fait excuse de ce qui s'étoit passé. Ainsi ils paroissoient les
meilleurs amis du monde, quoi que dans le fonds il y eut de la jalousie
de part & d'autre. Le Duc d'Orleans ne voyoit qu'à regret que la
reputation de ce jeune Prince offusquât la sienne, & le Duc d'Anguien de
son côté n'étoit pas trop content que le rang que l'autre tenoit au
dessus de lui, l'obligeât à lui rendre des defferences auxquelles son
esprit avoit peine à s'accoutumer. Comme il étoit hautain naturellement
& disposé à croire que toutes choses devoient se régler par le merite,
il présumoit tout du sien, pendant qu'il ne rendoit pas toûjours justice
aux autres. Ceux qui approchoient de plus près de sa personne
l'entretenoient encore dans cette humeur; tellement que n'en étant que
plus suspect par-là au Duc d'Orleans, il obtint de la Cour que ce Jeune
Prince serviroit sous lui, afin de lui donner quelque mortification. Le
Duc d'Anguien en eut beaucoup effectivement, quand il sût la destinée
qu'on lui préparoit, & ne l'ayant pû éviter, quoiqu'il y employât tout
son credit, & celui de son pere, ces deux Princes prirent le chemin de
Flandres pour y aller servir l'un de Général & l'autre de
Lieutenant-Général. Ils y trouverent de la besogne; les ennemis y
avoient repris Mardik, & comme ils voyoient bien que nous en voulions à
Dunquerke, ils avoient crû ne pouvoir mieux empêcher la prise de cette
place qu'en reprenant celle-là.
Le Cardinal qui songeoit à faire sa bourse préférablement à tout le
reste, mais qui pour amuser les François faisoit semblant d'avoir les
plus beaux desseins du monde, s'avisa pendant qu'on méditoit de grandes
choses de ce côté-là d'entreprendre la Conquête d'Orbitelle. Cette place
qui est en Italie ne nous accommodoit nullement. Quoi qu'il en soit
l'entreprise ne réüssit pas, & comme on commençoit déja à n'être pas
trop content de lui, ce fut un nouveau sujet de lui vouloir encore du
mal. Ses ennemis publierent qu'il ne s'y étoit porté, que par ses
intérêts particuliers; que sans cela il n'eut jamais rien entrepris si
loin, puis qu'il étoit tout visible que nous n'avions que faire de
Conquêtes en ce païs-là, pendant que nous en avions à nôtre porte qui
nous accommodoient bien davantage. Pour faire cesser ces bruits qui
nuisoient à sa réputation & pour faire parler plus avantageusement de
lui, il mena le Roi sur la Frontiere de Flandres. Il avoit ôté les
femmes à ce jeune Prince entre les mains de qui il avoit été jusques-là:
il lui avoit donné à la place le Marquis de Villeroy en qualité de
Gouverneur. Ce choix avoit fait bien des jaloux à la Cour, parce que ce
Marquis n'étoit pas des plus anciennes Noblesses de France; Mais comme
c'étoit un homme tout devoué à la faveur, & qui faisoit profession de
faire tout ce que vouloient les Ministres, son Eminence avoit crû le
devoir preferer à tous les autres, parce qu'il étoit bien plus soeur
d'en être le maître que de quantité d'autres qu'il y avoit. Au reste
pour le rendre plus digne d'un si grand honneur, il avoit été envoyé peu
de tems auparavant commander devant la Motthe, Chateau scitué en
Lorraine, qu'un certain Gouverneur avoit promis de deffendre jusques au
dernier soupir. Il s'y étoit renfermé avec un tas de braves gens, mais
grands voleurs, & qui desoloient tout le païs à plus de vingt lieuës à
la ronde. Ils y avoient déja fait perir un Italien nommé Magalotti
parent du Cardinal que son Eminence y avoit envoyé pour le rendre digne
du bâton de Marêchal de France qu'elle lui preparoit, s'il eut pû
survivre à cette Conquête. Ce fut dans le même dessein qu'elle y envoya
aussi le Marquis de Villeroy, afin que non-seulement il en fut plus
soumis à ses volontez, par ce bien-fait, mais encore qu'on eut moins de
jalousie, quand on le verroit revêtu de cette dignité. Il savoit que
l'honneur qu'on lui auroit fait de l'appeller au Gouvernement de la
personne de Sa Majesté feroit parler bien du monde, & que le petit fils
d'un homme qui avoue dans ses memoires que son fils n'étoit pas d'assez
grande qualité pour aller en Ambassade à Rome, ne le paroîtroit pas non
plus pour occuper un poste comme celui-là. Mais il en arriva tout
autrement qu'il ne pensoit. Comme on ne sauroit plaire à tout le monde,
les ennemis que pouvoit avoir ce nouveau Marêchal trouverent qu'il
meritoit l'un tout aussi peu que l'autre. Il les laissa dire, & le
Cardinal s'étant arrêté à Amiens avec le Roi, il donna ordre au Marêchal
de la Meilleraie d'aller reparer l'affront que les troupes du Roi
avoient reçû devant Orbitelle, par la prise de Portolongone, & de
Piombine. Il avoit dessein, à ce qu'on l'accusa depuis, de se former une
Souveraineté de ce côté-là, afin que, si comme il avoit sujet de le
craindre, le nombre de ses ennemis venoit à croitre en France, il s'y
put sauver & se consoler de sa mauvaise fortune.
J'avois suivi le Roi à Amiens, d'où je n'étois pas encore parti pour me
rendre à l'Armée du Duc d'Orleans, ou je devois aller servir, quand son
Eminence demanda à Mr. de Treville de lui donner deux Mousquetaires qui
fussent Gentilshommes, & qui n'eussent que la cape & l'épée, afin qu'ils
lui eussent l'obligation de leur fortune. Mr de Treville qui avoit
toûjours de la bonté pour moi, me choisit sans hesiter pour me presenter
à lui, & étant un peu plus retenu sur le choix de l'autre, il tomba à la
fin sur Besmaux qui étoit entré quelque tems après moi dans les
Mousquetaires. Nous crûmes tous deux nôtre fortune faite quand nous nous
vîmes ainsi appellez si heureusement auprès du Ministre. Chacun qui eut
été à nôtre place l'eut crû aussi-bien que nous, mais comme il y avoit
bien à dire qu'il fut aussi-bien faisant que l'avoit été le Cardinal de
Richelieu, nous languîmes long-tems devant que de voir réüssir nos
esperances. Bien loin de nous faire le bien que nous prétendions, tout
ce que la nouvelle qualité que nous eumes de ses Gentilshommes nous
procura fut qu'il nous employa à des courses pour récompense desquelles
il nous fit donner des ordonnances tantôt de cinq cent écus tantôt de
cent pistoles & tantôt de moins. Or comme il y en faloit depenser une
bonne partie, ce qui nous en restoit étoit si peu de chose, que nous
sentions toûjours ce que nous étions. Je veux dire par-là que si nous
avions des bas non n'avions pas de souliers, principalement Besmaux qui
n'avoit pas trouvé la même ressource que moi dans le jeu, & qui ne
m'avoit pas encore rendu l'argent que je lui avois prêté.
Cependant je devins bien-tôt tout aussi miserable que lui, la fortune me
tourna le dos tout d'un coup, & je commençai à perdre tout ce que
j'avois, ainsi comme je me voyois déchu de mes prétentions par l'avarice
de mon nouveau maître, il arriva que lors que je croyois devoir être le
mieux, ce fut justement lors que je me trouvai le plus mal. Je fus
bien-tôt denué de toutes choses par les pertes que j'entassai les unes
sur les autres, & comme un joueur tel que je l'étois devenu par
accident, quoi que je ne l'eusse jamais été d'inclination, croit
toûjours reparer les brêches qu'il a faites, je m'enfoncai d'autant plus
dans le bourbier, que je fis plus d'effort pour en sortir. Cela me
rendit sage à la fin, & considerant que Dieu m'ayant suscité ce secours
dans le temps que je n'avois rien, il lui plaisoit de me le refuser
maintenant que je devois avoir quelque ressource, je fis dessein de ne
plus jouer du tout. Ainsi quoi que l'on dise ordinairement que qui a
joué jouera, & que l'on croye ce Proverbe infaillible, je fis voir
bientôt par ma conduite qu'il n'y a point de regle sans exception. S'il
m'arriva de jouer d'avantage ce ne fut rien en comparaison de ce que
j'avois joué auparavant, & ayant gagné cela sur moi que de me rendre
maître de ma conduite, la fortune fut obligée malgré elle de me donner
du relâche de ce côté là. Elle me suscita cependant un autre malheur qui
me fut bien aussi sensible; quoi qu'il ne me jettât pas dans la
nécessité. La Dame que j'avois avertie de sa beveuë l'ayant été trop
tard pour en faire son profit, l'autre avertit son mari de nôtre
Commerce quelque tems après que je fus parti de Paris. Il fut sensible à
cet affront, comme chacun à coutume de l'être dans une pareille
rencontre. Il y prit donc feu tout aussi-tôt, & n'ayant point douté de
la chose aux preuves qu'elle tâchoit de lui en donner, il résolut de
s'en venger ou d'en mourir en la peine. Par malheur pour nous il surprit
encore deux lettres que nous nous écrivions, tellement que perdant
patience après cela, il envoya à Amiens un homme pour m'assassiner. Il y
arriva deux jours après que j'en étois parti par l'ordre de Mr. le
Cardinal, qui m'avoit envoyé vers le Marêchal du Plessis. Il étoit en
Italie, & il lui ordonnoit de passer en Provence pour s'y embarquer avec
le Marêchal de la Meilleraie.
Ce contre-tems empêcha cet assasin de pouvoir executer son coup, & ne
sachant où me prendre, parce que son Eminence tenoit mon message secret,
il s'en retourna à Paris où il dit à celui qui l'avoit envoyé la raison
pour laquelle il s'en revenoit sans rien faire. Mon jaloux écrivit à la
Cour à quelqu'un de ses amis pour savoir ce que j'étois devenu; mais nul
ne lui en pouvant rien dire, il ne voulut pas faire éclater son
ressentiment contre sa femme, de peur de manquer ce qu'il projettoit
contre moi. Il se donna patience jusques à ce que je fusse revenu, &
n'ayant gueres tardé à mon voyage, je ne fus pas plûtôt de retour à
Amiens qu'il en fut averti par ceux à qui il avoit écrit. Il y depêcha
en même tems le même homme qui m'y avoit déja manqué, & celui-ci m'y
ayant encore manqué cette fois là, parce que son Eminence ne me vit pas
plûtôt de retour qu'il me renvoya devant Courtray pour porter quelques
ordres au Duc d'Orleans, il me suivit devant cette place, parce qu'il
savoit bien que j'y étois allé. Le Comte Delpont, Savoyard de Nation, y
commandoit, & comme c'étoit un homme intelligent dans l'attaque & dans
la deffense des places, il avoit demandé à cor & à cri au Gouverneur des
Païs-Bas, de lui envoyer des munitions de guerre & de bouche dont il
manquoit. Ce Gouverneur qui ne croyoit pas qu'on dût attaquer cette
place, parce qu'elle étoit bien avant dans le païs, prit ses précautions
pour des allarmes, & lui ayant fait réponse de ne se point inquieter, &
qu'on ne songeoit point à lui, Delpont n'en fut point content, & lui
recrivit, que quoi qu'il déferat toutes choses à ses conseils, & qu'il
reverât ses ordres, il lui permettroit de lui dire ou qu'il étoit mal
servi par ses espions, ou qu'il ne prenoit pas garde aux mouvemens de
ses ennemis; qu'il étoit aisé de connoître leur dessein par leurs
demarches, & qu'il faloit qu'il eut bien perdu son tems à la guerre,
s'il s'abusoit dans la pensée qu'il avoit que sa place seroit attaquée
avant qu'il fut peu.
Comme il suffit d'avoir du merite pour se faire des ennemis & des
jaloux, Delpont qui en avoit auprès du Gouverneur ne manqua pas d'y être
raillé, comme un homme susceptible de terreur panique. Quelqu'un de ses
amis le lui ayant mandé, & qu'on le faisoit passer pour un visionnaire,
il se contenta de recrire encore une fois à ce Gouverneur, afin qu'il ne
put lui imputer d'avoir manqué à son devoir pour écouter un peu trop son
ressentiment; mais sa lettre ayant été tout aussi mal reçûë que l'avoit
été la premiere, il s'en tint là, & ne dit plus rien, il fut assiegé
cependant, & l'experience ayant fait voir à ses ennemis qu'il en savoit
plus qu'eux tous, ils furent bien confus d'avoir tant parlé mal à
propos. Comme il n'y a rien capable d'abatre un brave homme, le mauvais
état de cette place ne fit point perdre courage à celui ci. Il donna le
tems au Général de l'Armée d'Espagne de se preparer à le secourir, & ce
général s'étant aproché de nos lignes les reconnut, & fit tout ce que
l'on fait ordinairement quand on a dessein de ne pas laisser prendre une
place sans coup ferir.
Les choses étoient en cet état quand j'arrivai à nôtre camp, & le
Cardinal ne m'ayant point recommandé de faire diligence, je crus que
j'aurois mauvaise grace de revenir si-tôt auprès de lui, maintenant que
l'on étoit à la veille d'une bataille. Je me mêlai même avec quelques
volontaires qui demanderent permission au Duc d'Orleans d'aller
reconnoître les ennemis. Par ce moien nous les attirâmes hors de leur
Camp en les provoquant de venir faire le coup de pistolet. Nous nous
engageâmes ainsi dans une espece de combat, qui eut été plus loin que
nôtre Général n'eut voulu s'il n'eut pris soin de retenir nôtre ardeur.
Comme c'étoit à lui à attendre qu'on le vint attaquer, il fit sonner la
retraitte, en quoi il se montra beaucoup plus sage que nous. Nous nous
retirâmes suivant ses ordres, & ayant été fort exact après cela à ne pas
permettre que ni volontaire ni autres fissent une semblable chose que
celle que nous venions de faire, nous les attendîmes de pied ferme,
quand ils voudroient venir à nous. Leur Général n'osa l'entreprendre,
tant qu'il demeura maître de sa raison; mais l'ayant perduë dans une
débauche qu'il fit avec ses principaux Officiers, parmi lesquels il y
avoit quelques Allemans, qui ne voyoient rien au dessus de leur courage
quand ils avoient une fois quatre verres de vin dans la tête plus qu'il
ne falloit, il permit qu'ils vinssent nous attaquer lors que nous n'y
pensions presque plus. Il parut bien du côté qu'ils firent éclater cette
entreprise qu'ils y faisoient entrer plus de chaleur que raisonnement;
car ils vinrent droit au quartier du Marêchal de Gassion, qui étoit un
homme aussi vigilant qu'il savoit bien se deffendre. Encore passe s'ils
fussent venus à celui du Marêchal de Rantzau, qui avoit cela de commun
avec eux qu'à quelque heure qu'on le put prendre on ne le trouvoit
guéres à jeun. Ils eussent pû esperer du moins qu'étant but à but de ce
côté-là, il n'y eut plus eu que la fortune qui eut decidé du reste; mais
en s'addressant à Gassion, ils trouverent un homme qui ne pouvoit jamais
être surpris, & qui les repoussa aussi de telle sorte, que tout hardis
que le vin les rendoit, ils ne tarderent gueres à prendre la fuite.
