compliment. Neanmoins, ayant l'esprit assez present pour m'aviser d'une
chose à laquelle je fus redevable de ma vie, je lui dis que si je ne
pouvois obtenir grace auprès de lui, je le priois du moins de me donner
le tems de me preparer à mourir en bon Chrétien, qu'il souffrit que je
passasse dans un cabinet qui étoit à côté d'où nous étions, afin de me
recueuillir. Il me le permit, & en ayant fermé la porte sur moi avec un
crochet, qui s'y trouva fortuitement, je commençai à fraper du pied sur
le plancher, afin d'appeller le garde de Mr. le Cardinal à mon secours.
Il étoit par bonheur pour moi dans sa Chambre avec trois ou quatre de
ses amis qui devoient souper avec lui. Ils avoient entendu le bruit que
mes assassins avoient fait en entrant, & principalement en se jettant
sur moi. Ils n'avoient sçû ce que cela vouloit dire, parce qu'ils
n'avoient pas coutume d'en entendre tant: mais l'appel que je leur
faisois leur faisant juger qu'il y avoit quelque chose d'extraordinaire,
ils monterent en haut pour voir ce que c'étoit. Mes assassins
commençoient déja à vouloir enfoncer la porte du cabinet où j'étois;
mais les entendant sur le degré ils convertirent leur fureur en crainte;
voyant bien qu'on les obligeroit avant qu'il fut peu de rendre compte de
leurs actions. Le garde étant arrivé à la porte avec ses amis, ils ne
voulurent pas la lui ouvrir. Je lui criai au travers de la mienne
d'envoyer chercher un Commissaire pour leur faire faire de force, ce
qu'ils ne vouloient pas faire de bon gré. Il entendit ma voix au travers
du murmure que faisoient ces assassins, pour consulter ensemble ce
qu'ils avoient à faire dans une occasion si pressante pour eux. Ils
prirent le parti que la prudence leur conseilloit, & ce fut de leur
ouvrir la porte avant que le Commissaire arrivât. Comme il s'en étoit
détaché un de la Compagnie du Garde pour aller chercher cet Officier,
ils étoient alors quatre contre quatre, de sorte qu'il ne pouvoit
manquer qu'il n'y eut bien du sang répandu, parce que le desespoir ou
étoient ces assassins leur tenoit lieu de courage.
D'abord que j'entendis que la porte étoit ouverte, j'ouvris celle du
cabinet où j'étois, quoi que ces assassins m'eussent desarmé, en se
jettant sur moi. Ce n'étoit pas le moyen de donner grand secours au
garde ni à ses amis, mais le bonheur ayant voulu que ceux à qui j'en
voulois me tournassent le dos, j'en surpris un par derrière & lui
arrachai son épée, lors qu'il s'y attendoit le moins. Il se jetta dans
le cabinet de peur que je ne le tuasse, ou qu'il ne fut percé par
quelqu'un de ceux à qui il avoit affaire auparavant. Je le trouvai bien
là, me flattant qu'il n'auroit pas la hardiesse d'en sortir comme
j'avois fait. Nous fumes ainsi cinq contre trois, ce qui ne rendoit plus
la partie égale. Mais le desespoir où ils étoient suppleant pour eux à
l'inegalité ils se battirent avec tant de hardiesse, & de fureur qu'ils
nous avoient déja blessé deux hommes, quand le Commissaire arriva. Pour
ce qui est d'eux, ils l'étoient tous trois, & le secours que cet
Officier nous amena nous en ayant rendu les maîtres, sans qu'ils pussent
nous resister davantage, ils furent pris tous quatre, & emmenez au
Chatelet. L'on y mena aussi la mere & la fille, & quoi que j'eusse pitié
de celle-ci, & que je fusse porté d'inclination à lui pardonner, je crus
neanmoins que je ne le devois pas faire, après une aussi grande
tromperie que la sienne. Je pris soin dès le soir même d'informer Mr. le
Cardinal de cette avanture, & comme je ne manquai pas en même tems de
lui dire que j'avois l'obligation à son garde de m'avoir tiré de ce
mauvais pas, il fut si aise de voir que celui qui l'avoit voulu tuer
étoit entre les mains de la justice, qu'il lui donna une Lieutenance de
Cavallerie dans son Régiment. Il y devînt en suitte Capitaine, & étoit
encore en passe de devenir quelque chose de plus, quand il fut tué au
combat du Faubourg St. Anthoine qui se donna quatre ans après.
Les baricades de Paris après avoir eu le commencement que je viens de
dire avoient eu une fin qui avoit beaucoup chagriné la Cour. Mathieu
Molé premier President du Parlement, homme fin & rusé, & qui sous une
simplicité apparente & un desinteressement simulé cachoit un coeur tout
rempli d'artifice & d'interest, avoit été obligé par sa compagnie
d'aller redemander à la Reine Broussel avec les autres magistrats qui
avoient été arrêtez avec lui. Cette necessité lui avoit beaucoup déplu,
parce qu'il étoit pensionnaire de la Cour, & qu'il apprehendoit de
perdre ses bien-faits, en faisant quelque chose qui lui fut desagreable.
Comme il n'avoit pas été tout seul au Pallais Roial, & qu'il y avoit
avec lui des Députés de sa Compagnie, il lui avoit fallu parler à Sa
Majesté sur le ton qui lui avoit été prescrit. La Reine avoit assez mal
receu ce qu'il lui avoit dit, non pas tant toutesfois par rapport à sa
personne que par rapport à ceux de la part de qui il venoit. Il avoit
donc été obligé de s'en retourner sans rien obtenir; mais le peuple qui
restoit toûjours en armes pour garder ses baricades, l'avoit contraint
de retourner sur ses pas, lors qu'il s'étoit presenté. Ce n'avoit pas
été même sans lui faire des menaces, que s'il ne réussissoit mieux cette
fois là qu'il l'avoit fait l'autre, il lui en feroit porter la folle
enchere. Ce Magistrat s'étoit donc presenté pour la seconde fois devant
Sa Majesté, & ne lui avoit point caché la contrainte qui lui avoit été
faite: cela avoit jetté la Reine dans un grand embarras, parce qu'elle
apprehendoit de mettre l'authorité du Roi son fils en compromis. Mais le
premier President lui ayant dit tout de nouveau, de quelle maniere les
choses s'étoient passées à la baricade, & adjouté que si Sa Majesté
s'obstinoit à ne pas accorder la liberté des prisonniers, il ne lui
pouvoit repondre des suites qu'auroit la desobeïssance de ces seditieux,
elle se resolut de le croire, de peur de porter les choses à l'extremité
par une trop grande obstination. Le Conseil du Roi approuva sa
resolution, & l'ordre ayant été expédié pour les tirer de prison, la
sedition s'appaisa tout en aussi peu de tems qu'elle avoit été excitée.
Ces choses étoient en cet état quand on mena mes assassins au Châtelet,
Mr. le Cardinal qui y avoit des créatures les fit agir afin qu'on les
jugeât à la derniere rigueur. Ils ne voulurent pas le desobliger pour si
peu de chose. Car ils contoient pour rien la vie de ces miserables par
rapport à la bassesse de leur naissance, plûtôt que par rapport à leurs
actions. Ainsi ils les condamnerent à être pendus, dont ayant appellé au
Parlement tout ce que le Cardinal put faire fut de les faire condamner
au bannissement. Ce jugement ne lui plus pas tant qu'avoit fait l'autre,
si bien qu'apprehendant qu'au lieu de sortir du Royaume, ils ne se
cachassent à Paris, & qu'ils ne prissent leur tems pour l'assassiner, il
fit donner une Lettre de cachet pour les envoyer à Salses. S'il eut pû
les envoyer plus loin, & qu'il eut sû qu'ils y eussent voulu demeurer,
il n'eut pas manqué à le faire. Il envoya Besmaux pour les y conduire,
avec des Archers, commission qui ne lui plut gueres & dont je ne me
ferois jamais chargé si j'eusse été à sa place, aussi le lui dis-je sans
rien deguiser avant que de le laisser partir. Je m'y crus obligé plus
particulierement qu'un autre, parce qu'étant lui & moy sur le même pied,
auprès de son Eminence, j'apprehendois que la complaisance qu'il avoit
pour elle ne me fit tort. Il me repondit que quand on avoit un Maître ce
n'étoit que pour executer ses ordres, & non pas pour les controller, que
c'étoit là son humeur, & que pour moi je pouvois faire tout ce que bon
me sembleroit, sans qu'il y trouvât à redire. Je connus à cette réponse
qu'il ne tiendroit à rien qu'il ne me fit une querelle d'allemand, pour
peu qu'il y entrevit le moindre jour. Cela me surprit, parce qu'il avoit
temoigné d'abord que cette commission ne lui étoit pas agreable, comme
en effet elle ne le devoit pas être, pour peu qu'il y fit de reflexion;
quoiqu'il en soit étant bien aise de ne me point faire d'affaire avec
lui & moins encore avec Mr. le Cardinal à qui je craignois qu'il ne
voulut faire sa cour à mes dépens, je lui dis que bien loin d'improuver
ce qu'il faisoit j'étois prêt de lui donner ma bénédiction, afin qu'il
put partir sans scrupule. Je ne sais si je lui dis cela d'un air de
mépris, ou s'il le prit de cette façon, mais enfin m'étant presenté le
soir devant Mr. le Cardinal il me tourna le dos sans me regarder. Il fit
cela d'une manière si sensible que je ne pus douter qu'il n'eut quelque
chose sur le coeur contre moy. Je l'attribuai aussi-tôt à Besmaux, & ne
doutant point qu'il ne lui eut empoisonné ce que je lui avois dit, je
resolus de m'en éclaircir avec son Eminence à la premiere occasion que
j'en trouverois. Je ne me trompois pas, Besmaux qui étoit homme à
sacrifier le meilleur de ses amis, des qu'il y alloit seulement pour lui
de quelque apparence de fortune, n'avoit pas manqué à faire le flatteur
auprès d'elle. Il lui avoit dit, lors qu'il en avoit pris congé, qu'il
n'avoit pas tenu à un de ses amis de le dissuader de son voyage, sous
pretexte que sa commission étoit plûtôt celle d'un Archer que celle d'un
Gentilhomme; que pour lui, cependant il feroit non seulement ce
personnage de tout son coeur, quand il iroit de son service, mais encore
celui de Boureau.
Mr. le Cardinal n'étoit pas extrémement jaloux qu'on se donnât à lui
préferablement à tout autre, comme l'avoit été autrefois le Cardinal de
Richelieu. Il disoit même quelquefois, pour avoir lieu de condamner sa
memoire, & d'élever sa réputation à son prejudice, que bien loin de lui
ressembler, il n'auroit point plus de joye que de voir passer ses
Domestiques au service du Roi. Cependant quoi qu'il voulut paroître
ainsi desinteressé, il ne laissoit pas de ressembler à beaucoup d'autres
qui n'aiment pas qu'on trouve rien au dessous de soi, quand il y va de
leur satisfaction; se lassant donc aller à croire que j'étois fort
criminel, parce que Besmaux m'avoit fait passer pour tel dans son
esprit, il continua non seulement de detourner les yeux de dessus moi,
mais encore à me faire mauvaise mine. Je n'étois pas ni assez content de
lui ni assez coupable pour recevoir ce traitement avec patience. Si
j'eusse été coupable j'eusse été moi-même le premier à baisser les yeux,
pour me dire que je l'avois bien merité, & si je lui eusse eu quelque
obligation je me fusse dit peut être que l'on devoit tout souffrir d'un
homme à qui on étoit si redevable, mais ce Ministre étant encore à faire
la moindre chose pour moi, & d'ailleurs ne trouvant nullement qu'il se
dût tenir offensé de ce que j'avois dit à Besmaux, je l'attendis un jour
dans l'allée sombre où l'homme dont je viens de parler l'avoit voulu
assassiner. Je savois qu'il n'y avoir point de jour qu'il n'y passoit, &
même j'en savois l'heure, & pour ainsi dire jusques au moment; ainsi
n'ayant pas eu le tems de m'y morfondre, je ne l'y vis pas plûtôt ou
pour mieux dire, je ne l'y entendis pas plûtôt marcher, que je lui dis
Monseigneur ne craignez rien, c'est Artagnan qui ayant reconnu que vôtre
Eminence ne le veut pas regarder a cherché l'obscurité pour lui demander
en quoi il est coupable, sans l'obliger à baisser les yeux devant lui.
Mr. le Cardinal fut bien surpris à ma voix, & l'eut été encore bien
d'avantage s'il ne l'eut pas reconnuë, & que je ne me fusse pas nommé;
mais enfin s'étant rassuré par l'un & par l'autre, & sur tout parce que
je lui témoignois par mes parolles que rien ne m'amenoit là que le desir
de recouvrer ses bonnes graces, il me dit que s'il ne me regardoit pas
ce n'étoit pas sans raison; que si j'en doutois, je n'avois qu'à me
ressouvenir de ce que j'avois dit à Besmaux avant son départ. Je lui
répondis que je n'avois que faire de rappeller ma memoire pour m'en
ressouvenir, que je lui avoit dit telle & telle chose, & que non
seulement j'en demeurois d'accord, mais encore que si la chose étoit à
refaire, je n'en ferois pas moins que ce que j'avois fait; que je ne
voulois que lui même pour juge, s'il convenoit bien à un gentilhomme de
se mettre à la tête d'une troupe d'archers, quelque service qu'il y eut
à lui rendre: que genereux comme je le connoissois, j'étois sûr qu'il ne
l'approuveroit pas, quoi qu'un peu de préoccupation lui eut fait
témoigner d'abord tout le contraire; que s'il avoit à m'éprouver ce
pouvoit être par quelque autre endroit que celui là; & que quelque peril
qu'il y eut il ne me verroit jamais reculer, pour veu que cela se pût
faire sans deshonneur, mais que quand il y en auroit pour moi, ou que je
le croirois, il me verroit rentrer tout aussi-tôt dans ma coquille.
