Thérèse Herlinge résolut de se rendre à l’enterrement de madame Guéméné
pour donner à Fernand une preuve de sa persistante amitié. Il lui
paraissait qu’une personne de sa sorte devait mettre ses amitiés
au-dessus de banales histoires de passion, et qu’elle ne pouvait point
rompre avec un camarade pour le seul fait de lui avoir refusé sa
main.--A son insu, ce camarade lui devenait, il est vrai, singulièrement
sympathique, et il lui arrivait aujourd’hui de songer à lui plus souvent
qu’autrefois.
Pourtant cette idylle ébauchée lui avait apporté si peu de bonheur
qu’elle eût préféré ne l’avoir pas connue. Pour la première fois, elle
éprouvait un trouble en ses pensées. C’était une inquiétude qui la
prenait parfois d’avoir imprudemment joué son destin sur un mot, et
comme la terreur d’une spéculation décisive et fausse. Bien loin de
s’irriter contre l’exigence de Guéméné, elle en était flattée, car elle
y sentait l’exclusivisme qu’aiment les femmes. Mais elle regrettait de
ne point éprouver la passion souveraine qui eût d’elle-même requis le
sacrifice demandé.
Il lui arriva plusieurs fois d’imaginer qu’elle parvenait à le faire: et
toujours elle se revoyait diminuée, humiliée, mais libre, l’âme légère,
prête à toutes les soumissions. Qu’elle pût donner ainsi plus de joies à
l’époux-maître, elle ne le concevait que trop. Madame Herlinge, sa mère,
femme sensée, d’un esprit agréable, n’avait jamais, de toute sa vie,
tenu un autre rôle auprès du docteur. Mondaine, instruite, elle
combinait, pendant sept ou huit jours, de grands dîners où trônait le
célèbre médecin, tandis qu’elle y gardait le silence. Née dans le
faubourg Saint-Germain, elle avait, pour complaire au docteur,
insensiblement négligé les relations qu’y possédait sa famille, et, par
leur salle à manger ou leur salon de l’avenue Victor-Hugo, Thérèse
n’avait guère vu défiler que les «plus distingués confrères» d’Herlinge.
Sa mère aimait aussi le théâtre, où on ne la voyait jamais, le docteur
s’y ennuyant. Elle était au surplus souriante et affable, son mari
souvent maussade et acariâtre. Il parlait beaucoup; elle peu. Elle
s’était éteinte lentement auprès de lui, comme la flamme d’une faible
lampe s’abolit auprès d’un puissant foyer. Mais Thérèse qui, dans ce
long effacement d’une vie de femme, n’avait vu qu’un amoindrissement, et
qui, par ailleurs, s’estimait fort au-dessus de madame Herlinge, se
souciait peu d’imiter son abnégation.
Elle avait senti de bonne heure son intelligence. Vers quinze ans, elle
s’intéressait si fort aux discussions de science ou de philosophie qui,
chez ses parents, se livraient à table, qu’elle en oubliait parfois de
goûter aux mets servis. L’ascendant et le prestige qu’exerçaient sur
elle les convives, par leur âge ou leur valeur, l’empêchaient seuls d’y
prendre la parole ou d’y glisser son mot. Elle se tenait à sa place,
sage, jolie et silencieuse, et ces messieurs s’apercevaient à peine de
sa présence, ce dont elle souffrait secrètement. Peu s’en fallut que la
fille alors, comme la mère, ne fût noyée dans la personnalité débordante
du grand homme. Mais un _moi_ vigoureux s’affirmait dans Thérèse, et
lutta pour ne se point laisser submerger. Son jeune esprit méconnu
souffrit longtemps, et ce fut de son amour-propre blessé que naquit sa
vocation: elle rêva de devenir une autre femme que madame Herlinge. Elle
l’était déjà, elle le savait, mais elle envia le titre ou le diplôme qui
devait en convaincre les autres. Quand elle avoua son désir de préparer
le baccalauréat, son père, trouvant charmant que sa fille fût
bachelière, l’encouragea. Dès lors elle commença d’exciter, dans le
cénacle paternel, un peu de cette attention et de cette curiosité que
provoquent encore de nos jours les femmes savantes.
Le premier diplôme conquis, elle confessa son goût pour la médecine.
Cette fois, les parents se récrièrent, et le père plus que la mère
encore. On aurait cru que son auréole de savant se trouvait diminuée, de
ce que cette petite fille de dix-huit ans osât y prétendre. Il vit la
chose sous un aspect ridicule. Ainsi que beaucoup d’hommes dont le
ménage fut heureux, il concevait la femme, en général, à l’image de la
sienne. Cette discrète épouse était le type le plus éloigné qui soit de
la doctoresse. Le docteur n’admettait guère celle-ci, «à moins qu’elle
ne fût russe», disait-il. Thérèse le désobligea fort par de telles
idées.
Dix-huit mois durant, elle combattit pour sa cause, s’acharnant, entre
temps, sur les gros livres de pathologie qu’elle pouvait dérober dans la
bibliothèque paternelle. Elle acquérait ainsi des notions générales,
mais vagues et incomplètes, qui loin de satisfaire sa curiosité ne
faisaient que l’aviver. L’hôpital l’appelait, irrésistiblement. Lorsque
son père revenait de l’Hôtel-Dieu, les mains et les vêtements fleurant
l’iodoforme, elle humait l’air, les yeux clos, les narines palpitantes.
Elle se faisait expliquer les cas du service; elle alla même jusqu’à
connaître à distance, sans l’avoir jamais vue, la salle d’Herlinge, son
agencement, sa religieuse, son interne, ses externes, les lits, le
numéro des malades, les entrées, les sorties, les décès. Elle ne passait
plus dans la rue, devant un hôpital, sans que toute sa personne frémît
de désir. La vue même d’une croix de Genève, emblème des infirmières,
aperçue d’aventure, l’impressionnait.
Ses parents objectaient:
--Si encore tu avais besoin de cela pour vivre!...
Et, comme ils ne cédaient pas, cette médecine défendue se faisait plus
désirable.
