m'écoutes, même lorsque je divague, même lorsque tu

ne me réponds pas. Tu as une façon plaisante et polie de prêter

l'oreille à mes effusions. Je t'ai lu de nombreuses poésies et

jamais tu n'as fait une critique; cela me fut très doux.

Je souffre de ne point te témoigner dignement ma tendresse, mais,

pour qu'une ode, fût-elle en prose, te satisfît, il faudrait que

j'eusse à ma disposition tout un lot d'adjectifs, de substantifs

et de verbes frais, or je t'assure qu'il n'y en a plus! Tout est

rance, tout est connu, tout a servi! Je tomberais dans le plagiat

dès la première ligne!

Et pourtant, je voudrais parler de toi, belle médaille sans

revers, pièce d'argent mat, chère incuse! Je voudrais connaître

l'artiste qui te frappa, les dieux qui te manièrent, avant de te

placer dans l'azur, et les longues nuits qui t'ont donné la patine

qui te singularise.

J'aime ta couleur, où l'on retrouve des reflets d'infusions

aromatiques; j'aime le profil qui sourit sur ta face, si l'on veut

bien y regarder de près; j'aime tes fantaisies et les fantaisies

que tu m'inspires, et les rêves que tu conduis dans ma pauvre

cervelle...

Je t'aime tout entière et de tout mon amour!

8

LE VOYAGEUR

Il sortait de la taverne accroupie près de ma petite maison,

quand, se tournant vers moi qui rentrais, il me regarda.--Son

front était couvert de poussière, ses habits étaient misérables.

A la main, il portait un bâton, à la ceinture, une gourde qu'il

venait sans doute de remplir. Il paraissait heureux. Dans le fond

de ses prunelles grises, on voyait des vagues et des nuages.--Bien

que ne le connaissant pas, je pensai l'avoir vu, aux heures où le

crépuscule repousse doucement les arbres vers la nuit.

Il me dit:

«Savoures-tu les délices d'une halte? Sais-tu si la fille

d'auberge sourit toujours, comme autrefois? Comprends-tu le chant

des oiseaux et celui des ondes? As-tu cultivé l'espérance et le

regret?»

Je répondis:

«Non! je ne connais que les grillons de mon âtre et le chant du

coq d'or qui perche sur mon clocher. On m'a beaucoup parlé du

regret et de l'espérance, mais je ne comprends bien que la facile

vertu de vivre sans tourner la tête, et j'attendrai la mort sans

lever le front.--Il est bon de rester près de soi-même, en sa

maison.

--Ne parle pas ainsi, me dit le voyageur. Les assiettes de faïence

pendues à tes murs ne sont guère que des ornements... Ecoute-moi!

La source très lointaine que je rappelle à mon souvenir, jadis,

j'y fus plonger ma face. La source était fraîche... elle n'a rien

perdu de sa fraîcheur. Quitte tes assiettes de faïence: elles

gagneront en beauté.--Une heure fait un souvenir que l'absence

rend plus cher.

--Ne puis-je donc imaginer?

--Non, puisque tu n'as rien vu.

--Ne puis-je sentir sur ma joue le souffle des palmes balancées?

--Non, car jamais elles ne t'éventèrent.--On rêve des seules

choses que l'on a pu toucher ou de celles, trop distantes pour

être atteintes, mais que l'on aperçut.

--Pourquoi partir, si l'ennui me ramène?

--L'ennui trébuche, dès que je ferme les yeux, car, aussitôt,

dans l'ombre, je vois une féerie, comme font les spirites dans un

cristal.--Et toi? quels sont tes souvenirs?

--Je ne me souviens que de moi-même ou d'histoires inventées.

--Alors, viens avec moi! Je te montrerai de vivantes oasis, la

lune rouge qui s'élève des sables, une fille nue avec des sources

bouillonnant autour, des flamants, ces grandes fleurs de l'air,

aux tiges élancées, le doigt de l'aurore sur la dune, et tu

respireras tous les jasmins du soir.