Il témoigna être content de ma justification, & Besmaux étant revenu
quelque tems après de son Voyage, je lui battis froid comme à un homme
dont je n'avois pas lieu d'être content. Champfleuri Capitaine des
Gardes du Cardinal qui étoit nôtre ami commun, & qui vouloit nous
raccommoder nous ayant conviez tous deux à venir manger la souppe chez
lui, sans que nous fussions ni lui ni moi que nous nous y devions
trouver, & encore moins boire ensemble, il se servit de cette occasion
pour nous prier d'oublier le passé. Besmaux ne demandoit pas mieux, & ne
jugeant pas que je me dusse faire tenir à quatre, parce qu'il y alloit
plus du sien que du mien, à tout ce qui s'étoit passé, je fis tout ce
que mon ami vouloit. Il nous fit choquer le verre ensemble, & les choses
s'étant passées de la sorte, sans que dans le fonds j'eusse grande
estime pour un camarade qui m'avoit fait une telle piece, je ne trouvai
point d'occasion de lui donner sur les doigts, que je ne le fisse de bon
coeur. Mr. du Tremblai Gouverneur de la Bastille frere du fameux Pere
Joseph, qui avoit joué un rolle de grande consequence sous le Ministere
du Cardinal de Richelieu, étant devenu malade en ce tems-là, je dis à
nôtre ami que s'il me vouloit donner seulement mille Pistoles pour mon
droit d'avis, je lui indiquerois une chose qui feroit sa fortune s'il
étoit si heureux que de la pouvoir obtenir. Il étoit fin, mais non pas
de cette finesse qui fait discerner aisément à quelle intention l'on
parle. Toute celle qu'il avoit ne rouloit que sur son interest, & hors
de là il n'étoit capable de rien. Il vouloit néanmoins qu'on le crut
fort habile, & j'avois la complaisance de feindre que je le croyois tel,
afin de me pouvoir moquer de lui plus aisément quand l'occasion s'en
presentoit. Rien donc ne l'empêcha de donner d'abord dans le paneau, que
la reflexion qu'il fit que si je savois une si bonne affaire, je la
demanderois bien plûtôt pour moi, que de la donner à un autre. Il me
témoigna sa pensée, & lui ayant répondu que si je n'y songeois pas,
c'est qu'il y avoit des choses qui convenoient à l'inclination des uns,
qui ne convenoient pas à l'inclination des autres: il m'interogea sur
quoi je me fondois, que ce que j'avois à lui proposer lui plairoit
plûtôt qu'à moi; je lui répondis qu'il étoit sur l'expérience, & me
répondant qu'il n'avoit rien à me dire après cela, il me conjura de lui
ouvrir mon coeur. Il me dit en même tems que je pouvois faire fonds sur
les mille Pistoles que je demandois, & qu'il m'en feroit son billet,
pour peu que je me defiasse de sa parole, je fus ravi de le voir de si
bonne foi, & comme je l'avois fait mordre à l'hameçon d'une maniere
qu'il ne s'en pouvoit plus dédire, je lui dis alors la maladie de du
Tremblai, & que s'il m'en vouloit croire il demanderoit son
gouvernement. Il fut si simple que de ne pas reconnoître encore que je
me moquois de lui. En effet il me demanda d'un grand serieux à quoi
j'avois reconnu qu'il y étoit plus propre que moi, & je fus obligé de
lui dire devant qu'il le pû comprendre, que cela ne m'avoit pas été
difficile, puis que devant que d'être bon concierge il avoit témoigné
qu'il étoit bon archer, qu'au reste il avoit si bien réussi à l'un qu'il
étoit impossible qu'il ne réussit encore bien à l'autre, que je lui
souhaittois toute sorte de prosperité dans cette nouvelle charge
principalement s'il avoit soin de me donner les mille Pistoles qu'il me
promettoit. Il ne fut pas bien aise que je le raillasse de la sorte, il
s'en plaignit à Champfleuri, qu'il tâcha d'interesser dans sa querelle,
sous pretexte qu'après avoir été employé dans nôtre raccommodement il
trouveroit que j'avois mauvaise grace de mépriser la peine qu'il y avoit
prise. Mais comme il étoit plus de mes amis que des siens, il n'en eut
pas toute la satisfaction qu'il esperoit.
Le Cardinal qui avoit pris plaisir jusques là à entretenir la guerre, &
qui pour en venir à bout plus facilement n'avoit pas fait tous les
efforts qu'il eut pû faire, s'il l'eut voulu terminer, changea alors de
politique. Il n'eut pas plûtôt veu les baricades de Paris, que jugeant
de là, combien il étoit haï, & le danger qu'il y avoit pour lui qu'il ne
s'élevât une nouvelle sedition, qu'il m'envoya en Allemagne vers les
Plenipotentiaires que nous avions en ce païs là. Il les y avoit envoyez
tout aussi-tôt après qu'il avoit été élevé au ministere, afin de faire
accroire aux Peuples qu'il vouloit signaler les commencemens de son
pouvoir par une chose aussi avantageuse à l'Etat que l'étoit la paix.
Comme on ne le connoissoit pas encore, & que la Reine mere y avoit été
trompée toute la premiere, croyant d'abord qu'elle l'avoit mise au poste
où il étoit, qu'il s'en acquitteroit mieux qu'un autre, parce que
l'intérêt, qui est un poison qui a coûtume de corrompre la plûpart des
Ministres, ne feroit pas le même effet sur lui que sur une infinité
d'autres, lui à qui elle ne voyoit ni enfans ni suivans, il n'étoit pas
difficile néanmoins de savoir qu'il avoit des neveux & des nièces & même
en grande quantité; mais il avoit toujours paru si indiffèrent pour eux,
qu'il sembloit que c'étoit à quoi il songeroit le moins qu'à les
enrichir, quand il se trouverait en place. Cependant l'appetit lui étant
venu à mesure qu'il se voyoit maître d'un grand Royaume, il n'avoit plus
songé qu'a pêcher en eau trouble afin de s'élever non seulement au
dessus de leur condition, mais encore de leur esperance. Pour cet effet
pendant qu'il fesoit sonner bien haut ses bonnes intentions pour la
paix, & que pour les justifier il alleguoit le depart des
Plenipotentiaires, il avoit envoyé des ordres secrets à l'un d'entr'eux
d'y faire naître des obstacles insurmontables. Il s'étoit donc écoulé
déja plusieurs années, sans qu'une assemblée si celebre eut rien
produit. Les habiles gens mêmes avoient reconnu, il y avoit plus de deux
ans, que tout cela n'étoit qu'une véritable mommerie; mais enfin le
peril dont il étoit menacé lui faisant voir la nécessité qu'il y avoit
pour lui de faire la paix avec les étrangers, pour se pouvoir deffendre
des ennemis Domestiques, j'en portai les ordres à Mr. Servient. C'étoit
un des plus fins hommes qu'il y eut jamais eu. Il jouoit ses collegues
comme s'ils n'eussent pas eu le sens commun; aussi y en avoit t-il un
qui n'étoit pas trop habile homme, & quoi que l'autre le fut d'avantage,
cela n'empêchoit pas qu'il ne le fit donner souvent dans le panneau.
Servient ayant receu ces ordres applanit bien-tôt toutes les difficultez
qu'il avoit fait naître lui même. Il fit consentir les Suedois, qui
avoient intêret à ce traité, à quantité de choses contre lesquelles il
les avoit fait roidir lui-même auparavant: la Religion Catholique y fut
un peu sacriffiée; on abandonna à ces Peuples quantité de païs où elle
avoit toûjours régné jusques-là, & où ils commencerent à l'abolir
insensiblement. On rendit aussi, pour plaire aux Princes Protestans,
l'Evêché d'Osnabruk alternatif entre les Lutheriens & les Catholiques.
Enfin l'Empereur qui étoit aussi pressé que le Cardinal de se delivrer
de la crainte que lui causoient les Hongrois & quelques autres ennemis
Domestiques, ayant consenti à demembrer l'Empire en faveur de la Reine
Christine, qui étoit alors assise sur le Trone du Grand Gustave son
Pere, ce traité fut conclu à Munster le 24. d'Octobre 1648. Le Roi
d'Espagne & le Duc de Lorraine n'y voulurent pas entrer, qu'on ne leur
rendit des conquêtes qui avoient été faites sur eux; & comme cela ne se
pouvoit sans honte de la nôtre part, le Cardinal, qui eut été bien aise
de leur faire mettre les armes bas, aussi bien qu'aux Allemans, se
consola de la resistance qu'ils y faisoient, par la connoissance que
chacun auroit qu'il n'auroit pas tenu à lui de rendre la paix generale.
En m'en revenant de ce païs là j'eus ordre de passer en Angleterre ou il
se joüoit d'étranges Tragedies. Ces Peuples après avoir chassé leur Roi
de leur Capitale, & lui avoir donné plusieurs batailles l'avoient enfin
réduit dans la fatalle nécessité de se jetter entre les bras des
Ecossois. Lui à qui c'étoit à les proteger avoit été si malheureux que
d'être obligé de réclamer leur protection. Les Anglois qui traitent
d'ordinaire ces Peuples de Barbares, ne le virent pas plûtôt entre leurs
mains, qu'ils resolurent de l'en tirer. Ils traiterent avec quelques uns
des Principaux qu'ils le leur livreroient moyennant une bonne somme
d'argent. La chose s'executa aussi tôt, & ce pauvre Prince fut fait
prisonnier de ses propres sujets. L'on a toûjours attribué la cause de
ces desordres à la Politique d'un grand Ministre qui avoit beaucoup à
coeur la gloire de l'Etat dont l'administration lui avoit été confiée.
Mais si cela est il a bien perdu son tems, quand il s'est efforcé de
passer pour aussi homme de bien que grand Politique. Une telle conduite
ne répond gueres à ce qui est répandu dans quelque livres de pieté qu'il
a composez, mais peut-être aussi ne les a-t-il donnez au public que pour
lui faire voir qu'il avoit assez d'esprit pour joüer tous les
personnages qu'il vouloit. Car il me souvient qu'il composa aussi une
Comedie dans le même tems, & même que le chagrin qu'il eut de ce qu'elle
n'avoit pas le même succez que celles de Corneille, lui fit entreprendre
de faire condamner le Cid par l'Accademie Françoise qu'il avoit établie.
Il pensoit apparemment que comme elle lui avoit l'obligation de son
établissement, elle se feroit un plaisir de lui témoigner sa
reconnoissance, par une complaisance aveugle; mais il en arriva tout
autrement qu'il ne pensoit, tellement qu'il eut encore le mécontentement
de se voir tondu de ce côté-là.
Quoiqu'il en soit si ce fut une chose fort extraordinaire que la prison
de ce Prince; ces Peuples n'en demeurerent pas là: après avoir resolu
d'agir criminellement contre lui & de le rendre soumis à leurs loix,
comme le pouvoit être le moindre d'entr'eux, ils en étoient venus de la
pensée aux effets. Cromwel qui s'est rendu fameux à toute la posterité,
en s'élevant de la qualité de simple Gentilhomme à celle de Protecteur
des trois Royaumes qui composent cette Couronne, étoit déja comme le
maître de cette nation. Il s'étoit attiré cette puissance par une
adresse merveilleuse qui avoit été suivie du consentement presque
universel de tous ces Peuples. Il étoit un des hommes du monde le plus
ambitieux; mais il sçavoit cacher ce deffaut sous de si belles
apparences qu'on eut dit au contraire qu'il n'y avoit point d'homme
moins superbe ni moins amateur des vanitez. Enfin il sembloit, tant il
sçavoit bien joüer son personnage, que la procedure criminelle qui se
faisoit contre Sa Majesté Britannique ne fut nullement de son goût, quoi
qu'il ne demandât pas mieux que de lui voir perdre la tête sur un
échaffaut. Les choses étoient dans cet état, quand la Reine sa femme qui
s'etoit retirée en France, il y avoit déja trois ou quatre ans, pria la
Reine Mere d'interposer son Authorité pour empêcher que cette felonie
dont elle prevoyoit bien le cours, n'allât plus loin. Le Cardinal qui
étoit bien aise que ces Peuples eussent des differens entr'eux qui les
empêchassent de se mêler de ceux de leurs Voisins, n'avoit pas pris trop
de soin jusques là déteindre ce feu, dont il ne lui étoit pas plus
difficile qu'à la Reine d'Angleterre de prevoir toutes les suittes. Mais
soit qu'il ne crut pas qu'elles pussent aller jamais si loin qu'on les
vit aller avant qu'il fut peu, ou que les ressorts secrets qui font agir
la plûpart des Ministres lui fissent fermer les yeux à toute autre
consideration qu'à celle qui regardoit le bien de l'Etat qui lui étoit
proposé, il étoit demeuré spectateur de toutes ces tragedies, sans
penser que la charité & même l'intérêt du Roi, ne lui permettoient pas
d'y être si indifferent. Il ne se fut pas même reveillé de cette
lethargie sans les pressantes sollicitations de la Reine d'Angleterre.
Cette Princesse qui vouloit, comme il étoit de raison, mettre toutes
choses en oeuvre pour ne pas voir perir le Roi son mari, après en avoir
parlé plusieurs fois à la Reine Mere, & à son Ministre, obtint enfin
qu'on envoyeroit tout de nouveau quelqu'un en ce pays-là pour y faire un
dernier effort. Plusieurs y avoient déja été inutilement, soit qu'ils
eussent des ordres secrets de ne faire les choses qu'à demi, ou qu'ils
ne trouvassent pas des dispositions favorables à réüssir dans leur
negociation; quoi qu'il en soit son Eminence ayant jetté les yeux sur
moi pour me confier une affaire de si grande importance, elle me donna
ordre de venir recevoir mes instructions de sa propre bouche. Ce n'est
pas qu'elle ne me les dut donner pas écrit, & même elle y faisoit
travailler par le Comte de Brienne, Secretaire d'Etat des affaires
étrangeres; mais comme il y avoit de certaines choses dont elle se
reservoit le secret, elle ne voulut pas les lui confier, & me les
expliqua tête à tête.
Je n'eus point de caractere public dans ce voyage, quoique je m'y fusse
attendu d'abord. Je m'en étois même déja rejouï par avance, sans en rien
communiquer néanmoins à personne. Parce que je savois que ce Ministre
vouloit tenir secret le lieu où j'allois: & en effet au lieu de le
publier, il voulut au contraire que je passasse non seulement incognito
en ce pays là, mais encore que je prise toute une autre route que celle
qui y conduisoit. Il étoit bien aise de depaïser par là ceux qui
seroient curieux sur ma marche, ainsi au lieu de me faire cheminer du
côté de la mer, il m'y fit tourner le dos. Je pris mon chemin par la
Champagne, & étant allé passer par Sedan, j'y rendis une lettre à Mr. de
Fabert qui de peu de chose s'étoit élevé jusques à la dignité de
Gouverneur de cette place qui étoit alors une des plus considerables de
tout le Royaume. Il avoit une étrange réputation, savoir de parler tous
les jours à ce qui s'appelle un genie, & on vouloit, je ne sais pas sur
quel fondement, qu'il l'avertit de l'avenir. Je sais bien pourtant ou à
peu près sur quoi tout cela étoit fondé, c'est qu'il avoit toûjours aimé
de certains livres qui ne sont pas trop bons, & qu'il s'étoit venté
d'une apparition lors qu'il étoit à neuf ou dix lieuës de Paris dans un
chateau qui appartenoit au Duc d'Epernon. Je ne saurois dire au juste si
cette reputation lui étoit bien duë ou non. Cela passe ma connoissance,
& tout ce que j'en puis dire c'est qu'il étoit homme d'esprit. Aussi le
Cardinal de Richelieu qui lui avoit fait donner ce Gouvernement en
faisoit beaucoup de cas, & ne faisoit gueres de choses sans en prendre
son avis. Le Cardinal Mazarin n'avoit pas fait d'abord tout de même, non
qu'il ne sut à peu près dequoi il étoit capable, mais parce qu'il
vouloit avoir pour lui ou pour quelqu'une de ses creatures son
Gouvernement, comme il avoit fait de la charge de Treville. Fabert
n'avoit pas voulu le lui donner, & cela avoit fait naître à son Eminence
la pensée de le perdre. Il s'y étoit même resolu d'autant plûtôt qu'il
étoit en grande liaison avec Mr. de Chavigni son ennemi declaré. Fabert
qui avoit reconnu d'abord sa méchante volonté pour lui ne s'en étoit
guerres mis en peine d'avantage. Comme on étoit dans un tems où il
suffisoit de se faire craindre pour ne se pas soucier beaucoup d'être
aimé, il s'étoit abstenu d'aller à la Cour, de peur de s'y voir arrêté.