Sa vie de riche héritière parisienne s’écoulait monotone. La futilité
l’en désespérait. Les courses aux côtés de sa mère chez la modiste, la
couturière, dans les grands magasins, lui étaient intolérables. Madame
Herlinge recevait le mardi: Thérèse, ce jour-là, devait offrir, avec
mille sourires, le thé et les gâteaux à ces femmes du monde dont elle
prisait si peu les propos. Ah! comme elle aurait choisi d’être quelque
pauvre étudiante dont le mérite personnel éclate, plutôt que l’élégante
jeune fille prisonnière de ce salon! D’ailleurs, la société des femmes
lui déplaisait. Elle aimait les dîners d’hommes que donnait le docteur,
l’odeur des cigares, des liqueurs, et, par-dessus tout, les causeries
abstraites où elle brûlait qu’on l’admît. Mais on ne l’y mêlait pas, et
la courtoisie de ces savants, qui dédaignaient son intelligence,
l’exaspérait.
Cette vie lui devint à ce point insupportable qu’elle en dépérit. Son
père l’ausculta, la mit aux vins fortifiants. On fit venir Artout. Elle
s’ouvrit à lui de son désir d’être médecin. Les parents épiaient la mine
du grand confrère. Ils attendaient une opinion défavorable à cette
extravagance de leur fille. Artout réfléchit, un moment, puis déclara:
--Qu’elle fasse toujours son P. C. N. On verra bien après!
Elle le fit. Les âpretés de semblables études ne la rebutèrent point. On
la vit opiniâtre à souhait, acharnée sur ses cahiers, souffrant parfois
de migraines qu’elle domptait pour se rendre au laboratoire. Elle fut
dès lors absente des mardis de madame Herlinge, dont la dispensèrent ses
travaux. En revanche, aux dîners de médecins, bien que, gardant son tact
et sa mesure de jeune fille, elle ne prît pas encore la parole, elle se
sentait, avec ces messieurs, une solidarité, un commun esprit de corps.
Ils étaient les aînés; elle, le confrère ingénu et ignoré dont l’étoile
se lève. Peut-être cette étoile serait-elle glorieuse. Alors on dirait,
à Paris: «Madame Herlinge», comme on disait: «Artout», ou bien:
«Boussard». Elle se spécialiserait. Et ces médecins réputés, qui la
considéraient aujourd’hui comme une simple jeune fille au visage
agréable, discuteraient alors avec elle, lui reconnaissant le droit
d’exister cérébralement.
Bientôt, ce fut le stage à l’Hôtel-Dieu, dans cette même salle où elle
était maintenant la docte et fameuse interne; puis l’externat à la
Charité, où Guéméné l’avait connue. Après le concours d’internat, où ses
notes avaient été bonnes, elle entrait aux Enfants-Malades, et Guéméné
l’y suivait encore, dans un service voisin. Puis, après deux ans, ils
quittaient ensemble l’hôpital de la rue de Sèvres, lui pour la clientèle
de l’île Saint-Louis, elle pour le service de son père à l’Hôtel-Dieu.
Parmi tant de succès d’études, malgré la grisante notoriété qu’elle
commençait de prendre dans le savant cénacle de l’avenue Victor-Hugo,
elle était demeurée simple et bonne. Elle avait été la joie du foyer,
elle en devenait l’orgueil. Herlinge, amolli par l’exemple de Thérèse,
reconnaissait maintenant aux femmes le droit à la science; il admettait
que l’on comptât avec madame Lancelevée, la doctoresse de la Présidence,
et même avec Jeanne Adeline, si touchante entre sa clientèle et sa
nichée. Thérèse adorait son père, en l’admirant, mais elle chérissait
plus tendrement sa mère. Ces deux femmes étaient certes fort distantes
l’une de l’autre malgré leur ressemblance physique. Thérèse entourait sa
mère d’une sorte de culte protecteur et indulgent. Madame Herlinge
s’effaçait de plus en plus, à la maison, devant cette double
illustration de l’époux et de la fille. Elle faisait désormais ses
courses seule, ses achats, ses visites. Il lui fallait encore s’occuper
des toilettes de Thérèse, diriger la femme de chambre de la jeune fille,
s’assurer que rien ne manquait à sa vie élégante. Les réceptions
suivaient leur train. Les dîners du professeur étaient réputés dans le
monde médical. Madame Herlinge n’avait que trois domestiques, et elle
surveillait jusqu’à la cuisine. Le bonheur, chez elle, était paisible,
uniforme, fait de bien-être. Thérèse, avec le sens inconscient de sa
propre valeur, l’appelait toujours: «la pauvre maman». Pourtant, lorsque
Guéméné en lui avouant son amour vint troubler la paix de la jeune
fille, à sa mère seule elle confia ce roman, le taisant à son père dont
elle craignait le blâme.
Madame Herlinge avait approuvé le refus de sa fille en cette
circonstance, mais pour des raisons qui n’eussent point inspiré Thérèse:
il existait à ses yeux trop de différence entre un Herlinge et cet
obscur Guéméné, simple médecin de quartier, pour que la fille de l’un
épousât l’autre. D’ailleurs, la célèbre madame Lancelevée, jeune encore,
avait repoussé tous les partis pour se consacrer à son art; il ne
paraissait pas illogique à madame Herlinge que Thérèse imitât la grande
doctoresse.
Tout concourait ainsi à l’apaisement moral de la jeune fille, car, outre
l’assentiment maternel, les circonstances lui offraient un réconfort
jusque dans son métier. Quatre nouveaux cas venaient d’être introduits
dans sa salle, qui intéressaient plus particulièrement ses études sur
les maladies cardiaques: une double lésion aortique et mitrale, qu’elle
avait diagnostiquée du premier coup, au seul aspect de la malade,--une
jeune femme au facies terreux et angoissé,--deux endocardites
infectieuses, et enfin, en quatrième lieu, des troubles cardiaques si
complexes, chez une vieille femme, qu’Herlinge lui-même demeurait
perplexe, tant est délicate et infirme l’investigation du médecin dans
les altérations organiques du cœur!