--Ne me perdrai-je pas entre tant de choses nouvelles? Ne

regretterai-je pas?

--Non, car nous reviendrons emplir ici nos gourdes et boirons

l'eau natale avant de repartir.»

Les hirondelles de mon toit vinrent en piaillant m'entourer d'un

cercle d'ailes, mais je pus m'évader et je suivis le Voyageur.

9

CORINNE

Je fus présenté à Corinne, aujourd'hui même, à l'heure où elle

mange des gâteaux et boit du thé.

Corinne est une femme exquise.--Dès le premier instant, elle

m'avoua qu'elle ne vivait plus que dans l'attente de ma visite,

puis, ayant sucré les tasses des autres invités, elle m'entraîna

dans un coin du salon où une lampe voilée de mauve donnait de la

pénombre, et m'entreprit sur mon dernier voyage.

Elle m'assura que son plus cher désir était de voir une forêt de

palétuviers, que son âme se sentait prisonnière dans ce grand

Paris ennemi, que j'avais compris le tourment de sa solitude, les

nuances de sa tristesse, la qualité de ses plaisirs, et qu'enfin

mon dernier livre, d'une forme incomparable, souverain par

l'inspiration, l'émouvait de façon prodigieuse.

Je feignis d'être flatté, bien que le volume dont elle parlait

avec un enthousiasme si convaincu, traitât de la mévente des

céréales en Egypte.

Corinne me dit, aussitôt après, que le mariage précoce de sa

fille l'inquiétait fort, que le décès de son oncle la désolait,

que l'art contemporain ne pouvait être compris que par elle et par

moi, qu'elle devinait, sous mon apparente froideur, une blessure

(mais que certains baumes dont elle avait le secret...) que le

temps menaçait de tourner à l'orage et que l'expression de mes

yeux était inoubliable.

Corinne s'interrompit, un moment, pour recevoir deux sénateurs,

une vieille actrice, un poète et un attaché d'ambassade, puis,

elle me demanda qui j'aimais, me dit le nom de son amant, m'assura

que sa chance au jeu faiblissait, que le parfum de son mouchoir

résultait d'un mélange et qu'elle croyait en Dieu.

Corinne se confie ainsi à chacun. Elle se montre par besoin. Elle

ne peut faire autrement.

Corinne a les défauts de l'exhibitionniste.

Demain, sans doute, elle m'avouera qu'elle porte un signe à la

cuisse gauche.

10

LE PRIAPE

Le vieux priape était debout au coin du champ de Flaccus, et

depuis si longtemps que nul ne se souvenait du jour où il ne s'y

trouvait pas.

Indécent et monstrueux, avec des coquelicots à ses pieds et un

nid d'oiseau sur sa tête, il voyait, tous les matins, le soleil

se lever au-dessus de la colline, à sa droite, et, chaque soir, à

sa gauche, un dernier rayon frapper le marbre éternel du temple

consacré à Diane.

Le vieux priape était vénérable par sa figure, s'il ne l'était

point par son geste. Une belle barbiche ornait son menton de

boucles drues, ses joues étaient ornées de mousses qui rendaient

velues et grises sa poitrine et ses épaules. Dans ses oreilles

pointues, des graines avaient germé et cela lui mettait, de chaque

côté du visage, une parure de touffes vertes. Ses yeux, petits et

bridés, souriaient sans cesse. Il était connu à la ronde pour sa

grande bonté, et nul, jamais, ne l'invoqua sans être exaucé, à

moins que la prière ne fût sacrilège, ou cynique, ou démesurée,

ce qui arrivait souvent.

Or, bien que l'agreste dieu eût les hommages de tous les passants,

il s'ennuyait quelquefois. Depuis si longtemps qu'il était seul,

montrant sa fièvre à chacun, il n'avait encore pu la prouver à

personne.