Il avoit fait le petit Roi dans son Gouvernement, comme il arrivoit
alors de faire à quantité de Gouverneurs. Le Cardinal en avoit pris
l'allarme, de sorte que pour empêcher qu'il ne se jettât entre les bras
des ennemis, il avoit changé de conduite à son égard. Cependant comme
son coeur étoit toujours de même pour lui, il avoit tâché de l'attirer à
Paris sous divers pretextes. Il prétendoit toujours l'y faire arrêter.
Mais Fabert qui étoit tout aussi fin que lui & qui ne manquoit pas de
bons amis à la Cour, qui l'avertissoient de tout ce qui s'y passoit, il
n'avoit jamais voulu sortir de sa place, & y avoit trouvé de bonnes
raisons: tantôt il lui avoit mandé que s'il s'en éloignoit les ennemis
prendroient ce tems là pour l'assieger, & tantôt qu'il avoit lui-même
quelque entreprise à faire, qui demandoit sa residence. Le Cardinal
avoit bien entendu ce que cela vouloit dire, & n'avoit pas jugé à propos
de lui en demander une plus ample explication.
Les choses étoient demeurées en cet état pendant quelque tems, mais
enfin Fabert qui avoit envie de pousser sa fortune encore plus loin
qu'elle n'étoit, voyant que s'il en vouloit prendre le chemin, il devoit
gagner la confiance de ce Ministre, il étudia son inclination, afin de
le pouvoir prendre par son foible. Il reconnut bientôt que sa passion
dominante étoit l'avarice, ainsi lui proposant quelque expédient pour
diminuer la depense de sa Garnison, & pour empécher que nos trouppes qui
ravageoient bien autant la champagne qu'eussent pu faire les ennemis,
s'ils y fussent entrez, n'y continuassent leurs desordres, ils devinrent
à la fin si bons amis que ce n'étoit plus ce que c'étoit auparavant. Le
Cardinal lui écrivoit réglément toutes les semaines, & soit qu'il crut
que par le moyen du genie dont je viens de parler, il fut plus capable
qu'un autre de lui donner conseil, il commençoit à imiter le Cardinal de
Richelieu, c'est à dire à le consulter tout comme avoit fait ce
Ministre.
Je reconnus bien leur étroite intelligence, d'abord que je lui eus
presenté une lettre que son Eminence m'avoit donnée pour lui. Car après
m'avoir regardé comme pour m'arracher quelques parolles de la bouche,
comme il vit que je le regardois de mon côté sans lui rien dire, il me
demanda si je croirais réüssir dans mon voyage: je lui répondis que je
ne savois de quel voiage il vouloit parler, mais m'ayant dit que je ne
devois point finesser avec lui, & que Mr. le Cardinal l'instruisoit de
toutes choses, je ne reconnus pas plûtôt qu'il me disoit vrai à quelques
paroles qu'il me lâcha, que je lui repartis que je n'étois pas assez
habile pour lui en parler affirmativement, que tout ce que je lui
pouvois dire c'est qu'il ne tiendroit pas à moi & que j'y emploierois
tout mon savoir faire. 11 ne tiendra pas à vous, me dit il, & c'est de
quoi je suis bien persuadé sans que vous en juriez. Mais ou je suis bien
trompé ou vous vous en reviendrez sans rien faire: vôtre voyage ne fera
que hâter les mauvais desseins que cette Nation a contre son Roi, parce
qu'elle n'aime pas que les étrangers se donnent la liberté de se mêler
de ses affaires. Je lui répondis que peut-être prendroit-elle garde à
deux fois à ce qu'elle feroit, parce qu'elle apprehenderoit sans doute
que la paix ne se fit avec les Espagnols, tout comme elle venoit de se
faire avec les allemans, & que les deux Couronnes ne tombassent après
cela sur elle, lorsqu'elle y penseroit le moins. Il me repartit de
prendre bien garde à ne leur pas faire cette menace, parceque ce seroit
le moyen justement de tout gâter, que cela lui feroit faire un traité
avec l'Espagne qui ne vouloit point de paix, qu'elle ne l'avoit déja que
trop témoigné en refusant d'entrer dans celui qui avoit été fait à
Munster; que ce refus ne procedoit que de ce qu'elle esperoit que nous
nous brouillerions bien-tôt nous mêmes dans nôtre Etat; qu'elle n'avoit
pas trop de tort de le croire, parce que les esprits étoient disposez en
France d'une maniere qu'à la premiere chose qui arriveroit on verroit
d'étrangers revolutions; que le Cardinal avoit fait un coup d'étourdi
quand il avoit fait arrêter Broussel & ses compagnons; qu'il devoit
prevoir ce qui en arriveroit; mais enfin qu'après en avoir fait la
faute, il devoit la soutenir au peril de sa vie; que d'avoir fait
relâcher ces prisonnniers comme il avoit fait, c'étoit vouloir qu'on lui
fit la loi en toutes rencontres; qu'il ne tarderoit guerres à s'en
appercevoir, & que quoique l'orage fut appaisé en apparence, il le
verroit éclatter bientôt tout de nouveau & plus terrible mille fois
qu'auparavant; qu'au reste les Anglois étoient nos voisins de trop près,
& avoient de trop bons espions chez nous pour ignorer tous ces
mouvemens; que c'étoit ce qui leur donnoit la hardisse de faire le
procès à leur Roi, & ce qui le feroit perir miserablement; qu'ainsi si
le dessein du Cardinal étoit de le sauver, il lui diroit bien tout ce
qu'il avoit à faire, & tout ce que j'avois à faire aussi; que toutes mes
instructions ne devoient rouler que sur l'étroite correspondance que je
devois entretenir avec Cromwel & avec le Parlement d'Angleterre,
parceque si j'entreprenois de vouloir sauver Sa Majesté Britannique,
bien loin d'y pouvoir réüssir, je ne ferois que me perdre avec elle; que
quand il me parloit ainsi de moi, j'entendois bien apparement ce qu'il
vouloit dire par là; que sous mon nom il entendoit tout l'Etat qui étoit
presque tout aussi malade que le pouvoit être celui d'Angleterre.
Son raisonnement étoit fort juste, aussi Mr. Le Cardinal m'avoit dit de
bouche avant que de me faire partir, de prendre bien garde à tout, quand
je serois arrivé en ce Pais là; que si je voiois que tout y fut
desesperé pour Sa Maj. Britannique je le laissasse perir comme les
autres, puis qu'il ne me serviroit de rien de l'en vouloir garentir;
qu'au surplus de quelque maniere que les choses s'y passassent je
songeasse bien que l'intérêt du Roi, & celui de l'Etat ne demandoient
pas que les esprits s'y réünissent bien qu'ils pussent s'opposer à nos
entreprises. Je demeurai deux jours à Sedan où ce Gouverneur me fit fort
bonne chere, quoi qu'il ne se mit pas sur le pied de tenir une table
delicate, comme faisoient quantité d'autres Gouverneurs. Il songeoit
bien plûtôt à faire le bien de sa famille, qui étoit assez nombreuse,
pour croire qu'il ne mourroit pas sans heritiers. Je pris congé de lui
après ce tems là, & étant descendu à Liege par la Meuse, je passai de là
à Cologne où je croiois trouver cet Electeur. J'avois des lettres à lui
rendre de la part de son Eminence, mais ne l'y ayant pas trouvé, je fus
obligé d'aller à Breuil où il étoit. C'est une maison de plaisance qui
appartient à ceux qui jouïssent de cet Electorat. Je m'acquittai de ma
commission, qui n'étoit pas bien difficile. Cette lettre ne contenant
que des complimens qui étoient pourtant fort interessez, comme avoit
coutume d'être tout ce que faisoit ce Ministre. Comme il prevoioit aussi
bien que Fabert que sa Fortune n'étoit pas trop assurée, après ce qui
étoit arrivé, il tâchoit de se procurer une retraite auprès de cet
Electeur, en cas qu'il en eut besoin. Cependant comme il sçavoit que les
presens ne servent pas peu à entretenir l'amitié, je lui portai aussi
avec ma lettre un portrait de la Vierge, dont le Duc de Savoye avoit
fait present à son Emminence.
Je pris congé de lui après avoir demeuré deux jours à sa Cour, qui
n'avoit rien de recommandable pour un Prince souverain. Je trouvai même
que ses inclinations ne repondoient pas trop à la grandeur de sa
naissance. Il demeuroit enfermé tout le jour sans se montrer à personne,
& il s'occupoit là de la recherche de la pierre philosophale, du moins
si l'on en veut croire ce qui s'en disoit. Cela étoit cause qu'il
n'avoit jamais un sol, & tout son revenu s'en alloit en fumée au lieu de
vivre comme une personne de sa condition. Ce n'est pas qu'il n'y eut
assez à manger à sa table, mais tout y étoit si mal appreté, que quand
on sortoit comme je faisois d'un endroit où l'on faut aussi bonne chere
que l'on fait en France, on pouvoit dire que l'on y mouroit de faim. Je
fus de là à Bruxelles où je pouvois aller seurement, à cause d'un
passeport que son Eminence m'avoit envoyé à Breuil. Je n'y vis personne,
& n'y ayant fait que coucher, je fus m'embarquer à Ostende où j'appris
qu'il y avoit un vaisseau qui passoit en Angleterre. C'étoit un vaisseau
armé moitié en guerre, moitié en Marchandise, & nous n'eumes pas fait
plus de trois ou quatre lieuës que nous en vîmes paroître un autre qui
portoit Pavillon de France. Comme le nôtre portoit celui d'Espagne, ils
ne se furent pas plûtôt reconnus, qu'il ne leur en fallut pas davantage
pour se preparer de part & d'autre au combat. Ils étoient à peu prés de
même force, mais dans un moment cette egalité disparut; nous vîmes
avancer un vaisseau qui se hâtoit de venir vers nous comme y ayant grand
interêt. Il étoit beaucoup plus prés de celui de France que du nôtre, si
bien que celui-ci put discerner plûtôt que nous qui il étoit. Il étoit
espagnol & d'abord qu'il le reconnut, il s'enfuit au lieu de venir à
nous. Les deux vaisseaux espagnols commencerent ainsi à lui donner la
chasse, on le poursuivit même de si prés que je crus qu'il alloit être
pris. Cela me fit de la peine & le chagrin que j'en avois paroissant sur
mon visage, je ne m'entendis pas seulement accabler d'injures au même
tems, mais donner encore un coup de bâton dont je me crus assommé. Je
tournai la tête du coté d'où le coup venoit, pour voir qui étoit si
hardi que de me traitter de la sorte, je vis que c'etoit le Capitaine du
vaisseau, & bien que je ne puisse esperer vraisemblablement de m'en
venger, qu'il ne m'en coutât la vie, je ne laissai pas de mettre l'épée
à la main pour la lui passer au travers du corps. Rien ne lui fit
echaper mon ressentiment que la precaution qu'il eut de me tourner le
dos. Sa fuite me l'ayant ainsi dérobé, un Chevalier de Malthe Espagnol,
homme d'une des premieres Maisons de toute l'Andalousie qui avoit vu son
action, mit l'épée à la main tout aussi tôt, non pour m'aider à tuer
celui qui l'avoit faite, mais pour empêcher que quelques uns de ses
soldats à qui il avoit dit de me tuer n'exécutassent son commandement.
Il me dit de ne rien craindre, & qu'il periroit plutôt que de souffrir
que ce brutal m'outrageât davantage.
Le respect qu'on avoit pour lui fit que ces soldats n'oserent poursuivre
leur pointe. Les passagers même qui étoient en grande quantité dans le
vaisseau se rangerent auprès de nous pour empêcher qu'on ne nous fit
insulte. Les matelots qui bandoient tout leur esprit auparavant à
joindre le vaisseau François se relacherent alors de leurs soins pour
voir ce que cela vouloit dire. Comme c'étoit nôtre vaisseau qui le
serroit de plus prés, & que l'autre qui le poursuivoit n'étoit pas trop
bon voilier, il se servit de ce relâche pour se tirer de péril & nous le
perdimes bientôt de veuë; l'autre vaisseau en ayant fait tout autant, il
s'en vint à nous pour savoir à quoy il tenoit que nous ne l'eussions
pris. Il nous trouva sous les armes les uns contre les autres, dont il
demeura tout surpris. Cependant celui qui m'avoit outragé lui ayant
voulu faire sa cause bonne il lui dit qu'il n'étoit qu'un brutal, &
qu'il y avoit long-tems ou'il le connoissoit pour tel; qu'il étoit fâché
de n'avoir pas le pouvoir de m'en faire justice, mais que puisque
j'allois en Angleterre il me donneroit un bon conseil; que je m'en
plaignisse à l'Ambassadeur d'Espagne & qu'il le feroit arrêter tout
aussi-tôt. Je ne fus point content de cet expédient, que je ne trouvois
pas capable de me satisfaire, après l'outrage que j'avois reçû. J'eusse
voulu que l'on m'eut permis de lui passer mon épée au travers du corps,
ou du moins de lui couper le visage, comme il le meritoit bien; mais
enfin voyant que ce seroit inutilement que je m'efforcerois de le faire,
& que je n'en aurois jamais la permission, je répondis à celui qui
paroissoit si bien intentionné pour moi, que l'Ambassadeur dont il me
parloit ne sauroit peut-être ou prendre ce maître brutal, qu'ainsi je
n'en aurois aucune satisfaction. Il me repartit qu'il falloit de toute
necessité qu'il fut décharger ses Marchandises dans quelque Port
d'Angleterre; qu'elles étoient pour le compte de quelques Marchans
Anglois, & que ce seroit-là où on l'attraperoit; que cependant il me
diroit, pour me consoler toûjours en attendant, qu'il ne pouvoit venir
rien de bon d'un homme comme celui-là; qu'il avoit été renegat, &
corsaire, & que Sa Majesté Catholique ne l'avoit reçû en grace qu'à la
recommandation d'un des principaux de son Conseil; que l'accès qu'il
avoit trouvé auprès de lui ne meritoit pas neanmoins qu'il s'en ventât;
que ce n'avoit été qu'en lui faisant present d'une esclave qu'il avoit
achetée quelque part en Barbarie; que ce Ministre en avoit passé
maintenant sa fantaisie, de sorte qu'il ne falloit pas craindre qu'il
lui servit davantage de support.
Ce Capitaine, qui étoit aussi honnête que l'autre étoit brutal, ayant
fait ainsi tout son possible pour diminuer l'excès de mon ressentiment,
il nous fit monter dans son bord, le Chevalier de Malthe & moi, après
m'avoir promis qu'il seroit lui-même mon solliciteur auprès de
l'Ambassadeur d'Espagne. Il s'en alloit à Londres, & il nous y mena.
