Dans l’état de sensibilité fiévreuse et exaspérée où l’avait mis sa rude
résistance à son amour, le jeune homme éprouva, en recevant ce message,
comme le coup d’un chagrin personnel qui l’anéantit un instant et lui
étreignit le cœur cruellement. Le Guéméné qui lui écrivait ce télégramme
était un de ses oncles, médecin comme lui, et qui avait exercé à
Châteaulin, en Bretagne, jusqu’au jour où l’état désespéré de sa femme,
dont il était, après douze ans de mariage, inconcevablement amoureux,
l’avait amené à Paris, près des grands spécialistes.
Fernand se rappelait encore leur arrivée à la gare d’Orsay, huit mois
auparavant, et l’aspect de cet homme jeune encore, amaigri par la
douleur, dévorant des yeux sa malheureuse compagne qui, exténuée par le
voyage, affectait encore une gaieté factice et une vaillance
invraisemblable pour illusionner son mari.
Elle avait quarante ans, et c’était une femme étrangement captivante
qu’on ne pouvait oublier quand on l’avait une fois vue. Elle souffrait
d’un mal interne qui altérait lamentablement son beau visage; ses
cheveux grisonnaient prématurément, mais le feu secret de la fièvre, et
peut-être aussi l’amour qu’elle rendait en échange du culte passionné
dont l’entourait son mari, allumaient d’une véritable splendeur ses
grands yeux bruns et doux. Cependant ses prunelles magnétiques, son
front superbement intelligent, cette menace de la mort qui semblait
rôder autour d’elle, son aspect de personne d’élite, contribuaient moins
à son prestige que cette inlassable passion qu’elle excitait chaque jour
plus forte, en dépit de la maladie, de la décomposition lente de son
beau corps.
Ils s’étaient installés boulevard Saint-Michel, en face du Luxembourg.
Fernand allait souvent y prendre des nouvelles de la malade. Il avait
assisté à la sanglante opération qu’avait tentée Artout, le grand
gynécologue, et après laquelle le mal s’était aggravé. Madame Guéméné le
recevait toujours, s’émaciant de plus en plus, affaiblie, presque
aphone, mais demeurant gaie, spirituelle et sereine, par compassion pour
le compagnon qui, debout au pied du lit, ne détachait pas d’elle ses
yeux navrés. Elle ne parlait jamais de la mort qu’elle savait prochaine,
mais uniquement de littérature et d’art. Son mari s’efforçait à soutenir
le ton allègre de la causerie. C’était pitié de les voir jouer l’un et
l’autre cette comédie de la quiétude alors que leurs âmes défaillaient à
l’idée de se séparer bientôt.
Le jeune homme repassait dans son esprit ces visites. Elles n’avaient
pas été sans influence sur sa vie sentimentale. Cette passion noble et
douloureuse, d’un parent à peine plus âgé que lui de dix-huit ans, lui
avait inspiré, d’une passion semblable, un désir philosophique et
ambitieux. Il avait envié cette héroïque tendresse. Elle ne contribua
pas peu à mêler d’un mysticisme exalté son amour pour mademoiselle
Herlinge.
Et c’était maintenant de cette admirable créature, si adorée, qu’on lui
disait: «Ma pauvre amie n’est plus!» Comment un si puissant amour
n’avait-il pas su la retenir? Elle lui avait toujours paru supérieure
aux lois communes; il semblait qu’elle ne pût pas mourir ainsi qu’une
autre femme. Mais on lui écrivait qu’elle n’était plus, et le malheureux
amant avait lui-même tracé les mots de sa misère.
Alors Guéméné la revit, avec ses beaux yeux passionnés dans sa face
terreuse encadrée des blanches broderies de l’oreiller, et ses cheveux
grisonnants et touffus, strictement ondulés sur les tempes. Un flot de
rubans bleu pâle se mêlait, sur sa poitrine, aux valenciennes de la
chemise de nuit; sa main délicate et frêle s’y jouait dans un geste
familier... Et le jeune homme fondit en larmes en songeant qu’il eût
aimé mademoiselle Herlinge de cette même passion tendre et sans bornes
que la morte avait inspirée.
