Le Commissaire n'ayant eu ainsi que les corps des trois assassins, il

dressa son procès verbal de tout ce qui venoit d'arriver, & proceda à

leur reconnoissance de la maniere que son metier le lui apprenoit. Il ne

trouva rien sur eux qui lui put indiquer certainement qui ils étoient, &

personne ne les ayant reclamez, il fit exposer leurs corps au Chatelet,

comme il se pratique d'ordinaire quand on trouve quelqu'un de mort qui

n'est ni connu ni que personne ne veut reconnoître. Les soupçon que

j'avois que cette affaire ne m'étoit venuë que de Miledi... fit que quoi

que je fusse assez mal de ma blessure, je ne laissai pas de la suivre.

J'en fis parler au Commissaire par un ami que je trouvai auprès de lui,

afin de savoir si c'étoit tout de bon qu'il disoit ne pas savoir qui

étoient ces assassins, ou s'il ne tenoit ce langage que parce qu'il

avoit été gaigné. Mon ami me rapporta que ce qu'il en disoit étoit de

bonne foi, que tout ce qu'il en savoit, c'est que les morts étoient

Anglois, & que ce qui le lui faisoit juger, c'est qu'il avoit trouvé sur

eux des mémoires écrits en cette langue avec des tablettes qui en

étoient remplies pareillement; qu'il les avoit fait dechiffrer, mais

qu'il n'y avoit trouvé que des choses indifferentes comme des remarques

de ce qu'ils avoient vû de beau depuis qu'ils étoient à Paris & d'autres

choses pareilles à celles-là. Cette circonstance me confirma plus que

jamais dans le soupçon où j'étois, & étant résolu de prendre bien garde

à moi, si j'étois si heureux que de rechaper de ma blessure, je fis ce

que je pus pour me defaire de l'amour qui me restoit encore pour une

personne si dangereuse. Il sembloit pourtant après tout ce qui étoit

arrivé, que je n'en dusse plus avoir du tout, principalement après la

méchante action dont je la croyois capable. Mais comme on ne fait pas

toûjours ce que l'on doit, je ne l'aimois encore que trop, & il n'y eut

que le tems qui m'en put guerir.

La foiblesse qui accompagne toûjours toutes les minoritez des Rois fit

que la justice ne prit pas d'avantage de connoissance de cette affaire,

quoi qu'on eut donné des memoires à Sa Majesté comme si c'eut été un

duel. Je ne fais qui pouvoit avoir fait ce coup-là, puis qu'il n'y avoit

rien de plus faux, & que même cela fut dénué de toute apparence. En

effet les deux coups que j'avois reçûs devant que mes amis fussent venus

à mon secours étoient une assez grande marque que j'avois été assassiné,

& non pas que je me fusse battu; mais comme le Roi avoit renouvelle à

son avenement à la Couronne les Edits que le Roi son pere avoit publiez

de son vivant contre les duels, où ils avoient été bien aises de faire

leur Cour par-là, ou de me donner cette mortification par la méchante

volonté qu'ils avoient pour moi. Je ne savois pas néanmoins avoir jamais

desobligé personne, si ce n'étoit Miledi.... C'est à savoir encore si ce

que je lui avois fait devoit passer pour une injure, puisque bien loin

de l'avoir desobligée dans le fonds je n'avois fait que me sustituer à

la place d'un homme qui n'en eut peut-être pas usé avec elle aussi-bien

que j'avois fait. Enfin cette affaire qu'on prétendoit remuer contre moi

s'en étant allé en fumée je ne songai plus qu'à me guerir, afin de

songer à mon établissement d'un autre façon que je n'avois fait

jusques-là. Athos en fit autant de son côté, & sa blessure alloit assez

bien de même que les miennes, quand tout à coup son Chirurgien commença

à en desesperer. Comme on nous avoit mis l'un auprès de l'autre, & que

j'entendis qu'il disoit que sa playe étoit devenuë toute noire, &

qu'elle ne suppuroit plus, je dis à ce pauvre blessé qui avoit entendu

aussi-bien que moi la mauvaise opinion que le Chirurgien en avoit, que

je ne m'en étonnois pas, qu'il étoit cause de son malheur, & que s'il

venoit à mourir il ne faudroit s'en prendre qu'à lui-même, qu'ainsi il

ne seroit plaint de personne ni que je ne le plaindrois pas non plus

tout le premier, quoi que je fusse de ses amis plus qu'aucun autre. Il

me demanda pourquoi je disois cela; je lui répondis qu'il le pouvoit

bien deviner, sans que je fusse obligé de le lui dire, que quand on

faisoit ce qu'il faisoit on n'étoit pas moins homicide de soi même que

si l'on prenoit un Pistolet, & qu'on se le tirât dans la tête; que dans

l'état où il étoit, il n'avoit point de jugement ou qu'il vouloit

mourir, comme pouroit faire un desesperé; qu'on n'avoit jamais ouï dire

qu'un homme blessé comme il étoit fit venir sa maîtresse auprès de son

lit, s'il ne savoit pas combien cela étoit contraire à une blessure, &

que la cangréne y viendroit bien-tôt s'il continuoit de faire la même

vie. Il me répondit que je me moquois, de lui parler de la sorte que

j'avois été témoin moi-même de sa sagesse, tellement qu'à moins que de

lui vouloir faire un procès sur la pointe d'une aiguille, je ne devois

pas mettre une chose comme celle-là en avant; qu'aussi-bien il aimeroit

tout autant mourir que de ne pas voir une personne qu'il aimoit si

tendrement; que je me gardasse bien cependant d'en rien dire à ses

freres, parce qu'ils seroient peut-être assez scrupuleux pour ne la pas

laisser entrer après cela.

Comme je le vis de cette humeur, & qu'il faisoit si peu de cas de ce que

je lui disois, qu'il pretendoit persister dans sa faute, je lui

repliquai que je ne leur en parlerois pas, jusques à ce qu'ils vinssent

dans la chambre, que s'il assez étoit enragé que de se vouloir faire

mourir quand il le pouvoit empêcher, je n'étois pas si imprudent que de

le permettre, lorsque j'y voyois un remede. Nous contestâmes fort

là-dessus lui & moi, tant il étoit amoureux & fou, & ses freres étant

venus à entrer que nous en étions encore sur cette contestation, je leur

dis, sans attendre qu'il m'en eut donné la liberté, que s'ils vouloient

le tirer d'affaire & éviter les predictions de son chirurgien, il faloit

qu'ils suivissent mon conseil. Je leur expliquai ce que c'étoit, & il ne

falut pas leur en dire davantage pour le leur faire executer au pied de

la lettre. Ils furent prier eux-mêmes la maîtresse de leur frere de ne

le point venir voir jusques à ce qu'il fut gueri entierement. Comme elle

y avoit plus d'intérêt que personne, elle n'eut pas de peine à s'y

resoudre, elle n'y vint plus, & la playe de son amant étant rédevenuë au

même état qu'elle étoit avant sa visite, il fut bientôt sur pied

aussi-bien que moi.

Gaffion avoit été fait Marêchal de France peu de tems après la Bataille

de Rocroy à la recommandation du Duc d'Anguien qui avoit paru un Heros à

cette memorable journée. Ce nouveau Marêchal avoit été nouri Page du

Prince de Condé, & l'on pouvoit dire que c'étoit comme une école pour y

devenir quelque chose de grand, puis que l'on en avoit vû quatre

parvenir au sortir de là au Baton de Marêchal de France. C'étoit un

honneur que l'on eut en peine à trouver dans la Maison de quelque autre

Prince que ce fut, quand même c'eut été chez le Roi. Il avoit pourtant

bien une plus grande quantité de pages que les autres & par conséquent

la chose eut été bien moins extraordinaire chez lui que chez personne;

mais ce qui la rendoit plus remarquable c'est qu'il sembloit que ce

Prince eut laissé toute la valeur & tout ce qui regardoit l'art

Militaire à son fils, & qu'il se fut contenté de se reserver la

politique. Ce n'est pas que je veuille dire par-là qu'il manque de

courage, à Dieu ne plaise que je le fasse, je parlerois contre ma

pensée, & je sais bien que les Princes de la Maison de Bourbon n'en ont

jamais manqué; mais ce que je veux dire ici c'est que comme il avoit

toûjours été malheureux dans les expeditions où il avoit été employé,

l'on apprenoit bien plûtôt avec lui à lever des sieges & à faire une

retraite qu'à forcer des places & à gaigner des batailles. Le Vicomte de

Turenne avoit aussi reçû le même honneur qui avoit été fait à Gaffion.

Il n'y avoit pas été indifferent, comme on n'y a vû depuis: le titre &

le Baton de Marêchal ne lui avoit pas paru indignes d'être mis au devant

de son nom, & au devant & au derriere de son Carosse: mais enfin la

foiblesse du Ministére ayant bien-tôt donné de la hardiesse aux grands,

il s'en trouva avant qu'il fut peu un assez bon nombre qui demanderent à

être faits Princes. Toute la haute Noblesse s'y opposa d'abord, parce

que cela ne pouvoit arriver qu'à leur abaissement: au préjudice de leur

autorité. La plûpart neanmoins rengainerent leurs pretentions pour les

remettre sur pied dans une occasion plus favorable, mais enfin la Maison

de Bouillon ayant été plus perseverante que les autres, sous pretexte

qu'elle ne demandoit rien, qui ne lui fut dû, puis que du tems qu'elle

étoit en possession de Sedan plusieurs Puissances la reconnoissoient en

cette qualité, elle obtint à la fin ce qu'elle vouloit. Cela fit dire au

Marêchal de Grammont une parole qu'il eut depuis souvent à la bouche,

quand il vouloit témoigner que l'on venoit à bout de tout quand on

perseveroit dans sa résolution; tout de même, dit-il, que le Roure est

devenu Paris par la perseverance, ainsi la Maison de Bouillon est

parvenuë à sa Principauté.