Nous y arrivâmes pour ainsi dire en moins de rien, le vent qui nous
poussoit étant si favorable qu'il ne pouvait gueres l'être davantage. Ce
Capitaine me tint parole d'abord qu'il y fut arrivé. Il raconta à
l'Ambassadeur tout ce qui m'étoit survenu, & lui en demanda justice en
mon nom. Je fus bien embarrassé si je devois l'aller voir, ayant peur
que ma visite ne fut pas approuvée de la Cour dans la situation où
étoient les affaires des deux Couronnes. Car elles se brouilloient
toûjours de plus en plus. Le Cardinal avoit fait arrêter tout
nouvellement sur la frontiere un homme qui venoit à Paris pour y porter
le Parlement à se déclarer entierement contre ce Ministre. Comme ils y
avoient vû beaucoup de disposition, parce qui étoit arrivé, ils se
flattoient que pour peu de soin que l'on prit à rattiser le feu qui
avoit commencé à paroître, il ne tarderoit gueres à causer un grand
embrasement. Cet homme fut fouillé quand on l'arrêta, & on lui trouva
sur lui plus de choses qu'il ne lui en falloit pour le perdre. Son
Eminence ne voulut pas qu'on fit éclat de cette affaire, de peur que
cela ne haussât le coeur aux mal-intentionnez, quand ils se verroient
soutenus par une Couronne qui avoit accoutumé de balancer le pouvoir de
la nôtre. Cependant comme il ne vouloit pas laisser ce crime impuni, il
m'écrivit de lui donner avis quand je serois arrivé à Calais, par où je
devois passer en m'en revenant.
L'embarras où j'étois touchant l'Ambassadeur d'Espagne ayant tenu
quelque tems mon esprit en suspens, je me deffis à la fin de mes
scrupules. Je considerai que la visite que je lui rendrois n'avoit rien
qui fut préjudiciable au service du Roi. Je fus donc le voir, & m'ayant
parfaitement bien reçû, je ne lui eus pas plûtôt conté mon affaire, que
faisant un jugement de moi plus avantageux que je ne devois esperer, il
me demanda ce que j'étois venu faire en ce païs là. Il soupçonna tout
aussi-tôt, à ce que je reconnus depuis, que j'y étois envoyé de la part
de la Cour, tellement que m'observant depuis les pieds jusques à la
tête, il me fut aisé de voir qu'il eut voulu être devin pour savoir ce
que j'avois dans le coeur. Je lui donnai le change, & afin qu'il ne le
put deffier de rien, je lui répondis que j'avois une affaire en France
qui m'avoit obligé d'en sortir, que je m'y étois battu contre un de mes
parens, & que comme les duels y étoient deffendus, sous de grosses
peines, je n'avois point eu de repos, que je ne me fusse vû en lieu de
seureté. J'eus beau déguiser ainsi ce que j'étois, je ne pus lui en
faire accroire. Il me demanda les tenans & les abboutissans de mon
prétendu combat. Je ne m'étois pas préparé à ma menterie, du moins comme
il le falloit être pour n'être pas trouvé menteur, de sorte que lui
ayant conté la première chose qui me vint dans la pensée, il lui fut
facile de savoir que tout cela n'étoit qu'une imposture; parce qu'il
avoit des gens sur les lieux qui lui en manderent la vérité. Je trouvai
cependant les choses si mal disposées pour réüssir dans ma négociation,
que suivant les instructions que j'en avois je ne jugeai pas à propos
d'en dire un seul mot; tout au contraire je tâchai de m'insinuer dans la
confiance de Cromwel pour qui j'avois une lettre de creance. Comme
c'étoit un fin politique il avoit des espions en campagne qui lui
rendoient compte de tous ceux qui entroient ou qui sortoient
d'Angleterre, pour peu qu'ils parussent gens à y devoir faire attention.
Il savoit ainsi ma venue dès le même jour que j'y avois mis pied à
terre. Au reste comme il s'étoit écoulé plus d'une semaine depuis ce
tems-là, & qu'il n'y avoit point d'apparence que j'eusse tant tardé à le
voir, si ce n'est que j'avois quelque chose à examiner auparavant, je
lui devins encore plus suspect, que je ne l'étois à l'Ambassadeur. Il
n'eut garde de m'en rien témoigner, & me traitant au contraire avec une
cordialité capable d'y prendre un bien plus fin que moi, il me dit qu'il
se tenoit bien redevable à Mr. le Cardinal des offres de service qu'il
vouloit bien lui faire faire; qu'il se donneroit l'honneur de lui
recrire, & que comme il ne témoigneroit jamais si-bien dans sa lettre la
reconnoissance qu'il avoit de sa bonté comme elle étoit gravée dans son
coeur, il me seroit bien obligé de lui vouloir dire de bouche tout ce
qu'il tâchoit de m'en faire connoître.
Il accompagna des paroles si obligeantes d'un Diamant qui pouvoit bien
valoir deux cent pistoles: il voulut que je le prisse, & je ne voulus
pas le refuser, de peur que Mr. le Cardinal ne le trouvât mauvais. Cela
m'eut ôté toute sorte de soupçon, supposé que j'en eusse eu auparavant.
Cependant comme tout conspiroit à me tromper aussi-bien du côté de
l'Ambassadeur, que de celui-là, son Excellence fit arrêter le Capitaine
qui m'avoit fait insulte d'abord qu'il sut qu'il étoit arrivé à
Gravesende. Il me fit dire en même-tems qu'il m'en feroit bonne & brieve
justice, & je n'eus pas de lieu d'en douter effectivement, puis qu'il le
fit mettre en prison. Il est vrai qu'il y avoit encore d'autres plaintes
contre lui que les miennes qui ne meritoient pas moins qu'il en fut fait
un exemple, que ce qu'il avoit fait contre moi. Au reste toutes ces
honêtetez m'ayant consolé de ma méchante fortune, au lieu de prendre le
paquebot pour me rendre à Calais, comme j'en avois le dessein
auparavant, je pris une barque tout exprès entre Douvres & un endroit où
il y a deux tours que les mariniers appellent ordinairement les deux
soeurs. Je le fis par ordre exprès de Mr. le Cardinal, qui m'avoit
recrit non-seulement de le faire, mais encore de débarquer auprès de
Boulogne à une baye dont je ne me ressouviens plus du nom. Il me mandoit
que j'y trouverois de ses nouvelles, & que je ne manquasse pas à
executer de point en point tout ce qu'il me commanderoit.
Je ne pris pas soin de cacher mon depart, parce que je ne croyois point
que rien m'y dut obliger; mais à peine fus-je parti de Londres que
Cromwel d'un côté & l'Ambassadeur de l'autre mirent des gens en campagne
pour m'enlever. Ils croyoient que je dusse prendre la route de Douvres,
& ne la point quitter, que je n'y fusse arrivé, mais comme j'avois ordre
de m'assurer d'une barque pour me rendre où il m'étoit ordonné, ils me
manquerent en chemin. Ils furent quand ils se furent redressez, que
j'avois fait marché avec un patron pour me rendre du côté de Boulogne.
Ils en chercherent quelque autre chacun de leur côté pour me devancer
s'il étoit possible, mais ayant perdu quelque tems avant que d'en
rencontrer, j'étois déja en seureté qu'ils étoient encore les uns & les
autres à plus de trois lieuës de moi. Comme ces deux barques suivoient
la même route que j'avois prise, & qu'elles cherchoient toutes deux la
même chose, elles ne se furent pas plûtôt apperçûës l'une & l'autre
qu'elles crurent que c'étoit justement ce qu'elles cherchoient. Elles se
presserent donc de se joindre, ce qui les en devoit desabuser, pour peu
qu'elles y voulussent songer; car si c'eut été moi comme elles
pensoient, je n'eusse songé qu'à suivre ma route, sans me mettre en
peine de connoître qui me suivoit. Mais comme on ne fait pas toûjours
reflexion à toutes choses, principalement quand l'esprit se trouve
préoccupé, ces deux barques qui étoient armées toutes deux de Mousquets,
ne furent pas plûtôt à portée de se faire une décharge qu'elles se la
firent sans se ménager en aucune façon. J'étois encore sur le rivage &
même je n'y faisois que d'arriver. Au reste je ne sus ce que cela
vouloit dire, & j'en fus quelque tems en peine. Cependant comme le vent
étoit bon pour venir en France, & qu'elles avoient fait encore près
d'une lieue lorsque cela arriva, j'eus le plaisir de voir ce combat, où
je ne croyois pas avoir tant d'interêt que j'en avois, puis qu'il se
faisoit uniquement pour l'amour de moi. Après cette decharge il s'en fit
encore une autre, devant que de s'aborder; puis en étant venus alors à
l'abordage, ils reconnurent quand ils eurent jetté les yeux les uns sur
les autres, que ce qu'ils cherchoient n'y étoit pas. Il y avoit eu deux
ou trois hommes de tués de chaque côté, & qui plus est un des deux
patrons étoit blessé d'un coup tout au travers du corps. Comme ils
virent cela, & qu'il ne leur serviroit de rien de se battre davantage,
ils firent leur paix, & entrerent tous dans une même barque, après
s'être dit que ce qu'ils cherchoient s'étoit sauvé. Car ils voyoient de
loin celle qui m'avoit apporté, & quoi qu'ils ne me pussent pas
reconnoître d'où ils étoient, ils se douterent bien que c'étoit moi. Le
patron qui étoit blessé s'en vint se faire penser où j'étois, & comme il
ne me connoissoit pas, & qu'on lui demanda à quelle occasion les gens
qu'il avoit avec lui s'étoient battus, il conta ingenuement tout ce
qu'il en savoit.
Je fus ravi de l'avoir évité si belle. Comme j'avois trouvé là les
ordres dont Mr. le Cardinal me parloit, & que c'étoit pour retourner en
mer, je crus que je devois attendre que ces gens s'en fussent éloignez,
afin de ne pas tomber entre leurs mains. Les ordres qu'il m'envoyoit
étoient de faire embarquer l'homme qui étoit venu pour debaucher le
Parlement, & de le voir jetter en mer avant que de m'en revenir, quand
nous ferions à quatre ou cinq lieuës de la rade. Comme il ne demandoit
que mon témoignage, & que je n'avois nulle part à l'execution je crus
que je ne pouvois pas desobeïr. Il avoit envoyé ce pauvre miserable sur
les lieux, sans lui signifier un ordre si cruel: on lui avoit fait
accroire au contraire qu'on le renvoyoit en son païs. Je ne sais ce
qu'il en avoit pensé en chemin, parce que ce n'étoit pas là son plus
court; mais enfin quand il fut à une demie lieuë de terre, & qu'on ne
craignoit plus qu'il fit retentir l'air de ses lamentations, on ne
feignit plus de lui dire sa condamnation Il fut bien surpris à cette
nouvelle, & se récria fortement contre l'injustice qu'il pretendoit
qu'on lui fit. Elle n'étoit pas trop grande, cependant, & il meritoit
bien la mort, puis que le droit des gens n'a jamais permis de faire ce
qu'il avoit fait. Il pretendoit bien le contraire néanmoins, & que puis
qu'il étoit envoyé par une Puissance on ne le pouvoit traiter ni comme
traitre ni comme espion, mais il eut beau reclamer contre son arrêt il
lui en fallut passer par-là. Il s'y resolut donc voyant que c'étoit une
necessité, & comme ceux qui le conduisoient avoient amené avec eux un
aumonier, il le confessa, puis il subit son jugement, avec plus de
confiance qu'il ne paroissoit en avoir d'abord.
Je m'en retournai ensuite d'où je venois, & ayant pris la poste à une
lieuë de là je passai par Boulogne ou je fus voir Mr. Daumont qui en
étoit Gouverneur aussi-bien que de tout le Boulonnois. C'étoit assez que
je fusse au Cardinal pour en être bien reçû. C'étoit un homme tout
politique, & tout dévoué à la faveur. Il me regala magnifiquement, &
après y avoir resté jusques au lendemain après midi, je repris la poste,
& arrivai à la Cour qui étoit encore à Paris. La Reine d'Angleterre qui
n'avoit point eu depuis long tems des nouvelles du Roi son mari, en
étoit extrèmement en peine, & sachant que je revenois de ce païs là,
elle m'envoya dire, comme j'avois l'honneur d'en être connu, qu'elle
seroit bien aise de me parler. Comme je n'avois rien de bon à lui dire,
j'eus d'abord la pensée de faire le malade, pour n'être pas obligé d'y
aller, mais considerant que cela ne pouroit pas toûjours durer, &
qu'outre cela elle pouroit envoyer quelqu'un chez moi, qui me presseroit
si fort de sa part que ce seroit presque la même chose que si j'avois
affaire à elle, je me resolus de lui obéïr. J'y fus donc, mais au lieu
de lui dire tout ce que je sçavois, je lui deguisai les choses
tellement, qu'elle n'en fut pas plus savante. Je lui dis qu'on tenoit le
Roi de si court, depuis deux ou trois mois, qu'il étoit impossible d'en
pouvoir parler que par presomption; que j'avois veu en ce païs là Milord
Montaigu, & quelques autres de ses plus fideles serviteurs, qu'ils en
étoient tout aussi en peine qu'elle en pouvoit être, & que ce Milord
ayant fait deguiser son neveu pour pouvoir l'aborder plus seurement, il
avoit été pris sur le fait & envoyé en prison.
Cette circonstance m'étoit tout à fait avantageuse pour lui faire
accroire ce que je lui disois, mais comme cette Princesse avoit de
l'Esprit infiniment, elle me fit réponse qu'elle étoit perduë, & que de
la maniere que je lui parlois elle voyoit bien que s'étoit fait du Roi
son époux. Je tâchai autant que je pus de calmer ses allarmes, mais
comme on a souvent un secret pressentiment de son malheur, elle pleura
amérement, sans que moi ni personne de tous ceux qui étoient autour
d'elle l'en pussent jamais empêcher. Elle n'avoit pas trop grand tort de
juger mal de ses affaires, & en effet les Anglois ayant poussé les
choses jusques à ce point de felonie que de faire comparoître leur Roi
sur la sellete, pour y rendre compte de ses actions, l'on vit ce que
l'on n'avoit jamais veu jusques là ni même ce dont on n'avoit jamais ouï
parler auparavant, l'on vit dis-je des sujets s'ériger en juges de leur
souverain, & le condamner à la mort. Toute l'Europe fut non seulement
toute étonnée d'un paricide si odieux; mais en gemit encore étrangement.