Ayant si mal réüssi dans leur entreprise, ils en firent une autre du
côté du Marêchal de Rantzau, qui parut toute aussi éloignée de la raison
que l'avoit été celle-là. Comme il avoit fortifié son quartier par des
redoutes qu'il avoit élevées de distance en distance, ils furent à lui
par tranchées. C'étoit le moyen justement de le faire precautionner, &
de l'empêcher de boire. Mais soit qu'ils eussent oui dire, comme il
étoit vrai, que quand il avoit bu, il n'en frapoit que mieux, pourvû
qu'il n'eut pas bu par excès, ou qu'ils crussent qu'ils viendroient à
bout de leur dessein plus facilement par-là, que par tout le reste, ils
employerent beaucoup de tems à cette tranchée sans en receuillir aucun
fruit. Rantzau dont on renforça le quartier, fit de frequentes sorties
sur eux, & si les assiegez en eussent fait autant sur nous & avec autant
de succès, ils eussent éloigné la perte de leur place beaucoup mieux que
par tout ce qu'ils firent. Mais le peu de monde qu'avoit le Comte
Delpont le mettant hors d'état de rien entreprendre, il fut obligé de se
contenter de se deffendre selon ses forces & d'être spectateur de ce qui
se passoit au quartier Rantzau. Il n'en espera neanmoins rien de bon,
voiant que dans toutes les sorties que ce Marêchal faisoit il étoit bien
rare qu'il n'y eut de l'avantage. Il jugea que c'étoit un prejugé de ce
qui devoit arriver, & ne se trompa pas: ils furent obligez d'abandonner
leur dessein, après l'avoir poursuivi pendant quelque tems. Le Duc
d'Orleans proffita de la consternation que cela devoit jetter dans
l'esprit des assiegez. Il les fit sommer de se rendre; mais le
Gouverneur dont le courage ne s'affoiblissoit point au milieu des
malheureux évenemens qui arrivoient à son parti, ne croyant pas qu'il y
eut de l'honneur à lui à la faire, tant qu'il verroit une armée préte à
le secourir, il attendit qu'elle se fut retirée pour entendre à une
capitulation; mais il ne l'eut pas plutôt perdu ce vûë, qu'il crut à
propos de ne pas attendre davantage & se rendit.
Deux jours devant que cela arivat l'homme qui avoit été envoyé pour
m'assassiner, & qui sans que je m'en apperçusse me suivoit à vue depuis
qu'il m'avoit trouvé, etant venu à la tranchée ou j'étois, receut un
coup ce Mousquet, lorsqu'il ne cherchoit que l'occasion de faire le
sien. Le coup étoit mortel, & lui ayant été annoncé qu'il faloit se
preparer à la mort, il demanda à me parler, & m'avoua en secret à quel
dessein & de quelle part il étoit venu là. Il me dit en même tems de
prendre garde à moi, parce que celui qui l'avoit envoyé étoit si rempli
de ressentiment qu'il avoit bien la mine de n'en pas demeurer là. Je
profitai de l'avis, & me tins sur mes gardes. Cependant croyant être
obligé d'en avertir la Dame qui étoit cause de tout ce fracas, afin
qu'elle prit ses precautions aussi-bien que moi, je lui envoyai une
lettre par mon valet de chambre, que je depêchois à Paris pour quelque
argent, que j'y avois prêté lors que j'avois gagné les neuf cent
pistoles, dont j'ai parlé tantôt. Il la lui rendit en main propre, &
sans que son Mari en eut connoissance, parce que je lui avois dit avant
que de le faire partir, comment il s'y prendroit pour cela. Elle fut
bien surprise quand elle vit ce qu'elle contenoit, & se doutant bien que
s'il en venoit là contre moi, il y avoit bien de l'apparence qu'il ne la
ménageroit pas davantage, elle resolut de la prevenir. Elle gaigna un
Apotiquaire qui moyennant cinquante pistoles lui donna une dose de
poison; elle le lui fit prendre adroitement, & comme ce poison ne devoit
faire son effet que peu à peu, son mari qui avoit d'étranges desseins
contr'elle & contre moi eut le tems de songer à sa vengeance. Il chercha
un autre assassin pour m'envoyer en l'autre monde, pendant que ne se
pouvant resoudre à la traiter si cruellement: après l'amitié qu'il avoit
eu pour elle, il fit dessein de l'envoyer en Religion. Comme il étoit
prudent il fut quelque tems devant que de fixer son choix sur l'homme
qu'il cherchoit à mon égard. Pour ce qui est d'elle comme il croyoit
pareillement que le moins d'éclat qu'il pouroit faire ne seroit que le
mieux, il l'envoya chez son pere, qu'elle avoit encore, & qui étoit un
Gentilhomme de distinction de la Province de Normandie. Il feignit
d'avoir reçû des lettres de ce païs-là, qui lui aprenoient qu'il se
portoit mal; il lui dit qu'il etoit necessaire qu'elle y fut faire un
tour, afin que s'il venoit à mourir elle eut l'oeil qu'une autre fille
qu'il avoit pour tous enfans, & qui etoit mariée à un homme de qualité
de la Province ne mit pas la main, à son préjudice, à sa succession.
La Dame le crut de bonne foi, & comme elle ne l'aimoit pas trop, & que
quand on a de tels sentimens pour un mari, on ne demande pas mieux que
d'en être éloignée, elle partit non-seulement sans répugnance; mais
encore avec beaucoup de joye. Elle crut que tant qu'elle seroit chez son
Pere, ou chez ses Parens, elle n'avoit rien à en craindre; mais en y
arrivant elle y trouva un grand sujet de mortification, au lieu d'y voir
son pere ou mort ou moribond comme elle s'y attendoit, elle le vit se
portant bien, & n'ayant nulle envie de mourir. Elle en eut eu sans doute
beaucoup de joye, si ce n'est qu'elle reconnut à son abord, qu'il
n'étoit pas tout à fait bien intentionné pour elle. Il lui sembla même
qu'il la menaçoit déja par ses regards, en quoi elle ne se trompoit pas
trop. Il avoit reçû une lettre de son mari, par laquelle après l'avoir
averti de sa petite vie, il la finissoit en le priant de l'en deffaire
tout au plûtôt, de peur de succomber à la tentation qu'il avoit
quelquefois de lui faire un méchant parti. Le bon homme qui entendoit à
demi mot, lui eut bien caché son chagrin, s'il eut été aussi dissimulé
que le sont d'ordinaire les gens de sa nation; mais ayant cela de
particulier en lui qu'il ne leur ressembloit pas à cet égard, il ne lui
fit pas non-seulement mauvaise mine, mais il lui en dit encore le sujet.
La Dame fut bien surprise à ces reproches. Cependant ne sachant que lui
dire pour s'excuser, parce que son mari en lui écrivant lui avoit aussi
envoyé les deux lettres qu'il avoit interceptées, elle baissa les yeux
qu'elle n'eut pas levez si-tôt de terre, si ce n'est que ce Gentilhomme
après avoir paru assez moderé dans son ressentiment, s'emporta de telle
sorte qu'elle eut peur qu'il n'en vint à d'étranges extremitez. Ainsi
croyant que quelque méchante excuse qu'elle lui put donner, elle
vaudroit toûjours mieux que rien, elle lui répondit que s'il vouloit se
donner la patience de l'entendre, peut-être ne la trouveroit-il pas si
coupable qu'il pretendoit: qu'il se devoit souvenir que quand il l'avoit
mariée à son mari c'avoit été contre son gré, qu'elle l'avoit conjuré de
lui en donner un autre, parce qu'elle sentoit bien qu'elle ne le pouroit
jamais aimer; qu'il n'en avoit voulu rien faire, ce qui l'avoit obligée
de recourir aux larmes; mais que ses larmes n'ayant non plus operé que
ses prieres, elle étoit ainsi passé dans la maison d'un homme encore
plus desagréable par son humeur que par sa mine, quoi qu'elle ne fut pas
fort ragoutante pour une femme; que pour peu de delicatesse qu'elle put
avoir, cela suffisoit tout seul pour rebutter la plus vertueuse; qu'elle
n'avoit pû par ce moyen lui faire toutes les caresses qu'elle eut faites
à un autre; qu'il n'avoit pas été trop content; que cependant tout cela
se seroit peut-être raccommodé, s'il n'eut sçû je ne sais comment les
sentimens qu'elle avoit pour lui, dès qu'elle étoit fille; qu'il en
avoit été au desespoir, & que comme il n'étoit pas naturellement trop
raisonnable, il avoit pris sujet de là de l'accuser d'avoir quelque
galant; que même il n'en étoit pas demeuré aux reproches, qu'il étoit
bientôt passé aux extremitez, jusques à mettre plusieurs fois la main
sur elle, qu'elle n'avoit pas voulu s'en plaindre ni à lui ni à
personne, se flattant qu'à la longue il rentreroit en lui même, mais que
puis que sa jalousie le menoit encore si loin que de lui supposer des
amourettes, pour quelques lettres écrites innocemment, elle ne pouvoit
plus s'empêcher de lui découvrir son malheur.
Le bon homme qui ne croyoit pas tout ce qu'on lui disoit, &
principalement quand cela venoit d'une femme contre qui les soupçons
étoient aussi forts qu'ils l'étoient contr'elle, il lui répondit que si
ce qu'elle disoit étoit vrai, cela rendoit sa faute plus legere, quoi
que cela ne l'excusât pas entierement; qu'un mari avoit tort d'en venir
jamais là, pour quelque raison que ce pût être, mais que c'étoit encore
bien pis d'une femme qui pour avoir le plaisir de s'en venger se portoit
aux choses dont elle étoit accusée. Elle voulut encore lui dire que ce
n'étoit qu'un jaloux, & qui ne meritoit pas qu'on ajoutât foi à ses
paroles: Il lui repartit qu'il desiroit pour l'amour d'elle, & pour
l'amour de lui-même qu'elle dit vrai; mais que comme c'étoit une chose à
éclaircir avant que de la croire il alloit toûjours la mener dans un
couvent. Il commanda en même tems de mettre les chevaux au carosse, &
l'ayant conduite à Roüen il l'y laissa entre les mains d'une Abbesse qui
étoit de set parentes. Elle souffrit qu'on l'y menât sans se laisser
faire aucune violence, parce qu'elle se flattoit que sa captivité ne
seroit pas de longue durée; elle savoit qu'elle avoit mis son mari dans
un état à ne pas vivre encore long-tems, ainsi elle contoit que lui
mort, elle seroit sa maîtresse sans être tenuë de reconnoître la
domination de personne.
Quand elle fut là, elle y fit la devote, si bien que l'Abbesse s'y
laissant tromper elle manda à son pere qui lui avoit fait confidence de
son chagrin, afin qu'elle prit garde de plus près à sa conduite, que
tout ce qu'on lui avoit dit de sa fille avoit tout l'air de medisance,
qu'il n'y avoit point de personne ni plus sage ni plus modeste, & que
bien loin d'en être mécontent il devoit en être satisfait au dernier
point. Le pere ne l'en justifia pas davantage dans son esprit, pour
avoir bonne réputation auprès d'elle. Comme il savoit, que les femmes
qui veulent tromper les autres sont celles d'ordinaire qui s'efforcent
le plus de paroître vertueuses, il suspendit son sentiment, jusques à ce
qu'il sut faire un tour à Paris. Il étoit resolu de s'en éclaircir avec
son gendre à qui il avoit mandé le lieu où il avoit mis sa femme; afin
que s'il lui prenoit envie de la ravoir, il le put faire toutes fois &
quantes que bon lui sembleroit. Il savoit que c'est une démangeaison qui
prend souvent aux pauvres cocus, & que cocu pour cocu, ils aiment autant
l'être d'une femme que d'une Maîtresse qu'ils pouroient prendre. Mais
devant qu'il y put aller le boucon qu'avoit pris l'autre le faisant
tomber en langueur, il n'osa lui en parler, parce que le bruit couroit
dans le monde qu'il n'étoit malade que de chagrin. Il eut peur de
renouveller sa playe, principalement, parce qu'il penchoit plûtôt à
croire sa fille coupable qu'innocente.
Le mal de ce pauvre homme augmenta cependant tous les jours, & son beau
pere qui l'avoit toûjours trouvé de moment à autre en plus mauvais état,
comme il étoit impossible qu'il fut autrement, après ce qu'il avoit
pris, craignant que sa vûë ne lui fut desagréable partit, après lui
avoir souhaité une promte guerison. Il étoit bien éloigné de l'esperrer
de la maniere que les choses se passoient, ainsi se voyant decliner à
chaque moment, son Confesseur lui demanda s'il ne pardonnoit pas à sa
femme. Car il lui avoit dit à confesse dequoi il la soupçonnoit, & que
c'étoit ce qui le faisoit mourir. Il ne lui répondit ni ouï ni non, ce
qui obligeant le Confesseur de lui réiterer la même demande, jusques à
quatre fois, il lui fit à ce coup-là une réponse toute pareille à celle
qu'un Admiral de France fit un jour au sien sur une chose assez
semblable à celle-là. Cet Admiral n'avoit qu'une fille unique à qui un
Gentilhomme, qu'il avoit fait un enfant. L'engrosseur s'en étoit enfui
en Angleterre après son coup, non-seulement pour éviter la bâtonnade qui
ne lui pouvoit manquer après cela, mais encore la pendaison qui est
inévitable dans ces sortes de rencontres, ou tout du moins d'avoir le
col coupé. Aussi l'Admiral l'y avoit déjà fait condamner quand il tomba
malade dangereusement. Le Confesseur ne lui cacha pas l'état où il
étoit, & comme il étoit gaigné par les amis du Gentilhomme il demanda à
son penitent s'il vouloit porter sa vengeance jusques en l'autre monde?
que Dieu vouloit qu'il pardonnât & que s'il ne pardonnoit il ne voudroit
pas être à sa place. L'Admiral lui répondit qu'il lui demandoit là une
chose bien difficile, mais que puis qu'on ne pouvoit se sauver que par
là, il pardonnoit à lui & à sa fille s'il venoit à mourir. Le Confesseur
lui repartit que cela ne suffisoit pas, & que soit qu'il mourut ou qu'il
guerit il faloit le faire; mais l'autre lui répondit que ce qui étoit
dit étoit dit, & qu'il n'avoit que faire d'en attendre davantage. Il
mourut effectivement sans y vouloir ni ajouter ni diminuer, & comme
c'étoit assez pour procurer le repos de ces deux amans, l'engrosseur
revint d'abord qu'il eut les yeux fermez, & épousa sa Maîtresse. Ils ont
été la tige de quantité de cordons bleus, & d'autres personnes de grande
consideration, quoi que le mari ne fut qu'un petit Gentilhomme de
Provence, & même si petit, que quoi qu'il s'en trouve de si miserables
en Berri qu'ils labourent eux-mêmes leur charuë, je doute fort qu'il ne
le fut encore davantage, qu'ils le sauroient être.