Le Roure est un Fauxbourg de Paris qui en étoit autrefois bien éloigné,

mais comme on a toûjours aggrandi cette Ville, il s'est trouvé à la fin

qu'on y tant bâti qu'il en fait maintenant une partie. Voilà ce que dit

ce Maréchal, pendant que de son côté il aspiroit lui même au même

honneur. Il fit même tout ce qu'il put au mariage du Roi pour qu'il lui

fut accordé; mais comme on ne pouvoit faire cela pour lui qu'on ne le

fit en même tems pour quelque autre, la consequence en parut si grande à

la Cour, quoi qu'il y fut fort bien, qu'elle ne jugea pas à propos de

lui accorder sa demande. Il est vrai, comme s'en ventoient Mrs. de

Bouillon, que quelques Puissances étrangeres les reconnoissoient pour

Princes, du tems qu'ils étoient Maîtres de Sedan: l'Empereur & l'Espagne

le faisoient pour les brouiller avec la France qui se moquoit de leur

donner cette dignité, elle qui les avoit veus ses sujets pendant tous

les siécles passez, & qui les comptoit toûjours de ce nombre. Les

Hollandois là lui donnoient pareillement pour plaire au Prince d'Orange

qui étoit proche parent de ces nouveaux Princes; car le feu Maréchal de

Bouillon pere de Mr. de Bouillon & de Mr. de Turenne avoit épousé

Elisabeth de Nassau soeur du Comte Maurice. Ce Prince de son vivant

avoit fait tout ce qu'il avoit peu pour porter Henri IV avec qui il

étoit fort bien, à lui accorder cette prerogative pour lui; mais ce

Grand Roi n'avoit jamais voulu avoir cette complaisance là. Louis XIII.

en avoit été de même pour ses succeseurs qui l'en avoient prié les uns

après les autres. Ce n'est pas qu'il ne le reconnut pour Prince de

Sedan, mais de traiter sa Maison comme une Maison Souveraine comme il

pretendoit, c'est dequoi il n'avoit jamais voulu entendre parler. Mais

enfin ce que le pere & le fils n'avoient pas voulu faire le Roi

d'aujourd'hui la fait. Cela fait connoître que nos Souverains font des

Princes, quand ils veulent, tout aussi bien que l'Empereur; car enfin si

cela n'étoit pas où en seroient aujourd'hui les Princes de cette Maison

qui ne se peuvent qualifier tels que par la grace du Roi, & non pas par

la grace de Dieu.

D'abord que le Cardinal Mazarin fut installé dans le Ministere, & qu'il

s'y vit comme affermi par le succès de la Bataille de Rocroi, & par la

prison du Duc de Beaufort & de ses autres ennemis, il étudia

l'inclination des grands de la Cour, afin d'amuser les uns & les autres

par tout ce qu'il verroit y avoir du rapport. Il reconnut que le jeu

étoit une passion qui ne leur déplaisoit pas, & comme il ne s'y

deplaisoit pas lui même, il étoit chez lui un jeu de hoca & quelques

autres jeux qu'il avoit apporté d'Italie. Ceux qui avoient assez

d'esprit pour l'examiner reconnurent bien-tôt son avarice, par l'envie

qu'il avoit de gagner. Cependant comme il y avoit bien à dire qu'on ne

l'estimat autant qu'on avoit fait le Cardinal de Richelieu, il n'y eut

presque que des miserables qui voulussent d'abord être domestiques chez

lui: le fils d'une lingere de Paris eut la principale charge de sa

maison: un autre qui étoit encore moins que celui-ci, puis qu'il n'étoit

que le fils d'un Meunier de Bretagne ne fut pas encore un de ses

moindres Officiers, & il eut l'Intendance de ses finances. Elles étoient

petites au commencement, & il n'eut pas besoin d'un gros journal pour

les y employer, mais par succession de tems elles devinrent si grosses

que si ce n'est qu'on s'en pouvoit bien rapporter à lui, il eut presque

eu besoin d'une chambre des comptes pour y prendre garde. Il eut

l'addresse parmi tout son ménage d'en faire un dont un autre que lui ne

se fut jamais avisé. Il fit faire du bien à ceux à qui il gagnoit leur

argent; & ceux qui lui gagnoient le sien, ne pouvoient être payez de

leurs apointemens, quelque instance qu'ils lui en pussent faire. Il en

étoit de même de ceux qui gagnoient aussi l'argent des autres, & il leur

repondoit à tous quand ils lui en parloient, qu'ils avoient le moyen

d'attendre, & qu'ils devoient laisser passer les plus pressez. Il

n'avoit garde de leur dire qu'ils n'auroient point d'argent tant qu'ils

gaigneroient celui d'autrui. Il ne vouloit pas leur couper la bourse si

malhonnêtement, & il s'y prenoit avec bien plus d'addesse.

Ce procéde donna peu d'estime pour lui à ceux qui se donnoient la peine

de comparer ses actions avec celles du Cardinal de Richelieu. Ils

savoient que tant que celui-ci avoit vêcu il n'avoit rien fait que de

grand, & de recommandable, si l'on en excepte la cruauté. Pour ce qui

est de l'autre il n'en vouloit point à la vie de personne; il n'en

vouloit qu'à leur bourse, & il n'y eut point de finesse qu'il ne mit en

oeuvre pour remplir la sienne. Il n'en avoit que faire pourtant, ce

sembloit, la Reine qui étoit une bonne Princesse & peu capable

d'affaires le laissant le maître de tout, sans lui faire rendre compte.

Mais soit qu'il apprehendât qu'il n'y eut des yeux plus perçans que les

siens, ou qu'étant Italien comme il l'étoit, il crut que tout ce qui

étoit de meilleur ne valloit rien, s'il n'étoit assaisonné de quelque

fourberie, il apprit bien-tôt à ceux qui étoient capables de se gâter à

devenir fourbes à son exemple. Et en effet l'on ne voioit point avant ce

tems là que l'on accusât les François comme on fait aujourd'hui d'être

sujets à manquer à leur parolle, la duplicité ne regnoit point chez eux,

& s'ils avoient quelque defaut comme il n'y a gueres de Nation qui n'en

ait, qui ne lui soient propres, ce n'étoit que ceux dont on les a

toûjours accusez avec justice. Nous aimons par exemple plus qu'il ne

faut la femme de nôtre prochain, nous aimons aussi à paroître plus que

nôtre moyen ne le porte souvent, nous aimons de même à dominer par

dessus les autres, & ainsi mille choses semblables qui seroient trop

longues à deduire. Cependant quoi qu'on ne puisse nier que ce ne soit

mal fait que tout cela, l'on peut dire neanmoins que ce n'est rien en

comparaison de ce qu'on nous vit pratiquer bien-tôt les uns à l'égard

des autres, d'abord que nous eumes étudié ses leçons.

La premiere année de la regence s'étant passée de cette maniere, celle

de 1644 ne fut pas plûtôt venuë que son Eminence pour demeurer la

maîtresse toute seule des affaires du cabinet, envoya le Duc d'Orleans

commander en Flandres, & le Duc d'Anguien en Allemagne. Il n'y avoit

plus que le Prince de Condé qui lui put faire ombrage, mais l'ayant

envoyé adroitement en Bourgogne, sous pretexte des affaires de la

Province dont il étoit Gouverneur, ce Ministre commença alors à tailler

en plein drap à la Cour, tout de même que s'il eut été lui-même le

Souverain. Les François qui ne sont pas duppes quoi que bien souvent,

ils ne disent rien, soit par complaisance ou par politique, ne furent

pas long-tems à reconnoître son dessein. Ils en murmurent entr'eux &

commencerent à trouver étrange que les Princes du sang lui laissassent

faire tout ce qu'il vouloit.

Le Regiment des Gardes dans lequel j'étois toûjours sans avoir pû entrer

jusques-là dans les Mousquetaires, quoi que j'y eusse fait tout mon

possible, fut commandé pour aller servir dans l'Armée du Duc d'Orleans.

Ce qui avoit été cause que je n'y étois pas encore entré, c'est que ce

Ministre devoroit déja des yeux cette compagnie. Il avoit des neveux

qu'il n'avoit pas encore fait venir d'Italie, mais à qui il pretendoit

faire bien-tôt part de sa bonne fortune. Toutes les plus belles charges

ne lui sembloient pas encore trop belles pour eux, & comme celle-là

n'étoit pas une des moindres il tâchoit de donner d'avance à Mr. de

Treville tous les dégouts qu'il pouvoit, afin que quand il la voudroit

avoir, il n'eut pas tant de regret à s'en défaire, ainsi il lui avoit

fait ordonner par la Reine de ne point recevoir de Mousquetaire qu'il ne

l'eut fait voir au Roi auparavant.

C'étoit une vraye Mommerie que celle-là. Sa Majesté n'avoit encore que

cinq ans & demie, & on lui devoit bien plûtôt presenter une raquette &

un volant pour le divertir que de lui demander son avis sur une chose

qui passoit encore si fort sa connoissance; car quelque disposition

qu'il pût avoir naturellement pour tout ce qui étoit de grand & de

relevé, comme cela, s'est bien vû depuis il étoit aisé de reconnoître,

que c'étoit une raillerie que de le rendre juge si un homme étoit

capable d'entrer dans cette compagnie ou non. Aussi quand je lui avois

été presenté comme c'étoit assez que j'étois du pais de Mr. de Treville

pour n'être pas agreable au Ministre, ce Prince qui ne parloit encore

que par la bouche me dit que j'étois encore trop jeune pour y entrer, &

que devant que j'y pusse pretendre, il falloit que je portasse encore le

mousquet dans les gardes pour le moins deux ou trois ans. C'étoit me

faire acheter bien cher une place comme celle-là, d'autant plus que la

coutume étoit alors que quand on l'y avoit porté dix-huit mois, ou deux

ans, tout au plus, le Roi donnoit quelque enseigne dans un vieux corps,

& même permettoit quelquefois si l'on étoit en état de le faire, d'y

acheter une compagnie, ou dans quelque autre Regiment s'il y en avoit

quelqu'une à acheter. Car il ne s'opposoit pas souvent que ceux qui en

avoient les vendissent, sur tout quand ils avoient vieilli dans le

métier, & que ce leur étoit comme une espece de recompense de leurs

services. Avant que Mr. de Fabert fut devenu ce qu'il étoit presentement

il en avoit ainsi traité d'une, & il se tenoit d'autant plus assuré de

l'agrément qu'il avoit servi beaucoup au delà du tems requis dans les

gardes. Louïs XIII. avoit même dit à celui l'avoit à vendre, que pourvû

que celui qui se presenteroit pour l'acheter y eut été seulement dix

huit mois, il pouvoit compter qu'il l'agréeroit sur le Champ. Mais Mr.

de Fabert étoit tellement denué de ce qui s'appelle bonne mine, que le

Roi ne l'avoit pas plûtôt vû qu'il avoit dit à celui qui se vouloit

deffaire de sa compagnie, qu'il eut à la garder, s'il n'avoit point

d'autre marchand en main pour l'acheter. Voilà quel avoit été le debut

d'un homme, que nous avons vû depuis Marêchal de France, & comme je le

voyois déja Gouverneur d'une des meilleures places du Royaume, je me

consolai facilement du refus que Sa Majesté me faisoit d'une casaque de

Mousquetaire. Je me disois que pour avoir de si tristes commencemens, la

suite n'en seroit peut-être pas plus mauvaise. Il est vrai que ce qui

aida encore à ma consolation, c'est que je fus, au travers des

deguisemens de Mr. de Treville qui n'étoit pas bien aise qu'on

s'apperçût qu'il étoit mal auprès du Ministre, que ce refus étoit plûtôt

par rapport à lui que non pas par rapport à moi.

Quoi qu'il en soit étant parti avec le Regiment des Gardes qui prenoit

le chemin de Flandres, nous arrivâmes à Amiens au commencement de Mai.