Le premier cas et le dernier surtout passionnaient Thérèse. Le matin,
après la visite, elle revenait au lit de la malade, son stéthoscope à la
main. Silencieuse, elle la découvrait d’un geste, échancrait la chemise,
mettait à nu la poitrine où les seins déformés ne faisaient plus que
deux plis de chair molle; elle repoussait le gauche du doigt, et
appliquait sur le thorax blanc le disque noir de son appareil. Des
minutes entières, l’oreille appliquée à l’orifice du stéthoscope, elle
auscultait minutieusement. Sur la table centrale, les externes, qui
analysaient des urines, plaisantaient entre eux. La religieuse
gourmandait l’infirmière. L’élève pharmacien parcourait la salle, de lit
en lit, pour la vérification de ses fiches. La novice arrivait à son
tour, poussant devant elle la table roulante qui portait les assiettes
et la soupière de bouillon, avec un monceau de viande de cheval
écrasée... Et Thérèse s’obstinait à percevoir les souffles
contradictoires de ce cœur mystérieux, ravagé, déformé, affolant la
circulation par ses incohérences d’organe à demi détruit qui vit encore.
L’après-midi, à la contre-visite, elle revenait au lit de la vieille,
s’acharnant à palper, à ausculter, à percuter. La pauvre femme laissait
parfois échapper un soupir d’humeur et de lassitude. Thérèse posait le
stéthoscope sur la cinquième côte gauche, y collait son oreille, puis,
se redressant, elle recouvrait la malade et s’éloignait; ni l’une ni
l’autre n’avait échangé une parole.
Mais, dès que l’interne pénétrait dans son laboratoire, le souvenir de
Fernand Guéméné la hantait de nouveau. Elle le revoyait dans cette
étroite pièce, haletant de passion et de tendresse, lui disant avec
douceur des choses troublantes. Elle le revoyait sur le quai aux Fleurs,
tentant pour la conquérir une concession dernière. Et elle méditait le
programme de cette vie en partie double qu’il lui avait proposée:
continuer ses études, n’abandonner qu’à demi ses projets,--poursuivre,
en un mot, sa carrière aux côtés de cet homme si bon, se donner par
amour, être aimée, demeurer une femme de science tout de même...
* * * * *
Ce matin-là, Herlinge, à la visite, diagnostiqua définitivement «une
myocardite sans lésions valvulaires». Thérèse triomphait: la veille,
précisément, elle avait relevé des observations qui correspondaient à ce
diagnostic, et elle le dit à son père.
Il y avait là vingt-cinq ou trente médecins venus pour assister à la
leçon du maître, et parmi eux, très pâle sous ses bandeaux d’un noir
bleu, avec ses longs sourcils sombres, sa robe de deuil
irréprochablement coupée, la doctoresse Lancelevée qui demanda la
permission d’ausculter la malade; Thérèse lui tendit le stéthoscope. Les
externes, en blouse blanche, entouraient le lit; vers le pied se
pressaient les médecins en redingotes noires, tenant tous leur haut de
forme du même geste; la sœur du service était reléguée par cette foule
au lit voisin; et le docteur Herlinge, la main gauche passée dans la
ceinture de son tablier blanc, la toque noire un peu en arrière sur son
épaisse chevelure grise, l’œil acéré sous le lorgnon, décrivait, en
phrases brèves, la déformation anatomique du cœur lésé.
Dans le silence religieux de la salle, où vibrait seule la parole du
clinicien, un bruit de bottines retentit: les têtes se retournèrent vers
la porte, et l’on vit arriver, de son pas indolent et balancé, achevant
de boutonner sa blouse, la petite externe russe Dina Skaroff, toujours
en retard. Herlinge cessa de parler, fixa sur elle son regard aigu et
sévère. Il n’aimait point que tous les externes ne l’eussent pas précédé
à la visite. Elle rougit.
Le maître reprit son explication; puis à brûle-pourpoint:
--Mademoiselle Skaroff, dites-moi quels bruits vous entendez là.
A se voir interrogée devant tout le monde, Dina rougit encore davantage.
Madame Lancelevée lui passa le stéthoscope. La jeune fille écouta une
seconde, plus palpitante que la malade, puis, timidement, hasarda:
--J’entends un souffle extra-cardiaque.
--Eh bien, vous y êtes en plein! s’écria Herlinge, éclatant de rire. Un
souffle extra-cardiaque? Je vous conseille, mademoiselle, de potasser un
peu votre auscultation.
Il avait voulu la prendre en défaut pour lui faire expier son retard.
Elle s’écarta du lit, décontenancée, pâlissante, les yeux plus brillants
encore que de coutume; elle était frêle et touchante dans sa honte,
étrangère, isolée parmi tous ces hommes, le cœur gros d’envie de
pleurer, comme une petite fille.
--Mon cher maître, interrompit un tout jeune médecin, délibérément, le
souffle extra-cardiaque, je l’ai perçu hier, d’une façon très distincte.
C’était un grand blond, à la moustache fine, aux yeux vacillants
derrière le lorgnon. On s’étonna de sa hardiesse, car il tenait tête au
grand Herlinge, ce que personne n’eût osé faire. Nerveux et fringant
dans sa petite taille, Herlinge se redressa.
--Sacrebleu, mon ami, je voudrais bien savoir si c’est le bruit de galop
que vous appelez ici extra-cardiaque!
La discussion s’engagea, aride et subtile, entre le savant et le jeune
médecin qui, bravement, ne se dérobait pas. Dina Skaroff le regardait
avec amitié, se sentant défendue par lui. Elle le connaissait un peu
depuis qu’elle le voyait au cours d’Herlinge: il venait de fonder, rue
Saint-Séverin, une clinique gratuite pour les maladies de cœur; il
s’appelait Pautel; de lui, elle ne savait pas autre chose. Penché
maintenant près du maître, il promenait sa main sèche et longue sur la
chair enflée de la vieille femme; et celle-ci, la tête en arrière sur
l’oreiller, la bouche béante, subissait l’examen, passive: on eût dit un
simulacre d’autopsie.
La visite se prolongeait. Madame Lancelevée, belle et fatale, suivait
avidement la discussion, dont se désintéressaient peu à peu les hommes.
Thérèse Herlinge donnait des signes d’impatience. Ses yeux ne quittaient
pas l’horloge, une sorte de coucou dont le cadre noir tranchait sur
l’intense blancheur de la muraille, près de la porte. La pensée de cet
enterrement auquel, la veille, elle avait résolu d’assister, ne la
quittait pas.
«Mais l’heure passe! se disait-elle, en suivant la marche de l’aiguille,
l’enterrement est à dix heures, à Saint-Séverin. Mon père n’a jamais
tant fait traîner sa visite...»