Au reste le mari de ma Maîtresse n'ayant fait à son Confesseur qu'une
réponse conditionnelle ainsi que l'Admiral avoit fait au sien, il s'en
alla de même en l'autre monde sans vouloir y rien changer. La Dame
sortit du couvent tout aussi-tôt sans y vouloir demeurer davantage, &
son Pere crut y devoir donner son consentement sans se faire tirer
l'oreille, depeur qu'en resistant on ne fut persuadé dans le monde que
son gendre avoit eu raison de faire ce qu'il avoit fait. Quand elle fut
ainsi retournée à Paris je crus que rien ne m'empêchoit plus d'aller
chez elle, & j'y fus comme de coutume. J'y fus tout aussi-bien reçû en
apparence que je l'avois jamais été, mais lui ayant voulu demander les
mêmes faveurs qu'elle m'avoit faites auparavant, elle me dit franchement
que le tems n'en étoit plus, que si elle avoit été folle elle ne le
vouloit plus être; mais que si ces faveurs m'étoient cheres, elle me les
rendroit quand je voudrois, pourvû que je les voulussent meriter par un
mariage. Il y en eut eu beaucoup à ma place qui l'eussent pris au mot.
Jeune belle & riche comme elle étoit déja, & comme elle le devoit être
encore davantage après la mort de son pere, étoit plus qu'il n'en
falloit pour tenter un Gascon qui n'avoit que la cape & l'épée; mais
trouvant qu'il y avoit assez de cocus, sans en augmenter encore le
nombre, je demeurai si froid & si interdit à cette proposition, qu'il
lui fut impossible de le méconnoître. Elle m'en fit quantité de
reproches, & me dit que voila ce que c'étoit que d'obliger un ingrat.
J'eus la bouche ouverte pour lui répondre que si elle n'eut jamais
obligé que moi, peut-être ni eusse-je pas pris garde de si près, mais
faisant reflexion que je la desobligerois plus par cette parole, que par
quelque méchante excuse que je pusse trouver, je lui répondis que
j'accepterois de bon coeur l'honneur qu'elle me voudroit faire si ce
n'est que j'avois tant d'aversion pour le mariage, que j'avois peur de
la rendre malheureuse, aussi-bien que moi. Elle entendit bien ce que
cela vouloit dire, dont me sachant très mauvais gré, elle chercha un
autre Marchand, puis que je ne voulois pas être le sien. Elle n'en
manqua pas à Paris où les cornes ne font pas de peur à quantité de gens,
pourvû qu'elles se trouvent dorées. Le Chevalier de... Cadet de bonne
maison, mais qui n'avoit pour toutes choses qu'une pension assez modique
que son frere ainé lui faisoit, se mit sur les rangs & l'emporta. Je ne
lui enviai point sa fortune, puis qu'il n'avoit tenu qu'à moi de
l'avoir, mais comme j'eusse été bien aise d'en faire ma Maîtresse, je me
presentai devant elle, quand ils furent mariez pour voir si elle seroit
d'humeur de me traiter comme elle avoit fait, du vivant de son premier
mari. Le Chevalier dans l'esprit de qui elle ne passoit pas pour une
Vestale, & qui avoit peur de sa foiblesse, crut qu'il m'en devoit parler
plûtôt qu'à elle. Il me dit sans autre compliment que chacun étoit le
maître chez soi, & qu'il ne trouvoit pas bon que j'y revinsse davantage.
Je n'eus rien à dire à cela, & étant obligé de faire ce qu'il disoit, je
me serois beaucoup ennuyé si Paris ne m'eût fourni mille autres
Maîtresses qui me consolerent bien-tôt de celle là. En effet je ne fus
pas long-tems sans en trouver une, non pas à la verité aussi belle
qu'étoit la femme du Chevalier, mais qui en recompense étoit encore bien
plus riche. Le compliment qu'elle me fit d'abord que nous fumes bons
amis, fut extrémement de mon goût. Elle me dit que quand on étoit bien
ensemble, il falloit que tout fut commun; qu'ainsi je pouvois mettre la
main dans son Cabinet quand j'aurois besoin de quelque chose, & qu'elle
n'y trouveroit jamais à redire.
Son mari étoit President, & ils ne vivoient pas trop bien ensemble, sans
qu'ils s'en souciassent trop ni l'un ni l'autre. C'étoit lui qui étoit
cause de leur desordre. Au lieu, dans les commencemens de vivre avec
elle comme il devoit, il avoit debuté d'abord par mille amourettes. Elle
s'en étoit trouvée toute scandalisée, & lui en avoit dit son sentiment;
mais comme il ne la vouloit pas mettre sur le pied de le controller,
quand bon lui sembleroit, il lui dit qu'il ne se plaisoit nullement à
ses corrections, & qu'il la prioit de s'en deffaire. Ce compliment avoit
bien plus l'air d'un commandement que d'une priere, & comme un mari
n'aime point que sa femme le controlle, & qu'une femme aussi n'aime
point de se voir méprisée par son mari, celle-ci se trouva si outrée de
sa conduite & de sa réponse, qu'elle résolut de lui ôter son coeur. Le
procedé qu'il continua de tenir avec elle la convia bien-tôt à éxecuter
sa résolution. Il eut toûjours un nombre infini de Maîtresses, & comme
dans peu de tems l'on mange beaucoup de bien à un métier comme celui là,
il n'y eut Personne qui ne conseillât à la Presidente de se faire
separer de biens d'avec lui. Ses parens l'en presserent même avec
beaucoup de chaleur, & comme elle ne pouvoit pas trop considerer son
époux de la maniere qu'il en usoit avec elle, elle y donna les mains
sans se mettre beaucoup en peine de la confusion que cela lui alloit
donner dans le monde.
Le President se servit de toute son authorité pour empêcher que le
Châtelet n'ajugeat à sa femme ce qu'elle demandoit. Cela traina
l'affaire en longueur, mais enfin comme la dissipation dont elle
l'accusoit étoit manifeste, & qu'il y a des regles dans la justice que
l'on ne sauroit passer, sans se rendre coupable de prevarication, ce
tribunal alloit prononcer contre lui quand il s'avisa d'un tour de
chicanne pour reculer sa condamnation. Il lui fit un incident sur ce que
le Lieutenant civil étoit de ses parens, & l'ayant attirée par là au
Conseil, il y demanda d'autres juges. Le Conseil où il avoit des amis
aussi-bien que dans les autres tribunaux ne voulut pas juger l'affaire
si-tôt, pour donner le tems à sa femme de se raccommoder avec lui & à
leurs amis communs d'y travailler. Ce President y fit tout son possible,
mais comme l'amitié qu'elle avoit euë pour lui au commencement s'étoit
non-seulement évanoui, mais qu'il y avoit encore succedé beaucoup de
haine, elle ne voulut jamais écouter ni aucune des propositions qu'il
lui fit, ni aucune de celles qu'il fit faire par ses parens, & par ses
amis. Comme il vit cela, & que quelque credit qu'il eut au Conseil il y
seroit bientôt debouté de ses demandes, il lui fit une autre chicanne
qui suffisoit toute seule pour la perdre dans son esprit, quand même il
n'y eut pas déja été assez perdu. Il trouva deux ou trois faux témoins
qui lui promirent de desposer comment ils l'avoient veuë entrer dans le
carosse d'un homme, ses coeffes baissées, & comme une femme qui ne
vouloit pas être connuë, pour couvrir apparement le mal qu'elle alloit
faire. Ces faux temoins lui promirent aussi de dire que le Carosse avoit
été ensuite du côté du Bois de Boulogne, & que s'étant arrêté dans le
Village qui porte ce nom là, elle y étoit descenduë & entrée dans une
Hostellerie où elle avoit demeuré deux ou trois heures tête à tête avec
celui qui étoit dans le Carosse avec elle.
Cette accusation étoit grave, & comme il y alloit de l'honneur & de la
reputation de la Dame, elle ne servit qu'à éloigner encore son coeur de
son mari. Cependant comme ce n'étoit qu'une medisance, & qu'elle en
vouloit avoir reparation à quelque prix que ce fut; elle entreprit les
témoins, & les convainquit de fausseté. Il se trouva par bonheur pour
elle que le même jour qu'ils l'accusoient de ce rendez-vous elle avoit
été enfermée toute l'après dinée dans un Couvent, ainsi toutes les
religieuses deposant en sa faveur, son innocence, que son mari voulait
opprimer pour se delivrer du procès qu'elle lui faisoit, fut reconnuë
generalement de tout le monde.
Le cours de cette affaire ayant interrompu l'autre, elle recommença à
poursuivre la premiere avec toute la chaleur que demandait l'affront
qu'il lui avoit voulu faire. Elle vint à bout de ce qu'elle desiroit, &
le Conseil ayant debouté le President de sa requête, le Chatelet lui
adjugea après cela tout ce qu'elle desiroit. Elle fut separée de biens
d'avec lui: & fut toute prête en même tems de le poursuivre en
separation de corps, sur ce qu'il l'avoit accusée d'adultere; mais ayant
consulté cette affaire avant que de s'y engager, & les Avocats lui ayant
dit qu'elle n'y réussiroit pas, parce qu'il n'avoit rien fait que sur le
temoignage dont il ne s'étoit pu deffendre, elle en demeura là, quoi que
dans son coeur, elle lui en voulut bien du mal. Il tâcha de l'adoucir
par une conduite plus réglée que celle qu'il avoit tenuë jusques là,
mais comme il ne faisoit rien que par contrainte, & que quand on est une
fois debauché, on revient bientôt à son premier train de vie, il lui
arriva une avanture fâcheuse, quoiqu'il crut d'abord que ce ne fut
qu'une galanterie. Il avoit une belle maison à quatre lieuës de Paris,
où il alloit souvent s'en donner à coeur joye avec ses Maîtresses. Or sa
femme se trouvant incommodée pendant quelques jours, il s'y en fut tout
seul & y donna rendez-vous à une de ses amies. Il l'y garda pendant deux
ou trois jours, & s'y étant bien diverti avec elle il la renvoya à la
Ville, pendant qu'il y demeura encore le reste la semaine avec elle.
Le voisinage de Paris lui ayant attiré bonne Compagnie pendant qu'il
étoit là, il y vint un de ses amis avec une Dame qu'il lui fit passer
pour une de ses cousines germaines. Il lui dit qu'elle étoit mariée à un
Gentilhomme de distinction de la Province de Bourgogne, & qu'un procès
qu'elle avoit au Parlement l'avoit attirée à Paris. Il en avoit une
effectivement qui étoit mariée en ce Pays-là, & qui y demeuroit
actuellement, mais elle étoit bien éloignée de ressembler à celle-ci.
Celle-ci étoit aussi peu cruelle que l'autre étoit sage: & ils avoient
choisi son ami & elle la maison du President pour y venir passer
quelques jours ensemble, croyant tous deux qu'il n'étoit pas homme à
prendre garde de si près à leurs affaires, & que quand même il y
prendrait garde, il n'étoit pas assez ennemi de nature pour se
scandaliser de ce qu'ils auroient fait servir sa maison à leurs
plaisirs. En effet il n'étoit pas grand formaliste là dessus. Cependant
s'étant douté qu'ils étoient bien ensemble, quoi qu'ils lui en fissent
mistere, il resolut de le découvrir de lui même sans qu'il lui fut
besoin de leur donner la question. Pour cet effet il les mit coucher
dans deux chambres qui étoient l'une auprès de l'autre, & qui avoient
communication ensemble. Il donna un lit d'ange à la Dame, qui au lieu
d'être sur une couche ordinaire, étoit au milieu de la chambre suspendu
par quatre coings. Il contoit que s'ils étoient bien ensemble l'homme
viendroit l'y trouver, & il batissoit là-dessus un dessein qui devoit
servir à l'eclaircissement de ce qu'il cherchoit.
Au reste après leur avoir fait fort bonne chere, l'heure de se coucher
étant venue, il les fit passer tous deux chacun dans leur appartement.
Ils furent ravis quand ils virent qu'ils étoient si près l'un de
l'autre, & sur tout quand après avoir regardé la porte de communication
qui y étoit, ils reconnurent que rien ne les empêcheroit de se visiter.
L'homme fut trouver la Dame comme le Président s'y étoit bien attendu, &
s'étant mis avec elle dans le lit, qui étoit en l'air, & qui ressembloit
plûtôt à une branloire qu'à un veritable lit, le President ne les crut
pas plûtôt endormis, qu'ils furent guindés au haut de la chambre par le
moien des cordons qui étoient dans des poulies attachées aux quatre
coins. Ils étoient si fatiguez soit du voiage qu'ils avoient fait de
Paris à cette maison, soit d'autre chose, qui ne se dit point, mais qui
se devine aisément, qu'ils ne se sentirent point enlever. Ils se
trouverent ainsi le lendemain matin bien étonnés quand ils se virent
tout au haut de la chambre. Elle avoit pour le moins quinze pieds
d'élevation, & ne pouvant sauter du haut en bas sans courre risque de se
rompre ou un bras ou une jambe, leur état leur parut tout aussi triste
que celui d'un homme qui se voit pris dans un piege, lors qu'il y pense
le moins. Ils demeurerent là jusques à midi que le President jugea à
propos de les aller relever de sentinelle. Il fit le surpris quand il
les vit couchez ensemble, & guindez si haut; mais enfin ayant converti
bien-tôt son feint étonnement en raillerie, il leur dit qu'il se fussent
épargnez cette confusion, s'ils eussent voulu: qu'ils n'avoient qu'à lui
avouer leur intrigue, & que comme il n'étoit pas scrupuleux, il se fut
fait un plaisir de leur rendre service. Il goguenarda beaucoup après
cela, & bien que la Dame ne fut pas sans confusion non plus que son ami,
ils feignirent d'entendre le mot pour rire; parce qu'ils ne pouvoient
rien faire de mieux. Cependant un secret sentiment leur en demeurant
gravé dans le coeur, ils ne furent pas plûtôt de retour à Paris que
l'homme resolut d'en prendre vengeance. Il rumina bien comment il s'y
devoit prendre pour l'assurer, & comme il ne voioit rien qui lui promit
un succès plus favorable qu'une pensée qui lui venoit, voici ce qu'il
fit incontinent pour la mettre à execution. Comme il se doutoit qu'en
apostant quelque jolie fille à ce magistrat, il donneroit tête baissée
dans le panneau, il en choisit une qui étoit toute aussi gâtée qu'elle
étoit belle. Il la fit venir chez lui avec une autre femme qui lui
ressembloit quant aux moeurs. Il les fit habiller en religieuses & donna
à celle qui ne se portoit pas bien & qui étoit la plus jolie tous les
ornemens qu'une Abbesse a coutume de porter, afin qu'on la reconnoisse
d'avec les autres.