Nous y séjournâmes deux jours fort resserrez dans cette Ville qui étoit

toute remplie de troupes, dont les unes prenoient le chemin d'Abbeville,

& les autres d'Arras, afin que les ennemis ne sussent où l'on en vouloit

veritablement. On faisoit courir le bruit cependant que c'étoit à Douai,

tandis que c'étoit à quoi l'on songeoit le moins; le dessein qu'on avoit

étoit sur Gravelines, & l'on avoit fait un traité pour cela avec les

Hollandois qui en ce tems-là étoient de nos amis. Ils s'étoient obligez

de nous fournir des Vaisseaux pour empêcher le secours que les ennemis y

pouvoient faire venir par mer. Les Espagnols commençoient pourtant déja

à n'être pas trop à craindre de ce côté-là, parce qu'ils avoient jetté

la plûpart de leurs forces en Portugal & en Catalogne, dont le

recouvrement leur paroissoit de si grande conséquence, qu'ils ne se

croyoient point en seureté, jusques à ce qu'ils en fussent venus à bout.

Le Marêchal de Gaffion vint joindre le Duc d'Orleans, du côté de

Bapaume, par où il avoit pris son chemin, & nôtre Regiment ayant trouvé

l'armée de ce côté-là, nous tournâmes tout d'un coup sur la gauche, ce

qui fit connoître aux ennemis où étoit veritablement nôtre dessein. Nous

trouvâmes la Riviere d'Ax où nous fumes obligez de faire des ponts pour

la pouvoir passer, & comme les ennemis avoient bâti un Fort entre

Gravelines & St. Omer pour se conserver la communication de ces deux

Villes, nous ne fumes pas plûtôt au-delà que nous l'attaquâmes.

Ce Fort s'appelloit le Fort de Baiette, & étoit fortifié assez

regulierement, mais il ne fit pas grande resistance contre le Marêchal

de Gaffion, que le Duc d'Orleans avoit envoyé pour s'en saisir. Le

Marêchal ne s'en fut pas plûtôt rendu maître, ce qui fut fait dès le

même jour, que nous nous saisîmes encore des Forts de la Cappelle & de

St. Folquin que les ennemis avoient élevez pour rendre les avenuës de

Gravelines plus difficiles. Le Marêchal de la Meilleraie, à qui les

troupes donnoient le nom de preneur de places, parce qu'effectivement il

y étoit plus entendu que beaucoup d'autres, arriva devant celle-ci

quelques heures après qu'elle eut été investie. Le Comte de Ransau qui

avoit pris sa marche par Abbeville fut celui qui avoit été chargé de

cette Commission. Le Duc d'Orleans mit le quartier du Roi tout auprès

d'un Couvent de Religieuses du côté de Bourbourg, & ayant distribué les

autres quartiers aux Comtes de Ramzau & de Grancé, qui furent tous deux

bientôt après Marêchaux de France, il en donna aussi un au Marquis de

Villequier qui lui avoit amené la noblesse du Boulonnois dont il étoit

Gouverneur. Ce Marquis fut aussi Marêchal de France ensuite, & se fit

appeller le Marêchal d'Aumont. Cependant comme le Duc d'Orleans eut avis

que les ennemis faisoient dessein d'aller ravager la petite Province

dont Villequier étoit Gouverneur, pendant qu'il en seroit éloigné, il

l'y renvoya tout aussi-tôt, & fit prendre son poste au Marêchal de

Gaffion qu'il avoit resolu de tenir auparavant sur les aîles.

Tout ce que je viens de dire s'étant fait en trois jours de tems, l'on

commença à travailler aux lignes de circonvallation & de

contrevallation, avec toute la diligence possible. L'on avoit également

besoin de l'un & de l'autre, parce que la Garnison étoit forte, & qu'il

n'y avoit point du tout d'apparence que les Espagnols laissassent

prendre cette place sans coup ferir. Ils avoient encore conservé un Fort

que l'on appelloit le fort de St. Philipes, & qui étoit bien plus

considerable que ceux que l'on avoit pris, aussi fit-il une bien plus

belle resistance. Cependant ceux qui le gardoient ne jugeant pas qu'ils

le pussent conserver encore long-tems, contre une armée de la force de

la nôtre, ils l'abandonnerent la nuit, & se retirerent à la sourdine.

Ils rentrerent dans la place & nous ne le sûmes pas si-tôt. Nôtre

Regiment qui avoit ouvert la tranchée devant ce Fort, & qui l'y avoit

remontée ce jour-là pour la deuxiéme fois, n'entendant plus tirer, Mr.

des Essarts dit à un Sergent qui étoit à un poste avancé où j'étois, de

prendre quelques Soldats avec lui & de monter sur la pointe d'une demie

Lune que nôtre canon avoit fait ébouler pour voir d'où provenoit ce

silence. Le sergent qui étoit un brave homme lui répondit qu'il lui

alloit obeïr, mais qu'il ne croyoit pas avoir besoin de grande compagnie

pour faire ce qu'il lui commandoit; que plus il y meneroit de monde,

plus il en feroit tuer, qu'ainsi il étoit d'avis, sous son bon plaisir

de n'y mener qu'un seul homme, parce que cela feroit moins de bruit que

s'il y en menoit beaucoup. Il jetta les yeux sur moi pour cette

expedition, & me demanda en presence de mon Capitaine si je ne voulois

pas bien le suivre pour faire cette découverte avec lui. Il lui répondis

moins de la langue que du geste que j'étois prêt à le faire, & m'étant

rangé auprès de lui, je n'attendis qu'à le voir marcher pour marcher en

même-tems. Cela plût extrémement à Mr. des Essarts, qui ne me haïssoit

pas. Cependant comme nous allions partir le Sergent & moi, Mr. de Grancé

qui étoit de garde ce jour-là à la tranchée, étant arrivé, sur ces

entrefaites, où nous étions, & Mr. des Essarts lui ayant dit le dessein

qu'il avoit, il ne voulut pas que le sergent se hazardât ainsi à y aller

tout seul. Il lui fit prendre encore neuf Soldats, tellement que nous

fumes onze en tout. Je n'étois pas le moins vif ni le moins allerte;

ainsi ayant devancé bientôt tous les autres qui marchoient en grand

silence, & avec toutes les precautions que l'on a accoutumé de prendre

dans ces sortes de rencontres, j'étois déja bien avant dans la demie

Lune qu'ils n'étoient pas encore sur la pointe. Je n'y trouvai qu'un

seul homme, qui lâcha d'abord le pied devant moi. Je lui criai tue, afin

de faire avancer mes camarades, & l'ayant perdu de vûë un moment après,

à cause de l'obscurité, le sergent envoya demander à Mr. des Essarts ce

qu'il vouloit que nous fissions, parce qu'il avoit trouvé la demie Lune

abandonnée. Mr. des Essarts nous envoya un renfort de trente hommes avec

des pionniers, pour nous y retrancher. Il vint de plus nous y visiter

lui-même, nous recommandant de faire le moins de bruit que nous

pourions, de peur que les ennemis ne nous attaquassent devant que nôtre

logement fut achevé. Il s'en fut rendre compte au Comte de Grancé de ce

qu'il venoit de faire, & comme je vis que les ennemis ne nous tiroient

pas un seul coup du Fort d'où ils nous devoient entendre travailler,

quelque precaution que nous pussions prendre, je dis au sergent que s'il

vouloit que je lui en disse mon sentiment, je croyois que le travail que

nous faisions-là nous étoit bien inutile, que je parierois toutes choses

que les ennemis avoient abandonné le Fort tout comme ils avoient déja

fait la demi-Lune. Il me répondit qu'il le croiroit bien, si ce n'est

que j'avois vû un homme lors que j'y étois arrivé. Il me demanda en

même-tems si je l'avois vû effectivement, & si je ne m'étois point

trompé. Je lui répondis que non, surquoi reprenant la parole, il me dit

que cette circonstance l'empêchoit d'être de mon avis, parce que cet

homme n'eut pas été là s'il n'y eut plus eu personne dans le Fort.

Je ne voulus pas lui contredire, parce que comme il y avoit très

long-tems qu'il servoit, il devoit savoir son metier beaucoup mieux que

moi qui n'avois encore rien vû en comparaison de lui, & que ce m'eut été

une grande temerité que de lui vouloir faire sa leçon: Cependant comme

tout habile que je le croyois j'avois peine à me deffaire de mon

sentiment pour m'accommoder au sien, je lui dis que s'il vouloit me

donner permission d'aller reconnoître le Fort, je lui rapporterois

bientôt si c'étoit lui ou moi qui se trompoit. Il me dit que ce n'étoit

pas à lui à qui je le devois demander; puis qu'il avoit là un superieur,

que je pouvois lui aller dire ma pensée, & qu'il ne doutoit point qu'il

ne me l'accordât, du moins que si c'étoit lui il ne me le refuseroit

pas, parce que si ce que je pensois se trouvoit vrai on pouroit profiter

plus utilement du reste de la nuit qu'on l'on ne feroit, si l'on ne

s'occupoit que d'un travail inutile. Je trouvai qu'il avoit raison de ne

pas vouloir faire le maître, où il n'avoit pas droit de l'être; ainsi

ayant suivi son avis je fus demander à Mr. de la Selle qui étoit

Lieutenant dans nôtre Regiment & qui commandoit là ce que je venois de

demander au sergent. Il me répondit qu'il le vouloit bien, & m'ayant

donné un autre cadet avec moi nommé Mainville pour m'y accompagner, à

peine fus-je descendu de la demie-Lune que je le vis disparoître comme

un éclair. Il remonta même en même-tems dans la demie-Lune où il fut

dire que j'étois tombé entre les mains d'un petit corps de Garde qui

m'avoit tué aussi-tôt à coups d'épée. Mr. de la Selle en fut bien fâché,

& eut bien voulu ne m'avoir pas accordé la permission que je lui avois

demandée. Il la regardoit comme la cause de ma mort, & ne savoit comment

s'en disculper envers Mr. des Essarts dont il apprehendoit le

ressentinent, parce qu'il n'ignoroit pas qu'il n'eut quelque sorte de

consideration pour moi. Je n'étois pas neanmoins tant à regretter qu'il

pensoit. Mainville ne lui avoit fait accroire ma mort que pour mieux

couvrir la lacheté qu'il avoit eue de ne pas oser me suivre. Comme il

n'étoit pas homme de grand jugement non plus que de grand coeur, il

n'avoit pas jugé que ce Fort dut être abandonné, sur tout après que je

disois moi-même avoir poursuivi un homme, lorsque j'étois entré dans la

demi-Lune: il croyoit donc fermement que je ne rechapperois jamais du

peril où je m'engageois, selon lui, avec une temerité sans pareille.