Un jour, la fille de l'esclave qui nettoyait le temple de Diane

passa près du vieux priape, s'arrêta court, et...

Non, elle ne lui fit pas l'offrande d'une couronne de fleurs ni

d'une grappe de raisins; elle ne lui dit pas ces paroles naïves et

bien rythmées qui font toujours plaisir à un dieu bienveillant,

elle n'articula même pas une prière, mais, les pieds en dedans,

les cheveux défaits, un doigt dans le nez et les yeux mi-clos,

elle éclata de rire.

«Pourquoi ris-tu, petite bête? dit le vieux priape, courroucé.

Ne m'as-tu pas vu, chaque jour, quand tu rentrais du temple? Et

qu'ai-je donc de si étrange, à cette heure?»

Mais, devant le priape indécent et monstrueux, sur l'oreille

duquel un rouge-gorge venait de se poser, la petite fille riait

toujours, immobile, les pieds en dedans.

Alors, le dieu, s'animant, jaillit de la gaine de bois qui le

retenait au coin du champ de Flaccus, emporta la petite fille

dans un fourré, et, vivement, abondamment, joyeusement, la viola,

sans reprendre haleine, à la façon fréquente et valeureuse

qui singularise les dieux pastoraux, puis il regagna sa place

ancienne, reprit son ancienne posture, et le berger de Flaccus

reçut le fouet pour avoir violé la petite fille. Même, pris de

peur, il avoua.

11

L'ESCALIER ROSE

D'où vient donc le mystère, le mystère charmant de cet escalier

rose?

C'est un petit escalier, tout simplement, un petit escalier rose.

Sa première marche a pour palier le ras du trottoir, puis il

monte tout droit dans la maison. Il est rose. Il est très rose.

Sa pierre est ornée de faïences roses. Assis sur l'une des plus

hautes marches, un chat se lèche pensivement la patte. Ce doit

être le gardien du lieu, le génie, le dieu lare.

Chat! beau chat couleur de nuit! parle-moi de l'escalier rose! Tu

dois en savoir long sur la demeure, sur les secrets de la demeure

et sur les habitants. Mais, avant, parle-moi de l'escalier rose!

Ah! que se passe-t-il donc là? D'où vient le mystère charmant de

cet escalier rose!

Tanger.

12

PRIÈRE AU VENT

Oh! tais-toi! tais-toi!... Je t'ai entendu, toute la nuit, depuis

l'heure où j'ai commencé à me promener, comme une bête, dans ma

chambre froide, jusqu'à l'heure où le soleil est venu me dire que

la nuit était enfin close! Tais-toi! je t'en supplie! laisse-moi

au moins le jour! permets que je vive durant ce jour! que je

vive comme tout le monde, sans souffrir à chaque minute de ta

lamentable déclamation, de tes plaintes et de tes sanglots!

Le crépuscule bleuissait quand je suis rentré chez moi, et, tout

de suite, je t'ai entendu: tu faisais bruire un arbre devant ma

fenêtre... cela me parut mélodieux, et je voulus écouter. Je

croyais que ce bruissement léger saurait me distraire, mais,

bientôt, j'y découvris un petit sifflet ironique et fin qui

terminait chacun de tes souffles, et je compris que tu te moquais

de moi... Oui, j'avais pleuré durant le jour! oui, j'avais

souffert amèrement! pourquoi m'en défendre? c'est là le commun

destin des hommes!... mais toi, pourquoi m'as-tu raillé? car tu

m'as raillé cruellement et ton petit sifflet, qui recommençait

toujours, était, en vérité, trop peu charitable!

«Tu souffres mal!» disait ta voix de flageolet «Tu souffres

mal!»... Eh quoi! je souffrais à ma façon! Je souffre avec les

forces dont je dispose, sans affectation, je te le jure! et,

toujours, le flageolet répétait: «Tu souffres mal!»