Cependant personne n'entreprit de le venger, au moins des Puissances
Voisines, parce que la plûpart avoient guerre ensemble, & qu'il y en
avoit même qui étoient affligées aussi bien que l'Angleterre de guerres
civiles. Nous étions malheureusement pour nous dans ce cas, & les
barricades de Paris avoient produit ce méchant effet, que tant du côté
de la Cour que de celui des Peuples il y avoit toutes les dispositions
imaginables à causer un embrasement, qui avoit bien la mine de ne pas
s'éteindre si tôt. La Reine Mere étoit au desespoir, de ce qu'on l'avoit
forcée, pour ainsi dire, le poignard à la gorge, de rendre la liberté à
un homme que le conseil du Roi son fils avoit trouvé assez coupable pour
l'en priver. Les Peuples de leur côte qui avoient été appuyés dans leur
revolte par le Parlement se tenant tout fiers de l'avoir veu couronner
par un succès avantageux au lieu de la punition qui leur en étoit duë,
n'en étoient que plus portés à faire éclater quelque nouvelle
desobéissance. La Cour n'osoit plus faire d'Edits qu'ils n'y trouvassent
à reduire, & comme les nécessitez de l'Etat demandoit qu'on en fit
journellement, ou du moins que le Ministre étoit bien aise de le faire
accroire, il y eut tous les jours des requêtes presentées au Parlement
pour ne pas souffrir qu'on égorgeat ainsi tout le Royaume pour enrichir
un homme, dont l'avarice étoit telle qu'il ne seroit jamais content
qu'il ne se fut engraissé du sang du Peuple.
L'on designoit assez par là le Cardinal Mazarin dont l'humeur ménagère
pour ne pas dire quelque chose de pis, deplaisoit furieusement à tout le
monde; mais quand on ne se fut pas assez expliqué pour le faire
connoître on le nomma bien-tôt formellement, afin que personne n'en put
douter. Le Parlement fut ravi que l'on eut ainsi recours à lui pour
servir de Mediateur entre le Roi & son Peuple: plusieurs de cette
Compagnie qui avoient bon appetit crurent que cela leur donneroit moyen
de faire leurs affaires, mais comme le Cardinal n'étoit pas trop
liberal, ils virent bientôt qu'ils auroient beaucoup à décompter, s'ils
vouloient faire fonds là dessus. Ceux qui avoient remarqué qu'il falloit
s'en faire craindre pour en arracher ce que l'on vouloit changerent
alors de batterie, & commencerent à le prendre à partie de tout ce qui
donnoit lieu de murmurer. Ils l'accusèrent de faire durer la guerre pour
ses intérêts particuliers & comme ils ne le pouvoient prouver à l'égard
de celle de Flandres, ils eurent recours à ce qui s'étoit passé en
Allemagne entre Servient & ses Collegues, afin que la connoissance que
l'on avoit du passé servit de préjugé pour ce qui se passoit
presentement. Ils formerent encore bien d'autres accusations contre lui,
& comme c'étoit sonner le bouteselle de la guerre civile, le Cardinal
resolut de les prevenir. La Reine Mere y étoit toute disposée d'elle
même, ainsi la veille des Rois cette Princesse ayant fait sortir de
Paris le Roi son fils, à qui le Cardinal donnoit déjà d'étranges
impressions de cette Ville, elle se retira à St Germain en Laye, Chateau
scitué sur la croupe d'une montagne qui est arrosée au pied, de la
riviere de Seine. On ne parla plus là que d'assieger ces seditieux, &
Mr. le Prince qui ne trouvoit rien d'impossible le promit à la Reine, ou
du moins de les bloquer, bien qu'il n'eut pas plus de dix à douze mille
hommes pour le seconder dans une si grande entreprise.
Le Parlement eut été bien étonnné quand il apprit ce dessein, si ce
n'est qu'il avoit préveu la chose de longue main. Cependant comme toute
sa prévoyance n'avoit pas été jusques là que de lui faire faire des
provisions pour un si grand Peuple, & même que cela étoit absolument
impossible, il crut qu'il feroit bien mieux de rechercher un
accommodement que de s'exposer aux reproches qui lui étoient
inévitables, s'il etoit cause de leur perte. Quantité de pauvres gens
qui alloient extrémement souffrir n'avoient que faire en effet des
mouvemens secrets qui les faisoient tous agir: la faim les alloit
presser, & l'on n'en pouvoit douter nullement, de la maniere que les
choses se passoient déja. Car enfin, comme une si grande populace ne
subsiste d'ordinaire qu'au jour la journée, il étoit non seulement tout
visible que quand elle viendroit à manquer de pain, elle l'en accuseroit
tout aussi-tôt; mais qu'elle l'en rendroit peut-être encore responsable.
Ce furent ces reflexions qui obligerent cette Compagnie de ne pas
pousser les choses si loin que quelques uns de ses membres eussent bien
voulu. D'ailleurs les plus sages étoient bien aises de se disculper de
quantité de choses, dont on les accusoit. Les plus éclairés vouloient
qu'il entrât plus de brigues & d'ambition dans toutes leurs assemblées
que de zele pour le bien public; ainsi ils deputerent quelques uns
d'entr'eux à St. Germain, offrant de se ranger dans le devoir, à de
certaines conditions, qui montroient encore néanmoins que s'ils ne
vouloient pas être les Maîtres tout à fait, du moins songeoient-ils à
tirer au bâton avec celui qui le devoit-étre. Cela deplut à la Reine
Mere qui avoit été avertie dés avant leur depart de Paris des
propositions qu'ils avoient à lui faire. Ainsi les ayant renvoyés sans
les vouloir écouter, le Parlement s'en trouva tellement scandalisé,
qu'il donna un arrêt contre le Cardinal. Il y fut déclaré ennemi de
l'Etat & en cette qualité indigne de remplir la place qu'il occupoit. Ce
corps donna ordre en même tems à ce que la Ville fut gardée, & comme
cela ne se pouvoit faire sans avoir des troupes, il ordonna quelques
nouvelles levées tant de Cavalerie que d'Infanterie.
Mr. de Longueville qui ne faisoit que d'arriver de Munster où il étoit à
la tête de nos Plenipotentiaires, plûtôt à cause de sa qualité que de
son merite, au lieu de se montrer reconnoissant de la grace que la Cour
lui avoit faite de le choisir par preference à un autre pour un poste si
considerable, fut le premier à se declarer contr'elle. Il quitta St.
Germain où il avoit d'abord suivi le Roi, pour venir offrir ses services
au Parlement. Cette Compagnie les accepta de bon coeur, & sa
desobéïssance ayant été suivie de celle de quelques autres grands, il
pretendoit, comme il avoit le rang au dessus d'eux à la Cour, que les
offres de service qu'ils avoient faites pareillement à cette Compagnie
ne lui pouroit préjudicier pour la qualité de Généralissime de ses
armées, quand il fut obligé de la ceder à un autre qui étoit encore plus
grand que lui. Le Prince de Conti ou tenté de changer sa crosse contre
une épée, car il étoit Abbé de St. Denis, ou envoyé peut-être par le
Prince de Condé son Frere pour avoir encore par son moyen quelque credit
dans le Parlement qu'il alloit perdre en se declarant contre lui, vint
aussi à Paris dans le même dessein qu'y étoit venu le Duc de
Longueville. Il mit d'accord par là quelques Ducs & quelques autres
personnes de qualité qui ne vouloient pas demeurer d'accord d'obéïr au
Duc de Longueville. Ils pretendoient voir auparavant un brevet dont sa
Maison se ventoit de devoir aller immediatement après les Princes du
sang. Ils ne croyoient pas cette pretention si bien établie qu'ils ne
songeassent à la disputer, sur tout ne voyant pas qu'il en joüit à la
Cour où l'on voyoit tous les jours les Princes de la Maison de Savoye &
de Lorraine lui disputer le pas. Or les Ducs soutenoient qu'ils ne le
cedoient point à ceux là, & que par consequent, ils ne devoient point
aussi le lui ceder. Mais si c'étoient là leurs pretentions le Maréchal
de la Motthe Houdancour qui étoit mécontent du Cardinal, & qui dans le
dessein de s'en venger, parce qu'il l'avoit fait mettre en prison, d'où
il ne faisoit que de sortir, étoit venu offrir pareillement sa tête &
son épée au Parlement, en avoit une contr'eux qui paroissoit beaucoup
mieux fondée que la leur. Il pretendoit que leur qualité de Duc
n'entroit point en concurrence avec la sienne, quand il s'agissoit du
commandement d'une Armée, & que les Maréchaux de France étoient de cent
piques au dessus deux à cet égard. Enfin toutes ces differentes
pretentions eussent peut-être causé encore une autre guerre que celle
qui étoit prête de s'allumer, quand le Prince de Conti les mit tous
d'accord par son arrivée. Ceux qui disputoient ce commandement au Duc de
Longueville n'oserent disputer à sa qualité de Prince du sang ce qu'ils
étoient prêts de soutenir contre l'autre, à la pointe de l'épée; ainsi
tout ce différent s'étant terminé par là Mr. le Cardinal me dit de me
préparer à retourner en Angleterre. Je pris la liberté de lui
répresenter que j'y étois suspect à Cromwel, qui y avoit bien encore
accru sa Puissance, depuis la mort funeste de Charles Premier. Cet homme
qui étoit un des plus grands Politiques qu'il y ait eu depuis long tems
dans l'Europe, après avoir reconnu par l'experience qu'il en avoit faite
en plusieurs rencontres, que les Anglois étoient gens à tout
entreprendre pour maintenir leur liberté, leur avoit fait abolir la
qualité de Roi, sous laquelle ils avoient toûjours vécu, pour s'ériger
en Republique. Il les avoit leurés par là d'une maniere que peu s'en
falloit qu'ils ne baisassent les pas par où il passoit, & qu'ils ne
coupassent ses habits en piéces pour en faire autant de Reliques. Jamais
on n'a veu en effet une si grande amitié pour un homme que ces Peuples
en eurent pour lui au commmencement. Il fit bien d'avantage encore en
leur faveur. Comme le commun Peuple après s'être délivré de la Puissance
Royale, regardoit encore une espece d'esclavage l'authorité que la
Chambre Haute avoit dans le Parlement, il la supprima tout de même qu'il
avoit déjà fait la Royauté. Il est impossible de dire les benedictions
qu'il en eut de la populace, elle en fit des feux de joye pendant
plusieurs jours, & en ayant receu des acclamations tout autant de fois
qu'il se montroit en public, son Eminence ne fut pas plûtôt qu'il avoit
fait ce coup là, qu'il le jugea capable de faire doresenavant tout ce
qu'il voudroit entreprendre.
La pensée qu'il en eut & celle qui lui vint en même tems de lier une
étroite amitié avec lui, fut cause du commandement dont je viens de
parler. Il fit attention à la réponse que je lui avoit faite là dessus,
& comme il sçavoit comment j'avois été poursuivi par les gens de ce
nouveau tiran, & par ceux de l'Ambassadeur d'Espagne, peut-être que ma
remonstrance eut fait quelque impression sur lui, si ce n'est qu'il me
croyoit plus capable qu'un autre de me ménager avec les esprits de ce
païs là. Il ne pretendoit pas seulement envoyer faire compliment à
Cromwel sur ce que son pouvoir augmentoit de moment à autre, mais
reconnoître encore ceux qui avoient le plus de credit auprès de lui,
afin de se les rendre favorables par ses largesses. Il me donna donc des
lettres de change pour vingt mille écus, me disant que s'il m'en falloit
d'avantage pour executer son commandement, je n'aurois qu'à l'en avertir
& qu'il me les envoyeroit aussi-tôt: C'est pourquoi rien ne me devoit
empêcher de faire des avances jusques à la somme que je trouverais bon
de promettre. Je partis comme malgré moi pour ce païs là; & Cromwel ne
me vit pas plûtôt qu'il me reconnut. Il me demanda aussi-tôt si je le
tromperois cette fois là comme j'avois fait l'autre, & que j'avois été
bien heureux de m'échaper de ses mains, que si j'y fusse tombé dans la
conjoncture où l'on étoit, il ne pouvoit me dire de quelle maniere il
m'eut traitté; parce que cela eut dépendu de mille choses; qu'il me
pardonnoit, presentement qu'il n'y avoit plus de peril, principalement
si je lui apprenois ce que j'étois venu faire en Angleterre en ce tems
là.
Cromwel me parloit avec tant de bonté & de cordialité que je resolus de
lui avouër naïvement toutes choses. Je ne pris pas garde que j'allois
deroger par là au caractere dont j'étois revêtu. Je sçavois bien
pourtant que dans le portrait qu'en a fait un homme de ce siecle, qui a
passé pour avoir beaucoup d'esprit, il a pretendu que bien loin qu'un
Ministre public doive faire le personnage que j'allois faire, il doit
bien plûtôt mentir avec gravité. C'est du moins la deffinition qu'il lui
donne, & qui n'est pas trop mal inventée, en égard au personnage que la
plûpart de ceux qui en sont revêtus jouent tous les jours à la veuë de
toute l'Europe; me departant donc à ce coup là de cette politique quand
je l'eusse même cru inseparable de ma qualité, je dis à Cromwel qu'il
n'avoit pas en trop de tort de me soupçonner pour être autre chose que
ce que je paroissois être; que j'étois venu effectivement la premiere
fois en Angleterre, à un autre dessein que de lui faire un simple
compliment; que j'avois eu ordre de sçavoir en quel état étoient les
affaires de Charles, & de me conduire selon ce que je viendrois à en
apprendre, qu'il ne le devoit pas trouver mauvais, parce que s'il se
mettoit à la place de Mr. le Cardinal il avoueroit qu'il n'en eut pas
moins fait que lui.
Il aima mon ingenuité, & me dit qu'on faisoit bien mieux les affaires de
son maître en convenant comme je faisois de la verité, qu'en s'efforçant
de la deguiser; qu'il vouloit être de mes amis, à condition que je fusse
des siens; qu'il m'en demandoit ma parole, persuadé qu'il étoit que
quand je la lui aurois donnée je la garderois inviolablement. Je me tins
extrémement honnoré de cette maniere d'agir, & lui disant que ce n'étoit
pas de mon amitié dont j'osois l'assurer, mail d'un respect dont je ne
me departirois de ma vie, il me répondit fort obligeament que je
laissasse là le respect, & que je lui accordasse ce qn'il me demandoit.
Je tâchai par une reponse toute remplie de defference & de soumission de
ne pas dementir la bonne opinion qu'il vouloit bien me témoigner avoir
de moy. Enfin cette entreveuë ayant de quoi me contenter infiniment je
tâchai de me servir de l'estime dont il m'honnoroit pour avancer auprès
de lui ce que Mr. le Cardinal m'avoit recommandé. Je lui parlai de la
passion que son Eminence avoit d'étre de ses amis, & qui étoit telle
qu'elle ne manqueroit jamais à la moindre chose qui seroit capable de le
lui prouver. Il me répondit en riant que je faisois mon devoir de tâcher
de se lui persuader, & que s'il vouloit faire le sien, il me répondroit
qu'il ne me conseilloit pas tellement de me fier à sa parolle que de
vouloir être sa caution; que ce Ministre venoit d'un Païs où l'on ne le
faisoit pas une loi de tenir tout ce que l'on promettoit, qu'il étoit
bien vrai qu'il n'y avoit point de regle si generale qui n'eut son
exception, mais enfin que d'être Italien & Ministre d'Etat d'un grand
Royaume, tel qu'étoit la France, & en même tems rempli de sincerité,
c'etoit presque deux choses incompatibles; qu'il le lui diroit à lui
même s'il lui parloit, comme il faisoit à moy, qu'il me diroit même que
plus il y trouveroit à redire plus ce seroit une marque qu'il lui auroit
dit la verité. Il se mit en même temps à goguenarder avec moy, sur
toutes les grimaces que l'on faisoit dans la plûpart des Cours, me
demandant si celles de France & d'Espagne en avoient jamais été
meilleures amies pour toutes les Ambassades qu'ils s'étoient envoyées,
aussi bien que pour toutes les alliances qu'ils eussent jamais
contractées ensemble. Je ne pus lui dire autre chose sinon que je
croyois qu'il avoit raison. Il aima encore ma bonne foi, & nous étant
separés de la sorte, il me dit qu'il me vouloit donner à diner en
famille avant que je m'en retournasse en France; qu'il ne pouvoit mieux
me marquer l'estime qu'il faisoit de moy, que de me traiter de la sorte;
qu'il n'en usoit comme cela qu'avec ses bons amis, & que de se
depouiller ainsi avec eux de sa dignité c'étoit leur montrer qu'on
n'avoit pas envie de les surprendre en quelque maniere que ce pût être.