Enfin lors que mes amis me regrettoient déja comme un homme mort, & que

la nouvelle en avoit été portée à la tranchée où Mr. des Essarts n'étoit

pas le dernier à me plaindre, je revins sain & sauf dans la demi-Lune.

D'abord que l'on me vit on m'eut pris sans doute pour un esprit, tant on

avoit ajouté de foi à Mainville, si ce n'est que les gens de guerre sont

rarement susceptibles de ces sortes d'impressions. Mr. de la Selle

m'avoua qu'il me croyoit mort sur son recit, & qu'il avoit déja dit un

de profundis à mon intention: J'eusse bien voulu, si j'eusse pû, ménager

la réputation de mon camarade. Je voyois bien que j'allois lui donner

une étrange atteinte, en faisant connoître à Mr. de la Selle que ce

n'étoit qu'une terreur panique, qui lui avoit fait voir des ennemis,

lors qu'il n'y en avoit pas un seul, mais ne pouvant l'excuser, quelque

bonne volonté que j'en eusse, tout ce que je pus faire fut de lui dire,

que si Mainville avoit vû le corps de garde dont il parloit, il faloit

qu'il eut les yeux plus perçans que moi, puis que je n'avois rien

apperçû, pas même un seul homme dans tout le Fort, quoi que je l'eusse

visité d'un bout à l'autre. La Selle fut ravi de cette nouvelle, autant

que Mainville en fut affligé. Celui-ci avoit grande raison d'avoir des

mouvemens si differens de l'autre, puis qu'il voyoit bien qu'il n'y

avoit plus de retour pour lui dans l'estime de ses camarades, après une

bevuë comme la sienne. Aussi quitta-t-il l'armée dès la même nuit, de

peur d'essuyer des railleries dont il ne pouvoit éviter grand nombre

après ce qui venoit d'arriver.

Le Fort de S. Philipes ayant été abandonné de la sorte, nous attaquâmes

Gravelines qui fit une belle resistance. Cela eut donné le tems aux

ennemis d'y faire entrer du monde & des vivres, si les Hollandois ne

l'eussent serré de si près par la mer qu'il n'y eut point d'apparence

pour eux de rien tenter de ce côté-là. De celui où nous étions nous ne

la serrions pas moins, ce qui les mit dans une grande perplexité.

Cependant comme ils avoient de belles troupes, & qu'il leur étoit

honteux de voir tomber sous nôtre Puissance une aussi bonne place que

celle-là sans faire du moins quelque tentative pour la sauver,

Picolomini qui les commandoit s'avança jusques à la vûë de nôtre armée.

Cela nous fit croire à tous qu'il y auroit bien-tôt une bataille, & les

Generaux le croyant aussi-bien que les autres, le Duc d'Orleans commanda

de distribuer de la poudre à tous les Regimens. On fut à l'Artillerie

pour en avoir; Mais il ne s'y en trouva point, ou du moins celui à qui

s'étoit à la donner dit aux Majors que l'on en avoit tant employé depuis

que l'on étoit devant cette place, qu'il faloit attendre qu'il en fut

revenu pour en avoir. Il est vrai que cette place s'étoit fait

extrémement battre; mais cette excuse étoit si mince, que bien loin

d'être recevable, celui qui la faisoit meritoit qu'on en fit punition.

Aussi en porta-t-on ses plaintes à l'heure même au Marêchal de la

Meilleraie, à qui il appartenoit d'en faire justice en qualité de grand

maître de l'Artillerie. Ce n'est pas qu'on n'eut pû s'en plaindre

directement au Duc d'Orleans qui étoit encore au dessus de lui de toutes

façons; mais comme ce Marêchal étoit honnête homme, & que l'on savoit

bien que s'il se faisoit des friponneries dans l'Artillerie, il n'y

avoit aucune part, tout ce qu'il y avoit d'Officiers jugerent qu'il

falloit s'addresser à lui à l'exclusion de tout autre.

Le Marêchal ne fut pas plûtôt informé de la chose qu'il envoya chercher

celui dont on se plaignoit, résolu de lui faire un méchant parti. Il

n'avoit garde pourtant de le faire, sans en parler au Duc d'Orleans, &

il contoit bien de n'y pas manquer d'abord qu'il auroit sçu de l'autre

la raison pour laquelle il avoit fait la réponce que je viens de dire.

L'Officier de l'Artillerie qui savoit bien qu'il avoit affaire à un

homme violent, & qui n'entendoit point de raillerie, sur tout à l'égard

de ceux qui prévariquoient à leur devoir, ne voulut pas aller trouver le

Marêchal sans user auparavant de précaution. Il fouilla dans une

cassette, & s'étant muni d'un papier il partit alors pour savoir ce

qu'il desiroit de lui. D'abord que le Marêchal le vit, il lui dit sans

autre compliment, qu'il alloit le faire pendre, & qu'il ne lui donnoit

qu'un quart d'heure pour se preparer à la mort: Il avoit envoyé

effectivement vers le Duc d'Orleans pour lui representer la necessité

qu'il y avoit de faire faire cette punition, pour empêcher les autres de

lui ressembler. Le Duc n'avoit garde de l'en dédire, puis que le cas le

requeroit, & que d'ailleurs le Marêchal en devoit encore mieux connoître

l'importance qu'un autre, lui qui étoit superieur particulier du

coupable. Mais cet homme lui laissant jetter son feu sans paroître

autrement ému de tout ce qu'il lui pouvoit dire, lui répondit à la fin

qu'il le feroit pendre s'il vouloit, principalement si le Duc d'Orleans

y donnoit les mains, mais que quand il leur auroit dit à l'un & à

l'autre ce qu'il avoit à dire pour sa justification, il ne croyoit pas

qu'ils allassent si vite. Le Marêchal n'entendit pas plûtôt sa réponse

qu'il se mit encore plus en colere, qu'auparavant. Il lui demanda s'il

ne lui avoit pas ordonné de faire provision de tant de miliers de poudre

pour le siege, & s'il ne lui en devoit pas encore rester plus de la

moitié. L'autre lui répondit qu'il ne disconvenoit pas de ce qu'il lui

disoit, qu'il lui avouoit même que tout cela étoit vrai, mais qu'il

avoit un ordre superieur, auquel il avoit cru devoir obeïr. Le Marêchal

entendant parler d'ordre superieur, craignit qu'après avoir fait tant de

bruit il n'en eut encore le dementi. Il ne se put imaginer autre chose à

ce qu'il venoit d'entendre, si-non que c'étoit du Duc d'Orleans qu'il

vouloit parler. Ainsi le prenant à l'heure même sur un autre ton, il eut

bien voulu retenir les paroles qu'il croyoit avoir lâchées imprudemment,

après ce que l'autre venoit de lui dire. Il n'eut pas le tems de lui

demander d'éclaircissement de ses soupçons, l'homme qu'il avoit envoyé

vers le Duc d'Orleans étant rentré en même tems dans sa tante, il le

regarda plûtôt pour découvrir sur son visage ce qu'il avoit à craindre

ou à esperer, qu'il ne prit soin de le demander à celui à qui il venoit

de témoigner tant de mal. Il n'y vit rien de fâcheux, & en étant encore

plus assuré par sa réponse, qui fut que le Duc d'Orleans lui mandoit de

faire tout ce que bon lui sembleroit, il reprit en même tems son premier

air & dit à celui qu'il venoit de condamner devant tant de monde, qu'il

ne croyoit donc pas être assez coupable après ce qu'il avoit fait, puis

qu'il joignoit encore le mensonge à l'impudence. L'homme le laissa dire

sans en paroître plus étonné, ce qui rendant encore le Marêchal moins

traitable, il fit un nouveau serment que devant qu'il fut on quart

d'heure il ne le laisseroit pas en vie ou qu'il en mourroit à la peine.

L'homme comme s'il eut été insensible, lui repartit de rechef qu'il ne

l'empêcheroit pas le faire tout ce qu'il voudroit, puis que cela étoit

au dessus de son pouvoir; mais que tout grand Seigneur qu'il étoit il ne

croyoit pas qu'il le put faire impunément, qu'il n'avoit rien fait que

par l'ordre du premier Ministre, qu'il croyoit encore plus puissant que

lui, & que s'il en doutoit, il alloit le lui montrer. Il tira en

même-tems de sa poche une Lettre du Cardinal qui étoit conçûë en ces

termes.

_Ressouvenez-vous du serment que vous avez fait lorsque vous avez été

reçû dans vôtre charge. Vous avez promis au Roi de lui être fidelle. La

fidélité qu'il vous demande est que vous empêchiez, autant qu'il sera en

vôtre pouvoir, qu'on ne le vole. Il se fait une grande dissipation de

poudre tous les ans, sans qu'on sache ce qu'elle devient. A la moindre

allarme vos superieurs prennent pretexte de délivrer des ordres d'en

distribuer une grande quantité, cependant ou ils ne s'executent pas, ou

la distribution rentre dans leurs bourses par des detours que Sa Majesté

connoit bien & qu'il n'est pas necessaire d'expliquer. En cette

rencontre & en toute autre semblable faites vous reiterer toûjours vos

ordres pour le moins trois ou quatre fois, cherchez quelque pretexte

pour ne pas obéir promptement, autrement vous vous rendrez non seulement

indigne de la recompense qui vous a été promise, mais l'on croira que

vous participerez à leurs larcins._

Le Marêchal fut bien étonné à cette lecture où il se voioit designé lui

même comme larron, & même comme le principal de tous les autres, puis

qu'il étoit le chef de toute l'Artillerie. Cependant comme il ne vouloit

pas se mettre à dos le premier Ministre, il ne voulut rien faire de son

chef, après ce qu'il venoit de voir. Il en parla au Duc de d'Orleans,

qui lui dit que pour un homme d'esprit comme il étoit, il lui paroissoit

choqué de peu de chose; car ce Marêchal en vouloit bien autant

presentement au Cardinal qu'il faisoit auparavant à son confident; s'il

ne savoit pas que dés qu'on étoit d'une humeur on se laissoit aller

aisément à croire des autres tout ce que l'on ressentoit en soi, que ce

Ministre aimoit l'argent éperdüement, & que ce qui le lui avoit fait

connoître, c'est qu'il lui avoit dit quelques jours avant que de partir

que le Regiment des Gardes coutoit une infinité d'argent au Roi, & que

neanmoins il ne voioit pas que les Officiers y fussent plus braves que

les autres, que depuis qu'il étoit premier Ministre il n'y en avoit pas

eu encore un seul de tué, d'où il jugeoit que c'étoit autant de perdu

que tout ce qu'on leur donnoit.