Quand cela fut fait, il lui donnât aussi une carosse à six chevaux avec
des livrées grises. Ce carosse prit le chemin des eaux de Bourbon, sur
lequel étoit la maison du President. La fausse Abbesse à qui le mal
qu'elle avoit ne donnoit pas bonne couleur, s'étant arrêtée dans son
village sur les cinq heures après midi, sous prétexte qu'elle étoit si
incommodée qu'elle ne pouvoit passer outre, envoia une heure après
demander au President s'il trouveroit bon qu'elle se fut promener dans
son parc d'abord qu'elle se seroit reposée. L'on étoit alors au mois de
mai où les journées sont longues, & assez chaudes; & s'y en étant allée
sur les sept heures du soir après avoir sçû que le President le trouvoit
bon, non seulement, mais encore qu'il lui feroit voir lui-même tout ce
qu'il y avoit de beau dans sa maison, il vint au devant d'elle jusques à
la porte quand il sut qu'elle étoit arrivée. Il trouva qu'il ne lui
manquoit que le teint pour être une des plus belles personnes du monde,
l'attribuant à ce dont on a de coutume d'accuser les Dames, savoir
d'être amoureuses. La charité qu'il avoit naturellement pour le beau
sexe lui fit songer à lui offrir un remède que l'on fait passer pour
souverain dans ces sortes de maladies. Il ne lui voulut pas dire tout
d'un coup jusques où s'étendoit la bonne volonté qu'il avoit pour elle,
& étant bien aise de la prévenir auparavant en sa faveur, il n'y eut
sorte d'honnêteté qu'il ne lui fit, ni de douceur qu'il ne lui contât.
La feinte Abbesse feignoit de n'y être pas insensible, & lui faisant
accroire qu'elle n'avoit nulle inclination au couvent, lors que ses
parens l'avoient obligée de s'y jetter, il lui témoigna de son côté de
prendre grande part à la violence qui lui avoit été faite. Enfin
s'enflammant toûjours de plus en plus auprès d'elle, il lui debita
quantité de fleurettes qu'il ne crut pas perduës de la manière qu'elle
les receut. Elle le fit comme une femme qui n'eut pas sçû ce que c'étoit
que du monde, c'est à dire comme une innocente qui croyoit tout ce qu'on
lui disoit. Le President l'attribua à ce qu'elle avoit été enfermée dans
un couvent dés la bavette, de sorte que la croiant aussi neuve en amour
qu'elle y étoit vielle & usée, il se crut le plus heureux de tous les
hommes. Il se fit donc une bonne fortune de ce qu'un morceau comme
celui-là lui étoit reservé. Il s'abusoit bien dans sa pensée, aussi en
ayant tâté après quelques façons que fit la Dame pour mieux faire
valloir son jeu, il ne fut guerres à reconnoître qu'il lui eut vallu
presque autant prendre du poison que de taire ce qu'il avoit fait. Il
devient malade en peu de jours, & son teint étant devenu semblable
plûtôt à un mort qu'à un homme vivant, il fut obligé d'avouer en se
regardant dans un miroir, que s'il falloit se mocquer de ceux qui
avoient les pâles couleurs, il en étoit du nombre, aussi bien que sa
nouvelle amie.
La fausse Abbesse demeura chez lui quatre ou cinq jours, & ils n'y
eurent qu'une même table & un même lit. Elle en partit ensuitte pour
aller à son prétendu voiage, mais elle ne fut pas plûtôt à Corbeil qu'au
lieu de le continuer, elle y passa la rivière de Seine pour s'en
retourner à Paris. Celui qui l'en avoit fait sortir lui avoit promis
qu'en cas que son voyage fut heureux, il lui donneroit une bonne
recompense. Au reste elle étoit bien aise de lui aller dire qu'il
l'avoit été tout autant qu'il le desiroit, ou qu'elle se trompoit fort:
l'homme fut ravi de cette bonne nouvelle, & lui ayant donné dequoi la
bien contenter, elle quitta les habits qu'elle avoit auparavant. Le
President cependant sentit de grandes douleurs par tout le corps, &
comme il étoit bien éloigné de savoir ce que cela vouloit dire, il
s'approcha de sa femme aux heures qu'il avoit quelque relâche. Elle le
souffrit, quelque mal qu'ils fussent ensemble, soit qu'elle aimât encore
mieux cela que rien, ou que son Confesseur lui eut fait un scrupule, de
refuser le devoir à son mari. Ce ne fut pas neanmoins sans prendre part
au present qui lui avoit été fait, dont s'étant apperçûe encore plûtôt
que lui, elle lui dit des injures capables de faire perdre patience à
l'homme du monde le plus retenu. Il n'osa rien dire, parceque le mal
qu'il souffroit lui même lui faisoit apprehender d'être coupable. En
effet n'ayant guerres été à reconnoître que la feinte Abbesse étoit une
fausse pièce, il se jetta à ses pieds pour la supplier de lui pardonner.
Il lui conta même comment il avoit été attrapé, pretendant lui donner de
la compassion par la nouveauté du fait, ou tout du moins lui rendre son
excuse plus recevable. S'il eut bien fait il devoit au lieu d'avouer
ainsi la dette si franchement, rejetter sur elle même la cause de cette
maladie. La Dame aussi mourant de peur qu'il ne s'en avisât, fit
semblant de lui pardonner, afin qu'il ne fit point de difficulté une
autrefois de convenir de la chose tout de même qu'il venoit de faire. Il
se tint heureux dans son malheur; & ne feignant point de lui faire tout
de nouveau le recit de cette avanture, lors qu'il lui plut de remettre
cette affaire sur le tapis, il ne prit pas garde qu'elle avoit fait
cacher deux personnes à la ruelle de son lit, afin de déposer contre lui
quand il en seroit tems. Ayant été sa duppe, lorsqu'il y pensoit le
moins, elle le fit venir en justice où elle intenta instance en
separation de corps. Il voulut alors se dédire, de ce qu'il lui avoit
dit en secret: il croioit que personne ne le pouroit convaincre de
fausseté, puisqu'il ne dependoit que de sa bonne foi d'avouer ou denier
la dette; mais les deux témoins lui ayant été confrontés, il n'eut rien
à dire, sinon que sa femme étoit plus fine que lui. Elle obtint ainsi au
Châtelet la separation de corps, qu'elle demandoit, pendant que le
Parlement selon sa coutume ne crut pas devoir prononcer si vite. Il
voulut leur laisser le tems de faire reflexion à ce qu'ils alloient
faire, c'est pourquoi avant donné arrêt par lequel ils devoient avoir
six mois pour aviser s'ils se separoient ou non, ce terme ne fut pas
plûtôt expiré qu'elle recommença ses poursuites. Le Parlement ne put lui
refuser de confirmer la sentence du Châtelet, ainsi ayant été deffaite
d'un mari dont elle avoit si peu de lieu d'être contente, elle sec mit
chez un de ses parens qui étoit mon ami intime. Ce fut là où je ne
perdis pas mon temps auprès d'elle. Elle me fit du bien au deffaut de
Mr. le Cardinal qui ne m'en faisoit guerres non plus qu'à Besmaux, qui
avoit été par son ordre en Italie avec le Marêchal de la Meilleraie. Il
s'y fit donner un coup de pistolet au coin de l'oeil, ou du moins il fit
acroire qu'on le lui avoit donné. Ce n'étoit rien pourtant, & il ne lui
avoit pas fait plus de mal que si en se gratant il se fut égratigné avec
son ongle; mais de peur qu'on n'en perdit le souvenir, & afin que cela
rendit témoignage dans l'occasion qu'il auroit été à la guerre, il y
porta depuis une mouche, qu'il y conserve encore aujourd'hui fort
precieusement.
Je ne fus guerres à me faire aimer de la Dame, & comme elle n'avoit
jamais eu d'enfans avec son mari, elle se flatta que quelques faveurs
qu'elle me put accorder elle n'y courroit aucun risque. Je ne fus pas
faché qu'elle se deffit ainsi de la crainte qu'une autre eut pû avoir à
sa place, & vivant avec elle comme un mari, & une femme ont coutume de
faire ensemble, à la reserve que bien loin de faire les choses tambour
battant, nous ne les faisions qu'en cachette, elle devint grosse lors
qu'elle s'y attendoit le moins. Elle ne s'en apperçut pas plûtôt qu'elle
en fut au desespoir. Cependant comme c'étoit une chose faite, & où il
n'y avoit point de remede, elle eut recours à moi pour lui dire comment
elle s'y prendroit pour empêcher que cela ne vint à la connoissance de
son mari, & de ses parens. Je n'y trouvai point de meilleur expedient,
que de la faire aller dans un Couvent, lors qu'elle craindroit qu'il n'y
parut à sa ceinture. Elle me crut, & lui ayant donné une sage femme au
lieu d'une femme de chambre, afin que quand ce viendroit le tems de sa
couche elle en put tirer le secours qu'il lui falloit, il arriva que
lors que l'on avoit conduit toutes choses avec tant de jugement & de
secret, que cette affaire ne passoit pas sa femme de chambre, elle &
moi, tout le couvent en eut connoissance par un malheur auquel je ne
pouvois prévoir ni moi ni personne. Elle eut un des plus rudes
accouchemens qu'une femme puisse jamais avoir, de sorte que la sage
femme ne sachant à qui recourir, elle se vit dans la fatale nécessité ou
de la laisser mourrir entre ses bras sans secours ou d'en appeller de la
ville. Elle ne le pouvoit faire cependant sans en demander permission à
la Superieure, & comme il y alloit de la vie d'une femme, & de celle de
son enfant, elle n'en fit point de difficulté après y avoir bien fait
reflexion; qui fut bien surprise ce fut là Superieure, lors qu'elle
apprit que cette Dame étoit en travail. Elle assembla en même tems les
meres discrettes pour sçavoir comment elles auroient à se conduire dans
une occasion aussi delicatte que celle là; elles se trouverent toutes
aussi embarrassées qu'elles le pouvoient être à une nouvelle si
impreveuë. Celles qui avoient de la charité dirent pourtant, après y
avoir pensé meurement, qu'au hazard de tout ce qui en pouvoit arriver,
il falloit secourir la mére & l'enfant; mais les autres s'étant trouvées
d'un autre avis, le tems qu'elles mirent devant que de se pouvoir
accorder, fut cause que cette Dame expira dans les douleurs, plus aisées
à concevoir qu'à d'écrire. L'enfant lui demeura cependant dans le
ventre, & bien que la sage femme leur dit qu'en le lui ouvrant on
pourroit peut-être encore le sauver, elles ne voulurent jamais permettre
qu'il vint un Chirurgien, de peur que cela ne portât coup à la
réputation de leur couvent.
La Mort de cette Dame ayant fini nôtre intrigue, & m'en étant consolé
quelque tems après, parce qu'en ce monde les plus grandes afflictions
finissent aussi bien que celles qui ne sont pas si considerables, je
resolus de me marier pour n'être plus exposé à ce nombre infini
d'avantures qui m'arrivoient avec mes Maîtresses. Cette resolution
n'étoit pas difficile à prendre, principalement comme je la prenois. Je
voulois une jeune personne qui fut riche & passablement belle, si elle
ne l'étoit pas tout à fait, & comme cela ne se rencontre pas tous les
jours, sur tout quand on na ni bien ni établissement comme je n'en avois
aucun, je fus long tems à chercher sans pouvoir trouver ce que je
voulois. Enfin une Dame de robe chez qui j'allois tous les jours, & qui
étoit parente de Madame de Treville sachant mon dessein, ne dit qu'elle
sçavoit une jeune veuve qui étoit mon veritable ballot; qu'elle vouloit
me rendre ce service que de me mettre aux mains avec elle; que c'étoit à
moi à faire le reste; mais que s'il ne me manquoit encore que de parler
en ma faveur je pouvois conter qu'elle s'y employeroit de toutes ses
forces. Je fus ravi de cette promesse, & l'en ayant remerciée comme je
devois, je la priai de me donner le plûtôt qu'elle pourroit des marques
de sa bonne volonté. Je lui dis que si j'étois si pressé, c'est que la
campagne ne tarderoit gueres à revenir, & que comme j'étois sur le pied
d'être un des chevaux de poste de Mr. le Cardinal j'aprehendois que
quand je serois une fois embarqué avec la Dame, il ne rompit mes mesures
par quelque commission incommode. En effet Besmaux & moi faisions la
plûpart de ses messages, & cela ne nous plaisoit guerres, parce que ce
n'étoit pas de ces messages où il y a de l'honneur & du proffit, mais de
ceux où il n'y avoit que de la peine sans aucune utilité. Mais avant que
de m'engager plus avant dans cette affaire il faut que je dise quelque
chose de celles qui regarde l'Etat.
Après être revenu de devant Courtrai, & que le Duc d'Orleans eut quitté
l'armée ensuitte de quelques autres conquêtes, le Duc d'Anguien à qui le
commandement en étoit resté, avoit demandé permission d'assieger
Dunkerque. Cela avoit surpris toute la Cour, parce que la Campagne étoit
déja bien avancée, & qu'il sembloit n'y avoir pas assez de tems pour une
entreprise si considerable; d'ailleurs cette place avoit pour Gouverneur
un certain Marquis de Leide, homme fort entendu dans le metier de la
guerre, & qui prevoyant dès l'année precedente quand il avoit veu
assiéger Mardik, que nous ne faisions cette entreprise que pour nous
ouvrir le chemin pour aller à lui, s'étoit precautionné contre nos
desseins.
Le Cardinal remontra ces difficultez à St. Evremont que le Duc d'Anguien
avoit envoyé à la Cour pour obtenir la permission qu'il demandoit. Il
l'avoit choisi préférablement à beaucoup d'autres, pour lui donner cette
commission, parce que comme il avoit beaucoup d'esprit, il esperoit
qu'il répondroit pertinemment à toutes les objections qui lui seroient
faites. Il ne se trompoit pas, il applanit à ce Ministre toutes les
difficultez qu'il se formoit dans son esprit. Cependant voyant qu'il en
revenoit toûjours à sa timidité naturelle, qui le faisoit trembler au
milieu des ennemis les plus assurez, il lui demanda si Mr. le Duc
d'Anguien comblé de gloire comme il l'étoit, voudroit entreprendre
quelque chose au dessus de ses forces pour le faire craindre comme il
faisoit; s'il ne savoit pas qu'il y alloit de sa propre réputation
aussi-bien que de la gloire de l'Etat, d'où il devoit inferer qu'en
ayant toûjours été très jaloux, il n'étoit pas homme à s'engager
temerairement dans une folle entreprise. Le Cardinal lui objecta que ce
siége ne se pouvoit faire sans les Hollandois, & que n'y ayant point de
traité de fait avec eux, la saison s'en passeroit devant qu'il put être
conclu. S. Evremont lui repondit que le Duc y avoit pourvû, en envoiant
vers eux le Baron de Tourville son premier Gentilhomme de la chambre;
qu'il devoit negocier ce traité sous le bon plaisir de la Cour, afin que
si elle approuvoit ses desseins il n'y eut point de tems perdu. Le
Cardinal vit bien de la maniere que Saint Evremont lui parloit que ce
siége étoit resolu dans l'esprit du Duc, & comme il avoit beaucoup de
confiance en lui, il renvoya ce messager, avec ordre de lui dire que le
Roi le laissoit le Maitre de faire tout ce qu'il jugeroit à propos.