Le Colonel Harrisson, Malmey & Lambert, étoient ses plus confidens. Il
me presenta lui même à eux, & ils me donnerent tous trois à manger, mais
trop proprement & avec trop de sumptuosité pour croire qu'ils le fissent
de bon coeur; car quand on donne à manger à ses amis on n'y fait point
tant de façon. Je fus ravi qu'il me fit connoitre ainsi lui même ceux
qui étoient les siens, & ne m'y pouvant plus tromper, puisque c'étoit de
sa propre bouche, me les avoit nommés, je leur rendis à sous trois un
repas, qui n'eut pas été inferieur au leur, si j'eusse eu une maison
aussi bien meublée que je l'eusse pu souhaitter pour les recevoir; mais
comme il y a bien à dire qu'il y en ait en ce Pais là de telles, comme
il s'en trouve une à S. Cloud chez le nommé Denoiers, tout ce qui put
manquer à mon festin, c'est que le lieu où nous mangeames ne répondoit
pas à la depense que j'y avois faite. Il est vrai que je n'y avois rien
épargné, d'autant plus que je pretendois bien le mettre sur le compte de
M. le Cardinal. Je croyois qu'il n'y pourroit trouver à redire, & que
comme c'étoit pour ses interêts, & non pas pour les miens, que je les
traittois, il ne m'en diroit jamais mot. Je fis après cela tout ce qu'il
falloit faire, & tout ce que la prudence me pouvoit suggerer pour
attirer ces trois Colonels dans son parti: mais comme l'Ambassadeur
d'Espagne m'avoit primé, & qu'il leur avoit promis monts & merveilles
pour être sourds à toutes les propositions qui lui pouroient être faites
de ma part, je trouvai des gens si durs qu'il me fut impossible de les
amollir. Je le mandai à Mr. le Cardinal, & l'informai en même tems de ce
que je croyois qui en étoit cause. Il me fit reponse que quoique les
Indes fournissent à l'Espagne des tresors que la France n'avoit pas,
comme nôtre Couronne l'avoit toûjours emporté pardessus l'autre, il
falloir tâcher encore que ce fut la même chose en cette occasion;
qu'ainsi je n'y epargnasse rien, & que je n'en serois point dedi,
quelque dépense que j'y eusse faite. J'avois déja offert mes vingt mille
écus pour les gagner. Ils avoient traité cela de bagatelle, & il falloit
bien que l'Espagne chantât sur un autre ton, puis qu'ils me méprisoient
si fort: mais enfin cette lettre me parlant en termes si précis que je
croyois pouvoir aller jusques à cent mille écus, s'il en étoit besoin,
j'en fus quitte à meilleur marché, puisque moyennant soixante mille, je
les fis convenir de faire tout ce que voudroit Mr. le Cardinal. Je le
mandai à son Eminence, me tenant tout fier de la victoire que je
remportois sur l'Ambassadeur; mais la reponse que j'en receus, au lieu
de me rejouïr, eut de quoi me mortifier étrangement. Il me manda que de
la maniere que j'en usois, il s'étonnoit comment avec les Soixante mille
écus je n'avois pas encore promis la Couronne du Roi mon maître; qu'il
n'avoit que faire de leur amitié à ce prix là, & qu'il aimoit mieux s'en
passer que de l'acheter si cher. Il m'ordonna en même tems de m'en
revenir, & n'en voulant rien faire que je ne me fusse disculpé
auparavant à ces trois Messieurs de mon manquement de parole, je le fis
du mieux que je pus, quoi que j'y fusse bien empêché.
Quand je fus de retour à Paris, & que je voulus porter dans mon compte à
son Eminence la dépense que j'avois faite pour les traiter, elle me dit
que je me moquois d'elle & me la raya; elle me dit aussi que s'il faloit
qu'elle payât tous les festins qu'il plairoit à ses Domestiques de
donner, le revenu du Roi n'y suffiroit pas, que c'étoit à ceux qui
convioient les autres à danser à payer les violons, & qu'il n'y avoit
que moi qui voulut y obliger les autres. La manière dure dont je vis
qu'elle me parloit & qui sentoit sa correction, me parut insupportable.
J'en parlai à Mr. de Navailles qui étoit comme son favori, ou qui du
moins avoit assez son oreille, pour lui redire quand il lui plairoit
tout ce que je lui aurois dit. Je lui dis que j'étois resolu de la
quitter, ne pouvant plus souffrir le mauvais traitement qu'il me faisoit
tous les jours; que je le priois de lui demander mon congé, & que je lui
en aurois obligation. Comme il étoit de mes amis il me demanda si je me
moquois de lui parler de la sorte, qu'il n'étoit pas homme à me croire
dans ma colere, & que s'il le faisoit, ce seroit le plus méchant office
qu'il me put jamais rendre; si je voulois perdre le tems qu'il y avoit
que j'étois à son Éminence; que je me donnasse patience & que ce qu'elle
ne faisoit pas en un jour pour ses domestiques elle le fesoit avec le
tems; qu'il étoit bien vrai qu'elle eut pu se dispenser de me dire tout
ce qu'elle m'avoit dit; mais que ce qui me devoit consoler c'est que je
n'étois pas le seul qui essuyât ainsi ses brusqueries, qu'il n'en étoit
pas exempt non plus que les autres, mais que comme ce Ministre avoit
toutes les graces du Royaume entre les mains, & qu'elles ne pouvoient
couler que par son canal, il falloit non-seulement se mordre les levres
quand on avoit la demangeaison de se plaindre de ses injures, mais
encore étouffer le ressentiment qui en pouvoit naître dans son coeur;
qu'il falloir prendre le bon & le mauvais des gens à qui l'on avoit
affaire, & se resoudre quelquefois à passer de mauvaises heures, afin
d'en avoir un jour de bonnes.
J'avois bon besoin de ces remontrances pour remettre mon esprit, tant il
étoit ulceré contre ce Ministre. Ce n'est pas que la dépense qu'il
jettoit sur moi injustement me souciat beaucoup, quoi que fusse dans un
tems à avoir besoin de toutes mes pièces: mais il me sembloit, comme il
étoit vrai effectivement, que quand il eut eu la raison de son côté
comme il étoit bien éloigné de l'avoir, il y avoit des manières plus
honnêtes que les siennes de faire la correction. Mais c'étoit-là son
caractere, & bien qu'il fut le plus fourbe de tous les hommes, il avoit
cela de particulier en lui, qu'au lieu bien souvent de cacher ce qu'il
pensoit il s'en expliquoit en des termes qui étoient encore mille fois
plus offensans pour ceux que cela regardoit, que le soupçon qu'il
pouvoit avoir, ou de leur fidelité ou de leur preudhomie. Quelques jours
après il y eut un Lieutenant aux Gardes de tué à un Château que l'on
voulut emporter en Flandres, & comme malgré le conseil que m'avoit donné
Mr. de Navailles j'étois resolu de le quitter à la première occasion que
j'en trouverois, je lui demandai cette charge qui me fournissoit un beau
prétexte de me contenter. Il me regarda, attentivement à cette demande &
craignant qu'il ne me dit encore quelque dureté, je me mordis la langue
d'avance, parce que je me sentois une certaine demangeaison de lui
parler comme il falloit, s'il venoit encore à me blâmer. Mais au lieu de
me dire quelque chose de desobligeant il me répondit avec son baragouin
dont il ne s'est jamais pû deffaire jusques à la mort, _Monsieur
d'Artagnan on ne connaît pas un homme pour le voir, j'ou vous avois
toujours pris pour un aigle, & j'ou vois que vous n'êtes qu'un oison. Me
vouloir quitter pour une Lieutenance aux Gardes; sachez qu'un Capitaine
dans ce Regiment voudroit avoir trouqué sa charge contre vous, & vous
avoir encore douné vingt mille écous de retour. Un Gouvernement est la
moindre chouse que peut esperer oun de mes Doumestiques; vouiez la belle
comparaison qu'il y a donc doune Lieutenance aux Gardes avec oun
Gouvernement_.
Un autre à ma place se seroit consolé de ce refus, par les belles
esperances qu'il me donnoit; mais comme c'étoit le plus grand prometteur
du monde, & que je le connoissois mieux que personne, je ne m'en crus
pas plus avancé pour cela. Je m'imaginai au contraire que son refus ne
venoit que de ce qu'il avoit quelque Marchand en main qui lui vouloit
donner de l'argent comptant de cette charge. Je ne me trompois pas, il y
avoit le fils d'un homme d'affaire qui la lui marchandoit. Ce n'étoit
pourtant gueres là le poste d'une personne de si basse naissance. Quand
j'étois arrivé à Paris ces sortes de charges n'étoient remplies que par
des gens de la première qualité, mais comme la condition chez lui
n'étoit pas ce qui lui paroissoit le plus recommandable, & qu'il faisoit
bien plus de cas de la richesse, il les eut données encore à un homme
moindre que celui-là, pourvû qu'il lui en eut voulu donner cinquante
pistoles plus qu'un autre. Le Duc de la Feuillade que le Roi à honnoré,
il n'y a pas long-tems, de la charge de Mestre de Camp de ce Regiment a
fait ces jours-ci une chose qui témoigne qu'il ne ressemble pas trop mal
à ce Ministre, à la reserve qu'il chante pouille quand on ne lui veut
pas donner ce qu'il demande, & que son Eminence ne se rebutoit point
jusques à ce qu'il vit qu'il n'y avoit plus rien à esperer pour lui. Le
fis d'un Fermier General de mes amis ayant voulu acheter ces jours
passez une Enseigne aux Gardes, d'une personne de sa connoissance & de
la mienne, & le marché en étant fait à quatorze mille francs, comme il a
voulu avoir l'agrément du Duc avant que de demander celui du Roi, il lui
a dit qu'il ne prit pas cette Charge de celui de qui il la marchandoit,
& qu'il lui en vouloit vendre lui-même une pareille qui étoit en sa
disposition: le fils du Fermier en a été ravi, parce qu'il a cru que
cela lui faciliteroit sa reception. Mais quand c'est venu à parler du
prix, l'autre en a voulu avoir deux mille Loüis d'or, sous prétexte que
ce qui coutoit quatorze mille francs à une personne de condition en
devoit couter vingt-deux tout du moins à un roturier comme lui. Il a
voulu ainsi verifier en sa personne ce qui se dit d'ordinaire des
villains, savoir qu'ils entrent dans les charges par la porte dorée:
mais quoi que celui-ci le soit de pere en fils, jusques à la millieme
generation, cela n'empêche pas qu'il n'ait mieux aimé ne pas entrer dans
les gardes que d'y entrer en donnant huit mille francs plus qu'il ne
falloit.
Mr. le Cardinal m'ayant refusé de la sorte, je résolus de faire ce que
me conseilloit Mr. de Navailles, c'est-à-dire de prendre patience,
jusques à ce qu'il plut à son Eminence de me donner quelque
établissement. Au reste comme je ne trouvois point que j'en pusse
prendre de meilleur que d'avoir quelque charge auprès du Roi, ce fut à
cela que je buttai uniquement. Besmaux ne me ressembla pas, & soit qu'il
aimât à trouver toujours la nappe mise, ou qu'il se sentit moins propre
à la guerre qu'à la servitude, bien loin de songer à sortir de celle où
il étoit, il ne demanda qu'à s'y enfoncer encore plus qu'auparavant. Il
dit à son Eminence que comme chacun étoit de son sentiment, & croyoit
avoir raison, il ne lui demanderoit pas comme moi de lui faire changer
de maître; mais de l'attacher tellement à lui qu'il en devint desormais
inseparable; que tout ce qu'il desiroit étoit d'avoir quelque charge
dans ses gardes; parce qu'il ne s'éloignerait jamais par-là de sa
personne. Je ne sais si une telle demande s'accordoit bien avec la
mouche qu'il portoit toujours au coin de l'oeil. Il ne l'avoit jamais
arborée que pour apprendre à tous ceux qui ne l'avoient jamais vû à la
guerre, que ce n'étoit pas sa faute qu'ils eussent eu de si méchans
yeux, puis qu'il falloit bien qu'il y eut été, aux marques honnorables
qu'il en portoit encore sur le visage; pretendant donc s'avancer par-là
bien plus avant dans la carriere que je ne ferois de ma vie, & me jetter
en même-tems de la poussiere aux yeux, il se trouva que Mr. le Cardinal
nous rendit justice bien-tôt après à l'un & à l'autre. Comme il le
croyoit plus propre que moi à garder sa salle, & moi plus propre que lui
à rouller dans l'armée du Roi, il lui donna la Lieutenance de ses
Gardes, & à moi une charge pareille à celle que je venois de lui
demander. Nous fumes ainsi contens l'un & l'autre, & je tâchai de servir
dans la mienne d'une manière que je n'y pusse pas demeurer toûjours. Car
quand on est poussé d'une belle ambition, quoi qu'on ait obtenu ce que
l'on desire, on desire bien-tôt quelque chose davantage. L'homme à cela
même de particulier en lui qu'il n'est jamais content de sa fortune: Il
aspire toûjours à quelque nouveauté, & le Roi même n'est pas exempt de
cette foiblesse, quoi qu'il semble que rien ne manque à ses desirs. Ouï
j'appelle foiblesse cette phrenesie qui fait que nous ne sommes jamais
contens dans nôtre condition presente, & en effet bien que je vienne de
lui donner moi-même un autre nom, je l'ai fait plûtôt sans y penser que
je n'en ai parlé selon que je devois, pour en dire la verité.
Le Cardinal après avoir emmené le Roi, de Paris, étant excité par la
Reine mere & par son propre ressentiment de venger les injures communes
qu'ils avoient reçûës du Parlement & des Parisiens qui ne les haïssoient
gueres moins l'un que l'autre, quoi qu'il y eut bien à dire qu'ils leur
en eussent donné le même sujet, le Cardinal dis-je après avoir resolu
dans son ame de ne pas laisser leur rebellion inpunie, tint Conseil avec
Mr. le Prince comme il s'y devoit prendre pour y réussir. Mr. le Prince
avoit été detourné d'abord de cette resolution par ses veritables amis,
& par ses bons & fideles serviteurs. Ils lui avoient representé qu'il
perdroit par-là l'amitié de cette Compagnie, que son pere, dont
l'exemple n'étoit pas à mépriser, avoit ménagée, tellement qu'il l'avoit
toûjours mise au nombre des choses qui lui étoient les plus precieuses.