Et l’on voyait ses doigts nerveux et impatients se jouer dans les
cordons de son tablier d’interne, pendant que ses yeux, incessamment, se
levaient sur l’horloge. Quand l’aiguille eut atteint dix heures cinq,
n’y tenant plus, elle posa la main sur l’épaule de mademoiselle Skaroff.
--Dina, lui dit-elle à voix basse, prenez ma place, voulez-vous? Je ne
puis rester ici davantage. On enterre, ce matin, la tante de Guéméné. Il
m’est impossible d’éviter cette cérémonie. Si mon père me demande, vous
lui direz la cause de mon brusque départ.
--C’est bien, fit Dina résignée. Mais, vous savez, il est dur, votre
père!...
Alors, sans bruit, toute à sa hâte passionnée, avec la crainte d’être
rappelée, Thérèse Herlinge, dans le blanc de sa blouse, fila comme une
ombre vers la porte, le long de la rangée des lits, et disparut.
Dans une petite garde-robe étroite, contiguë à la salle, elle se dévêtit
de sa blouse et de son tablier, apparut toute noire dans sa robe
traînante, mit son chapeau et sortit.
* * * * *
Mais l’horloge de sa salle retardait. Quand la jeune fille entra dans la
vieille église ténébreuse, le service touchait à sa fin. Le catafalque
brasillait dans l’obscurité du lieu, et le prêtre, en chasuble noire
chamarrée d’argent, tournait lentement autour pour l’absoute, pendant
qu’un grand silence s’était fait dans les chants liturgiques. A droite,
la masse sombre des hommes se tenait debout, compacte et solennelle. Sur
des crânes luisants et lisses, de vieux médecins, les cierges mettaient
des reflets. Moins nombreuses, à gauche, les femmes étaient
agenouillées. Thérèse aperçut tout de suite la grosse tête aux frisons
blonds de madame Adeline tournée vers elle: la doctoresse lui faisait
signe qu’une place se trouvait libre à ses côtés. La pauvre femme, qui
avait dû s’acquitter de ses visites de quartier avant l’enterrement,
venait également d’arriver, à pied, haletante. Elle s’épongeait le front
et disait à Thérèse, avec son ordinaire vulgarité:
--Ah! ma chère, je sue!...
Thérèse, qui de la piété enseignée par sa mère n’avait gardé qu’un
déisme imprécis et respectueux, s’agenouilla, mais elle ne savait pas
prier. Elle pensait peu à la morte; elle cherchait des yeux Guéméné,
sans le découvrir, de l’autre côté du catafalque.
Presque aussitôt, d’ailleurs, commença la débandade de l’assistance. Et
ce fut à la sortie, auprès du veuf, que Thérèse vit soudain Fernand
Guéméné. Ils se regardèrent tous deux avec une sorte d’angoisse; elle
lui tendit la main, qu’il serra sans chaleur, cérémonieusement.
Jusque sous le portail dentelé, jusque dans l’étroite rue des
Prêtres-Saint-Séverin, Thérèse gardait, par tous ses membres, un petit
tremblement.
--Venez, venez, ma chère, voici une voiture vide.
Et madame Adeline, officieuse, la fit entrer, presque de force, dans un
de ces carrosses de deuil dont la file s’avançait lentement devant le
portail. Elles y étaient à peine installées, y arrangeant encore leurs
jupes, qu’un visage hâve, presque funèbre dans l’encadrement d’une barbe
souple peu cultivée, apparut à la portière.
--Y a-t-il une place pour moi?
Et il pénétrait en même temps dans la voiture, qu’il emplissait d’une
odeur d’absinthe, tandis que Jeanne Adeline s’écriait sans façon:
--Tiens! ce grand fou de Morner! y a-t-il longtemps qu’on ne l’avait
vu!... Vous connaissiez les Guéméné?
Les yeux vagues et ternes dans sa face ravagée, le nouveau venu murmura
d’un air indifférent:
--Moi? non; mais, en passant je trouve ce convoi... Alors plutôt que de
prendre un fiacre pour aller à Ménilmontant, où j’exerce à présent, je
me paye une berline, et voilà!... Ça me fait quarante sous de plus dans
ma poche... D’ailleurs, je suis flapi.
Thérèse Herlinge connaissait Morner, que ses parents invitaient
quelquefois au nom d’une ancienne et lointaine amitié familiale; ce qui
n’empêcha pas madame Adeline de faire les présentations:
--Le docteur Morner... Mademoiselle Herlinge, la fille du maître,
interne à l’Hôtel-Dieu.
A ce moment, un quatrième personnage, apercevant Morner, dont il était
l’ami, escalada le marchepied et prit la dernière place de la voiture,
en saluant ces dames avec une cérémonie marquée. Celui-ci était assez
connu dans le monde médical, sous le nom de docteur Gilbertus,
pseudonyme dont il signait des articles vaguement scientifiques dans les
journaux parisiens. C’était un beau brun au teint mat, à la longue barbe
noire, et qui affectait un air de gravité triste. Il s’était soustrait
aux difficultés de la clientèle en se consacrant, dans la presse, aux
puissantes réclames pharmaceutiques, sous couleur de vulgarisation
scientifique.
--Eh bien! s’écria l’amusante Jeanne Adeline, qui retrouvait partout des
amis, et que son heureux sans-gêne mettait partout à l’aise, ça marche,
docteur, les _Granules hépatiques_?
Et elle éclatait de rire, malicieusement, toute secouée par les cahots
de la voiture qui s’était mise en marche, lentement.
Ces _Granules hépatiques_, dont elle parlait, avaient fait récemment le
sujet de trois chroniques successives, signées Gilbertus. Il y passait
en revue les divers traitements des maladies du foie, et terminait par
un discret conseil favorable aux granules du professeur Philindor.
Gilbertus parut très contrarié de cette allusion. Il avait fini par se
prendre au sérieux, encouragé d’ailleurs par ses succès. Le public le
lisait en effet comme un oracle, enchanté d’apprendre à si bon compte la
pathologie de ses reins, de son foie, de ses poumons ou de son cœur,
selon que Gilbertus préconisait une spécialité diurétique, purgative,
pectorale ou stimulante. Grâce à ses articles, les gens du monde
parlaient aujourd’hui couramment de cirrhose, d’emphysème, d’adhérences,
de dégénérescences, d’érythème... Lui-même soignait sa prose
jalousement, la rendait, en même temps, élégante et accessible à tous.