Il y avoit un peu de malice dans une si prompte condescendance. Ce
Ministre qui commençoit à vouloir regner tout seul ne voioit point,
comme j'ai déja dit de belle charge vacante, soit à la guerre soit à la
Cour, qu'il ne devorât des yeux pour ses neveux, & pour ses nieces,
qu'il avoit fait venir d'Italie. Au reste il y en avoit une des plus
grandes & des plus considerables qui vaqnoit depuis quelques mois;
c'étoit celle d'Admirale de France dont le Duc de Bresé frere de la
Duchesse d'Anguin étoit revétu avant sa mort. Il avoit été tué d'un coup
de canon sur les côtes d'Italie, où il commandoit nôtre armée Navale,
pour favoriser l'entreprise que le Cardinal avoit fait sur les deux
places dont il a été parle ci-devant. Elle lui avoit mieux réussi que
celle d'Orbitelle; les Maréchaux de Meilleraie & du Plessis les avoient
emportées, & comme la Campagne de Flandres n'avoit pas été moins
heureuse, il ne pretendoit pas moins pour les services qu'il croioit y
avoir rendus que d'avoir cette grande charge. Il la destinoit au Duc de
Mercoeur fils ainé du Duc de Vendôme, à qui il vouloit donner une de ses
nieces, mais il trouvoit de la difficulté de la part du Prince de Condé
& du Duc d'Anguin qui pretendoient qu'elle dut appartenir à la soeur du
deffunt. Cette pretention ne pouvoit être fondée que sur les services du
Duc qui étaient tels qu'on pouvoit compter autant de batailles gaignées
qu'il avoit déja fait de Campagnes. Une gloire si éclatante donnoit de
la jalousie à ce Ministre, & lui faisait craindre que son droit ne
prevalut au sien, tant qu'il ne lui arriveroit rien de facheux. Ainsi se
flattant que quelque conduite & quelque courage qu'eut ce Général, il
auroit de la peine à surmonter les difficultez de la saison, & à forcer
un Gouverneur si experimenté il donna les mains à tout ce qu'il vouloit.
St. Evremont étant parti avec ces ordres, & Tourville étant revenu de
Hollande avec de bonnes nouvelles, le Duc s'achemina devant cette place
& se mit au dessus de tous les obstacles des ennemis, & de la saison par
sa bonne conduite & par sa bravoure. Le Marquis de Leide y fit pourtant
tout ce que l'on pouvoit attendre d'un brave homme, & fort entendu dans
le metier. Cependant le Comte de Laval, dont l'ai parlé ci-devant, étant
de garde à la tranchée y fut blessé d'un coup de Mousquet à la tête.
J'étois tout auprès de lui lorsque cet accident arriva. Mr. le Cardinal
m'avoit envoyé vers le Duc pour le porter à se desister de la pretention
qu'il avoit sur la charge d'Admiral, pour recompense de laquelle il
promettoit de lui faire avoir ce Gouvernement pour qui bon lui
sembleroit, d'abord que cette place seroit prise. Il lui promettoit
aussi d'y faire joindre quelques autres graces de la Cour. Mais le Duc
s'étant moqué de ses offres, je pouvois reprendre la route de Paris d'où
je venois; neanmoins je n'en voulus rien faire, que je n'eusse veu la
tranchée. Le Comte de Laval qui étoit Marêchal de Camp y commandoit ce
jour là, & comme je ne l'avois point encore vû, il me demandoit si je ne
savois point des nouvelles de sa femme, quand il receut le coup dont je
viens de parler. Il en tomba par terre comme s'il eut été mort. Je crus
effectivement que c'en étoit fait quand il se releva tout d'un coup en
me disant que ce n'étoit rien. Il se fit même doner de l'ancre & du
papier devant que de se faire emporter à sa tante & écrivit à sa femme,
que comme il ne doutoit pas qu'elle ne fut allarmée à la nouvelle qui se
debiteroit tout aussi-tôt de sa blessure, il étoit bien aise lui même de
lui apprendre qu'elle n'était pas si dangereuse qu'on la lui pouroit
faire: mais, ou il ne se sentoit pas, ou il étoit bien aise de ne la pas
allarmer. Je n'eus donc pas plûtôt demeuré une heure ou deux à la
tranchée & remarqué l'état où elle étoit, que je fus prendre congé du
Duc d'Anguin qui m'avoit dit qu'il me vouloit donner des lettres pour
son Eminence. Il m'en donna une effectivement, & comme il lui mandoit
que la blessure du Comte de Laval étoit tout autre que ce Comte ne
l'avoit mandé à sa femme, tout Paris fut bientôt rempli du bruit de sa
mort prochaine. On le cacha tout autant que l'on put à Madame de Laval,
mais ayant eu le vent de son état elle n'en voulut rien croire, parce
qu'elle adjoutoit plus de foi à la lettre qu'elle avoit receuë de son
mari, qu'à tout le reste. Le Chancellier qui l'avoit vûe entre les mains
de sa fille, sachant que c'étoit moi qui avois apporté la nouvelle qui
la detruisoit m'envoia prier de le venir voir. Il me demanda confidement
en quel état étoit son gendre, & ce qu'il devoit croire ou de la lettre
qu'il avoit écrite lui même à sa femme ou de ce que l'on publioit dans
le monde. Je le voulus flatter, mais reconnoissant tout aussi-tôt mon
dessein, il me dit qu'il ne m'en demandoit pas davantage & que je lui
disois plus en ne lui disant rien que si je lui confirmois tout ce qu'il
apprenoit d'ailleurs; qu'il me prioit de tenir à tout le monde le même
langage que je venois de lui tenir, parce que si je parlois d'une autre
maniere il avoit peur que sa fille ne le sut, & que cela ne fut capable
de lui faire tourner la cervelle: que comme elle aimoit extremement son
mari, il prendroit les devans pour la preparer insensiblement à la
nouvelle de sa mort, qui vraisemblablement ne tarderoit guerres à venir.
Je ne voulus lui rien dire davantage, de peur de lui être cruel en lui
deguisant encore la verité. Il devinoit juste quand il croioit ce qu'il
disoit; puisque deux jours après il vint un Courier de l'Armée qui
apporta cette triste nouvelle.
Cependant le Duc d'Anguien prit cette place contre l'esperance du
Cardinal, & cette Conquête ayant encore haussé les esperances du Prince
de Condé il manda à son fils de ne pas revenir de l'armée, jusques à ce
qu'il sçût que ce Ministre fut d'humeur à lui rendre justice sur ses
pretentions. La chose étoit en negociation de part & d'autre, & le
Cardinal qui croyoit que pourvû qu'il peut conserver cette charge pour
lui il n'y avoit rien qu'il lui dut refuser, lui offroit quantité de
choses en la place. Le Prince de Condé qui agissoit pour son fils, crut
toûjours qu'il falloit prendre, & que cela n'empêcheroit pas le Duc de
renouveller ses pretentions dans un autre tems. Ainsi il se platra un
accommodement, après lequel le Duc vint à la Cour ou il fut regardé
comme un Heros qui n'avoit pas eu son pareil depuis long-tems.
Ce fut dans ce tems-là que la parente de Madame de Treville me proposa
le mariage dont je viens de parler. Je lui avois assez témoigné qu'il
m'étoit agréable, pour la porter à n'y point perdre de tems. Elle n'y en
perdit point aussi, & en ayant parlé à la Dame, elle lui dit tant de
bien de moi qu'elle consentit de me voir chez-elle, pour juger elle-même
si elle devoit croire tout ce qu'elle lui en disoit. Elle me plut
extrêmement par un air de sagesse qui étoit répandu par toute sa
personne. Sa beauté n'étoit pas tout à fait si touchante, quoi qu'il n'y
eut rien qui dut rebutter. Je l'entretins quelque tems, & m'en étant
allé le premier, afin que mon amie put lui demander ce qu'elle pensoit
de moi, j'eus grand soin de la retourner voir dès le jour même, afin
qu'elle m'en put rendre compte. Mon amie me dit que je ne lui deplaisois
pas, & que comme elle avoit beaucoup de bien, elle esperoit qu'elle ne
prendroit pas garde si j'en avois ou non. Je fus tout rejouï de cette
bonne nouvelle, & l'ayant priée de me procurer encore de fois à autre
quelque entrevûë avec cette Dame, afin d'entretenir & même d'augmenter
la bonne opinion qu'elle pouvoit avoir de moi, elle me le promit, & me
tint sa parolle.
Cette Dame s'appelloit Madame de Miramion, & c'est la même qui fait
aujourd'hui tant de bruit à Paris par sa pieté. J'eus le bonheur de lui
plaire toûjours de plus en plus, & comme il n'y a point de charmes
semblables à ceux qui sortent de la vertu, j'en devins si amoureux que
je n'eus point de repos qu'elle n'eut donné sa parole à mon amie de
consentir au dessein que j'avois pour elle. Elle n'en voulut rien faire
qu'elle ne me connut plus à fonds, ainsi elle lui répondit que ce
n'étoit pas assez de se sentir quelque inclination pour moi, pour faire
un marché qui devoit durer si long-tems, qu'il faloit savoir encore
auparavant si je le méritois, & qu'il n'y avoit que le tems qui le lui
put apprendre; que je me donnasse donc patience, parce que l'on gâtoit
tout bien souvent à force de se trop presser. Je ne pus rien trouver à
redire à cette réponse, & la voyant encore de fois à autre & toûjours
chez la même Dame, mes affaires alloient le mieux du monde selon toutes
les apparences, quand mes esperances se trouverent renversées tout d'un
coup. Les grands biens de cette Dame lui donnoient beaucoup d'amoureux
dont les uns s'étoient declarez & les autres n'en avoient encore rien
fait. Je ne sais par quelle raison Bussi Rabutin que nous avons vû
depuis Lieutenant Général des Armées du Roi & Mestre de Camp de la
Cavallerie legere de France, étoit de ce dernier nombre. C'étoit un
homme fort vain, & quand je ne le dirois pas ici, il n'y a qu'à lire son
Histoire amoureuse des Gaules pour juger que je ne lui attribue rien qui
ne lui soit bien dû. Cependant tout vain qu'il étoit, il ne jugea pas à
propos de s'en fier aux rares qualitez dont il se vente lui-même dans
l'éloge qu'il fait de sa personne. Il resolu de l'enlever, afin que se
rendant maître de cette Dame, pas un ne songeât plus à elle, dans la
prevention ou l'on seroit qu'il en auroit tiré par force, ce qu'il ne
pouvoit esperer de bonne amitié. Il n'eut pas plutôt formé ce dessein
qu'il se mit en devoir de l'executer. Il se munit de relais & de
Carosses, & les ayant mis sur le chemin de la Brie, où il pretendoit se
retirer dans une maison forte qui appartenoit à un de ses parens, il
prit son tems qu'elle alloit de St. Cloux au Mont Valerien pour executer
son coup. Elle étoit déja dans la devotion, mais une devotion reglée, &
qui n'avoit rien d'incompatible avec le mariage. Elle pretendoit y aller
en pelerinage quand il fit enlever son Carosse par de ses parens & de
ses amis dont il avoit fait provision. Il lui fit en même-tems son
compliment, & comme il avoit la langue assez bien penduë, il ne tint pas
à lui qu'il ne lui fit accroire qu'elle lui avoit encore obligation du
rapt qu'il faisoit de sa personne. Par malheur pour lui elle n'étoit pas
fort credule, de sorte que lui ayant vomi des injures au lieu de la
moderation à laquelle il vouloit la preparer, il quitta le langage
doucereux, pour lui dire que soit qu'elle consentit ou non à son
enlevement, il n'en seroit toûjours ni plus ni moins. Il la fit
descendre en même tems de son Carosse, & l'ayant fait monter dans un
autre, il prit son chemin entre St. Denis & Paris, afin de ne se pas
engager dans la Ville. Il croyoit avoir si bien pris ses mesures, qu'il
seroit ou il pretendoit aller, avant qu'on pût rien savoir nulle part de
ce qui se passoit. Mais le Carosse où il l'avoit fait monter s'étant
rompu à côté du bois de Boulogne où il ne s'étoit pas voulu engager
pareillement, il se passa plus de deux heures, avant qu'il fut
raccommodé.
Cela donna le tems à un des laquais de la Dame de venir annoncer à son
amie, ce qui venoit d'arriver. J'étois chez elle par bonheur, & ayant
appris cette méchante nouvelle j'en sortis en même-tems pour voler à son
secours. J'y eusse été bien plûtôt, s'il y eut eu encore un Hôtel des
Mousquetaires, mais il n'y en avoit plus, & le Cardinal Mazarin s'étoit
tellement obstiné à vouloir avoir la compagnie de Mr. de Treville, que
voyant qu'il ne vouloit point la lui donner, il avoit fait en sorte
qu'elle avoit été cassée. J'eus ainsi bien de la peine avant que de
pouvoir rassembler sept ou huit de mes amis. Je crus n'en avoir pas
besoin de moins, parce que j'avois appris que Bussi en avoit autant des
siens avec lui & même davantage. Je fis diligence & comme je savois
à-peu-près le chemin qu'il tenoit, je fus bien tôt à les trousses. Il me
découvrit de loin, & lors qu'il alloit entrer dans la maison ou il
pretendoit se retirer; & comme on n'aime point à combattre quand on a
tort, il me quitta le champ de bataille avec la Dame. Je fus à elle &
lui temoignai la joye que j'avois de l'avoir delivrée des mains de son
ravisseur. Je croyois qu'elle m'en alloit témoigner sa reconnoissance, &
m'en faire des remerciemens à proportion de ce service, mais elle me
regarda presque comme un homme qu'elle n'eut pas connu. Je l'attribuai à
la peur qu'elle avoit euë, & qui aparemment la rendoit comme insensible:
ne m'épouvantant donc point pour cela je la ramenai à Paris ou je crus
qu'elle seroit plus en état de me dire ce qu'elle pensoit de ce que je
venois de faire pour elle. Cependant j'eus beau m'y attendre, je n'en
vis aucun effet, où si j'en vis quelqu'un, il ne servit qu'à me
persuader que je n'avois pas plus à esperer auprès d'elle que si je
l'eusse laissée entre les mains de Bussi. Elle me dit effectivement
qu'après ce qui venoit de lui arriver jamais homme ne lui seroit de
rien, qu'elle ne vouloit pas s'exposer aux reproches qu'on lui pouroit
faire d'avoir été entre les mains d'un autre; que Dieu qui savoit tout,
savoit bien neanmoins qu'il n'avoit rien été attenté à son honneur; mais
que comme il ne suffisoit pas à une personne de se savoir innocente, &
qu'il falloit encore pour bien faire que tout le monde le fut aussi-bien
qu'elle, elle prendroit un parti qui la mettroit à couvert de ce qu'elle
auroit à apprehender, si elle étoit jamais si folle que de se remarier.