Mais le Cardinal, qui quand il avoit une fois affaire de quelqu'un, ne
se soucioit guerres de faire des bassesses, pour veu qu'il put parvenir
à ce qu'il desiroit, se mit à genoux devant lui pour le prier de ne pas
abandonner ses interêts, qui dans cette occasion avoient une telle
connexité avec ceux de l'Etat, qu'on pouvoit dire que c'étoit presque
une même chose. Il avoit bien fait plus, il s'étoit raccommodé avec le
President Perrault, Intendant de ce Prince, qu'il ne pouvoit souffrir
auparavant, parce que, sous pretexte du merite & du credit de son
maître, il vouloit presque avoir autant de voix en chapitre que s'il eut
été lui même premier Ministre. Comme il étoit fier naturellement comme
le sont presque tous les gens qui viennent de peu, comme il venoit, il
parloit non seulement bien haut, quand il y alloit des intérêts de Mr.
le Prince ou des siens, mais encore de ceux de moindre personne qui
appartenoit à son maître. Il étoit President de la Chambre des Comptes,
qui étoit beaucoup pour lui, par rapport à sa naissance, mais étant de
ceux dont je viens de parler, c'est à dire de ces gens qui ne sont
jamais contens de leur fortune, il voulait être President à mortier. Mr.
le Cardinal le lui avoit promis par plusieurs fois, & même eu avoit
donné parolle à Mr. le Prince, mais comme il apprehendoit l'esprit
altier de ce President, il ne s'étoit pas beaucoup pressé de la lui
tenir. Il avoit trouvé un pretexte de s'en deffendre par le peu
d'obéïssance que rendoit le Parlement & par l'attache que tous ceux qui
possedoient de pareilles charges avoient à les garder. Il disoit, comme
c'étoit la verité, que l'un en rendoit une nouvelle création dangereuse,
& que l'autre mettoit de l'impossibilité à le gratifier d'une de celle
qui étoient déja sur pied. Il tiroit ainsi tout l'avantage qu'il pouvoit
esperer de leur raccommodement, sans qu'il lui en coutât rien, parce que
l'autre n'étoit pas assez deraisonnable pour lui demander l'impossible.
Le Prince s'étant ainsi rendu aux desirs de son Eminence, à quoi la
Reine mere encore ne contribua pas peu, en le conjurant de ne pas
abandonner son fils ni elle dans une conjoncture de si grande
consequence pour eux, il fit marcher ses troupes du côté de la Riviere
de Seine au dessous de Paris. Leur petit nombre les empêcha de se
pouvoir emparer de tous les postes avantageux, & comme Charenton étoit
du nombre de ceux qui n'étoient pas occupez, le Prince de Conti qui
avoit été declaré Generallissime des forces du Parlement y envoya deux
mille hommes sous le commandement du Marquis de Chanleu. Il fit des
barricades à la hâte pour se deffendre dans ce trou qui ne valloit rien.
Le Comte de Brancas, Chevalier d'honneur de la Reine Mere, tâcha de le
retirer de sa desobéïssance avant qu'il la fit éclatter davantage. Ils
étoient proches parens, & les liens du sang qui doivent se faire sentir
particulierement dans un tems, comme celui-là, le rendirent hardi à ne
lui rien déguiser pour lui faire reconnoître sa faute; mais comme
l'autre se plaignoit du Cardinal qu'il accusoit de l'avoir laissé en
arriere pour avancer des gens qui avoient beaucoup moins servi que lui,
il ne le voulut jamais croire.
Mr. le Prince qui avoit peur que les Parisiens n'entreprissent de
secourir ce poste qui n'étoit éloigné de leurs Faubourgs que d'une
petite lieuë tout au plus, s'avança lui même de ce côté là, quoi que
cette bicoque fut indigne de sa presence. Il se mit au dedans des
murailles qui enferment le Parc de Vicennes avec quelques Cavalerie
pendant qu'il fit garder l'Abbaye de Conflans & Carrieres par son
Infanterie. Il chargea le Duc de Chatillon de faire cette attaque; &
comme celui-ci vouloit à toute force être Marêchal de France, il
esperoit que le Cardinal qui avoit à coeur cette entreprise, lui en
tiendroit plus de compte que de tout ce qu'il avoit pû faire, d'ailleurs
M. le Prince se servit des murailles du Parc de Vincennes comme d'un
rétranchement pour n'être pas accablé par le nombre; car les parisiens
ne pouvoient venir à lui que par des breches qu'il y fit faire, & qui se
voyent encore aujourd'hui au même état qu'il les mit. Le Duc de
Chatillon qui s'étoit toûjours montré digne du grand nom qu'il portoit,
après avoir reconnu cette bicoque que Chanleu croyoit qu'il dut attaquer
du côté de Paris, parce que c'étoit celui qui paroissoit le plus foible,
le trouva si bien fortifié qu'il ne crut pas s'y devoir attacher. Il
aima mieux s'addresser du côté du temple que les gens de de la Religion
ont dans ce Bourg, quoi qu'il fut naturellement plus fort que l'autre, &
que Chanleu y eut jetté quelque Infanterie pour prendre en flanc ceux
qui s'avanceroient de ce côté là; mais comme il avoit négligé d'y faire
des retranchemens, comme il avoit fait ailleurs, & que l'art passe
souvent la nature, il se trouva pris justement du côté qu'il ne
s'attendoit pas. Il y courut lui même pour le deffendre, & il s'y exposa
d'autant plus qu'il avoit peur qu'on ne l'accusât d'avoir negligé de
prendre ses précautions par une sotte credulité. Il avoit promis outre
cela au Parlement que moyennant qu'il lui donnât le nombre de troupes
qu'il demandoit, il conserveroit ce poste ou qu'il s'enseveliroit sous
ses ruines. Ainsi ayant fait une belle deffense & l'attaque n'étant pas
moins vigoureuse, l'on vit bientôt tomber de part & d'autre quantité de
monde sans savoir encore qui auroit le dessus. Le Duc de Chatillon qui
avoit accompagné Mr. le Prince dans toutes ses Victoires & dans
l'attaque de plusieurs places qui étoient tombées devant lui, fâché de
voir resister cette bicoque après avoir aidé à tant de grandes actions,
fit alors un dernier effort pour faire plier les troupes qui lui étoient
opposées. Il y réüssit & les ayant chassez de leurs retranchemens, il
les fit abbattre pour se faire un passage afin de s'avancer plus avant.
Ses gens entrerent ainsi dans la rûë par où l'on va au Temple. Chanleu
leur y fit tête, le mieux qu'il put, & comme il se ressouvenoit de la
parolle qu'il avoit donnée au Parlement, il s'y fit tuer en faisant tout
ce que pouvoit faire un homme de tête & de courage. Le Duc de Chatillon
ne trouvant plus rien qui lui fit resistence après la mort de Chanleu,
s'avança vers le temple où il prétendoit bien que ceux qui étoient
dedans missent les armes bas, & se rendissent prisonniers de guerre sans
coup ferir. Mais lors qu'il se defioit le moins de sa mauvaise fortune,
il lui fut tiré un coup de là; dont il perdit d'abord connoissance. On
le fut dire à Mr. le Prince qui en eut été plus fâché qu'il ne fut s'il
n'eut pas été amoureux de sa femme; mais comme le Duc s'étoit mis depuis
peu sur le pied de mari incommode, & que ce Prince n'aimoit pas à être
gehenné, il dit à Guittaut qui étoit auprès de lui, il eut tout aussi
bien fait de n'être point jaloux, puis qu'il avoit si peu de tems à
vivre. Les gens du Duc ne laissèrent pas nonobstant la bravoure
d'achever la conquête qu'il avoit entamée. Les troupes de Chanleu s'y
firent presque toutes tailler en pièces, quoi que la mort de leur
Gouverneur les dut rendre moins hardis. On porta cependant le blessé à
Vincennes, où il lui vint des Medecins & des Chirurgiens de tous côtez.
Le Roi lui envoya les siens, & Mr. le Cardinal en ayant fait tout
autant, il n'eut pas manqué d'en rechaper s'il n'eut tenu qu'à du
secours; mais sa blessure étoit mortelle, de sorte qu'il ne vécut que
jusques au lendemain, Son Eminence à qui j'étois encore m'y envoya pour
lui témoigner le chagrin qu'il avoit de son état. Je trouvai la Duchesse
sa femme auprès de lui. Elle étoit venuë en diligence de St. Germain,
lachant qu'il n'avoit plus gueres à vivre. Ce n'est pas qu'elle eut
grande amitié pour lui, elle avoit trop d'amans pour aimer un époux; &
comme c'étoit la plus belle personne de la Cour, & la plus coquette, il
avoit reconnu, mais un peu tard, que s'il eut bien fait, il eut cru son
pere, qui lui disoit avant son mariage qu'il étoit dangereux souvent
d'épouser une si belle femme. Je le trouvai tout attendri auprès d'elle,
soit qu'il eut regret de la quitter ou que n'ayant pas encore trente
ans, il ne put soutenir son malheur avec la même fermeté qu'il eut fait
s'il eut été dans un âge plus avancé. Charenton ayant ainsi été emporté,
Mr. le Prince retourna à St. Germain avec le Duc d'Orleans qui avoit
voulu être present à cette action. On avoit dit au Cardinal qu'il étoit
sorti plus de vingt mille hommes de Paris pour s'y oposer, & que Mr. le
Prince leur avoit fait prendre la fuite, avec un seul Escadron. L'un
étoit vrai, & non pas l'autre, la verité étoit que ces vingt mille
hommes étoient bien sortis de cette grande Ville, mais non pas qu'ils se
fussent mis en devoir de venir l'attaquer. Ils s'étoient contentez de
montrer le nez sans oser en faire davantage; mais comme ce Ministre
étoit un donneur d'encens sans s'informer d'avantage si on lui avoit dit
vrai ou non; Mr. le Prince, lui dit-il d'abord qu'il le vit, _que
fairont les Espagnols d'oresenavant, vous qui tenez plus de monde vous
seul, que ne fait oune armée_. Il lui demanda en même tems à voir son
épée, supposant apparement qu'elle étoit teinte du sang des pauvres
Parisiens, mais Mr. le Prince qui ne vouloit point de louanges, qui ne
lui fussent dues, & qui même ne s'en soucioit guère après les avoir
meritées, lui ayant conté la chose comme elle étoit. _Ah qu'ou me dites
vous_, reprit-il, _& bien loin de me dire de ce qu'ou je viens
d'avancer, je les plains encoure davantage vous dont la voüe est plus
dangereuse que celle d'oun Basilic; faire enfouir vingt mille hommes
pour les regarder soulement, est un ouvrage qui n'appartient qu'à vôtre
Altesse_.
Il lui dit encore quantité de mommeries, qui eussent été bien mieux dans
la bouche d'un baladin que dans celle d'un Ministre d'Etat. Je crois
même que ce fut là la pensée de Mr. le Prince, quoi qu'il en soit, les
Generaux des parisiens étant tout honteux de ce qu'on leur avoit pris à
leur barbe un poste qui leur eut été facile de secourir, tachérent d'en
effacer la honte par quelque conquête plus considerable. Il n'y en avoit
gueres cependant qui leur pût faire grand honneur. Tout ce que nous
tenions au dessus, & au dessous, de la Seine ne valloit rien, & ne
méritoit pas le nom de place. La seule Ville de Melun avoit quelque
reputation à cause de son antiquité. Car elle a été bâtie avant Jules
Cesar, & c'est du moins ce que ses commentaires nous apprennent. Mais
comme ce n'est pas l'antiquité qui rend une Ville considerable pour la
guerre, & que si cela étoit il n'y en auroit gueres qui le fut en
comparaison de Treves, qui ne vaut pourtant rien; ce ne fut pas là aussi
où ils s'attacherent, parce que la riviere qui la divise en trois, de
sorte qu'on diroit presque que ce sont trois Villes, leur faisoit
craindre que s'ils separoient leurs forces pour l'attaquer, Mr. le
Prince ne tombât sur eux sans qu'ils se pussent secourir les uns les
autres. Ils bornerent donc leurs grands desseins à se saisir de
Brie-Comte-Robert, & de quelques autres bicoques. Sur la nouvelle qu'en
eut Mr. le Prince, il voulut quitter la Cour pour s'en venir dans son
armée qui tenoit pour le moins quinze ou vingt lieuës de païs. 11 avoit
mis le quartier du Roi à St. Denis, parce que ce lieu lui paroissoit
plus considerable que les autres, non-seulement parce qu'il renferme les
tombeaux de nos Rois, mais encore par là proximité de Paris. Mais le
Cardinal & la Reine mere lui témoignant que les lieux qui étoient à
attaquer étoient indignes de sa presence, il se laissa debaucher
d'autant plus aisément, qu'il avoit quelques amourettes qui lui
faisoient trouver agréable le sejour de St. Germain. Le Marêchal du
Plessis prit sa place. Le Comte de Grancey qui a été depuis Marêchal de
France & qui étoit alors Lieutenant General, ayant été detaché de son
armée fut attaquer Brie-Comte-Robert. Cette Ville qui est à l'entrée de
la Brie du côté de Paris fit mine de se deffendre, parce qu'il lui étoit
honteux de se rendre étant aux portes de cette Ville, dont elle pouvoit
esperer du secours; mais personne n'ayant paru pour deloger le Comte de
devant ses murailles, parce que le Marêchal s'étoit posté entre deux
pour l'empêcher, elle demanda à Capituler tout aussi-tôt. Quelques
autres Villes qu'on attaqua ensuite firent la même chose, & l'on ne vit
jamais plus de lâcheté qu'il en parut de la part des Parisiens, car quoi
que le Marêchal du Plessis n'eut qu'une poignée de monde, ils n'oserent
jamais se montrer devant lui. Il est vrai que comme on avoit tiré de St.
Denis les troupes qui y étoient pour marcher en campagne, & qu'il n'y
étoit resté qu'une Compagnie Suisse qui n'étoit pas capable de la
garder, ils forcerent cette place, se flattant que par cette prise ils
repareroient le blâme qu'on leur pouvoir donner avec justice, d'avoir
laissé perdre tout le reste sans coup férir. Mais s'ils se ventoient de
cette Conquête qui n'étoit pourtant pas capable d'effacer leur honte,
leur vanité fut bien-tôt étouffée par l'arrivée de Mr. le Prince. Il
quitta St. Germain pour venir reprendre cette place, il le fit même à
leur barbe sans qu'ils osassent encore s'y opposer.
Mr. le Cardinal fut ravi de toutes ces petites expeditions, qui, bien
que de peu de conséquence par elles mêmes, ne laissoient pas de
resserrer tellement les parisiens qu'ils commençoient à manquer de tout.