--De nos jours, dit-il fort sérieux, caressant de ses doigts gantés sa
belle barbe fine, de nos jours, qui n’a pas le foie atteint? Il n’y aura
jamais assez d’hygiène dans le public; nous ne cessons de le répéter.
On vit Morner hausser les épaules. Les joues creuses, les pommettes
saillantes hors du cadre des favoris châtains, l’air acariâtre, il
regardait la Seine, qu’on passait à ce moment. Le corbillard, avec ses
cinq panaches, oscillait déjà là-bas, sur le quai de la rive droite. Le
cortège s’acheminait vers le Père-Lachaise, où la morte, Parisienne de
naissance, devait être inhumée dans un caveau de famille.
Morner, impatient, tira sa montre:
--Ils vont comme des tortues... Enfin, j’ai le temps!...
--Alors vous exercez là-haut, à Ménilmontant? demanda curieusement la
doctoresse.
--Oui, j’ai loué deux pièces près du Père-Lachaise: un cabinet et un
salon. Et j’y donne, tous les jours, de midi à trois heures, des
consultations à ces idiots d’alcooliques... Oh! ce n’est pas que ce soit
malin: ils gobent tout... Et puis, nous sommes loin de la clientèle
bourgeoise qui exigerait presque votre état civil, la production de
votre livret de mariage, et pour le moins trois enfants, afin de
constater votre respectabilité. Non, ils ne font pas tant les
difficiles. Mais ce métier! quarante sous la consultation! Et ces sales
ouvriers, ces femmes en cheveux qui défilent dans mon cabinet en
réclamant de moi, avec une niaiserie béate, la guérison de leurs
stupides maladies!... Comme si la médecine, ça existait!...
De nouveau, avec humeur, il haussa les épaules. Thérèse Herlinge,
ardente néophyte de son art, dévorée d’un zèle passionné pour la
science, s’indignait silencieusement.
Elle éprouvait aussi un malaise dans ce milieu étrange, entre la
vulgaire Jeanne Adeline, cette doctoresse demeurée sage-femme, débitant
par tranches son savoir, dans ses visites à deux francs, et ces deux
hommes, médecins de pacotille, l’un faisant commerce de son titre dans
la réclame, l’autre, effréné noceur, prolongeant jusqu’après quarante
ans, dans les brasseries, sa vie d’étudiant, forcé par la faim à
l’exercice de cette médecine qu’il détestait et niait, triste comme un
prêtre qui continuerait de célébrer, ayant perdu la foi.
Ce dernier poursuivit:
--Oh! j’ai un truc. Il faut vivre. Ce n’est pas avec leurs quarante sous
de raccroc qu’ils me feraient manger. Ma foi, c’est de bonne guerre:
quand on tient un client, il faut en sortir ce qu’on peut! Alors, j’ai
mes plaques.
--Vos plaques? interrogea l’aristocratique Thérèse, avec un léger
frémissement de dédain.
--Mais oui, les plaques électriques, vous savez bien: ça prend beaucoup
dans Ménilmontant. Je traite à forfait. A tous ces dégénérés
alcooliques, qui font, sans exception, de la cirrhose ou de la
dilatation d’estomac, je dis: «Voulez-vous être guéri dans un an, ou
dans six mois, même dans trois?» Trois mois c’est dur, car c’est le
traitement quotidien, à trois francs la séance, pour la pose des
plaques; mais il y en a toujours qui marchent.
Très digne, méprisant, la tête haute, Gilbertus déclara:
--Ça, mon cher, c’est dégoûtant!
Morner eut un rire amer; une grimace nerveuse crispa sa face tiraillée
de rides.
--Et tes granules? et tes élixirs? et la caféine que monsieur Herlinge,
le père de Mademoiselle, administre à ses sujets, et toute la
thérapeutique imbécile que la clientèle aveugle, malgré la faillite
évidente de la médecine, s’acharne à réclamer de nous, est-ce que ce
n’est pas la même fumisterie? Alors, qu’est-ce que je fais de plus ou de
moins que mes confrères?
Dans un geste d’assentiment, madame Adeline leva ses deux petites mains
courtes que l’embonpoint avait envahies les premières. Mais Gilbertus se
récria:
--Ah! pardon, il y a thérapeutique et thérapeutique. Je sais des remèdes
logiques, fruits de longues et intelligentes recherches, et d’autres
qui, connus depuis une haute antiquité, subissent des transformations,
des perfectionnements de leurs propriétés curatives.
--Niez-vous aussi la physiologie, docteur? demanda Thérèse, dont la voix
s’altérait d’indignation hautaine.
--Oh! la physiologie, elle commence d’exister; mais à quoi nous
avance-t-elle? Savons-nous refaire du sang dans le cas d’une anémie
pernicieuse? Et devant une septicémie, que fait le médecin qui voit le
sang circuler dans l’organisme, pareil à un poison, sinon d’attendre que
ce sang, par ses propres énergies, se soit renouvelé? Et quand une plaie
se cicatrise, pouvez-vous y faire naître le demi-quart d’une cellule? Si
un malade a un bacille dans la peau, vous savez bien qu’il le garde:
tant pis si sa machine n’en triomphe pas, car ce n’est pas le médecin
qui l’en débarrassera!...
--Ah! dit Jeanne Adeline, en proie à une pensée profonde, ça serait trop
facile, si ça s’écrasait comme un pou...
Incommodée par la chaleur, elle glissait son mouchoir roulé, imbibé
d’antiseptiques, sous les plis gras de son menton. Tous, dans la
voiture, forçaient la voix pour dominer le fracas des vitres agitées. La
doctoresse reprit, de son contralto masculin:
--Morner n’a pas tout à fait tort; plus on va dans le métier, plus on
voit qu’on ne peut pas grand’chose. Et puis, qui croire parmi les
maîtres? Boussard dit blanc, Artout dit noir. Tous deux ont l’air
d’avoir raison, et, en attendant, le malade nous glisse entre les mains,
comme cette pauvre femme que nous conduisons au cimetière... Et vrai!
voir mourir des créatures de cette sorte, se dire qu’on est médecin, et
n’être pas capable de les prolonger seulement huit jours! Ah! ce n’est
pas gai!... La tumeur était là, nous la sentions sous nos doigts, et
nous étions autour du lit, le mari, Artout et moi, comme trois
imbéciles, à regarder le mal empirer... Ah! elle est jolie, la médecine!
