II

Il y eut d’abord, dans le chagrin du jeune homme, une rancune et de

l’amertume capiteuse qui l’aidèrent à vivre. D’ailleurs il était fort

occupé. Ses matinées se passaient en visites dans cette rue

Saint-Louis-en-l’Ile, si populeuse et malsaine, regorgeant d’angines, de

laryngites, de catarrhes et de rhumatismes. Parfois il était appelé

aussi par des gens riches, dans ces hôtels silencieux et discrets, aux

façades vétustes, aux balcons Louis XV, le long de ces quais ombragés

qui font à l’île Saint-Louis une ceinture si archaïque et si noble. Ce

jeune docteur à l’air intelligent et réfléchi avait vite plu.

L’après-midi, ses consultations, dont la plaque de cuivre apposée à sa

porte indiquait la clôture pour trois heures, se poursuivaient jusqu’à

quatre ou cinq heures du soir. Il recevait des femmes du peuple, ou des

commerçantes du quartier qui, la consultation donnée, allongeaient trois

pièces de vingt sous sur la bordure de son bureau d’acajou. Lorsque le

salon d’attente était vide, il lui fallait sortir de nouveau, après

avoir relevé sur son carnet la liste de ses malades. On le demandait

souvent sur la rive droite, quai des Célestins, et jusque dans le

quartier de la Bastille.

Il rentrait tard, en fiacre, exténué, dînant quelquefois à une heure

avancée de la nuit. C’était alors que l’image de Thérèse Herlinge

reprenait possession de lui: il avait trop longtemps imaginé sa présence

dans cette maison, avec une exaltation de célibataire amoureux et

rêveur; il ne concevait plus ce logis sans elle. Un soir, à la lueur

douteuse du gaz de l’escalier dont le domestique avait baissé la flamme,

il crut apercevoir sa forme mince et son chignon noir sur le palier du

premier étage. Aussitôt un éblouissement le saisit, et il gagna sa

chambre avec des frissons et un tremblement nerveux qui lui firent

croire à un accès de fièvre. La nuit, il se réveillait brusquement,

s’imaginant avoir entendu la voix de mademoiselle Herlinge; et une sueur

froide le couvrait. Quand il s’endormait, il chassait la pensée de la

jeune fille, mais il y était ramené par la sensation d’une main de femme

qui se serait posée sur sa nuque; et il croyait reconnaître jusqu’au

froid d’une bague d’or qu’elle portait à l’annulaire droit.

Bientôt il ne fut plus capable de s’absorber dans son métier, et il

devint la proie d’une illusion ardente et troublante pendant ses

consultations: la porte du salon d’attente, contigu à son cabinet, ne

s’ouvrait pas pour quelque nouvelle arrivante sans qu’il crût

reconnaître le pas de mademoiselle Herlinge. L’idée que celle-ci,

revenant sur sa décision et se laissant convaincre, abdiquerait sa

profession pour se donner à lui, le hantait souvent. Alors il imaginait

aisément qu’avec sa liberté d’étudiante elle aurait osé cette démarche

délicate et digne, de venir se promettre ici même, pour le surprendre

mieux et jouir de son bonheur éperdu. Il l’attendait perpétuellement,

sans lassitude, sans réflexion. Mais quand il allait chercher les

clients au salon d’attente pour les introduire, l’un après l’autre, dans

son cabinet, et que d’un regard circulaire il parcourait toute la pièce,

il endurait chaque fois la même déception à ne voir pas Thérèse.

* * * * *

Un jour, passant sur le quai aux Fleurs, il l’aperçut de loin. C’était

jour de marché. Le trottoir, encombré de géraniums, de bégonias et de

reines-marguerites, ces fleurs de l’été, n’était plus qu’un long

parterre multicolore déroulé le long du parapet. Et la silhouette mince

et noire de Thérèse se découpait là-bas, arrêtée dans sa marche,

infléchie légèrement vers un carré de lumière rouge, crue et vibrante

que dessinait à terre une masse de géraniums en pots.

Guéméné, sans réflexion, hâta le pas vers elle. Une fois encore, sous la

forme de cette femme, le bonheur apparaissait devant lui. Son mouvement

fut le geste impulsif d’un homme vers le bonheur. L’idée d’une

transaction avec la fière étudiante lui était déjà venue et se précisait

dans son cerveau avec la rapidité des résolutions désespérées.

Il approchait, elle se retourna, le vit:

--Tiens! Guéméné!

Le sourire qu’elle eut rassura le jeune homme. Il était cependant très

ému, et balbutia des mots incohérents en lui serrant la main.

--Quoi! reprit-elle, vous voudriez causer sérieusement avec moi, ici?...

Le pouvons-nous, Guéméné?

Et ses lèvres possédaient toujours ce beau sourire, paisible, doux,

légèrement affectueux, qui indiquait, dès ces seuls mots, le ton de

l’entretien.