Surmontant l’épouvante qu’il avait de la douleur du veuf, il se rendit
boulevard Saint-Michel. Comme l’ascenseur, les deux portes ouvertes, le
jetait sur le palier du quatrième étage, qu’habitaient les Guéméné, il
se trouva vis-à-vis d’une femme qui sortait de l’appartement mortuaire.
C’était une assez jolie blonde, vêtue de noir, d’un embonpoint très
notable; elle leva les bras au ciel.
--Je suis bouleversée! bouleversée!
Puis serrant la main du jeune homme:
--Ah! mon pauvre docteur! vous allez avoir le cœur crevé. Je n’avais
jamais connu pareille malade. Cette femme-là était renversante,
positivement!
--Attendiez-vous la fin si prompte? demanda-t-il.
--Oui. Depuis cinq jours il y avait des complications péritonéales; vous
savez... on ne s’y trompe pas. Puis la septicémie s’en est mise. Artout
est venu, hier, pour confirmer ce que je pensais: c’était fatal. Ah!
nous avions là un sacré cas, je peux le dire.
Puis, secouant vigoureusement la main de Guéméné:
--Pardon, je me sauve. J’assiste Artout ce matin, dans une opération: je
dois être dans trois quarts d’heure avenue Kléber... Ah! il est gentil
pour moi!...
Guéméné se détourna pour la suivre des yeux, ronde, vive et brutale,
descendant à la hâte l’escalier dont elle battait le tapis de ses
bottines larges et neuves qui criaient... Et il avait peine à voir un
confrère dans cette doctoresse-accoucheuse aux allures de sage-femme
endimanchée, affairée, besogneuse, acceptant, pour nourrir ses quatre
enfants, plus de clients que n’en comportaient les heures du jour et
celles de la nuit,--sachant d’ailleurs par cœur tous ses livres de
pathologie, et capable de les réciter d’un bout à l’autre sans
erreur.--Elle exerçait, rue de Buci, dans un entresol où les malades ne
pouvaient se faire entendre d’elle à cause du fracas des omnibus et des
camions; elle y donnait des consultations à vingt sous. Mais Artout, son
ancien maître, qui la protégeait, la recommandait à certaines clientes
riches. Il appréciait la précision de sa mémoire, sa docilité à
l’enseignement qu’elle tenait de lui, l’application qu’elle en faisait
scrupuleusement, presque mécaniquement. Il l’avait coulée dans un moule
dont elle ne s’évaderait pas, et, pour cette raison, il reversait sur
elle un peu de la confiance qu’il avait en lui-même,--ce qui ne
l’empêchait pas de dire, entre confrères: «Jeanne Adeline, ah! oui, elle
m’assiste quelquefois dans mes opérations... C’est mon bras gauche!»
Et Guéméné, qui entendait encore le bruit de sa bottine se perdre vers
les étages inférieurs, pensa dans une grande tristesse:
«L’idéal de Thérèse!...»
Puis il sonna. L’appartement, lorsqu’on lui ouvrit, s’offrait obscur
comme un sépulcre. La chambre de madame Guéméné se trouvait au fond du
vestibule. Sur la pointe du pied, il entra.
Deux candélabres d’argent, garnis de bougies, brasillaient sur une table
voisine du lit. La morte, avec ses fins doigts de cire croisés sur un
crucifix, en était illuminée. Des vapeurs de phénol flottaient dans
l’air. Au chevet, immobile dans un fauteuil le dos tourné à la porte, un
homme veillait. Il ne bougea point pour voir qui entrait, mais Fernand
reconnut le veuf et eut, pour la première fois, la perception nette de
ce qu’endurait son malheureux parent.
Les yeux secs, le corps droit, comme insensible, les deux mains à
l’appui du siège, il regardait sa femme morte. Il devait être là depuis
longtemps, depuis la veille sans doute, depuis l’heure du dernier
soupir, et il n’avait pas détaché les yeux du cadavre. Son souffle
paraissait seulement un peu plus fort que de coutume.
Le jeune homme lui posa doucement la main sur le bras. Alors Eugène
Guéméné tressaillit et reconnut son neveu; sans desserrer les lèvres, il
fit de la tête un signe affectueux et reprit sa contemplation.
--Mon pauvre oncle! mon pauvre oncle! balbutia Fernand.