Il est vrai que son Eminence avoit tenu ce discours à ce Prince, ou du

moins qu'il lui avoit dit quelque chose d'approchant. Car comme ils

parloient ensemble des depenses de l'Etat, il lui avoit dit en lui

parlant de ce Regiment qu'à la dépense qu'il faisoit au Roi il ne s'y

pouvoit sauver qu'en revendant les charges lors qu'il viendroit à en

vaquer quelqu'une; mais comme on lui connoissoit déja du penchant au

ménage, pour ne pas dire quelque chose de pis, & qu'on prend plaisir à

gloser sur les parolles de ceux en qui l'on trouve quelque chose à

redire, le commentaire avoit servi le texte de si prés qu'il n'y avoit

que ceux qui y avoient été presens, qui fussent veritablement comment

les choses s'étoient passées.

Le Marêchal ne se paya point de cette reponse. Il repartit au Duc que de

quelque humeur que fut ce Ministre il ne falloit point souffrir, à ce

qu'il croioit, qu'un petit Officier, sous pretexte de lui plaire,

s'ingerât de desobéïr à ses superieurs; que cette desobéïssance avoit

même de soi quelque chose que les autres n'avoient pas, qu'il y alloit

du salut de l'armée, & que si Picolomini eut sçu cela, & qu'il en eut

proffité, il ne vouloit que lui pour juge de ce qui en seroit survenu;

qu'il y avoit encore plus d'intérêt que lui, lui qui étoit Général, que

son honneur en dépendoit, c'est pourquoi il n'avoit rien à lui dire. Le

Duc vit bien qu'il tâchoit de lui mettre le feu sous le ventre, afin de

lui faire faire sa propre cause de la sienne. Cependant comme il s'en

falloit bien qu'il ne fut toûjours aussi complaisant qu'on l'eut bien

desiré, il lui dit pour toute réponse qu'il ne vouloit rien empiéter sur

sa charge, & que s'agissant en cette rencontre d'un délit, commis par

l'un de ses Officiers, il le laissoit le maître de lui ordonner telle

punition qu'il jugement à propos. Le Marêchal ne fit pas semblant de

voir, qu'il y avoit plus de malice à sa reponse, que de bonne volonté,

comme il sembloit vouloir qu'on le crut, & ayant fait mettre cet homme

entre les mains du Prevôt il se trouva étranglé la nuit sans qu'on ait

jamais pû sçavoir au vrai, si ce fut cet Officier qui s'en deffit, ou si

quelque autre personne lui prêta la main pour lui rendre ce service. On

publia pourtant tout autant que l'on put que c'étoit le desespoir qui

lui avoit fait attenter lui même à sa vie. Mais si cela est on avoit

bien voulu lui prêter une corde & un clou pour se pendre au plancher

d'une méchante maison, où ce malheureux avoit fini sa vie.

Cette affaire n'eut gueres fait de bruit sans les circonstances qui

l'avoient précedées, mais comme elles avoient fait beaucoup d'éclat,

cette mort n'en fit pas moins. Comme on prend même beaucoup de plaisir à

médire, on prit sujet de là de repandre dans le monde que le Marêchal

avoit été bien aise de se delivrer d'un témoin incommode. C'étoit

marquer un grand penchant à la medisance, que de tenir un tel discours,

puisque bien loin qu'on lui pût faire aucun reproche dans sa charge,

jamais homme ne l'avoit exercée avec plus d'integrité ni moins

d'intérêt. Aussi tout ce qu'en pouvoit croire le Cardinal partoit

plû-tôt de son humeur defiante que d'aucune preuve qu'il en eut contre

lui. D'ailleurs il eut été bien aise, pour en dire la verité, de pouvoir

faire une querelle d'Allemand au Marêchal, pour avoir pretexte de le

dépouiller de sa charge. Il convoitoit déja des yeux & du coeur tout ce

qu'il y avoit de grand & de beau dans le Royaume, & comme ce morceau

n'étoit pas vaquant, tous les jours, il en avoit bien autant d'envie que

de tout le reste. Ce n'est pas qu'il lui fut propre à lui même, quoi

qu'on eut veu auparavant un homme revêtu de la Pourpre aussi-bien que

lui être Amiral de France, & Général d'Armée en Piemont. Mais il avoit

des neveux & des nieces à qui il pretendoit faire part de sa fortune, &

qu'il vouloit faire venir en France tout au plûtôt, afin de les y

établir le plus avantageusement qu'il pouroit.

La poudre ne manqua pas à l'Armée après la punition qui venoit

d'arriver. Celui qui eut la place du deffunt ne se fit pas presser pour

en donner. Mais elle ne servit de tout cette Campagne qu'à tirer aux

moineaux. Picolomini après s'être avancé jusques à la portée du canon de

nos lignes, comme s'il eut dessein de les forcer, se retira sans oser

rien entreprendre. Gravelines ne tint plus gueres après cela, & s'étant

renduë le 28 de Juillet nous demeurâmes encore quelques jours devant

cette place, pour en faire reparer les fortifications. Quand elles

furent achevées, nous fîmes semblant alors d'en vouloir aux autres

places maritimes de Flandres, afin d'attirer toutes les forces ennemies

de ce côté là. Nos bons amis les Hollandois, avec qui nous agissions de

concert, tinrent la mer, cependant, comme s'ils n'eussent eu aucun

dessein de leur chef. Les Espagnols se laisserent surprendre à ces

fausses apparences, tellement que lors qu'ils y pensoient le moins ils

les virent tomber sur le Sas de Gand. Ils y voulurent courir pour le

sauver, mais y étant arrivés trop tard, ils eurent le regret de le voir

rendre le 7. de Septembre.

Pour nous nous finîmes nôtre Campagne par la prise de l'Abbaye de

Houatte & de quelques autres Forts que les ennemis avoient pris soin de

fortifier, pour nous empêcher l'entrée de leur païs. Ce fut la dernière

Campagne que je fis dans les Gardes, & étant entré dans les

Mousquetaires un mois ou environ après être arrivé à Paris, je crus que

ma fortune étoit faite, puisque j'étois enfin parvenu à ce que je

desirois le plus. Je ne saurois bien representer la joye que j'en eus,

me croyant déja quelque chose, quoi que je ne fusse encore rien. Je me

fis valoir ensuite autant que je pus auprès des Dames dont le secours ne

m'avoit pas été indifferent depuis que j'étois venu de Bearn. Je

comptois même de faire fortune aussi-tôt par leur moyen que par les

armes, & comme j'étois encore jeune, & que je n'avois pas toute

l'expérience que je puis avoir presentement, mon esperence étoit fondée

bien plûtôt sur la bonne opinion que j'avois de moi même que sur tout le

reste. Cependant si j'étois à recommencer je n'eusse pas fait mon compte

tout à fait là-dessus. Quelque bonne mine que je pusse avoir il y en

avoit une infinité à la Cour & dans Paris qui me valoient bien. Aussi,

si j'avois eu quelque bonne fortune jusques là j'en étois redevable bien

plûtôt à la foiblesse que je trouvois parmi le beau sexe, & dont, ne lui

en deplaise, il est tout rempli, qu'à aucune de mes prétenduës belles

qualitez. Cependant il faut que j'avouë à ma confusion une étrange

pensée que j'avois de toutes les femmes en général; je n'en croiois pas

une à l'épreuve de mes fleurettes, & parceque j'en avois trouvé

quelques-unes qui avoient pris plaisir à les écouter, je contois qu'il

en étoit de même de toutes les autres. Il ne falloit neanmoins que me

ressouvenir de mon Angloise pour en avoir une autre opinion. Mais comme

on est ingénieux à se tromper soi même, principalement quand il y va de

sa satisfaction, ou je la rajois du nombre des femmes raisonnables quand

je venois à y penser, ou j'en attribuois la faute au peu d'experience

que j'avois alors, & dont je croiois bien être revenu depuis ce tems là.

Le Cardinal Mazarin persevera cependant, à vouloir avoir la Compagnie de

Mousquetaires pour l'ainé des Manchini que l'on commença à voir à la

Cour. Il étoit bien fait & de bonne mine, & sentoit son homme de

qualité, comme il l'étoit effectivement. Car la Maison Manchini n'est

pas une des moindre parmi la Noblesse Romaine, quoi que dans la

medisance qui s'éleva bien-tôt après contre son Eminence, elle ne fut

pas épargnée non plus que la Puissance & la personne de ce Ministere.

Mr. de Treville qui pour avoir perdu le feu Roi qui avait été son

soutien, contre les assauts que lui avoit livré le Cardinal de

Richelieu, n'avoit rien rabattu de sa fierté, crut qu'après avoir

resisté à la puissance d'un homme comme celui là, il pourroit bien

resister encore à celle de celui-ci. Ainsi n'étant pas plus complaisant

envers l'un qu'il l'avoit été envers l'autre, il tint ferme contre lui,

sans vouloir écouter toutes ses promesses. Il répondit à ceux qui lui en

parlerent de sa part, que cette charge lui ayant été donnée comme le

prix de ses bonnes actions, il vouloit la conserver tout autant qu'il

auroit un moment de vie. Il étoit bien aise que Sa Majesté, dont il

n'avoit point l'honneur d'être connu particulierement, comme en effet il

étoit impossible que ce jeune Prince connut encore personne à l'âge

qu'il avoit, il étoit bien aise, dis-je, que Sa Majesté l'en trouvant

révêtu à sa Majorité, il se put informer de ceux qui approcheroient

alors le plus près de sa personne, des raisons qui avoient pû obliger le

feu Roi son pere à l'en révêtir plûtôt qu'un autre.

Cette réponse ne plut point au Cardinal, qui ne voioit point de poste

plus propre que celui là pour son neveu, & qui vouloit l'y placer à

quelque prix que ce fut. Il voioit que le Roi, tout enfant qu'il étoit,

se portoit déja aux grandes choses, & que cette Compagnie avoit bien la

mine de faire un jour ses delices, comme elle les fit effectivement.

Mais si son Eminence agissoit par ces vûës, elles étoient communes à

Treville. Il avoit un fils qui étoit à peu près de l'âge de Sa Majesté,

& il esperoit bien l'établir à sa place avant que Dieu vint à le retirer

du monde. Neantmoins le Cardinal lui ayant declaré la guerre

secretement, il fit tout ce qu'il put auprès de la Reine pour l'obliger

à lui faire commandement de se deffaire de sa charge. Le pretexte qu'il

en prit fut qu'il avoit quantité d'amis dans les gardes, & qu'étant

comme maître par là & par la Compagnie qu'il commandoit de la personne

de Sa Majesté, il seroit en pouvoir d'en abuser quand bon lui

sembleroit. La Reine qui avoit toûjours fait beaucoup de cas de Treville

ne crut pas à propos de donner dans ces soupçons. Elle se ressouvenoit

que bien loin que cet Officier eut jamais épousé aucunes brigues, il

avoit toûjours signalé sa fidelité par un attachement inviolable à la

personne du Roi; elle se ressouvenoit même que c'étoit ce qui lui avoit

attiré sa persecution; d'où elle concluoit que ce seroit une injustice à

elle, de le traiter comme le Cardinal le prétendoit.