Il reprit:

--Oui, nous le pouvons. Ce sera très bref. J’ai tant souffert depuis

l’autre jour, que j’ai cherché une issue au dilemme qui nous enferme. Je

crois l’avoir trouvée. Il me faut vous la dire tout de suite, ici même,

entendre enfin les mots qui vont peut-être vous faire mienne, Thérèse...

Tant d’amour contenu vibrait dans ces paroles, dans tout l’être du jeune

homme, que l’étudiante, malgré son calme, dut détourner les yeux. Elle

vit l’asphalte du quai désert, silencieux, blanc de soleil. Nul passant,

à cette heure avancée de la matinée, nulle voiture, ne venaient y mettre

un bruit ou une ombre. L’odeur violente des géraniums surchauffés

saturait l’air. Les bâtiments extrêmes de l’Hôtel-Dieu finissaient ici

en mornes murailles de prison.

--Je vous écoute, fit-elle froidement.

Au fond, elle souhaitait la possibilité d’un accord entre eux qui

concilierait l’attachement à sa profession et son obscur désir d’aimer.

Cette démarche de Guéméné, aujourd’hui, lui semblait une concession

première. Ses yeux s’allumaient de curiosité.

--J’ai pensé, reprit très simplement le jeune homme, que j’étais fou de

réclamer de vous ce sacrifice, l’autre jour. Une femme comme vous

n’abandonne pas sa carrière. La supériorité de votre intelligence vous

défend la vie frivole que mènent généralement les femmes. Mais il me

semble que parallèlement à l’existence agitée, tumultueuse et anormale

de la doctoresse, il en est une autre, également digne de vous dans sa

tranquillité lumineuse. C’est celle d’une femme de science qui, sans

quitter la maison ni le rôle qui l’y retient, travaille cependant, donne

libre cours à l’activité de son cerveau, poursuit, dans son cabinet avec

ses livres, dans son laboratoire avec ses expériences, son rêve d’études

incessantes. Ah! Thérèse, je vous vois ainsi dans l’intérieur que nous

nous ferions. Comme vous seriez bien la femme nouvelle et idéale!

Gardienne du foyer, vous vous partageriez entre ses soins et vos

profondes, vos discrètes études. Vous êtes l’amie de madame Lancelevée,

la doctoresse de la Présidence: voyez-la dans son laboratoire. Vous

aussi...

Elle l’interrompit, indignée:

--Un laboratoire! Voilà ce que vous m’offrez? J’ai rêvé l’incomparable

activité du médecin, le contact avec toute une humanité: ce petit monde

complet qu’est la clientèle et dont on se fait à la fois l’ami, le

maître moral et le sauveur. Comme champ d’expérience, j’ai voulu le

corps humain vivant, vibrant et souffrant. J’ai ambitionné le rôle du

guérisseur. Je me crois destinée à cette mission de combattre la

souffrance humaine. Véritablement je me sens des énergies suffisantes

pour cette vie intense et féconde qui vaut dix autres vies de femmes. Et

j’aboutirais à la réclusion dans le laboratoire ou le cabinet de

travail, avec quelques fioles où se nourriraient des bacilles, des

réactions micrographiques de cellules, un peu de vie chimique, et la

pathologie sous forme d’in-octavo ornés de figures coloriées hors-texte,

n’est-ce pas?... Non!... Guéméné, vous me connaissez bien mal pour me

proposer cela. Il me faut l’exercice de ma science, la pratique

médicale, et non pas de stériles études. L’hôpital me magnétise, le

malade m’attire. Je veux le vrai succès, le triomphe propre du médecin:

la victoire sur la mort.

Ils s’étaient avancés, en marchant, vers le pont Notre-Dame. A cet

instant, tous deux s’arrêtèrent. Thérèse toute pâle frémissait encore de

l’excitation de sa théorie. Guéméné ne répondit rien tout d’abord. Une

marchande de fleurs s’avança, leur proposa des héliotropes en pots dont

les houppes violettes jetaient dans l’air un parfum d’encens qui

rappelait l’église. A la fin, Guéméné prononça:

--Eh bien... cela suffit... je n’insisterai plus. Adieu.

--Mon pauvre Guéméné! murmura Thérèse, en lui serrant la main dans un

mouvement de pitié qui offensa le jeune homme.

--Laissez! fit-il en se redressant avec effort, moi, je tâcherai d’avoir

les énergies qu’il faut pour vaincre l’amour.

Elle eut comme un geste pour le retenir encore, mais il la salua et,

faisant volte-face, reprit le quai dans la direction de l’île

Saint-Louis.

* * * * *

Une diversion pénible l’attendait à la maison et vint l’arracher à ce

marasme où son cerveau courait un danger insidieux et certain. Son

domestique lui remit le «petit bleu» suivant où les mots couraient

illisibles et fous:

Mon cher Fernand,

Ma pauvre amie n’est plus; viens me voir.

Princesses de science · 第 9 / 29 题