S'ils eussent bien-fait ils s'en fussent pris à leurs Generaux à qui
c'étoit à leur ouvrir les passages; mais comme ils ne songeoient tous
tant qu'ils étoient, depuis le premier jusques au dernier, qu'à faire en
leur particulier quelque accommodement avantageux avec la Cour, & qu'ils
n'avoient garde d'affranchir le peuple de leur misere, parce qu'après
cela il eut été trop insolent, ils trouvoient des difficultez à toutes
choses sans que le Parlement pût connoître s'ils disoient vrai ou non.
En effet ce n'étoit pas son métier de decider de tout cela, & il falloit
bien qu'il s'en rapportât à leur parole. La haine cependant de tous ceux
qui étaient dans la souffrance retomboit sur lui, parce qu'ils
l'accusoient avec raison d'avoir allumé la guerre pour ses intérêts
particuliers. Comme leur mécontentement & la misere qui augmentoit de
moment à autre dans la Ville étoient capables d'y exciter quelque
sedition, cette Compagnie si trouva bien embarrassée, & commença à
reconnoître, mais un peu tard, qu'on ne se soustrait jamais de
l'obeïssance que l'on doit à son Souverain, sans y trouver de grandes
difficultes. Tout commença même à lui devenir suspect jusques à ses
propres Membres, parce que plusieurs d'entr'eux, à l'exemple de ses
Generaux, avoient des relations à la Cour dont ils tâchoient de tirer
quelque grace devant que de lui promettre de rentrer dans le devoir.
Mr. le Cardinal qui ne demandoit pas mieux que d'augmenter le soupçon
que leurs confreres avoient de leur conduite, bien loin de finir avec
eux, les tenoit en suspens, pendant que sous main il faisoit part aux
autres de toutes les propositions qui lui étoient faites. Il m'employa
dans cette rencontre, & je l'y servis utilement. Je connoissois la femme
d'un conseiller qui étoit coquette à un point qu'elle vouloit que chacun
lui en contât. Je l'avois servie selon son inclination, parce qu'il ne
m'en devoit couter que des paroles, & qu'on n'a pas plus de peine à dire
à une femme qu'elle est jolie, quoiqu'on ne le dise souvent qu'au
prejudice de la verité, que si on lui disoit ce qu'on en pense
veritablement. Sa coquêterie avoit déplu d'abord à son mari, qui croyoit
que l'appannage d'un homme qui a une femme de cette humeur est d'être
bien-tôt ce que tant d'autres sont; mais le tems & l'experience lui
ayant appris que bien que cela arrive ordinairement il n'en étoit pas de
même avec elle, & que si elle aimoit la fleurette elle n'en aimoit pas
moins la vertu, s'y accoutuma, non-seulement, mais se fit encore souvent
un regal de lui entendre parler de ses intrigues. Elle lui avoit dit que
j'étois du nombre de ses amans, & comme je n'avois pas encore quitté Mr.
le Cardinal & que ce Magistrat croyoit que je pourrois être instruit
plus particulierement qu'un autre des demarches de ses confreres, elle
m'écrivit une lettre par son conseil dont la teneur étoit qu'elle avoit
cru que je lui disois vrai, quand j'avois pris soin quelquefois de lui
assurer qu'elle ne m'étoit pas indifferente, qu'elle craignoit bien
cependant de s'y être trompée, parce que quand on aimoit veritablement
on trouvoit bien moyen malgré ce qui se passoit entre les deux partis,
de revoir ce que l'on aimoit; que l'on n'étoit pas si exact sur les
passeports que je n'en pusse obtenir un, pour peu que je voulusse m'y
employer; qu'elle s'offroit même de m'en sauver la peine, si j'y
trouvois quelque difficulté; que je n'avois qu'à le lui faire savoir, &
qu'elle m'en envoieroit un tout au plûtôt.
Je montrai cette Lettre à Mr. le Cardinal, non pas pour lui demander
permission d'aller voir cette Dame, car c'étoit dequoi je me souciois le
moins; mais pour savoir de lui s'il ne vouloit point se servir de cette
occasion pour me faire menager quelque chose dans la Ville qui pût
tourner à son avantage. Il me dit qu'il me savoit bon gré de lui en
parler, que j'eusse à accepter cette proposition, & que devant que ce
passeport m'arivat, il me diroit tout ce que j'aurois à faire pour son
service; qu'il y alloit penser serieusement, parce qu'après une meure
reflexion, on se trompoit moins que quand on decidoit des choses à la
bouluëve. Une heure après il m'envoya chercher pour me faire entrer dans
son Cabinet. Il me demanda d'abord qu'il me vit, si j'entendois bien à
faire l'amoureux, & lui ayant répondu qu'il avoir été un tems que je ne
m'en acquittois pas trop mal, & que je ne croyois pas encore l'avoir
oublié; tant mieux, me dit-il, mais ne me tromperas tu point, car quand
on a une maîtresse il est bien rare qu'on ne lui sacrifie pas son Maître
dans l'occasion. Je lui répondis que cela arrivoit quelquefois, mais non
pas à un honnête homme; d'ailleurs qu'il falloit que ce fut une
maîtresse aimée, mais que quand elle ne tenoit pas plus au coeur que me
faisoit celle-là, ni le maître ni même le moindre ami, n'avoit rien à
apprehender, que je ne l'avois jamais veuë pour m'en faire une attache,
mais par un simple amusement; que quand on en étoit sur ce pied-là avec
une personne, on demeuroit toûjours avec elle le maître de son secret;
qu'ainsi si elle ne savoit le sien que par moi, il pouvoit conter
qu'elle n'en seroit jamais plus instruite qu'elle le pouvoit être
presentement. Il me répartit que puis que je ne l'aimois pas, il avouoit
avec moi qu'il devoit mettre toute crainte bas, qu'ainsi j'eusse à lui
écrire sans perdre de tems qu'elle eut à m'envoyer le passeport qu'elle
m'offroit.
Je le fis d'abord que je l'eus quitté, & comme nous avions les mêmes
sentimens elle & moy, & que nous ne songions qu'à nous tromper, elle ne
perdit point de tems de sa part, pour m'envoyer ce que je lui demandois.
Je la fus trouver le premier jour que j'eus son passeport, & jouant
extrémement bien mon personnage auprès d'elle, j'en fis si bien
l'amoureux qu'elle trouva qu'une absence de cinq semaines comme j'avois
été, sans la voir, étoit un merveilleux secret pour rechauffer l'amant
le plus froid. Cependant pour ne me point dementir de l'ardeur que je
lui témoignois, je lui dis en confidence qu'avant qu'il fut peu
j'esperois que nous nous reverions, sans qu'il fut besoin d'avoir
recours à un passeport. Je n'en voulus pas dire davantage, sachant que
si je ne disois ainsi les choses qu'à demi, elle n'en auroit que plus de
curiosité de savoir ce que j'entendois par là. Cela ne manqua pas
d'arriver. Elle me pria de m'expliquer mieux, & feignant de me repentir
en quelque façon d'avoir trop parlé, je ne voulus jamais rompre le
silence qu'elle ne m'eut fait serment qu'elle ne raporteroit jamais à
personne ce que je voulois bien lui dire pour lui marquer mieux la
passion que j'avois pour elle. Je ne faisois pas trop bien de lui
demander une chose comme celle là, moi qui me doutois qu'elle me
tarderoit gueres à être parjure; mais enfin comme je savois que les
grimaces sont souvent de saison, & que même elles font mieux réussir que
tout le reste, je n'eus pas de peine à me deffaire des scrupules que je
pouvois avoir là dessus: la Dame me jura tout ce que je voulus, & je lui
dis après cela que tels & tels Presidens & tels & tels Conseillers
avoient promis à Mr. le Cardinal d'être dans ses intérêts au préjudice
de toutes choses, qu'on leur avoit promis des benefices à la plupart
pour leurs enfans, & que cela s'executeroit d'abord qu'il viendroit à en
vaquer; que moyennant cette recompense ils avoient promis de quitter
Paris incessamment, & de se retirer à Montargis où le Roi avoit
transféré leur compagnie par une Declaration; que ceux qui y resteroient
seroient en petit nombre après cela; de sorte qu'il ne seroit pas
difficile à son Eminence de les abbatre: d'ailleurs, que le peuple qui
se plaignoit déja d'eux les tourneroient bientôt en ridicules, voyant
que la plus saine partie de leur Compagnie les auroit d'abandonnez, &
que ce qui en resteroit dans la Capitale du Royaume ne meriteroit pas de
porter le nom de Parlement.
La Dame goba d'autant plûtôt cette nouvelle, que tous ceux que je lui
avois nommez étoient devenus suspects à leurs confreres, ils savoient
effectivement qu'ils avoient fait quantité d'avances à la Cour pour
embrasser son parti, & que si cela ne s'étoit pas encore conclu ce ne
pouvoit être tout au plus, que parce que leurs demandes ne s'accordoient
pas avec la gueuserie. Comme la plûpart des Provinces avoient part à la
desobéïssance du Parlement, & qu'elles suivoient son exemple l'argent
qui en revenoit étoit si rare, que bien loin de le pouvoir prodiguer,
comme ils desiroient, on ne pouvoit jamais en être trop bon ménager.
Aussi n'avois-je pas cru devoir avancer qu'ils eussent été gagnez par du
comptant, ce que j'eusse dit se fut détruit par l'état presente des
affaires, & il étoit bien plus à propos d'avoir recours, comme j'avois
fait, à une chose sur laquelle on ne me pouvoit convaincre de mensonge.
Le Mari à qui la Dame fit part de ce que je lui avois dit s'y laissa
surprendre aussi-bien qu'elle, tellement qu'en ayant fait rapport à ceux
de sa Compagnie qu il croyoit n'avoir aucune liaison avec la Cour, ils
firent diverses assemblées entr'eux où ils n'eurent garde d'appeller
ceux qui leur étoient suspects. Je n'avois pas nommé cependant à la Dame
ceux qui le leur devoient être davantage, & qui recevoient effectivement
des bien-faits de la Cour sans que personne en fut rien. Cela eut
detruit la confiance qu'ils avoient en eux, & par consequent les
services que ceux là rendoient, en affectant que tous les conseils
qu'ils dormoient étoient uniquement par rapport aux interêts de la
Compagnie, & au bien du Peuple. Quoi qu'il en fait cette finesse
commençant à jetter de la division entre la plûpart, on pouvoit esperer
d'en receuillir bien-tôt quelque fruit, quand le Duc de Beaufort qui
s'étoit sauvé de prison depuis peu, & qui avoit embrassé le parti du
Parlement tâcha de réparer le faux bruit qui couroit de la defection de
tous ces membres. Comme il ne pouvoit pardonner au Cardinal tous les
maux qu'il lui avoit fait souffrir, il ne pouvoit entendre sans horreur
qu'on voulue se raccommoder avec lui: ainsi prenant soin de justifier
ceux que j'avois tâché de noircir, je courais grand risque de voir
toutes mes esperances renversées, quand le hazard plûtôt que le reste
réunit les esprits au moment qu'ils paroissoient se brouiller de nouveau
tout autant qu'auparavant.
Le mauvais état des affaires des parisiens ayant obligé le Parlement
d'envoyer demander du secours aux Espagnols, l'Archiduc Leopold, qui
commandoit dans les Païs-Bas, crut non seulement devoir en promettre à
celui qu'il avoit envoyé vers lui; mais encore lui écrire une lettre de
sa propre main pour marquer qu'il pouvoit s'y assurer. Un de ses
Gentilhommes là lui apporta de sa part, & la Cour en ayant nouvelle, &
même que cet Archiduc devoit entrer lui même en personne en France pour
faire lever le blocus de Paris, la Reine Mère qui avoit toujours paru
ferme dans la resolution de punir cette grande Ville, changea tout d'un
coup de sentiment par le peril qui la menaçoit. Elle crut, avec raison,
que ce Prince qui avoit déja proffité de nos desordres en reprenant en
Flandres quantité de bonnes Places, pouroit bien y joindre en passant
celles qu'il trouveroit à sa devotion, soit sur la Frontiere de Picardie
ou même dans le coeur du Royaume; ainsi la nécessité l'obligeant de se
relâcher de la fierté, elle envoya un Heraut d'armes pour proposer
quelque accommodement au Parlement. Je ne sçais à quoi son conseil
pensoit d'envoyer ainsi un Heraut d'armes aux sujets du Roi, puis qu'ils
ne s'envoyent jamais que de Souverain à Souverain. Mais la crainte que
l'on avoit de la venuë de l'Archiduc avoit tellement troublé la cervelle
à la plûpart, qu'ils ne sçavoient plus ce qu'ils faisoient. Ce Heraut
s'étant presenté à la Porte St. Honoré avec sa cotte d'armes, & son
bâton, on en donna avis à cette Compagnie qui ne s'assembloit plus comme
de coutume pour vaquer aux affaires des particuliers, mais seulement à
celles qui avoient du rapport à elle, ou à l'Etat en general. Comme elle
étoit toûjours divisée entr'elle, & que ceux qui étoient bien
intentionnez pour la Cour ne cherchoient qu'à ramener les autres à leur
sentiment, ils prirent cette occasion aux cheveux pour les faire revenir
de leur devoir. Ils leur répresenterent qu'ils avoient tout tant qu'ils
étoient déja donné assez à mordre sur leur conduite, en envoyant
demander du secours aux ennemis de l'Etat, sans s'attirer encore de
nouveaux réproches; que s'ils recevoient ce Herault, ce seroit donner
lieu à leurs ennemis de les accuser comme ils faisoient déja de vouloir
s'ériger en Souverains; qu'ainsi il falloit le renvoyer, & faire sçavoir
à cette Princesse que s'ils ne l'avoient pas receu ce n'étoit que parce
qu'ils n'étoient pas si criminels qu'on tâchoit de les faire passer dans
son esprit.
Le Parlement trouva ce conseil tout à fait honnorable pour lui, & cet
avis ayant passé à la pluralité des voix, il envoya les gens du Roi pour
faire part à la Reine du sujet pour lequel on avoit renvoyé ce Herault.
Il y avoit parmi ces Deputez des gens bien intentionnez pour la paix, &
comme cette soumission étoit du goût de la Cour, & qu'elle vouloit
s'affranchir de la crainte qu'elle avoit de la venuë de l'Archiduc, elle
leur proposa une conference pour terminer à l'amiable les differens qui
divisoient les esprits. Ils ne purent l'accepter de leur chef, quelque
bon dessein qu'ils en pussent avoir. Il falloit qu'ils en fissent
rapport auparavant au Parlement, & l'ayant fait en des termes qui
marquoient que s'ils en étoient crus ou proffiteroit bien-tôt de la
disposicion où la Reine Mere étoit de leur pardonner, leur avis fut
suivi d'un consentement unanime. On convint de parr & d'autre que l'on
s'assembleroit à Ruel pour y examiner toutes choses. Le Parlement y
envoya des Deputez, & le Cardinal Mazarin y étant allé lui même de la
part de la Cour, le Duc d'Orleans honora ces conferences de sa presence.
Enfin après bien des contestations la paix fut concluë entre les deux
partis. Mais elle fut de peu de durée, desorte que devant qu'il fut peu
la guerre civile se ralluma si fortement que tout ce que l'on avoit veu
jusques là n'étoit rien en comparaison de ce qui se vit alors.