Ce Ministere n'étoit pas encore assez bien établi auprès de cette

Princesse pour l'obliger à se faire une necessité de son Conseil; ainsi

feignant que ce qu'il lui en disoit n'étoit que l'effet de son zéle, il

remit la poursuite de cette affaire jusques à un tems plus favorable. Il

prit grand soin cependant de faire remarquer à Sa Majesté tout ce qui

pouvoit seconder son intention, & comme Treville étoit un homme franc, &

qui se croioit à couvert de tout soupçon par sa fidelité, il ne tint pas

aloi qu'il ne fit interprêter en mal quantité de ses actions qui étoient

non seulement fort innocentes, mais qui partoient encore d'une bonne

intention. Toute nôtre Compagnie fut cela par quelques parolles que Mr.

de Treville ne put retenir, & comme il n'y avoit pas un Mousquetaire qui

ne l'adorât pour ainsi dire, s'il y en avoit quelqu'un de nous qui se

trouvât par hazard sur le chemin où passoit le Cardinal, il s'en

detournoit en même tems, pour n'être pas obligé de lui rendre le respect

qui lui étoit du. On le fit remarquer à son Eminence, qui comme il étoit

tout politique, ne fit pas semblant d'y prendre garde. Il savoit que

s'il venoit à faire connoître qu'il en eut connoissance, il seroit

contraint d'en faire paroître quelque ressentiment. Or il consideroit

que cela alieneroit l'esprit de cette Compagnie de son neveu, & que ce

seroit le moyen, s'il réussissoit jamais dans ses desseins, de lui en

faire avoir la haine au lieu de l'amitié.

Pendant que cela se passoit, je devins amoureux d'une jeune Dame de

condition qui étoit assez jolie, mais qui croyoit l'être encore beaucoup

plus qu'elle ne l'étoit effectivement. Elle avoit sur tout un si grand

foible de se voir donner de l'encens, que ses Domestiques qui

connoissoient son deffaut en profitoient si bien qu'il n'y en avoit pas

un qu'elle n'eut enrichi. Tout leur merite cependant ne consistoit qu'en

ce qu'ils lui savoient débiter adroitement leurs fleurettes. Celui qui

l'admiroit le plus & qui avoit le plus de complaisance pour elle, en

étoit le mieux venu. Je reconnus bien-tôt son foible, aussi bien que les

autres, & comme j'en étois amoureux, il ne me fut pas difficile de

m'établir assez bien dans son esprit. Je n'eus pas de peine à lui dire

qu'elle étoit belle, parce qu'elle sembloit telle à mes yeux. Enfin quoi

que je n'admirasse pas également quantité de choses qu'elle faisoit, je

ne laissai pas de faire comme si je les eusse admirées, parce que je

voyois bien que c'étoit-là le chemin que je devois prendre, si je

voulois continuer de lui plaire. Elle étoit veuve & n'avoit été que

dix-huit mois en ménage avec son mari. Il avoit été tué à la Bataille de

Rocroi, & quoi qu'il y eut déjà assez long-tems qu'elle fut veuve pour

songer à se remarier, la pensée ne lui en étoit pas encore venuë, parce

qu'elle n'avoit pas été trop heureuse avec lui. Comme il avoit une

maîtresse, quand il l'avoit épousé, il n'en avoit pas fait tout le cas

qu'il devoit. Il avoit continué à voir l'autre, & cela lui avoit été

d'autant plus sensible qu'elle ne manquoit pas de bonne opinion

d'elle-même. Elle avoit cru, comme c'étoit la verité, meriter toute sa

tendresse, aussi le peu de justice qu'il lui avoit renduë lui eut fait

prendre sans doute la résolution de ne s'exposer jamais à pareille chose

que celle qui lui étoit arrivée, si elle eut pû s'abstenir de recevoir

de l'encens.

Il étoit dangereux de s'embarquer avec une telle femme, & c'étoit un

écueil tout assuré pour une personne qui eut été né jaloux. Mais comme

je ne me sentois aucune disposition à une passion si fatale au repos des

hommes, je ne laissai pas de poursuivre ma pointe, dans la vûë de mêler

ses richesses avec ma gueuserie. La Dame étoit extrêmement riche,

qualité qui m'acommodoit bien autant que sa beauté, quoi que je n'y

fusse pas indifferent. Je contois d'ailleurs que si elle étoit jamais ma

femme, je la ferois revenir bien-tôt de ses foiblesses, sur tout parce

que je pretendois en user si bien avec elle, qu'elle prendroit aisément

confiance en moi. Je fus le premier, si je l'ose dire, qui lui fis

naître le dessein de changer son état de veuve en celui de femme mariée.

Je lui plus par le debut que j'eus avec elle. Je lui avouai franchement

que si elle vouloit m'écouter elle feroit ma fortune de toutes façons,

qu'ainsi la reconnoissance & l'amour agissant en moi egalement elle

pouroit conter que je l'aimerois bien moins en mari, qu'en amant. Elle

trouva de la bonne foi dans ce compliment, moi qui different de ceux de

mon païs, qui ne sont jamais pauvres si on les en veut croire, convenois

sans en être pressé, qu'il n'y a un pas grand fonds à faire sur les

lettres de change qui me venoient de Bearn. Ainsi mes affaires allant

tous les jours de mieux en mieux auprès d'elle, je commençois déja en

moi-même à regler l'equipage que j'aurois quand nous serions une lois

mariez ensemble, lors que je vis s'elever une cruelle guerre contre moi;

elle ne me vint pas de la part de mes rivaux, quoi que j'en eusse un bon

nombre, & même de personnes de grande condition, & d'un merite assez

destingué pour me faire apprehender avec raison. Le plus redoutable de

tous ces rivaux étoit le Comte de... qui aussi-bien que moi en vouloit

au mariage, & qui outre qu'il étoit parfaitement bien fait, tenoit un

rang à la Cour qui me devoit faire peur, aussi bien que le reste de ses

belles qualitez: mais soit que la fortune s'en mêlât, ou comme je l'ai

toûjours cru qu'elle eut oüi parler d'une certaine chose qui couroit à

son desavantage, savoir qu'il n'avoit que l'apparence de valoir beaucoup

avec les Dames, & que l'effet n'y répondoit pas, il se trouva qu'un

petit Gascon l'emporta sur un des plus fameux Courtisans qu'il y eut en

ce tems là.

La Dame me fit bien valoir ce triomphe dont elle eut bien diminué le

prix, si elle eut voulu peut-être convenir de la vérité; mais étant trop

habile pour le faire, je ne lui fit point d'enquête fâcheuse là dessus,

depeur de lui faire révoquer la grace qu'elle me faisoit. Je la lui

exagerai même tout autant qu'il me fût possible, afin qu'elle jugeât de

la reconnoissance que j'aurois de celles qu'elle me feroit à l'avenir

par les sentimens que j'avois de celles qu'elle m'avoit déja faites.

Mais lors que j'y pensois le moins, l'orage dont je viens de parler

s'éleva sur ma tête, & ne tarda gueres à m'écraser. Les Domestiques de

la Dame voyant qu'elle ne seroit pas plûtôt remariée que ses bien-faits

tariroient pour eux en même tems, commencerent à me rendre tous les

mauvais offices, dont ils se purent aviser, & n'y réüsirent que trop

bien. L'un lui dit que j'avois été coquet toute ma vie, & que je le

serois encore tant que je vivrois, qu'elle savoit bien la peine que cela

lui avoit fait du tems de son premier Mari, & que cela ne lui en feroit

pas moins présentement si elle étoit si folle jamais que de m'épouser.

Un autre lui dit que j'avois épousé ma première Maîtresse, & un autre

que l'Angloise n'avoit eu du mépris pour moi, que parce que j'avois plus

d'apparence que d'effet; que nous avions été bien ensemble, mais qu'elle

ne m'avoit pas plûtôt connu qu'elle avoit jugé à propos de me casser aux

gages.

De toutes ces accusations qui n'étoient pas plus vrayes l'une que

l'autre, il n'y eut que la premiere qui fit quelque impression sur elle.

Elle eut peur comme elle avoit oüi parler de la foiblesse qu'ont ceux

qui sont d'un temperament à peu près comme on me dépeignoit, que je

n'entrevinsse à ma premiere maniere de vivre, d'abord que je l'aurais

épousée. Cela la fit marcher bride en main avec moi, de sorte que

n'ayant pas été long tems à le reconnoître, je lui en demandai la raison

sans qu'elle daignât m'en éclaircir. Comme je ne reconnoissois point

d'où me venoit le coup, & même que j'étois bien éloigné de le deviner,

bien loin d'y pouvoir apporter le remede qui y étoit néccessaire, je fis

une faute qui rendit le mal irreparable. J'avois jugé à propos dès les

commencemens de chercher à gaigner sa Demoiselle, qui selon le bruit

commun avoit beaucoup de pouvoir sur son esprit. C'étoit une fille

d'assez bonne Maison, mais son Pere ayant mal fait ses affaires, elle

avoit été trop heureuse dans le tems du mariage de sa Maitresse,

d'entrer auprès d'elle en qualité de sa suivante. C'étoit une brune

assez piquante, & comme elle tenoit quelque chose du lieu d'où-t-elle

sortoit, il y en avoit beaucoup, qui personne pour personne & mettant

tout le reste à part, l'eussent bien autant aimée que sa Maîtresse.

Cette fille depuis qu'elle étoit avec elle n'y avoit pas trop mal fait

ses affaires, quoi qu'il n'y eut encore que trois ans, qu'elle y fut.

Comme elle avoit reconnu d'abord son esprit, elle n'avoit pas manqué de

la prendre par son foible, elle lui avoit dit plus de douceurs que

l'amant le plus passionné, & ses complaisances avoient été si loin qu'il

falloit que l'interest eut un extréme pouvoir sur elle, pour lui faire

faire tout ce qu'elle faisoit tous les jours. Elle ne souffroit plus que

personne lui rendit aucun service, à moins qu'elle ne fut incapable de

le lui rendre elle même, elle ne la quittoit non plus que l'ombre fait

le corps, & comme l'interest lui faisoit faire toutes ces choses, sans

que l'amitié y eut la moindre part, elle prit d'abord de l'argent que je

lui offris pour me rendre service auprès d'elle. Elle prenoit déja le

sien pour récompense de ses fleurettes, mais avec l'un & l'autre elle

eut pris encore celui de tout le genre humain, parce que tout ce qui

pouvoit la tirer de la misére où elle s'étoit veuë avoit pour elle des

charmes inconcevables.