Alors, j'ai commencé à marcher de droite et de gauche, dans ma

chambre, et toi, au dehors, tu ne cessais pas, mais, bientôt,

tu changeas de manière: tu te mis à me plaindre... non pas

fraternellement, comme un ami, mais d'une voix plus humaine que ma

voix.

Oh! quelles affreuses plaintes tu sus inventer! oh! les cruelles

trouvailles!... Je reconnaissais, dans tes gémissements, les

sanglots de ceux que j'ai le plus aimés, les déplorations de mes

morts les plus chers... et c'était horrible, ces souvenirs qui

m'assaillaient, car tu avais soin, par un raffinement dans la

torture, de ridiculiser ces précieuses voix! Tu les salissais, tu

les avilissais d'odieuse façon... Oh! l'injurieux outrage!... oh!

vent cruel!

Et puis enfin, lassé de ton jeu, tu te mis à hurler!... Alors!...

alors!... je sentis bien que je ne pouvais souffrir davantage et

je me bouchai les oreilles, mais tes cris étaient les plus forts,

ils m'atteignaient toujours! Tu criais dans ma cervelle et mon

crâne résonnait comme une cloche!

Tu te faisais l'écho de tous les hurlements que l'on prête aux

damnés, aux damnés les plus malheureux: à ceux qui ont gardé un

peu d'espoir! Tu beuglais, tu rugissais, tu hennissais, et ces

hennissements étaient aussi des râles... puis, soudain, tu coupais

le tumulte par un petit sanglot, un tout petit sanglot d'enfant

malade et qui ne veut pas mourir.

Va-t'en! va-t'en! va souffler dans les forêts, sur la mer ou

sur la montagne, mais laisse cette ville où je suis! Va-t'en!

laisse-moi! laisse-moi en paix! je t'en supplie!... Il me semble,

maintenant que tu t'es attaqué à moi, que jamais tu ne me

quitteras plus, et j'ai terriblement peur qu'à mon dernier soir,

tu ne viennes, dans la chambre où je reposerai, agiter vaguement

mon linceul, pour que les assistants de ma veillée funèbre pensent

qu'il reste en moi un peu de vie encore et tardent, quelques

instants de plus, à m'ensevelir!

Marseille.

13

DANSE CHANTÉE

Une toile jaune couvre la cour et l'abrite du ciel.

C'est là, c'est entre une fontaine et un figuier, que tu vas

apparaître.--Te voici, portant une écharpe rouge; te voici tout

à fait nue.--Déjà tu marches comme un faunillon et tu bondis

comme une chatte.--Tu t'arrêtes, semblant d'abord écouter les

échos, puis tu regardes autour de toi.--Il n'y a rien qui te

blesse, et l'on ne voit ni la lune, ni les étoiles, sans cela tu

me les demanderais.--Alors, tu danses: tu secoues tes bras aux

clinquants d'or et ta tête échevelée; tes pas sont de velours:

tu vas surprendre une libellule; ta bouche devient narquoise:

tu te moques d'un rossignol, et, tout soudain, tandis que tes

bras retombent, tu te dresses en figure de jet d'eau.--Mais,

particulièrement, ta jambe est émouvante. Je la vois, souple

et brune. Je la considère, je la respecte, je l'aime comme une

personne. Je t'assure que ta jambe est plus vivante que toi; deux

ailes invisibles y sont greffées, car, maintenant, tu voles et

tournoies, ainsi qu'un bel oiseau.--Ton voile est déplié, tu te

blottis sous lui, et le voile semble une flamme, une flamme dans

la nuit.--Ta jambe esquisse un geste dans l'air; tu pointes un

pied nu, tu le retires... Tout à coup, sur ce pied, ton corps

s'effondre et la flamme rouge se pose sur toi et t'ensevelit.--Tu

n'es plus qu'un tas léger de choses agonisantes, bientôt mortes,

mais ta jambe dépasse, ta jambe vit encore!