Tenez, je suis comme Morner, je n’y crois plus. Il n’y a qu’une science
vraie: l’anatomie... Là, pas d’erreur. Un nez n’est pas une fesse. Un
point, c’est tout.
Elle s’arrêta, heureuse d’avoir, dans sa trivialité loquace, déchargé
son cœur des amertumes, des dégoûts entassés par le métier excédant
qu’elle faisait. Et comme Morner, de son air de viveur méditatif,
l’observait, intéressé par le type de cette bonne camarade joviale, elle
recommença:
--Et figurez-vous que Lucie, ma fille aînée, qui n’a pas douze ans,
donne aussi dans ces idées médicales. Mais, j’y mets bon ordre! Pauvre
chou! la lancer dans cette vie de chien que mène sa mère, non, non! Je
la caserai dans les Postes, comme dame employée, ou dans les modes... Si
l’on pouvait trouver pour les femmes une profession qui les laisserait
travailler chez elles, ça serait le rêve. Regardez-moi: est-ce que j’ai
une maison, un intérieur, ce que toutes les femmes aiment, enfin, un
petit coin gentil où rester tranquille quand l’envie vous en vient?
Toujours dehors, mangeant à la diable, volée par mes bonnes, à peine si
je vois mes enfants, qui s’élèvent comme ils peuvent... Et un mari au
milieu de tout cela, vous croyez peut-être que c’est facile à retenir,
quand sept nuits sur dix je suis dehors, appelée pour des accouchements,
des faux croups, que sais-je encore? Adeline est de bonne composition,
mais tout le jour il trime sur ses registres, là-bas, à l’économat de la
Pitié, et tout de même il aimerait bien une maison qui ne soit pas un
restaurant, pas un hôtel meublé... Ah! mes amis, ça manque de poésie,
voyez-vous, le foyer de la doctoresse. Des médecins, certes il en faut,
puisque le malade en réclame, qu’il y en a toujours eu; mais on aura
beau dire, c’est l’affaire des hommes.
Thérèse demeurait impassible dans l’ombre de la voiture. Elle entendit
Gilbertus, galant, se récrier:
--Comment, madame, vous parlez ainsi devant mademoiselle Herlinge, quand
nous présageons tous pour elle un si brillant avenir?
--Oh! pour mademoiselle Herlinge, c’est différent, dit Jeanne Adeline.
Elle voulait distinguer par là entre leurs conditions, sachant bien que
la jeune fille trouvait dans la science un luxe de plus et se le pouvait
offrir, toujours libre de le rejeter si cet agrément devenait une
contrainte; tandis que, pour elle, la science était le gagne-pain.
Sage-femme diplômée quand elle avait épousé Adeline, elle avait décidé,
pour améliorer la situation du ménage, de passer le doctorat. Son
courage et sa mémoire merveilleuse le lui avaient obtenu, et c’était au
milieu de ce surmenage, entre sa course aux étages dans les sombres
immeubles de la rue Dauphine, et ses consultations dans le petit
entresol de la rue de Buci, qu’elle avait encore trouvé le temps de
mettre au monde ses quatre enfants, réalisant, par un tour de force, ce
prodige d’être à la fois, dans la société, une femme et un homme.
--Me voici arrivé, s’écria Morner, je file.
Les voitures montaient au pas l’avenue de la République; il dit adieu,
ouvrit la portière, sauta sur la chaussée et disparut. Gilbertus, alors,
le jugea d’un mot:
--Un brave garçon, mais pas sérieux.
Lui l’était suprêmement. Il cherchait aussi à se rapprocher de ses
grands confrères, et, dans ce dessein, manifestait près de la fille
d’Herlinge un empressement admiratif; mais, comme les voitures
franchissaient la porte du Père-Lachaise, Thérèse déclara que, dans le
cimetière, elle désirait suivre l’enterrement à pied.
--C’est un principe chez moi, déclara-t-elle.
Et elle s’en fut, heureuse d’échapper à une compagnie dont les propos la
choquaient.
Hâtant le pas, elle vint rejoindre le petit groupe des personnes qui
montaient, silencieuses et fatiguées, l’avenue principale. Il ne se
composait guère que d’hommes. En avant, près du veuf, Fernand menait le
deuil. C’était un de ces matins d’août où l’on sent une menace
d’automne; un peu de brume s’attardait dans l’air; déjà quelques arbres
avaient jauni. L’avenue s’élevait, de terrasse en terrasse, jusqu’à la
chapelle dont le fronton grec se profilait sur le bleu léger du ciel. A
droite et à gauche, mornes façades d’une rue ensommeillée, s’étageaient,
blancs et divers, les monuments des morts illustres. Et, parmi cette
froide bordure de marbres et de statues, un arbuste frêle balançait
doucement sa ramure pleureuse aux feuilles pâles: c’était le saule de
Musset,--toute la poésie d’une époque, le romantisme même, une élégie,
une gloire se survivant...
Thérèse avait le cœur serré de mélancolie; la conversation qu’elle
venait d’entendre sans vouloir en faire cas agitait maintenant en elle
des doutes, des incertitudes. D’irréfutables vérités y avaient été dites
sur l’impuissance médicale, et Jeanne Adeline l’avait plus troublée
encore par la sincérité de ses doléances... Ah! comme celle-là soupirait
douloureusement vers le foyer tranquille et paisible de la mère de
famille, de l’épouse!
Et voici que, tout autour de Thérèse, conspiraient des évocations
d’amour intime, puissant et absolu. D’abord, ce veuf dont l’attitude
hypnotisait tous les regards par son expression de douleur, attirait ses
yeux aussi, et sa pensée se fixait sur lui tandis que, d’un pas lent,
comme en un cauchemar, il suivait le funèbre véhicule scintillant
d’argent qui lui emportait sa compagne. Là-bas, entre deux niveaux des
terrasses, apparaissait, dans son architecture terrible et simple, le
Monument aux Morts, de Bartholomé. Une porte y était figurée sur les
ténèbres de l’au-delà, et un couple nu, déjà sorti de la vie, la
franchissait enlacé dans une noble et amoureuse union. Les deux beaux
corps de pierre polie se détachaient sur l’ombre où ils entraient. De
loin, du bas de l’avenue, de la grille même, on les apercevait déjà,
précis et purs, glorifiant superbement, dans un geste unique, l’Amour et
la Mort.