Si ma bourse eut été assez bien garnie pour ne pas tarir si-tôt j'eusse

été long tems de ses amies, tant elle avoit bon appetit, mais son

avidité & mon impuissance m'en ayant fait voir le fonds bien-tôt, au

lieu de me rendre les services qu'elle me promettoit auprès de sa

Maîtresse, j'éprouvai avant qu'il fut peu que je n'y avois point

d'ennemie plus dangereuse. Un jour qu'elle étoit couchée avec elle; car

elle l'avoit mise sur le pied de la traiter plutôt comme sa soeur que

comme sa suivante, elle se mit à pleurer & à sanglotter comme si elle

eut perdu tous ses parens. Sa Maîtresse lui demanda aussi-tôt ce qu'elle

avoit, & cette fille, qui étoit plus fourbe & plus interessée que je ne

saurois dire, faisant semblant d'avoir toutes les peines du monde à lui

répondre, il fallut que l'autre lui reïterât deux ou trois fois la même

demande, avant que de l'en vouloir éclaircir. Enfin croyant avoir assez

bien joué son Personnage, elle lui répondit que le jour approchant

qu'elle alloit se donner à un nouveau Mari, elle n'y pouvoit songer sans

en mourrir de douleur: elle recommença à sanglotter ou du moins à en

faire le semblant, & ces feints sanglots faisant croire à sa Maîtresse

que son affliction ne partoit que de l'amitié qu'elle avoit pour elle,

elle lui en fut si bon gré qu'elle l'embrassa tendrement. Elle lui dit

même pour la consoler que je ne me rendrois pas tellement maître de son

coeur, qu'il n'y restât encore quelque place pour elle.

Cette fille qui avoit autant d'esprit qu'elle étoit méchante, & qui

étoit encore plus méchante qu'elle n'étoit agréable, lui répartit que si

elle s'affligeoit comme elle faisoit, c'étoit bien moins par rapport à

ses propres interêts, qu'aux siens; que si elle épousoit un autre que

moi, elle ne serait pas dans la peine où elle étoit présentement, parce

que du moins elle se flatteroit qu'elle en seroit considerée comme elle

méritoit. Elle ne lui en dit pas d'avantage, parce qu'elle savoit bien,

que les plus longues parolles ne contiennent pas toûjours le venin le

plus subtil, mais lui laissant faire là dessus les reflexions qui lui

étoient inévitables, sa Maîtresse lui demanda bien-tôt ce qu'elle

vouloit dire par là. Cette fille qui pour mieux jouër son rolle avoit

feint jusques là de prendre mon parti auprès d'elle, lui dit alors que

si l'état où elle étoit lui permettoit de se jetter à ses pieds, elle le

ferait sans perdre de tems pour lui demander pardon de sa méprise,

qu'elle lui avoit soutenu quand on lui avoit dit que je ne l'aurois pas

plûtôt épousée que je lui serois infidele, que ceux qui portoient cette

accusation contre moi ne le faisoient que pour ne me pas connoître, ou

pour me vouloir du mal, mais qu'elle changeoit maintenant de sentiment

en depit qu'elle en eut, que j'étois encore plus scelerat qu'on ne

pouvoit dire, desorte que sans attendre qu'il fut plus tard, elle aimoit

mieux se laver les mains devant elle, que d'être cause d'un malheur

irreparable, faute de convenir de la vérité.

C'étoit parler sans fard que de parler de la sorte. Cependant comme il

manquoit encore une dose à son poison, pour lui donner toute la force

qu'elle desiroit, & que cette dose consistoit à lui apprendre les

raisons qu'elle avoit de changer si-tôt de sentiment, elle lui dit que

je gardois si peu de mesures dans mes fourberies, que c'étoit à elle

même que je m'addressois pour faire éclater le commencement de mon

infidelité, qu'il ne tenoit pas à moi que je ne lui fisse accroire que

c'étoit elle qui avoit mon coeur, pendant qu'elle n'avoit que mes

complimens, qu'elle avoit feint de m'écouter afin de l'en avertir, & que

quand elle voudrait, elle lui feroit entendre cette verité de ses

propres oreilles. Ce fut un coup de massuë pour cette Dame que ce

qu'elle lui dit, elle m'aimoit, aussi en ressentit-elle beaucoup

d'affection; elle n'en témoigna rien neanmoins, parce qu'elle ne

trouvoit pas qu'il lui fût glorieux de faire paroître tant de bonne

volonté pour un homme qu'on lui en faisoit si indigne, cependant malgré

tous les deguisemens cette fille n'eut pas eu grande peine à decouvrir

ce qui se passoit dans son coeur, si les ténébres ne lui eussent derobé

la veue de son visage. A ce deffaut elle ne laissa pas d'en croire ce

qu'il falloit à la surprise ou elle s'apperçut un moment après que la

jettoient ces parolles. La Dame demeura toute interdite, & ayant gardé

un assez long silence, elle ne le rompit que pour lui demander des

circonstances, qui ne lui permirent pas de douter de ce qu'elle venoit

d'écouter.

Cette fille qui m'accusoit de fourberie pour mieux couvrir la sienne, &

pour mieux abuser sa Maîtresse, avoit feint quelques jours auparavant ne

pouvoir deffendre son coeur contre quelque mérite qu'elle disoit avoir

reconnu en moi. J'avois été bien surpris de l'entendre parler de la

sorte, elle que j'avois toujours reconnuë fort sage, & qui l'étoit

veritablement, aussi n'étoit-ce pas par un principe tel qu'on pourroit

peut-être s'imaginer qu'elle m'avoit parlé de la sorte; mais pour garder

toûjours le même pouvoir sur l'esprit de sa Maîtresse qu'elle avoit eu

jusques là. Elle pretendoit en me faisant donner dans le panneau qu'elle

me tendoit si subtilement lui faire rompre l'engagement qu'elle avoit

avec moi sans qu'il fut en ma puissance de renouer jamais avec elle.

Elle ne réussit que trop bien dans ses malheureuses prétentions: Je me

laissai aller, soit par complaisance, ou par crainte que j'avois de la

rendre mon ennemie, à lui protester que si elle m'aimoit je ne l'aimois

pas moins. Il ne tint pas même à moi que je ne lui en donnasse des

marques sensibles, l'usage du monde me faisant croire que je lui pouvois

donner cette satisfaction sans qu'il y allât du mien, ni que je

manquasse en aucune façon à ce que je devois à sa Maîtresse. Elle étoit

trop sage pour le permettre, & trop méchante en même temps pour me faire

croire que le refus qu'elle en faisoit dût m'ôter l'esperance de ne pas

mieux réussir une autrefois. Nous en demeurâmes là pour ce coup, & la

force de mon temperament & un peu d'honneur me faisant entreprendre la

premiere fois que je la revis de lui parler toûjours sur le même ton, je

ne fus gueres sans m'en repentir. Je ne pouvois effectivement prendre

mon temps plus mal que je faisois alors, elle avoit fait cacher sa

Maîtresse sous une tapisserie, d'où elle pouvoit entendre & voir, tout

ce que je pouvois lui dire ou faire sans que je pusse découvrir

aucunement où elle étoit. Cette Dame sortit alors de sa niche, & qui fut

bien surpris ce fut moi, quand je la vis devant mes yeux. L'étonnement

où j'étois me rendit si interdit que je n'eus pas l'esprit de deviner la

piece qui m'étoit faite, & quand j'eusse été surpris en faisant l'action

du monde la plus noire je n'eusse pas été plus confus. Je n'eus pas la

force de dire une parolle, de sorte que la Dame me fit mille reproches,

sans que je trouvasse un seul mot pour m'excuser. Enfin je crois que je

fusse encore demeuré muet tant que j'eusse été là, si ce n'est qu'elle

finit son discours par une deffense qu'elle me fit de remettre jamais le

pied dans sa Maison. Si je n'eusse été qu'amoureux peut-être lui

aurois-je obeï sans oser lui répondre, mais comme il y alloit de ma

fortune, aussi bien que du repos de mon coeur, à lui faire révoquer

cette deffense, je pris la parolle & lui dis tout ce que je crus capable

d'adoucir son ressentiment. Si je lui eusse dit la pure verité peut-être

en fus-je venu à bout; mais comme je croyois indigne d'un honete homme

d'aller se vanter des avances de la Demoiselle, je lui tus cette

circonstance qui étoit seule capable de me justifier dans son esprit;

car elle lui eut fait connoitre sa malice qu'elle n'avoit garde de

croire au point qu'elle étoit. La Dame sortit de la Chambre en même tems

sans me vouloir écouter d'avantage, & tout mon reconfort n'étant plus

que dans sa Demoiselle, que j'accusois bien en moi même d'être cause de

mon malheur, mais non pas dans le sens qu'elle l'étoit, je la conjurai

de se servir du credit qu'elle avoit sur son esprit pour me rétablir

dans ses bonnes graces. Elle me répondit pour m'oter même toute sorte

d'esperance, qu'elle ne me promettoit pas de pouvoir rien obtenir sur

elle, après ce qui venoit d'arriver, qu'elle auroit même peut être

besoin elle même d'un intercesseur pour y faire sa paix, parce qu'elle

la voyoit si fort en colere qu'elle ne se souvenoit pas qu'elle y eut

jamais tant été. Enfin tout ce que j'en pus tirer fut qu'elle agiroit

pour moi selon la disposition où elle la trouveroit.

Je ne pus lui rien dire, parce que je trouvois quelle avoit raison, &

que je croiois même que la Dame devoit être tout aussi en colere

contr'elle que contre moi. Il est aisé de juger après tout ce que je

viens de dire, que je fus bien-tôt sacrifié par cette fourbe. Elle me

dit quelques jours après qu'il n'y avoit plus de retour pour moi à la

misericorde de sa Maîtresse, & que bien loin de me vouloir pardonner

elle ne vouloit pas seulement entendre parler de mon nom. Je n'eus pas

de peine à le croire, parce que l'ayant trouvée par hazard dans deux ou

trois maisons où j'allois, à peine fit-elle semblant de m'avoir jamais

connu. Elle n'y mit plus même le pied, depeur de m'y retrouver une

autrefois; de sorte que me voyant donner mon congé si cruellement, j'en

conceus tant de melancholie que je ne tardai gueres à m'en ressentir. Il

me prit une fievre lente qui me défigura étrangement. Je crus que je

devois me faire voir à elle, en cet état, & qu'il seroit capable de lui

donner de la compassion. Mais il en arriva tout autrement que je ne

pensois, la Dame ne voyant plus rien en moi qui lui fut agréable, ne me

regarda pas, ou du moins si elle le fit, ce ne fut que pour m'en

mépriser encore d'avantage. J'en eus un dépit qu'on ne sauroit exprimer,

& bien que j'eusse peine à me consoler d'avoir ainsi manqué ma fortune,

je resolus de ne pas essuyer d'avantage ses mépris, puisqu'aussi bien

cela ne me serviroit de rien. C'est beaucoup quand on peut une fois

gagner cela sur soi. On vient bien-tôt à bout de tout le reste, & c'est

ce qui m'arriva heureusement. Je trouvai que je devois mépriser qui me

méprisoit, & qu'il y avoit assez d'autres femmes pour me consoler de

celle là.