Et, fasciné par la morte, lui aussi ne vit bientôt plus qu’elle. Ses
longs cheveux blanchissants, que le mari sans doute avait maladroitement
nattés, retombaient d’un côté, en masse, sur la tempe froide et polie
comme un marbre. Dans la face ensommeillée, un crayon noir semblait
avoir dessiné les traits, d’un tracé large et brutal. Les narines
étaient béantes. La beauté de ce visage mourait à son tour, lentement,
comme un portrait qui s’efface.
«Qu’êtes-vous devenue, belle tantine? pensait le jeune homme angoissé,
où êtes-vous allée?... Qu’y a-t-il de commun entre votre personne
charmante, aux séductions incomparables, et cette triste forme que je
vois?».
Et il ne se lassait pas de regarder cette rigide statue qu’avaient
animée tant de passion, tant de gaieté, tant d’esprit, qui emporterait
dans le cercueil tant de caresses et de baisers, et le secret de
l’ineffable extase dont, douze années durant, elle avait enivré un
homme. Mais Fernand, comme ceux que le deuil n’atteint pas dans leurs
forces vives, acceptait déjà la mort, et ne voyait plus dans ce lit
qu’une dépouille. Le pauvre amant, lui, s’obstinait à y retrouver sa
compagne et il demeurait là, pour se repaître de cette vue jusqu’au
bout.
Hypnotisé, ardent, mystérieux, il dévorait encore du regard ce qui
bientôt lui serait ôté pour toujours. C’était un homme élégant et fin;
des cheveux gris, taillés en brosse, découvraient son front large; ses
moustaches brunes s’argentaient vers les pointes. Il semblait que le
souverain amour qui avait rempli sa vie lui eût laissé un air de douceur
grave et rêveuse, la marque d’une intense vie intérieure.
Son silence, pourtant, inquiéta son neveu; les larmes eussent été moins
impressionnantes que ce coma. Fernand voulut les provoquer.
--Vous souffrez, fit-il, avec la timidité délicate des jeunes hommes qui
ne savent point par quels mots exprimer ce que la moins expérimentée des
femmes saurait dire aisément, votre chagrin n’a pas de nom et vous ne
pouvez pleurer.
--Je crois que je ne souffre pas, murmura le veuf, sans détacher les
yeux du visage endormi qu’il aimait; tant que je l’ai là, devant moi, je
ne me sens pas souffrir. Il ne m’est pas possible de concevoir ce qui va
se passer... après.
--Ah! pauvre, pauvre tantine! pourquoi vous en être allée! s’écria tout
à coup le jeune homme dont les nerfs exaspérés ne surent plus maîtriser
l’émotion.
Et, tressaillant tout à coup, à une intuition plus nette de la mort, il
s’écarta du lit, le poing au front, tout crispé, secoué de spasmes,
pendant que le mari, morne et comme inconscient, reprenait, dans son
amoureux orgueil:
--La pauvre amie n’était pas seulement belle; elle était devant moi
pareille à une lumière, elle était mon soleil. Comment une simple femme
peut-elle détenir de tels rayons de vie pour qui l’approche?... Mais
n’était-elle qu’une femme? Combien en ai-je vu qui n’avaient, de ma
pauvre amie, que l’apparence! Jamais une autre, tu entends, jamais une
autre ne méritera d’être comparée à celle-là!
Et il ne pleurait pas, mais il contemplait amoureusement la morte; et
celle qui jadis s’émouvait avec délices aux tendres propos de son mari
demeurait sourde et insensible.
Il continua:
--Elle était plus douce encore qu’on ne l’a su, car le mal la torturait,
et moi qui connaissais de son âme les plus subtils secrets, j’ignorais
toujours si elle souffrait. Oh! oui, douce et vaillante, jusqu’à la fin,
jusqu’à la dernière minute où elle m’a souri...
Calme et serein, il semblait ne parler que pour elle. Il poursuivit:
--Mais tant que je la vois ici, je n’ai pas le sens de mon malheur...