Je fus touché de ces paroles plus que je ne le puis exprimer. J'en
demeurai même si interdit qu'il me fut comme impossible d'y répondre. La
Dame prit ce tems-là pour me quitter, soit qu'elle fut peut-être toute
aussi penetrée de douleur, que je le pouvois être, ou qu'elle voulut
s'exemter de me plaindre; elle évita donc une presence qui l'accusoit
tacitement de maltraiter l'homme du monde qui meritoit le moins de
l'être. Je ne saurois dire si en me quittant elle ne me dit rien autre
chose que ce que je viens de rapporter, c'est dis-je ce que je ne
saurois dire au juste, & tout ce que je fais c'est qu'étant allé chez
son amie, & la mienne, pour lui conter mon malheur, je n'eus pas
seulement la consolation de l'en pouvoir entretenir; elle avoit fait une
partie de masque, & étant allé courre le bal, elle n'en revint que le
lendemain matin. Comme je n'étois pas d'humeur à l'aller chercher là, je
m'en fus chez moi où je passai une des plus méchantes nuits que j'aye
passées de ma vie, aussi me dura-t-elle infiniment, & la matinée m'ayant
encore tout autant duré, parce que cette Dame ayant couru toute la nuit,
je la devois laisser reposer & ne l'aller voir que l'après dînée; Je m'y
en fus enfin, quand je crus qu'elle pouvoit être visible. Elle savoit
bien que j'avois été au secours de son amie, & même assez utilement;
mais comme elle ne savoit pas de quelle maniere j'en avois été payé,
elle pretendoit que cela devoit bien avancer mes affaires. Ainsi elle ne
me vit pas plûtôt qu'elle me fit un compliment bien different de celui
qu'elle m'eut fait si elle eut connu ce qui se passoit. Elle avoit
pourtant été voir son amie une demi heure après que je l'avois quittée;
mais il y avoit tant de monde chez-elle, qu'elle n'avoit pu l'entretenir
en secret. Je la surpris extrémement quand je lui appris de quelle
maniere j'en avois été reçû; elle me dit que cela n'étoit pas croyable,
& lui ayant confirmé la chose par serment, elle prit son serieux & me
dit qu'elle la verroit le jour même pour tâcher de lui faire changer de
sentiment, avec toute la chaleur que l'on sauroit croire, & m'ayant
promis d'y faire tout son possible, je la revins voir le soir pour
savoir ce qu'elle auroit operé. Elle me dit d'abord qu'elle me vit qu'il
n'y avoit rien à faire pour moi, & qu'elle me plaignoit tout autant que
je meritois de l'être; qu'on n'avoit jamais oui parler d'un malheur
pareil au mien, qu'il falloit que je fusse né sous une étoille bien
malheureuse pour voir ainsi renverser mes esperances dans un tems où
tout sembloit encore devoir les augmenter. Enfin elle me donna une
infinité d'encens; mais tout cela n'étant que de la fumée, je lui
demandai ce que la Dame lui pouvoit avoir dit pour colorer du moins la
rigueur de son procedé. Elle me répondit qu'elle n'avoit rien autre
chose à dire si-non ce qu'elle m'avoit dit à moi-même; qu'elle ne
vouloit pas, à ce qu'elle pretendoit, s'exposer aux reproches que je lui
pourois faire, si elle m'épousoit; que c'étoit tout ce qu'elle en avoit
pu tirer; mais qu'au surplus elle s'étoit si-bien imprimée cette pensée
dans la tête, qu'elle se trompoit fort si ni moi ni personne la lui
pouvoient jamais arracher.
Ce fut toute la réponse que je pus avoir de l'une & de l'autre,
tellement qu'ayant autant de lieu que j'en avois d'être mécontent des
Dames, je résolus de ne pas perdre davantage mon tems avec elles. Je
leur fis banqueroute effectivement pour le moins cinq ou six fois, &
j'en eusse bien fait autant au Cardinal si je l'eusse pû, tant je
trouvois que c'étoit un méchant maître. Il ne nous faisoit jamais
present de rien ni à Besmaux ni à moi, & quoi que nous fussions auprès
de lui en qualité de ses Gentilshommes, nous n'avions pas seulement le
credit de faire entrer un de nos amis dans sa Chambre. S'il arrivoit à
quelques uns de nous en prier il falloit que nous leur avouassions nôtre
foible, ou que nous cherchassions du moins quelque deffaite, pour nous
excuser de le faire. Enfin nous étions de veritables esclaves, ce qui
m'eut fait songer à prendre mon parti, d'un autre côté, si j'eusse sçû à
qui m'addresser pour être mieux. Mais personne ne nous regardoit tout
tant que nous étions à lui. Comme il y avoit déja quelque tems qu'il
avoit donné à connoître qu'il étoit tout aussi interessé que fourbe, il
sembloit que nous lui ressemblassions, parce que nous étions ses
Domestiques. Cela empêcha les personnes de qualité de s'attacher à lui,
si-bien qu'on peut dire qu'on y voyoit plus de racaille que d'honnêtes
gens. Il y entra même environ ce tems-là, ou du moins de peur que je ne
mente, il y étoit entré quelque tems auparavant un petit homme dont
l'extraction n'étoit pas plus grande que la taille. Il avoit été de son
premier metier garçon cabaretier en Bearn, mais ayant troqué un bonnet
rouge qu'il portoit en ce tems-là avec un chapeau bordé, & une plume
blanche, il devint si fier pour avoir ainsi changé de parure & de
condition, qu'il eut querelle presque avec tout le monde. Cependant
comme il eut quelque avantage sur quelques-uns, il devint en grande
faveur auprès de son Eminence qui en fit même quelque tems après un des
principaux Officiers de ses Mousquetaires. Il étoit brave homme pour en
dire la verité, & comme il y avoit dans cette même compagnie un Officier
qui étoit tout aussi hargneux que lui, mais qui étoit Gentilhomme, ils
en vinrent aux mains bien-tôt l'un contre l'autre. Les duels étoient si
fort deffendus de ce tems-là, comme ils le sont encore aujourd'hui,
qu'ils furent obligez de se cacher de tout le monde pour pouvoir se
joindre seurement. Le Roi venoit de donner un grand exemple en la
personne des la Frette, de la rigueur avec laquelle il traiteroit ceux
qui enfraindroient ses Edits. Cela avoit fait peur à chacun, de sorte
que quelque animez qu'ils fussent l'un contre l'autre ils tâcherent de
couvrir leur action de tenebres. Ils se battirent dans une chambre à
Charenton ou étoit leur quartier & la Vergne, c'est le nom de celui qui
étoit Gentilhomme, y fut tué tout roide sur la place. Nantia son frere
aîné qui étoit Ecuyer ordinaire de la Reine crut devoir étouffer cette
affaire plûtôt que de la faire éclatter, par quelques procedures. Il fit
enterrer le mort en cachette, & le tueur fut si heureux que le Roi
n'entendit parler en aucune façon de ce combat. Ainsi cela n'empêcha pas
que ce petit homme ne fit son chemin. Il demeura sous-Lieutenant de
cette Compagnie, quand le Roi la prit pour lui; mais le bon homme Marsac
qui la commandoit étant mort, & Mr. Colbert Ministre d'Etat l'ayant fait
donner à son frere, qui la mit bientôt sur un autre pied, qu'elle
n'étoit auparavant, ce petit homme fut si fier que sans se ressouvenir
de sa naissance, il ne voulut pas lui obéïr. Il aima mieux quitter sa
charge, ce qui fit la fortune de Mr. de Montbron. Car quoi qu'il fut né
tout autre chose que lui, il se tint honoré de servir sous ce nouveau
Commandant qui prit bien-tôt le nom de Comte de Maulevrier au lieu de
celui qu'il portait auparavant. Ce Comte n'étoit pourtant que le fils
d'un payeur des rentes, c'est-à-dire d'un bon bourgeois, mais comme la
fortune de son frère le rendoit susceptible des plus grands honneurs, il
fut non-seulement appellé Mr. le Comte, gros comme le bras, mais il
voulut encore bien-tôt être Gouverneur de Province. Il traita du
Gouvernement de Mets, & de tout le païs Messin avec le Marêchal de la
Ferté qui outre cela avoit celui de Lorraine. Il se tenoit tout assuré
d'en avoir l'agrément, & par rapport à la faveur de son frère, qui étoit
alors dans le plus grand éclat, & par rapport à son courage qui pour ne
point mentir n'étoit pas des moindres; aussi dans une petite guerre qui
se fit quelque tems après en Hollande, & où le Roi envoya six mille
hommes au secours de la Republique contre l'Evêque de Munster, du nombre
desquels il étoit, Mr. de Pradel qui en avoit le commandement disoit
d'ordinaire qu'il eut bien voulu être son heritier, parce qu'il étoit
friand de la tranchée. Cependant quoi que chacun lui rendit justice
là-dessus, & qu'il n'y eut personne d'assez passionné pour parler
autrement de son courage, le Roi lui refusa l'agrément de ce
Gouvernement. On ne sait pas bien d'où procéda ce refus, à moins qu'il
ne fut scandalisé de ce qu'il s'en étoit tenu fort, sans lui en avoir
parlé auparavant, ou que sa fierté qui surpassoit encore celle du petit
homme dont je viens de parler, eut quelque chose qui lui fut
desagréable. Le Comte de Maulevrier s'en trouva si piqué qu'il quitta sa
compagnie. Mr. de Montbron l'eut après lui, & la vient de quitter tout
presentement pour se mettre à la tête du Regiment du Roi, où Sa Majesté
a témoigné que ses services lui seroient plus agréables qu'ailleurs.
J'ay un peu anticipé sur le tems & de passer comme j'ai fait de l'année
1648. jusques en 1672. je ne sais si je n'en serai point blâmé, par ceux
qui ne cherchent que le moindre sujet de critiquer un ouvrage; mais
qu'ils en fassent tout ce qu'il leur plaira, s'il n'y a que cela à
redire à celui-ci j'en aurai bientôt l'absolution du public. Il y a des
matieres qui emportent souvent, & dont le fil interrompu pourroit
déplaire quelque fois davantage que de le poursuivre au préjudice de la
Chronologie; quoi qu'il en soit, Madame de Miramion m'ayant donné mon
congé de la maniere que je viens de dire, j'eus du moins la consolation
de voir que ce n'étoit pas pour un autre qu'elle me quittoit. En effet
elle fit bien-tôt après cet établissement qui édifie tout Paris, & qui
est d'un grand secours pour un grand nombre de personnes.
Jusque-là le Cardinal nous avoit traité assez froidement Besmaux & moi,
& comme nous avions été Camarades dans les Gardes, puis dans les
Mousquetaires, & enfin Compagnons de fortune dans sa maison, il sembloit
qu'il voulut que toutes choses fussent égales entre nous deux jusques à
ses rebuffades. Mais enfin lorsque nous y pensions le moins, il changea
tout d'un coup de conduite à nôtre égard. J'en voulois pénétrer la
raison, trouvant que nous meritions moins que jamais ses caresses, du
moins moi, qui voyant le peu d'état qu'il faisoit de mes services, ne
m'attachois plus tant à les lui rendre que je faisois auparavant. Je ne
fus guerres à la connoître. Je vis que sa fortune chancelloit, & comme
il commençoit à croire qu'il aurait bientôt besoin de tout le monde, il
tâchoit de nous gagner. Je le dis à Besmaux qui me fit reponse, que soit
que cela fut ou non, il fallait en faire nôtre proffit. Il concluoit
toûjours là, desorte que je ne fus pas surpris de sa reponse. Ce
Ministre s'étoit fait une infinité d'ennemis par un intérêt sordide
qu'il avoit fait paroître en mille rencontres; s'il venoit à vaquer une
charge soit de guerre ou autrement il ne falloit point conter qu'il
considerât ni le service ni le merite pour la donner. Celui qui lui en
offroit le plus étoit toûjours preferé aux autres, ce qui l'avoit rendu
si odieux à tous ceux qui y pouvoient prendre intérêt que s'il n'eut
tenu qu'à eux ils l'eussent renvoyé il y avoit déja bien long-tems en
Italie. Pour ce qui est du peuple il n'en étoit pas content. Il étoit
accablé d'Edits, & soit que se fut vérité, ou medisance, on vouloit
qu'il eut envoyé en ce Païs-là une partie de l'argent qui en étoit
provenu. Le murmure qui s'en étoit fait dés l'année 1645. eut été
peut-être dés ce tems-là capable de produire de mechans effets, si Mr.
le Prince ne l'eut empêché par sa prudence; mais étant mort sur la fin
de l'année 1646. le Duc d'Anguin qui prit son nom ne témoigna pas pour
lui la même consideration qu'avoit fait son pére, soit qu'il fut moins
prudent qu'il n'avoit été, ou qu'il crut avoir sujet de se plaindre de
ce Ministre. Il l'accusoit de l'avoir envoyé en Catalogne l'année
d'après la Campagne de Dunkerque, & d'y avoir fait échouër sa gloire, en
l'embarquant malicieusement au siége de Lerida où il l'avoit laissé
manquer de toutes choses.
Le Cardinal à qui il ne falloit que montrer les dents pour en avoir tout
ce qu'on vouloit, ne sut pas plûtôt les plaintes qu'il faisoit contre
lui, qu'il fit tout ce qu'il put pour regaigner son amitié. Il y employa
tout ceux qui avoient quelque credit sur son esprit; & comme le Duc de
Châtillon en avoit beaucoup, & qu'il craignoit qu'il n'eut sur le coeur
le refus qu'il venoit de lui faire du Gouvernement d'Ypres, il lui
promit de lui-faire donner le bâton de Marêchal de France moiennant
qu'il y voulut faire son devoir & oublier le passé. Ce Duc qui avoit
déja eu cette dignité par deux fois dans sa Maison, & qui croioit la
meriter aussi-bien que ceux qui en avoient été honnorez, se trouva
choqué de cette proposition, au lieu d'en être satisfait comme
pretendoit le Cardinal. Il fit réponse à celui qui lui en parla de sa
part, que c'étoit à ses services que cette dignité étoit due & non pas à
l'intrigue qu'il lui faisoit proposer; qu'il laissoit cela à ceux qui y
étoient plus propres qu'il n'étoit, mais que pour lui ce seroit toûjours
à son épée qu'il seroit redevable de tout le bien qui lui arriveroit. Le
Cardinal jugeant à cette reponse qu'il étoit outré contre lui, il
s'addressa à Guitaut qui étoit devenu depuis quelque tems favori du
Prince. Celui-ci ne se montra pas si fier que l'autre, & moyennant vingt
mille écus, qu'il lui donna comptant, il lui promit de faire sa paix
avec son Maitre. Le Prince qui ne lui pouvoit rien refuser, lui accorda
ce qu'il lui demandoit. Il remit au Cardinal l'offense qu'il croioit en
avoir reçûë, & s'étant promis reciproquement de ne rien faire à
l'avenir, qui les put brouiller de nouveau, ils scellerent cette
promesse par un grand repas que leur donna le Marêchal de Grammont qui
étoit ami commun de l'un & de l'autre.