Et Thérèse voyait encore Guéméné, s’en allant près du veuf, veuf lui
aussi d’un rêve qu’elle n’avait pas voulu réaliser, pleurant peut-être
la compagne qu’elle n’avait pas voulu devenir. Alors, sa tristesse se
fit étrangement tendre et douce.
On inhuma madame Guéméné, selon ses volontés dernières, dans un vieux
caveau situé dans le plus ancien quartier du cimetière et où dormaient
tous ses parents. C’était un coin plein d’ombre et de mystère. Des
cyprès gigantesques y avaient poussé sans ordre, comme au hasard, et un
lierre épais, somptueux, envahissant, s’y déroulait magnifique, nivelant
les pierres tumulaires, grimpant aux troncs, aux colonnes grecques des
tombeaux en ruine, s’accrochant en draperies funéraires aux urnes
verdies de mousse. Puis les hêtres énormes, plantés au grand siècle dans
ce parc des Jésuites, formaient un dais de feuillage, sous lequel
régnait une lumière verte. Et l’on n’entendait rien, que le piétinement
de la foule, et le pas alourdi des hommes lugubres, apportant pesamment
leur incommode fardeau.
L’assistance, avec cette curiosité avide de la douleur d’autrui, si
étrange et si humaine, dardait les yeux sur le veuf. Il fut admirable de
retenue et de dignité: il regardait toujours le cercueil, rien que cela;
et quand le cercueil eut disparu, il regarda l’affreux abîme où
s’engloutissait sa compagne,--mais il déçut la foule en lui dérobant ses
larmes.
Thérèse s’était approchée de la tombe; elle se tenait maintenant auprès
de Guéméné. Il ne l’avait pas vue. Subitement il la devina, et de
nouveau leurs regards se croisèrent. Le jeune homme était livide, le
visage défait. Elle attendait un mot de lui; un subtil instinct
l’avertissait qu’il allait lui parler, mais il demeura impénétrable.
A peine risquait-il un coup d’œil furtif vers Thérèse, dont le profil
princier se détachait sur le fond de sombre verdure. Elle avait la grâce
et la noblesse d’une fine statue, mais une émotion soulevait d’un
souffle fort sa poitrine, et, sous son chapeau noir aux ailes légères,
elle était indiciblement triste et troublante.
Fernand Guéméné la retrouva encore, un moment après: quand elle lui
serra la main, dans le monotone défilé des condoléances, il sentit la
première pression de vraie pitié.
Comme il s’apprêtait à prendre place près du veuf, dans la voiture de
deuil, celui-ci le repoussa doucement:
--Merci, mon petit, laisse-moi seul maintenant.
Et la voiture fila devant lui, le laissant là si désemparé qu’il
demeura, quelques secondes, immobile. Puis, dans la crise morale qu’il
traversait, l’idée d’une marche au grand air le séduisit tout à coup. Le
trajet, pour revenir chez lui à travers le quartier du Temple, n’était
pas considérable: il résolut de rentrer à pied.
Déjà il s’était engagé dans l’avenue de la République, où la pente douce
et longue, la descente sans fatigue, donnaient à son pas un mouvement
berceur qui endormait son mal. Les tramways de la banlieue parisienne
glissaient avec fracas sous le fil électrique, et les étincelles bleues
crépitant sur les rails amusaient la douleur du jeune homme. Soudain il
vit une femme cheminant près de lui: c’était Thérèse. Elle aussi
descendait à pied, seule. Leur trajet était le même. Il hésita. Il y
eut, dans l’allure de la jeune fille, un ralentissement; ce fut, chez
tous les deux, la même indécision.
Brusquement, Fernand salua, quitta le trottoir, et sauta dans un tramway
en marche.
* * * * *
Quand il arriva chez lui, une heure sonnait à Notre-Dame. Son domestique
l’avertit que le déjeuner était servi, et que trois clientes
l’attendaient.
--Merci, dit-il, j’ai pris mon repas en route.
Et il passa tout de suite dans son cabinet.
Sur la table de travail, parmi d’autres photographies, se trouvait un
groupe d’internes dans le fond duquel on reconnaissait, revêtue de sa
blouse, Thérèse Herlinge.
--Pourquoi conserver ce souvenir excitant? prononça-t-il à mi-voix, dans
une apparence de grand calme.
Et, tranquillement, saisissant le carton, il le mit en morceaux. Un à
un, les fragments tombèrent. Il les poussa du pied jusque dans la
cheminée. Puis, tirant méthodiquement une allumette de sa boîte, il la
coula tout enflammée sous les débris de l’image. Alors, se raidissant,
il ouvrit la porte de la salle d’attente pour introduire la première
malade. C’était une bouchère rhumatisante, qui lui montra sa main sèche,
déformée par les douleurs. Il voulut prendre et palper ces phalanges
enflées et tordues, mais un tel tremblement agitait ses doigts qu’il ne
put étudier la déformation articulaire. Il fit un violent effort pour
réprimer sa nervosité: ce fut en vain. Et, au moment de rédiger en
ordonnance le régime alimentaire qu’il prescrivait à l’arthritique,
voici que sa plume impuissante se refusait à former les mots. Il lui
fallut une réaction de toute sa volonté pour achever d’écrire.
La cliente partie, il se précipita vers le foyer, fouilla les cendres.
Qu’avait-il fait! Pourquoi donc avoir détruit ce cher visage qui, depuis
des mois, dans un tête-à-tête mystique, rompait sa solitude, qui lui
souriait finement, comme une autre Thérèse plus pitoyable, consentant à
demeurer sa silencieuse compagne de travail? Quelle stupidité que sa
prétendue force, et quel orgueil y dominait! Brûler cet unique
souvenir!...
Parmi les fragments de la photographie noircis et racornis par le feu,
apparaissaient des coins blancs de tabliers d’internes, un morceau
d’arbre intact, et aussi la figure de Pautel, le médecin blond aux yeux
vacillants sous le lorgnon. Parfois le papier calciné s’effritait quand
Fernand le déroulait. Tout à coup, minuscule et un peu jauni par la
flamme, le visage de Thérèse, tranché au col, se trouva sous ses doigts.