Ce flot de paroles passionnées disait l’état de crise passagère où sa
douleur s’anesthésiait elle-même à force d’intensité; mais bientôt il se
tut. L’effrayant silence reprit dans le crépuscule de la chambre; les
bougies s’usaient lentement; leurs flammes s’allongeaient en de courtes
vibrations; des fleurs exhalaient leur parfum; dans l’air une mouche
invisible et sinistre bourdonnait. Les deux hommes respiraient et
souffraient, tandis que la morte inexorable refusait de communier à la
vie ambiante. On entendait aussi le frêle battement de la pendule qui
mesurait, seconde par seconde, rigoureusement, les heures de la présence
funèbre.
Fernand Guéméné tout à coup éprouva une gêne de s’attarder en tiers dans
ce tête-à-tête suprême des deux amants. Quoi! il eût été importun et
indiscret de se mêler à l’intimité sacrée du premier jour d’union, alors
que devant les époux s’amoncelaient, radieuses, les joies promises, et,
le dernier jour venu, la part des joies épuisées, il pourrait sans
indélicatesse violer les brefs instants de l’intimité mortuaire?...
A pas de loup, il s’écarta du lit, gagna la porte, presque honteux
d’être là. Sans bruit, il sortit.
Dans le vestibule, où régnait une pénombre, la vieille femme de chambre,
qui l’avait connu enfant, l’arrêta au passage:
--Ah! monsieur Fernand! quelle perte! quelle perte!
Les larmes coulaient dans les rides de son visage fripé. Elle portait la
coiffe de Quimper, semblable à un hennin tronqué, avec deux brides de
batiste flottant sur le dos. Les mille fronces de sa jupe faisaient un
bourrelet autour de son corps plat, aux hanches maigres. Elle tenait à
la main, les goulots passés entre les cinq doigts, une série de fioles
pharmaceutiques.
--C’est le malheureux monsieur qui me fait peur maintenant! Aussi je
jette aux ordures toutes ces drogues qui sont peut-être poison. Bien sûr
que, lorsqu’on enlèvera madame, il va devenir fou. Sainte Vierge! il est
capable de se détruire, monsieur Fernand! Le bon Dieu aurait dû avoir la
pitié de les prendre tous les deux, plutôt que de séparer des personnes
qui s’aimaient tant. Des ménages pareils, on n’en voit pas tous les
jours. Une servante sait bien des choses, comme de juste... Le lendemain
des noces, c’est moi qui ai porté à Monsieur et à Madame le chocolat
dans leur lit. Ah! qu’ils étaient beaux, tous les deux! Moi, je n’osais
pas regarder ma jeune dame: je pose le plateau du déjeuner sur la table
et je veux me sauver, mais elle me rappelle pour relever les rideaux, et
la voilà qui fait avec moi un brin de causette. Je vous le jure,
monsieur Fernand, elle était rose et tranquille comme une demoiselle qui
aurait fait la veille sa première communion, si ce n’est que, quand elle
regardait Monsieur, il lui venait une douceur dans les yeux, et elle
souriait, et elle était plus belle... Ah! Sainte Vierge! dix ans après,
quand on me sonnait le matin pour l’eau chaude, ou le feu à faire,
c’était tout comme, sauf que les cheveux de Madame devenaient gris, et
que Monsieur ne se gênait plus devant moi pour embrasser ses jolis bras
nus. Ils étaient toujours comme des mariés d’hier. Puis, le malheur de
cette maladie est arrivé, ils ont fait deux lits. Ah! ça n’a pas rompu
leur amitié, comme on le dit quelquefois, monsieur Fernand. Je l’ai
souvent trouvé à genoux, vous entendez, à genoux devant elle, comme si
c’était la sainte Vierge; et, du matin au soir, il ne la quittait pas
des yeux. Dire que maintenant, c’est fini, fini... qu’il ne la verra
plus!...
Ses larmes redoublaient. Elle les essuya, disant d’une voix entrecoupée:
--Et qu’est-ce que je ferai, une pauvre bourrique comme moi, si Monsieur
veut se détruire?... Est-ce que je suis assez savante pour lui trouver
des consolations?... Je lui parlerais bien du bon Dieu, mais... on n’ose
pas...
--Rassurez-vous, Marianne, dit le jeune homme, il est bien courageux, il
a plus de force que vous ne croyez.
A ce moment, ils tressaillirent l’un et l’autre. De la chambre venait un
gémissement rauque, une plainte longue, angoissante, qui finit dans un
cri.