La Campagne de 1648. commança sur ces entrefaites, & comme les ennemis
avoient repris Courtrai, & fait quelques autres conquêtes, on prit
encore sujet de là de dire que ce Ministre étoit ravi que les choses se
passassent de la sorte, afin d'avoir sujet de lever de l'argent; qu'il
vouloit que la guerre tirât en longueur, parceque si elle finissoit
comme rien ne l'empêchoit de le faire, s'il vouloit une fois y appliquer
les remedes convenables il n'auroit plus aucun pretexte de lever de
nouveaux impots. Sous ce pretexte le Parlement de Paris refusa de
verifier quelques Edits, & comme on ne pouvoit alors lever de l'argent
sur le peuple que ce ne fut de son consentement, il se fit diverses
allées vers ce Corps pour le porter à faire ce que le Roi desiroit.
C'est ainsi que le Cardinal appelloit la resolution qu'il prenoit dans
son cabinet, & quelques autres gens de pareille étoffe, qui avoient
intérêt à suivre ses volontez & sa politique. Comme leur coutume étoit
de s'engraisser du sang du peuple il savoit bien qu'ils ne lui
contrediroient en rien. Le Parlement parmi lequel il y avoit des Membres
qui avoient du moins autant de soin de leurs intérêts que de celui du
public, ne trouva pas à propos de le contenter. Quelques uns qui avoient
leur honneur en recommandation ne s'y opposerent pas neanmoins
ouvertement. Ils tâcherent au contraire de concilier les droits du Roi
avec ceux du peuple, en faisant quelques propositions qui leur
paroissoient raisonnables; mais les autres qui ne marchoient pas si
droit ayant fait échouer leurs bons desseins il y eut plus que jamais
des obstacles à la verification de quelques Edits que le Roi ou plûtôt
son Ministre, avoit envoyés à cette Compagnie. Ils firent bien plus. Ils
se firent presenter sous main une requête seditieuse par laquelle son
Eminence étoit accusée formellement de fomenter les troubles de l'Etat,
pour ses intérêts particuliers. Ils s'en firent presenter aussi contre
les Partisans que l'on accusoit de quantité de concussions, pour
reparation desquelles on demandoit qu'il fut procedé contr'eux
criminellement jusques à arrêt deffinitif. Comme cela ne se pouvoit
faire sans s'attirer le Conseil à dos à qui le Roi avoit reservé cette
connoissance, comme dis-je la Cour ne pouvoit être qu'extremément
delicate là dessus, elle dont l'authorité eut été extrémement diminuée
si cette requête eut eu lieu; les Conseillers qui étoient sages &
amateurs du repos public ne s'en voulurent jamais charger. Un nommé
Broussel qui étoit Conseiller aux Requêtes ne fit pas la même chose. Il
couvroit une grande ambition sous un faux zéle du bien public. Comme il
n'avoit pas lieu de se loüer de sa fortune qui étoit assez mauvaise, il
songeoit à la reparer en se faisant craindre. Pour cet effet il
affectoit en toutes rencontres d'être très affectionné au peuple. Il
parloit aux uns & aux autres familierement; & il pretendoit que le
Cardinal pour l'empécher de les prendre en sa protection, lui feroit
bientôt dire un mot à l'oreille; ainsi il se chargea de cette réquête
avec beaucoup de hardiesse. Comme ce Ministre ignoroit encore le pouvoir
de cette Compagnie, & qu'il ne s'étoit jamais instruit ni par lui-même
ni par personne du poids qu'elle avoit donné à un parti lorsqu'il
s'étoit élevé quelque guerre civile, il méprisa d'abord ce Conseiller au
lieu de le ménager comme il devoit: se servant donc d'une nouvelle
Victoire que M. le Prince venoit de remporter en Flandres, & du
raccommodement qui avoit été fait entr'eux, il fit arrêter Broussel avec
quelques autres membres du Parlement au sortir du _Te Deum_ que l'on
avoit chanté à nôtre Dame pour remercier Dieu de cet avantage.
Le coup étoit hardi, puisque c'étoit choquer non seulement toute la
populace de Paris qui le regardoit comme son protecteur, mais encore le
Parlement qui ne devoit pas être d'humeur à souffrir inpunément qu'on
attentât ainsi à sa liberté, aussi en arriva-t-il tout aussi-tôt un
desordre épouvantable, & tel que la Cour n'eut jamais pensé. Ce peuple
apprenant ce qui se passoit fit des baricades depuis nôtre Dame, jusques
à une portée de pistollet du Palais Royal. Cela fut fait dans un moment,
& pour ainsi dire en une clein d'oeil. On vint l'annoncer au Cardinal, &
comme le Roi demeuroit alors dans ce Palais, ce Ministre en fit
renforcer la Garde, parce qu'il ne s'y croioit pas en seureté. Il tint
conseil aussi en même tems pour savoir si le Roi ne devoit point sortir
de la Ville. Pour lui il en étoit d'avis, parce que la crainte où il
étoit ne lui laissoit pas la liberté de bien examiner les inconveniens
qui en arriveroient; mais Mr. le Tellier qui étoit de ce conseil, & en
qui il avoit une confiance toute particuliere, lui ayant remontré
qu'outre qu'il n'étoit pas bien seur que le peuple lui permit de
l'emmener, il valloit bien mieux tâcher de faire desarmer cette populace
par la douceur. Il m'envoya vers la premiere baricade pour découvrir
adroitement dans quel sentimemt étoient ceux qui la gardoient. J'y fus à
l'heure même, quoi qu'il y eut assez de danger si l'on venoit par hasard
à m'y reconnoître. D'abord que j'y arrivai il se presenta devant moy un
artisan armé de pied en cap, comme s'il eut voulu effrayer les petits
enfans. Il me cria qui vive d'une voix tonnante, afin que tout rèpondit
à son habillement. Je lui repartis vive le Roi, & vive Broussel, ce qui
étant extrémement de son goût il m'ouvrit une barriere, & me fit entrer
au dedans de la baricade. J'y trouvai plusieurs bouteilles de vin sur un
tonneau avec quelque viande froide, & celui qui y commandoit voulant que
j'y busse avec lui afin apparement de me faire ratiffier ces parolles
que je venois de dire en beuvant à la santé de ce Magistrat, il me la
porta effectivement, puis me laissa aller.
Pendant que j'étois là, & que je faisois pair & compagnon avec cette
canaille, pour mieux découvrir son secret, le Maréchal de Grammont vint
au Palais Royal, après avoir donné ordre au Régiment des Gardes dont il
étoit Colonel d'y faire filer quelques soldats un à un. Quelques
Officiers de ce Regiment s'y rendirent aussi, & la Reine Mere qui
regardoit ce qui se passoit comme un attentat effroyable à l'authorité
de son fils, croyant que si elle faisoit marcher contre ces mutins ces
soldats rassemblées ensemble, ils se dissiperoient bientôt, commanda au
Marêchal de la Meilleraie de les y mener lui même. Le Marêchal crut
qu'il ne devoit pas témoigner moins de courage que cette Princesse dans
une occasion comme celle là, & que puis qu'elle avoit la hardiesse de
former une telle resolution, il devoit bien avoir celle de l'executer.
Il s'y en fut donc de ce pas, mais au lieu d'effrayer cette canaille
comme la Reine le pretendoit, elle fut assez insolente pour faire feu
sur lui. La partie n'étoit pas égale; ainsi s'étant retiré tout
aussi-tôt, & même fait sa retraite à la sourdine, de peur qu'il ne lui
arrivât pis, il fut dire à la Reine qu'à moins que la nuit ne portât
conseil à cette populace, il ne savoit pas comment on la feroit rentrer
dans le devoir.
J'étois au dedans de la premiere baricade, lors que cela arriva, & ayant
passé plus avant après y avoir bû trois ou quatre coups, en depit de
moi, je vis des esprits si turbulens partout où j'addressai mes pas, que
j'eus horreur de quantité de choses que j'entendis dire contre le
Gouvernement present, & particulierement contre la personne du Cardinal.
Il y en eut un même qui dit de si grandes sottises, que je crus ne pas
devoir les lui pardonner. Cependant comme il étoit dangereux de lui
faire paroître la méchante volonté que j'avois contre lui, je feignis
non seulement d'entrer dans son sentiment, mais encore de passer plus
loin. Je lui dis qu'il ne pourroit mieux témoigner le zele qu'il avoit
pour le bien public qu'en faisant paroître la haine qu'il avoit pour ce
Ministre; que ce n'étoit rien pourtant à moins de joindre l'effet à la
volonté, que je savois le secret de lui faire sentir le mal qu'il lui
desiroit, & que s'il vouloit en partager le peril avec moy, il en
partageroit aussi toute la gloire. Je disois cela non seulement pour le
remettre entre les mains du Cardinal, mais encore pour voir s'il étoit
capable, comme il s'en ventoit, de tuer un jour son Eminence. Je
reconnus bien-tôt à sa réponse, qu'il étoit tout aussi dangereux qu'il
vouloit qu'on le crut; car il me dit à l'heure même qu'il étoit pret non
seulement de partager avec moy le péril, dont je lui parlois; mais
encore de le courre tout seul; si je ne voulois pas être de la partie.
Je feignis plus que jamais de n'être pas moins animé que lui contre ce
Ministre, & sur ce qu'il me pressoit entrémement de lui dire comment se
pouvoit executer le coup que je lui proposois: je lui répondis que je
savois un endroit par où le Cardinal passoit tout seul, lors qu'il
alloit au Conseil, où on lui pourrait donner son fait. Il fut si simple
que de me croire, & m'ayant demandé si c'étoit avec une épée ou un
poignard, qu'il falloit marcher à cette expedition ou avec quelque arme
à feu, je lui fis reponse que le poignard étoit plus seur que tout le
reste; que la raison qu'il y en avoit c'est que le coup fait, on le
pourroit laisser tomber, afin qu'en cas qu'on vint à être poursuivi &
fouillé le soupçon ne tombât pas sur lui.
Deux ou trois de ses camarades qui avoient fait la débauche toute la
journée avec lui, & qui n'étoient capables d'aucun raisonnement
m'entendant parler de la sorte, trouverent non seulement que j'avois
raison, mais l'encouragerent encore dans son entreprise. Il ne
paroissoit pas en avoir de besoin, du moins si l'on vouloit adjouter foi
à ses paroles; quoi qu'il en soit voulant s'en venir à l'heure même avec
moi, pour commettre au plûtôt cet homicide, je crus que je ne le devois
pas souffrir, parce qu'il se pouvoir faire que ce projet ne fut que
l'effet des fumées, que le vin lui envoioit au cerveau. Ainsi je voulois
remettre la partie au lendemain, & je l'obligeai malgré lui de s'en
contenter. Il me donna rendez-vous à un cabaret assez proche du Pallais
Royal, où il me fit jurer que je me trouverois entre sept ou huit heures
du matin. Je le lui promis, sans faire trop de reflexion que je n'aurois
gueres d'honneur à le faire tomber dans le panneau que je lui preparois;
ainsi y ayant pensé après l'avoir quitté j'étois resolu de lui manquer
de parolle, quand un de mes amis à qui j'en parlai me dit qu'en
conscience je devois poursuivre ma pointe, parce qu'il y alloit du salut
de l'Etat; que j'empêcherois par là le desordre qui y arriveroit
infailliblement s'il venoit tôt ou tard à en assassiner le Ministre;
qu'enfin je ne devois pas m'en faire le moindre scrupule, parceque
d'avoir cette malheureuse pensée, ou contre le Roi même ou contre celui
à qui il laissoit le soin de ses affaires, étoit presque la même chose.
Je ne me contentai pas si bien de ce Casuiste que je ne fusse bien aise
d'en consulter un autre. Je fus chercher un homme de bien à qui je
m'étois addressé quelquefois pour resoudre des doutes qui n'étoient
survenus au sujet de ma conscience. Je lui exposai le fait sans y rien
diminuer ni augmenter, & ayant été tout du même sentiment que mon ami,
je resolus de les en croire, de peur que l'attache que j'aurois, à mon
opinion ne me rendit criminel envers l'Etat. Le lendemain matin, je fus
donc à ce rendez-vous, & je me flattai en chemin que la nuit auroit
porté conseil à mon homme, & lui aurait fait mettre de l'eau dans son
vin. Mais c'étoit à quoi il pensoit le moins; de sorte que quoique je
n'eusse pas passé l'heure dont nous étions convenus ensemble, il y avoit
déja je ne sais combien de tems qu'il m'attendoit à ce cabaret, tant il
était prévenu de J'avois averti Mr. le Cardinal du Dessein de cet homme,
d'abord que l'on m'avoit dit que j'étois obligé en conscience de le
faire attraper. Son Eminence qui étoit aisément susceptible de frayeur
trembla quand elle m'entendit dire qu'il y avoit ainsi un homme qui
avoit conspiré de le tuer. Il approuva fort les Casuistes qui m'avoient
conseillé de le livrer entre ses mains. Car je ne feignis point de lui
avouer la peine où j'avois été, afin qu'il ne crut pas que je fusse un
flatteur ni un homme à me faire de fête auprès de lui, parce qu'il avoir
tout le pouvoir de l'Etat entre les mains. Quoi qu'il en soit mon homme
ayant déja de l'impatience de se trouver au lieu où il esperoit faire
son coup, ne voulut boire qu'une rasade, avant que de s'y en aller. Il
se posta dans l'endroit où je le mis, & je me mis à dix pas au dessous
de lui, sous pretexte que s'il manquoit son coup par hasard, je ferois
en sorte de ne le pas manquer moi même. Il étoit bien credule pour un
homme aussi méchant qu'il l'étoit: du moins ce n'est gueres l'ordinaire
que quand on est capable de se porter à une aussi mechante action que
celle là, on prenne si mal ses precautions. Mais sa passion l'aveuglant
à un point qu'il étoit disposé à croire tout ce qu'on vouloit, à peine
fut-il dans son poste où regnoit une telle obscurité que nous ne
pouvions nous discerner l'un l'autre, qu'il s'y trouva pris comme au
trebuchet. Ses yeux s'ouvrirent au même tems, & comme il commençoit à
reconnoître qu'il ne devoit accuser que moi de son malheur, il dit
aussi-tôt ces paroles, ah le fourbe! ah le scelerat! Le Cardinal l'eut
bien fait mourir sans aucune forme de procès, s'il eut osé, mais comme
nous vivons dans une Monarchie où il n'est pas permis d'écouter si fort
sa passion, il differa d'en venir là jusques à ce que le Parlement fut
assez de ses amis pour lui en demander justice. Car quoi que la volonté
ne soit pas punie en France comme le fait, comme ce malheureux s'étoit
mis en devoir d'executer son dessein, il falloit considerer son action
non comme une chose projettée seulement dans son esprit, mais encore
comme exécutée, si on ne l'eut prevenu par ce que l'on avoit fait. Son
Eminence n'osant donc en croire tout son ressentiment, l'on fit venir à
deux heures de nuit dans la cour des cuisines un Carosse pour le mener à
la Bastille. Quelque Gardes de la Prevôté eurent ordre de se mettre
dedans, avec lui, afin de l'emmener plus surement. Car on n'osoit le
faire entourer de peur que le peuple ne se jettât sur eux, s'il venoit à
reconnoître qu'ils emmenassent un prisonnier d'Etat. Mais toutes ces
precautions ne servirent de rien, le peuple qui avoit mis des mouchars à
toutes les portes de ce Palais, de peur qu'on n'emmenât le Roi, sachant
qu'il en sortoit un Carosse bien fermé, l'arrêta avant qu'il put gagner
le haut de la rue des petits chams. Les Gardes de la Prevôté eussent
bien voulu être hors de là, quand ils s'entendirent demander leurs noms,
leurs qualitez & où ils alloient. Ils n'eurent pas neanmoins la peine
d'y repondre, le prisonnier la leur épargna, eu leur apprenant qu'ils le
menoient & la cause pour laquelle il avoit été livré entre leurs mains.