Il la possédait enfin, la précieuse relique! Avec des soins délicats, il
la coucha dans le creux de sa main, et, pendant de longues minutes,
immobile et frémissant, il la contempla...
Il ne reprit ses consultations que beaucoup plus tard. Les clients
s’étaient accumulés dans la salle d’attente; six heures allaient sonner
quand il expédia le dernier. Il parcourut alors le registre où son
domestique écrivait les visites à faire, et, n’y voyant aucun cas
urgent, il se dit souffrant et se mit au lit. On ferma les volets, sur
son ordre, dans la grande chambre carrée qu’il occupait au troisième
étage.
La nuit vint; il ne dormait pas encore, bien qu’il se fût tourné vers la
muraille. Quand, d’un mouvement fiévreux, il changea de côté,
distinctement, sur le fauteuil voisin de la fenêtre, il vit Thérèse
assise, vêtue de la robe noire qu’elle portait le matin, coiffée du
chapeau de paille aux ailes légères. L’hallucination était si nette
qu’il reconnaissait parfaitement, dépassant le col de broderie noire, le
mince liséré blanc d’un petit faux col masculin qu’elle portait
d’habitude. Seul, le visage restait empli d’ombre, et les yeux,
agrandis, obscurs, cernés d’un halo, s’attachaient à lui, fixement.
--Thérèse! ne put-il s’empêcher de prononcer à mi-voix, est-ce vous?
Sa voix lui fit peur, à résonner ainsi, sans écho, dans la chambre. Il
se tut. Mais, devant ce fantôme, sa passion lui gonflait le cœur: il
craignait que l’hallucination ne disparût; il la retenait comme on
retient un rêve très doux, par un grand effort de l’imagination, et il
se mit à lui dire des choses caressantes, follement, se figurant que
Thérèse était sa femme, et qu’elle se trouvait ici, chez eux.
Tout à coup il sonna fébrilement, demanda de la lumière, sa glace à
main, de l’eau à boire; il se mirait avec inquiétude, examinant ses
prunelles, cherchant du strabisme.
--Léon, demanda-t-il au domestique, ne me trouvez-vous rien
d’extraordinaire dans le visage?
--Non, monsieur.
--J’ai bien, dans les yeux, l’expression ordinaire?
--Oui, monsieur.
--Lorsque je vous regarde, est-ce que je ne louche pas?
--Non, monsieur.
--Merci, Léon... Ah! encore un mot; dites-moi, n’ai-je pas laissé un
vêtement sur le fauteuil, là, près de la fenêtre?
--Il n’y a rien sur le fauteuil, monsieur.
--C’est bien; vous pouvez me laisser maintenant.
--Monsieur est-il souffrant? monsieur n’a-t-il pas besoin que je veille
un peu?...
Guéméné eut une douceur à sentir la nuance d’affection servile qui était
dans cette phrase. Mais il congédia le valet de chambre, gardant
seulement deux fortes lampes allumées dans la pièce.
* * * * *
Le lendemain, en se levant, très pâle, les membres endoloris, il nota,
comme chaque matin, sur son carnet, les indications du registre. Il but
un peu de thé, et, avant de sortir, se pencha un moment à la fenêtre.
Deux pigeons gris, soyeux, plumeux et gras, avaient posé leur nid entre
deux branches, dans l’arbre le plus voisin. La femelle couvait pour la
seconde fois. Le mâle, qui chassait sur l’eau, revint au gîte, d’un vol
lourd et tournant. A son approche, elle se souleva, légère, tout en
plumes: il lui donna sa pâture, d’un seul jet dans le gosier; puis, de
son joli bec rose, pareil à un bijou de corail, il lui fourragea le cou,
tendrement, et elle dodelinait la tête, avec une grâce exquise. Un amour
ingénu était entre ces deux petites bêtes ailées, posées comme par
miracle au-dessus du fleuve mouvant. Les grands peupliers d’Italie, aux
feuilles tremblantes, frissonnaient. Guéméné descendit, l’air étrange.
Sur le seuil de la porte en cintre située un peu de travers dans la
bâtisse du XVIIIe siècle, il hésita un instant. Puis un geste violent
lui échappa:
--A quoi bon, dit-il, puisque je ne puis plus!...
Dix minutes plus tard, dans l’Hôtel-Dieu, il montait au service
d’Herlinge. Au laboratoire de Thérèse, il frappa. Une infirmière
passait:
--Mademoiselle Herlinge est en bas, monsieur.
--C’est bon. Voulez-vous lui dire que quelqu’un l’attend ici?
Lorsque Thérèse ouvrit la porte, elle vit Fernand abattu, la tête entre
ses mains, à sa propre place, les coudes sur sa table de travail.
--Vous voulez me parler, Guéméné? fit-elle d’une voix très altérée.
Elle fut émue bien davantage quand il laissa voir ses traits défaits.
Et, tout de suite, par loyauté, pour couper court à toute équivoque:
--Vous savez, tout ce que nous avions dit ensemble l’autre jour, je l’ai
ressassé dans mon esprit... et dans mon cœur... et j’ai bien compris,
définitivement, mon pauvre Guéméné, l’impossibilité de vous sacrifier
mon art.
--Je ne vous demande plus rien! prononça-t-il, brisé. Le bonheur même,
je ne m’en soucie plus, pourvu que vous veniez dans ma vie... mais
venez-y Thérèse!
Il tendit les bras. Une tristesse l’accablait, qui endeuillait ces
fiançailles. Mademoiselle Herlinge, elle, triomphait. C’était son rêve
complet se réalisant: des larmes de tendresse lui montèrent aux yeux.
Il ajouta:
--Je ne peux plus vivre sans vous avoir... au moins un peu!
Le dard du chalumeau ronflait toujours sous l’étuve où fermentaient des
bouillons de culture. Sur la table, près du microscope, des fragments
d’une matière blanchâtre étaient préparés, pièces anatomiques extraites
d’un endocarde à la dernière autopsie. Une violente odeur d’iodoforme
emplissait l’étroit laboratoire. Thérèse Herlinge tremblait et
pâlissait; l’amour passa dans ses yeux troubles; Fernand s’avança vers
elle. Ils s’étreignirent.