--Allez-y, monsieur Fernand, allez-y! murmura la vieille femme alarmée;
si c’était un nouveau malheur!...
Et, ingénument, elle le poussait de la main. Le jeune homme hésitait.
Pourtant on ne pouvait laisser sans secours le malheureux dont la
plainte avait peut-être été un appel. Mais un respect, une épouvante
sacrée défendait le seuil de la chambre mortuaire. Est-ce que l’homme
qui s’y était enfermé avec sa femme morte n’avait pas le droit d’y
hurler sa douleur, seul, sans la honte d’être épié et entendu?
--Il s’est tué! murmura la vieille servante, il a crié comme pour
mourir...
Cette expression donna au jeune homme un frisson; elle vainquit sa
pudeur. Il fit quelques pas, toucha du doigt le bouton de la porte, puis
s’arrêta de nouveau pour écouter. Dans la pièce, le silence semblait
absolu. Il frappa sans obtenir de réponse.
--Mon maître! mon maître! fit la vieille Marianne affolée.
Et, résolument, elle ouvrit la porte.
Sur le lit de parade aux draps sans plis, la morte déplacée, attirée de
côté, sèche et légère dans son attitude rigide, avec ses doigts comme
sculptés, qui ne s’étaient point désenlacés, laissait pendre sa tête de
cire aux cheveux gris. Et lui, qui une dernière fois avait voulu
l’étreindre, était retombé en pleurant au pied du lit, les mains nouées
encore à ce beau bras inerte, au froid contact duquel il comprenait
enfin la mort!
Fernand Guéméné, frémissant, referma la porte. La servante ramassait les
fioles qu’elle avait laissées glisser à terre. Il s’enfuit, sans
prononcer un mot.
* * * * *
Dehors, la cohue du boulevard joyeux et bruyant tourbillonna autour de
lui, avec ses hauts tramways noirs filant au loin sous les frondaisons
vertes, ses brasseries, ses restaurants où des hommes et des femmes
mangeaient en plein air, le déambulement des étudiants aux grands
gestes, l’affairement de tout le monde aux approches d’un repas. Il
pensait à Thérèse Herlinge, triomphante de force et de santé, à ses bras
souples, à ses yeux tranquilles et gais, à sa parole harmonieuse et
troublante. Peut-être était-elle occupée de lui et désirait-elle qu’il
revînt... Ah! ce que la mort peut vous prendre un jour, faut-il négliger
d’en jouir, quand la vie, bonne et bienfaisante, vous l’offre?
Car Thérèse pouvait être sa fiancée, demain, ce soir, à l’heure même,
s’il renonçait à la condition trop dure qu’il lui avait posée. Et il
l’enlacerait dans ses bras, comme l’autre avait enlacé son amante, mais,
au lieu d’un corps glacé, d’une statue rigide, ce serait la forme
gracile, noble et palpitante de l’admirable fille...
«Il a crié comme pour mourir», avait dit de son maître la vieille
servante. Oui, on mourait de douleur et d’amour. Est-ce que depuis un
mois il était autre chose qu’un malheureux automate, agissant
mécaniquement? Ah! si elle devait durer ainsi jusqu’au bout, l’existence
ne valait pas tant de peines...
Comme il passait le pont de l’Archevêché, l’île Saint-Louis lui apparut,
charmante et fraîche, pareille à une longue nef chargée de verdure, et,
à la pointe, l’étroite façade de sa maison, à demi cachée derrière les
arbres. Des pigeons blancs et des pigeons gris, au vol oblique, de qui
les nids dormaient entre les branches, s’ébattaient au-dessus de l’eau,
jouaient à passer sous les arches du pont. Un bateau-mouche glissait,
long, vif, et sans poids, sur les eaux vertes. Et Notre-Dame, magnifique
dans la fraîcheur de son square, noyée par le torride soleil d’août,
élevait jusqu’au velours bleu du ciel son abside altière, semblable à
une fontaine aérienne, avec ses arcs-boutants qui jaillissaient entre
les ogives et retombaient énormes, élargis, comme les jets impétueux
d’une eau mystérieuse, durcis en pierre par un miracle ancien.