Ils le délivrerent en même tems, & ces Gardes eussent été bien aises
qu'ils les eussent renvoyez pareillement, mais ils les emmenerent après
leur avoir donné mille coups en chemin. Il en mourut même un quelques
jours après à force d'avoir été battu. Le peuple croioit cependant que
le Parlement épouseroit sa passion, & que s'il ne faisoit pendre ces
prisonniers, il les envoieroit du moins aux Galeres; mais n'étant pas si
mal habile que de faire une affaire mal à propos ni si injuste, que de
punir des gens qui n'avoient fait autre chose que d'obéïr aui ordres de
la Cour, comme ils ne s'en pouvoient dispenser, il les mit bientôt hors
de prison au lieu de leur faire le mal que leurs ennemis pretendoient.
Mr. le Cardinal fut au desespoir quand les Officiers de la Prévôté lui
rendirent compte de ce qui étoit arrivé à leurs Gardes. Il eut peur que
cet homme lui étant ainsi échapé, il ne se portât tout de nouveau à
exécuter son coup. Pour plus grande peine pour lui il n'avoit point été
interrogé, ainsi il ne savoit où le prendre ni comment il devoit faire
pour aller au devant de ce qu'il aprehendoit. Il m'envoya chercher en
même tems pour me dire ce qui venoit d'arriver, & pour me demander si
dans la conversation que j'avois euë avec lui il ne m'avoit point dit
qui il étoit. Je lui repondis que je n'avois jamais osé le lui demander,
de peur de lui donner du soupçon; que je m'étois contenté de l'atirer
dans le piege, parce que je supposois qu'on sauroit toûjours bien qui il
étoit, quand il seroit en lieu de seureté. Cependant s'il avoit lieu de
craindre quelque chose d'un si méchant homme, je ne voyois pas que je ne
dusse m'en défier pareillement. Comme il savoit que c'étoit moi qui lui
avoit fait cette piece, il y avoit apparence, qu'il s'efforceroit d'en
tirer vengeance d'abord qu'il croiroit y pouvoir réussir. J'avois lieu
du moins de le croire de même, sur tout cet homme ayant sû qui j'étois
après avoir été arrêté. Car Mr. le Cardinal avoit voulu que je lui
reprochasse son crime, en presence de plusieurs personnes qui m'avoient
même nommés devant lui, en m'en demandant quelques circonstances qu'ils
ne trouvoient pas que je leur explicasse assez bien.
Ma crainte ne fut pas trop mal fondée, & je puis dire que ce fut un
veritable miracle comment j'en rechapai. Cet homme après avoir ainsi
recouvré sa liberté s'informa adroitement de mon humeur & de mes
habitudes, & sachant que mon péché mignon avoit toûjours été celui des
Dames, il crut d'autant plutôt qu'il m'y attraperoit qu'il ne savoit pas
que je leur eusse fait banqueroute depuis quelques tems. Il avoit une
soeur qui quoi qu'elle n'eut pas les habits ni les autres parures qui me
servent pas peu à relever la beauté, ne laissoit pas d'être une des plus
jolies filles de Paris. Il me l'apporta, & je ne fis plus un pas, pour
ainsi dire, que je ne la trouvasse devant moi. Soit que j'allasse à
l'Eglise on en quelque autre endroit, elle me suivoit par tout ni plus
ni moins que si c'eut été mon ombre. Je ne fus guerres à m'en
appercevoir, & comme on n'a toujours que trop bonne opinion de soi-même,
je crus aussi tôt qu'elle me trouvoit à son gré. Cela me la fit observer
soigneusement, & tout ce que j'en pus remarquer augmentant encore en moi
cette pensée, je lui dis un jour comme elle me devança au bénitier où
elle voioit que j'allois prendre de l'eau bénite, vous êtes bien jolie
ma fille, & il y a long-tems que je remarque que pour être heureux, il
ne faudroit qu'être aimé de vous. Elle me fit la révérence, d'un air
gracieux, & comme on a coutume de faire quand ce qu'on entend me déplait
pas. Je trouvai mon compliment bien employé, puis qu'elle l'avoit receu
de la sorte, & ayant donné ordre à un laquais que j'avois avec moy de la
suivre jusques à son logis, & de s'informer du voisinage qui elle étoit,
il me rapporta que c'étoit une honnête fille, ou du moins qu'elle en
avoit la réputation. Il me dit aussi en même tems qu'elle vivoit sous
l'aîle de sa mere, & qu'elles travailloient toutes deux en couture. Mon
laquais m'ayant rapporté tout cela, j'en devins amoureux, sur la
réputation qu'il lui donnoit de se comporter sagement. Car ce n'est pas
une petite chose pour donner son estime à une personne que de la croire
vertueuse, sans cela tout ce que peut produire un beau visage, c'est
d'allumer quelques feux qui ne durent gueres plus que celui de paille;
la matière qui les peut entretenir est de croire qu'une personne ait de
la vertu; si on me le croit pas c'est un plante qui meurt faute de
racines, ou un ediffice qui se renverse de lui même faute de fondemens
solides.
La première chose que je fis après cette découverte fut d'envoyer
chercher cette fille, sous prétexte qu'une Dame vouloit s'en servir pour
lui faire quelque linge. Je recommandai cependant à la personne que j'y
envoyai de ne point entrer chez-elle, qu'il n'en eut vû sortir la mère,
depeur qu'elle ne m'amenât l'une au lieu de l'autre. La fille refusa
d'abord de venir, & vouloit qu'on attendit sa mere pour la mener avec
elle, mais la personne qui lui parloit de ma part, & qui avoit la
réponse toute prête lui ayant dit que la Dame pour qui elle la venoit
chercher étoit à la veille d'aller à la Campagne, & que si elle ne
venoit avec elle, elle en iroit chercher une autre qui ne feroit pas
tant de façons, elle prit ses coëffes & ses gans depeur de perdre cette
pratique. J'avois prié une femme de na connoissance de se trouver dans
la Chambre d'un de mes amis, afin de la recevoir. Cette femme qui étoit
bien éloignée d'être une Vestalle entendoit son métier, de sorte
qu'après lui avoir donné quelques chemises d'hommes à faire, comme en
ayant commission d'un de ses amis, elle lui dit que pour une aussi jolie
fille qu'elle étoit elle avoit là un métier qui étoit au dessous de ce
qu'elle méritoit. La fille ne fut pas surprise de ce compliment, qu'elle
avoit ouï souvent dans la bouche des personnes qui l'avoient fait
travailler. Elle le fut bien davantage de me voir entrer sur ces
entrefaites, & en ayant rougi, je l'attribuai à la bonne volonté que je
croyois qu'elle eut pour moi. La Dame passa dans une autre Chambre en
même-tems, sous prétexte qu'elle avoit encore quelque morceau de toille
à lui donner. Comme tout cela avoit été concerté entre cette femme &
moi, je ne laissai pas échaper cette occasion sans dire à cette fille,
ce que je me sentois pour elle. Cependant pour l'y mieux préparer je ne
manquai pas de lui témoigner que je n'aurois jamais porté chemises de si
bon coeur que celles qui m'alloient venir de sa main; mais enfin tout
cela n'étant que de là crème fouétée, & en voulant venir au fait, je lui
fis san façon la proposition de la mettre en Chambre, & d'en faire ma
maîtresse. J'ornai mon discours en même-tems de tout ce qui a coutume de
flatter une fille. Je lui dis même qu'elle pouroit mener sa mère avec
elle, si elle voulait, & que je fournirais à l'entretien de l'une & de
l'autre.
Cette fille qui étoit du moins aussi trompeuse qu'elle étoit agréable,
se prit à pleurer à cette proposition. Je la lui avois faite hardiment,
parce que je supposois qu'après les pas qu'elle avoit faits, elle ne
pouvoit lui être desagréable. Cependant après avoir déjà donné si-bien
dans le panneau, j'y donnai encore tout aussi-bien que l'avois fait. En
effet sans rien soupçonner de tout ce qui se passoit, je crus tout ce
qu'elle me voulut dire de la cause des larmes que je lui voyois
répandre; elle me dit d'un ton qui en eut bien trompé d'autres que moi,
qu'elle étoit bien malheureuse d'avoir des sentimens tels qu'elle avoit,
puis qu'au lieu de la reconnoissance qu'elle en attendoit, elle ne
trouvoit en moi qu'une ingratitude sans pareille, qu'on voyoit bien
quelquefois à la vérité que l'amour qu'on avoit l'un pour l'autre avoit
des suites pareilles à celles que je lui proposois maintenant; mais
enfin que de debuter par là avec une fille comme je faisois presentement
avec elle, c'étoit lui marquer que je ne la considerois nullement, & que
je ne me considerois que moi seul.
Je trouvai tant de justice dans ces reproches, que je ne crus pas
seulement être en droit de m'excuser de ce que je lui avois dit, sur la
grandeur de ma passion: il me sembla que cela vaudroit moins pour moi
que de lui avouër ma faute ingenuement. Je le fis aussi de tout mon
coeur, & lui dis qu'elle avoit raison de me dire tout ce qu'elle disoit;
que j'avouois avec elle que ce n'étoit pas pour rien qu'il y avoit un
Proverbe qui disoit qu'il falloit connoître avant que d'aimer; que pour
moi je n'en avois pas besoin, neanmoins, parce qu'elle étoit si aimable,
qu'il suffisoit de la voir pour lui donner son coeur sans reserve. Après
que je lui eus tenu ce discours, je lui dis aussi que pour elle, elle
avoit raison de vouloir me pratiquer avant que de me donner le sien;
j'ajoutai encore quantité de choses à celles-là, toûjours sur le même
ton, & m'ayant témoigné qu'elle s'en contentoit je ne me crus pas
malheureux, parce qu'elle me permit de l'aller voir après qu'elle en
auroit eu le consentement de sa mere. Elle me promit de le lui demander
d'abord qu'elle en trouverait l'occasion, & afin que je ne me deffiasse
de rien, elle me dit que cette femme avoit tant d'amitié pour elle,
qu'elle ne lui refusoit gueres tout ce qu'elle lui pouvoit demander:
qu'elle me prioit de l'aller voir le lendemain, sous pretexte de mes
chemises, que sa mère y seroit, & qu'elle vouloit qu'elle me vit, parce
que quand elle m'auroit vûë, elle lui accorderoit encore plûtôt la
permission qu'elle avoit à lui demander.
Ce fut ainsi qu'elle me dora la pillule, & je l'avallai si bien que je
ne manquai pas le lendemain au rendez-vous. Sa mere s'y trouva comme
elle me l'avoit dit, & je ne saurois dire au juste, si elle l'avoit
avertie ou non du tour qu'elle avoit envie de me jouër, & qu'elle me
joua bien-tôt après, parce que le pretexte que j'avois d'aller chez-elle
étoit si plausible que cette femme m'y pouvoit bien souffrir sans être
de moitié de sa fourberie; mais si elle n'en étoit pas encore avertie en
ce tems-là, elle le fut du moins bien-tôt après, puis qu'elle me permit
non-seulement de retourner voir sa fille, mais encore de lui conter des
fleurettes. Elle les reçût de la meilleure grace du monde, & comme si
elle y eut été très-sensible. Cela me fit d'autant plus de plaisir, que
j'en devenois de moment à autre amoureux de plus en plus. Cependant un
jour que j'y allois, je rencontrai à cent pas de sa maison un garde de
Mr. le Cardinal qui me dit que je ne mettois pas mal mes affections, que
ma maîtresse en valloit bien la peine, & qu'il la connoissoit assez pour
m'en répondre. Je fis semblant de ne pas entendre ce qu'il me vouloit
dire par là. Je lui en demandai l'explication, & il me dit aussi-tôt que
c'étoit inutilement que je voulois faire le fin avec lui; qu'il me
voyoit entrer & sortir journellement de chez la couturière, & que même
je n'y pouvois gueres mettre le pied sans qu'il ne s'en apperçût, qu'il
demeuroit au dessous d'elle, & que j'étois bien Privilegié de la voir
quand bon me sembloit, puis qu'il n'en avoit jamais pû venir à bout,
quoi qu'il y eut fait tout son possible.
Comme je vis qu'il me parloit ainsi d'original, je ne voulus pas lui
insister davantage. Je tombai d'accord du fait avec lui, & lui ayant
demandé si cette fille étoit aussi vertueuse qu'on me l'avoit dit, il me
répondit en riant que c'étoit à lui plûtôt qu'à moi à me faire cette
demande, parce que depuis le tems que je la voyois j'en pouvois rendre
compte mieux que personne. Je lui repartis que la connoissance que nous
avions faite ensemble n'étoit pas si ancienne qu'il croyoit, que je ne
l'avois vû encore que cinq ou six fois, tellement qu'il en devoit savoir
plus de nouvelles que moi, lui qui demeuroit dans sa maison. Il m'en
confirma tout le bien que j'en avois déja ouï dire, & nous étant separez
de la sorte je ne songeai plus qu'à avancer mes affaires auprès d'elle,
puis que j'apprenois de mille endroits que sa conduite étoit telle que
je ne devois point rougir d'y avoir mis mon inclination. Cependant deux
ou trois jours après cette rencontre m'y en étant allé à mon ordinaire,
sur les cinq ou six heures du soir, son frere y vint une heure après
accompagné de trois de ses amis, qui avoient l'air de vrais satellites.
Je fus surpris de le voir, & même jusques au dernier point. Car je
devinai tout aussi-tôt qu'il ne venoit-là que pour me faire pieces. Je
n'avois pas trop mauvaise raison, de le croire ainsi, & quand même je ne
l'eusse pas cru son compliment me l'apprit assez. Il me demanda ce que
je venois faire chez sa soeur, & si je croyois qu'il le souffrit
impunément: en même, tems il se jetta sur moi avec ses trois amis, &
n'ayant pû m'en deffendre, parce que je me trouvai surpris, il me dit de
me preparer à la mort, parce qu'il ne me donnoit qu'un moment à vivre.