Ah! tu as été belle! et, de quinze jours, je ne te battrai plus,

comme je fais, chaque soir, pour te donner une âme!

14

NOCTURNE

Je tâche de distinguer avec précision, comme je distinguerais les

qualités d'un insecte, le bruit, le geste, le parfum nombreux qui

composent l'agrément de cette salle de restaurant.

Après le théâtre, où je ne sus me plaire, j'y suis venu passer une

heure joyeuse. Je veux donc participer au plaisir qui m'environne,

me mettre d'accord avec lui, trouver enfin des raisons pour

rire, au milieu de ces gens qui finissent par rire sans raison,

vaguement, aux anges, à la manière des petits enfants.

Alentour, il y a un grand frisson de voix. On dirait, sous un vent

continu, le frisson des feuilles mortes. Cette harmonie n'a plus

de sens: elle est un murmure naturel et je voudrais m'y plaire,

comme je me plais aux paroles de la forêt, où, s'il ne se trouve

plus de dryades vivantes, du moins peut-on surprendre l'écho

lointain de leurs chansons dans le soupir que les feuilles ont

retenu.

De même que certains soleils couchants, malgré leur excès de

coloris, plaisent au regard et ne lassent point, de même, dans

cette salle basse, les lampes forment un fond de clarté auquel on

s'habitue. Leur éclat rose concerte avec le blanc des nappes en

vue d'un agréable effet, et l'imprévu du clinquant d'un bijou,

de l'étoile née soudain sur un bracelet de femme, la clarté

vive d'une allumette, la note fine d'un verre que l'on brise,

étonnent sans déplaire. Il en va pareillement du bruit des voix,

pareillement du parfum lourd qui plane, où se mêlent les odeurs de

mille végétaux inconnus.

Tout cela est anonyme. Une voix personnelle, le piquant

d'une senteur vinaigrée sont les parties de solo dans cette

orchestration composite: chant d'un hautbois, d'une clarinette, ou

brusque appel de cuivre qui va bientôt se fondre dans le cliquetis

et le gazouillis général.

Et, tout en buvant, je me laisse prendre par cette marée de

parfums et de sons. Je perds pied. Je vogue et je flotte. Les

beaux chapeaux des femmes semblent d'immenses fleurs marines,

écloses au ras de la houle, et les garçons qui s'empressent

avec de rapides plongeons sont les dauphins noirs de cette mer

tropicale.

Les fleurs s'agitent... les vagues s'ouvrent... la mer moutonne...

Un invraisemblable soleil blanc éclaire tout cela... Une brise

tzigane nous évente...

Je crois... oui... je crois que je suis ivre.

Maxim.

15

INSCRIPTION TROUVÉE SUR UN VIEUX MUR

En me voyant composer un poème où je chantais votre beauté, le

rossignol s'est moqué de moi:

«Pourquoi célébrer ton amour, me dit-il, puisque celle que tu

chéris habite une contrée lointaine et ne pense pas à toi?

--Pourquoi, lui répondis-je, ô rossignol! chantes-tu plus clair

quand tu vois le reflet de la lune dans l'eau?»

16

CAPRIPÈDES AFRICAINS

Ils trottent, tous en file, autour d'une pierre que le berger

nomade a levée, l'an dernier, pour marquer le lieu où il vit, avec

le crépuscule, descendre, dans l'oasis, la femme qu'il chérit et

que possède un seigneur opulent.

Ils trottent, tous en file, autour de cette pierre levée, et leurs

petits pas font quatorze empreintes sur le sable sans poussière,

car ils sont sept qui s'amusent dans la nuit et jouent avec le

clair de lune.

A leurs oreilles ne pousse qu'un fin duvet, mais ne te fie pas à

leurs façons puériles, bergère qui te plais à compter les étoiles!

ils t'assailliraient sans vergogne, avec des gestes gourmands et

malicieux.

Ils ne s'effraient pas de moi; autant qu'un arbre je leur suis

familier. Fatigué par sa course, l'un d'eux quitte parfois la

danse, vient s'accroupir à mes pieds et me fait des grimaces, en

se pinçant la pointe de l'oreille.

Alors je lui conte l'histoire antique et précieuse de Pan

poursuivant Syrinx, et le satyreau sourit et considère la lune

d'un œil rêveur. Cette histoire lui paraît d'un bon exemple et il

ne se fâche point si j'en varie souvent le détail.

N'ayant point de Syrinx à poursuivre, ils trottent en rond, mais,

soudain, ils tournent à contre-sens, parce que la brise a changé

de souffle, et maintenant, un peu étourdis, ils jouent et fuient

dans la palmeraie.

Je les regarde avec complaisance; ils s'évitent et se cherchent,

et se dérobent, le dos courbé, et se perdent, et se retrouvent.

Ils poussent de petits cris et certains gémissements de plaisir.

Ils troublent, au passage, les vols de moucherons.

Celui qui m'écoutait s'impatiente. Il esquisse une moue et laisse

tomber sa lèvre inférieure, faite pour boire aux sources. Tout à

coup, il saisit sa flûte, s'évade et va joindre ses compagnons.

Ils dansent sous la lune qui les regarde; le ruisseau mêle son

chant à leurs minces musiques, et les petits sabots laissent

quatorze empreintes fines sur le sable mouillé par la pluie de ce

soir.

Et, quand le berger nomade viendra chercher, autour de la pierre

qu'il leva, l'an dernier, le souvenir de Miriem, il s'émerveillera

de ces quatorze traces insolites, et, seule, une odeur de bouc,

répandue par la brise, flattera ses narines.

17

LES CLOCHES

Le vieux venait de mourir.--C'était prévu.

Depuis longtemps, il se plaignait de cette grosse bête qui faisait

du bruit dans sa poitrine et qui lui mordait le cœur. Il avait

lutté tant qu'il avait pu. La grosse bête s'était choisie un

adversaire de qualité.

Ces vieux marins sont si imprégnés de sel que leur chair doit être

immangeable. La bête n'avait pu se nourrir qu'à petites bouchées,

et, parfois, dégoûtée par cette saumure, elle jeûnait quelques

semaines. De ce temps de répit, le vieux se servait pour faire un

enfant à sa femme.

Il y avait déjà six mioches dans la petite maison du bord de

l'eau, six mioches qui se roulaient dans la poussière, se

trempaient dans les dernières vagues, jacassaient, pleuraient,

riaient, se querellaient, tout cela, en italien mâtiné d'arabe,

avec, de ci, de là, quelques mots français.

Quand le septième mioche vint au monde, la grosse bête, outrée

sans doute que le vieux eut encore assez de sang pour animer

un nouvel être, se remit au travail et finit par prendre le

dessus.--Durant deux mois, elle fourragea dans la poitrine du

vieux, mordit, dépeça, déchira, creva et fit si bien qu'un soir

les prunelles du vieux chavirèrent. Alors sa femme fit un signe de

croix et se mit à genoux.

L'aîné des mioches, comprenant ce qui venait de se passer, poussa

un long hurlement. Les cinq qui jouaient par terre avec un lambeau

de filet firent de même, par imitation, et le petit, dans sa

barcelonnette, ayant craché son pouce qu'il suçait, se joignit au

chœur funèbre, du mieux qu'il put.

La mère sanglotait au pied du lit.

Le mort se composait lentement une figure de cercueil.

Les enfants beuglaient à l'envi.

Par la fenêtre, on voyait le soleil qui tombait sur Carthage en

averses d'or, et sur les flots en rafales d'argent.--C'était

dimanche, un dimanche d'Afrique, fait d'éclats, de feux et

d'ombres chaudes.

Les moments perdus de John Shag · 第 1 / 8 段