Je gueris ainsi peu à peu, & le jeu où je m'adonnai & où je continuai de

trouver du secours, dans la rareté des lettres de change qui me venoient

de mon païs, ne contribua pas peu à me procurer la guerison. Je gagnai

au trictrac d'une seule sceance au Marquis de Gordes fils aine de Mr. de

Gordes Capitaine des Gardes du Corps, neuf cent Pistoles. Il m'en paya

trois cent comptant qu'il avoit sur lui, & comme on étoit fort exact en

ce tems là comme on l'est encore aujourd'hui parmi les honnêtes gens, de

paver ce que l'on perdoit sur sa parolle, les six cent autres me furent

envoyées le lendemain matin à mon lever. Je fis un bon usage de cet

argent, & en même tems beaucoup d'amis. J'en pretai à quantité de mes

camarades qui n'en avoient point, & Besmaux qui étoit toûjours dans les

Gardes & qui n'étoit pas trop à son aise, ayant oüi parler de ma

fortune, me pria de le traiter comme les autres. Je le fis volontiers,

quoi qu'il n'y eut pas grande ressource avec lui, & même que sa maniére

de vivre & la mienne fussent toutes differentes l'une de l'autre. Il

s'étoit mis sur le pied de ce qui s'appelle breteur, & cela lui avoit

aidé à subsister dans son indigence. Ce secours ne l'avoit pas pourtant

tiré si bien de la necessité qu'on ne l'eut veu souvent sans savoir où

prendre le premier sol pour aller dîner. Quand j'y pense & que je le

vois maintenant si opulent je ne puis assez admirer les divers effets de

la fortune, ou plûtôt de la divine Providence, qui prend plaisir à

humilier les uns & à élever les autres, quand bon lui semble. Car enfin

pendant que celui-ci a amassé des biens immenses, le Comte de la Suse

dont il a eu la plûpart des Terres est tombé dans une si grande pauvreté

que peu s'en faut qu'il ne soit réduit à aller mourir à l'Hospital. L'un

avoit néanmoins plus à depenser en un jour que l'autre en toute l'année,

& même quand je dirois trois fois on ne pouroit pas m'accuser de mentir.

Ayant ainsi répandu une partie de mon argent, je me servis de l'autre

pour tâcher de m'avancer. Je n'oubliai pas aussi de faire ma Cour aux

Dames, & comme je n'avois pas oublié si bien celle dont je viens de

parler que je ne m'en ressouvinsse encore quelque fois, je revis sa

Demoiselle pour lui demander si elle ne lui avoit point reparlé de moi.

La reponse que j'en eus ne me fus pas plus avantageuse que la

précedente. Je m'en consolai facilement, & voulant en reconter à la

Demoiselle & en tirer toûjours pied ou aile, pour me dedommager d'autant

de la perte qu'elle me causoit, je fus tout surpris de la voir toute

autre que je ne l'avois vûë jusques-là. Elle me fit réponse que je m'y

prenois trop tard, pour la gaigner, & qu'après l'avoir négligée comme

j'avois fait, il n'y avoit plus rien pour moi à espérer auprès d'elle.

Je crus qu'elle ne parloit ainsi que pour m'obliger à lui témoigner plus

d'empressement, & comme à l'âge où j'étois l'on est toûjours amoureux

auprès d'une jolie fille, je n'eusse pas eu de peine à lui témoigner que

je l'étois éperdüement, si elle m'eut voulu écouter. Mais comme elle ne

l'avoit jamais été de moi, quelque semblant qu'elle en eut fait, elle

fut si indifferrens à toutes les marques que je lui en pus donner, qu'il

ne me fut pas difficile de reconnoître que j'avois été sa duppe.

La fin de l'année 1644. & le commencement de l'année 1645. s'étant

passez de la sorte, je me preparai à faire la Campagne sous le Duc

d'Orleans que la Cour renvoioit en Flandres. Le Cardinal Mazarin qui

étoit bien aise de demeurer seul à la tête des affaires, l'y renvoioit

encore cette année là, sous pretexte de lui faire honneur. Il étoit bien

aise de l'amuser par ce vain commandement, & l'Abbé de la Riviere qui

avoit beaucoup de credit auprès de ce Prince y donnoit les mains

moiennant des benefices qu'il obtenoit de tems en tems du Cardinal;

aussi bien que de bonnes pensions. Son Eminence eut bien voulu pouvoir

amuser de même Mr. le Prince; mais comme c'étoit un autre esprit que le

Duc d'Orleans il n'étoit pas homme à donner si grossierement dans le

panneau. Il vouloit avoir part à tout ce qu'il faisoit, & il se maintint

dans cette possession jusques à la fin de ses jours. Et en effet quoi

que le Cardinal en qualité de premier Ministre parut seul donner tout le

poids aux affaires, il n'osoit rien entreprendre de consequence qu'il ne

l'eut concerté auparavant avec lui. Le Duc d'Anguien cependant étoit

toûjours à la tête d'une armée, & comme le succès qu'il avoit eu à la

Bataille de Rocroy avoit été suivi de quantité d'autres qui avoient

encore augmenté sa reputation, il se trouvoit que le pére tout

considerable qu'il étoit par lui même l'étoit moins, cependant par là

presentement qu'il ne l'étoit par son fils. Ce jeune Prince après avoir

cueuilli des lauriers en Flandres en avoit moissonné en Allemagne ou il

avoit remporté une grande Victoire auprès de Fribourg. Elle lui étoit

même d'autant plus glorieuse qu'elle avoit été long-tems disputée, &

qu'il y avoit fait le devoir de Soldat, aussi bien que celui de

capitaine.

Cette grande gloire ne plaisoit point du tout au Cardinal, parce que le

pére en étoit plus hardi à demander, & lui plus timide à refuser. Il

voioit que chacun couroit après ce jeune Duc & qu'il sembloit que tous

les autres ne fussent plus rien au prix de lui. Son Eminence qui avoit

une infinité de ruses en partage, mais de ces ruses qui sont plus d'un

petit particulier que d'un grand Ministre, voyant que le Prince de Condé

étoit trop sage pour faire jamais un faux pas qui lui donnât prise sur

lui, gagna une personne de grande qualité pour faire faire au fils ce

qu'il ne pouvoit esperer du pere. Cette personne avoit beaucoup de part

à sa confiance, par un certain rapport d'humeur qui se trouvoit

entr'eux. Ils avoient tous deux beaucoup d'esprit, & ils avoient encore

d'autres qualitez assez approchantes les unes des autres, ce qui les

rendoit plus unis. Il étoit assez difficile de se deffier d'un homme

comme celui là, sur tout ayant l'esprit de faire venir les choses de

loin & comme s'il n'y eut pas pensé. Au reste le Cardinal, qui

consideroit que s'il y avoit quelque chose qui fut capable de porter

coup à la fortune du pere & du fils, ce devoit être s'il leur arrivoit

de se brouiller avec le Duc d'Orleans, il y travailla de concert avec

l'Abbé de la Riviere. Le Prince de Condé qui étoit un grand Politique

s'aperçut bien-tôt de leur dessein. Il en avertit son fils & lui

recommanda d'y prendre garde. Il tâcha cependant de gagner l'Abbé de la

Riviere, & lui faisant connoître qu'il ne trouveroit pas moins

d'avantage avec eux qu'il feroit avec le Cardinal, il le retira peu à

peu des engagemens qu'il avoit avec lui. Cela déconcerta son Eminence, &

comme il n'esperoit presque plus rien de ce côté là, il arriva une chose

qui eut été capable de rallumer son esperence si le Prince de Condé n'y

eut remedié par sa sagesse. Le M. de... étoit bien avec le Cardinal, &

c'étoit de lui qu'il se servoit pour faire faire quelque faux pas au Duc

d'Anguien. Au reste celui-ci après avoir imprimé à ce jeune Prince peu

de respect pour la personne du Duc d'Orléans le laissa sur sa bonne foi,

dans l'esperance que ses conseils auroient leur effet en tems & lieu. Le

Duc ne s'apperçut point du piége, & le même M. de... lui ayant dit qu'il

y auroit une debauche ce jour là au Palais d'Orleans il le convia de s'y

trouver, afin d'en avoir sa part. Il lui promit d'y aller lui même, & y

il fut effectivement après l'y avoir donné rendez-vous. Cependant comme

il étoit plus des amis du Cardinal que des siens, il ne fut pas plûtôt à

ce Pallais qu'il y fit donner ordre de n'y laisser entrer personne, sous

pretexte qu'ils étoient assez bonne Compagnie pour ne pas avoir besoin

de surcroit.

Le Duc d'Orleans ne songea point au Duc d'Anguien, ou s'il y songea, il

crut que sa qualité le mettant au dessus de cette deffense, ses gardes

n'y auroient aucun égard. Cependant soit qu'un exempt eut été gaigné ou

qu'il se montrât circonspect à faire tout ce qui lui étoit ordonné, le

Duc ne se presenta pas plûtôt dans la salle qu'il s'en fut au devant de

lui pour lui annoncer le commandement qu'il avoit reçû. Le Duc lui

repondit en se moquant de lui que ce commandement regardoit les autres,

& qu'il n'y avoit aucune part. L'exemt lui repartit qu'il étoit

indifferement pour tout le monde, & lui ayant voulu barer le passage de

l'appartement où étoit son maître, le Duc s'en trouva si scandalisé,

qu'il lui arracha son bâton des mains, le cassa devant lui, & lui en

jetta les morceaux au visage. Toute la Salle prit part à l'affront que

recevoit cet Officier, qui n'avoit fait que son devoir, après le

commandement qu'il avoit reçû de ne laisser entrer personne. L'on

entendit aussi-tôt un murmure universel qui eut été peut-être suivi de

quelque soulévement, si le Comte de St. Agnan, qui étoit alors Capitaine

des gardes du Duc d'Orleans, ne fut sorti de la chambre de son maître

pour voir ce que c'étoit. Comme il étoit grand courtisan, & que s'il

aimoit à se battre ce n'étoit pas contre le Duc d'Anguien, il donna en

même tems le tort à son exemt. L'exemt se retira voyant que celui à qui

il appartenoit de le soutenir, étoit le premier à le condamner. Le Duc

d'Orleans ne fut pas neanmoins du sentiment de son Capitaine des gardes,

& l'on eut eu bien de la peine à le faire revenir de la pensée où il

étoit que cet affront s'addressoit à lui plûtôt qu'à un autre, si ce

n'est qu'il étoit homme à se laisser prevenir. Mr. le Prince gaigna ceux

qui approchoient le plus près de la personne, pour lui faire oublier ce

que lui avoit fait son fils. Je ne le pardonna pas neanmoins au Comte de

St. Agnan, & comme celui-ci s'en fut apperçu, il vendit sa charge &

acheta chez le Roi celle de premier gentilhomme de la chambre. Il ne fit

pas trop mal comme la suitte l'a fait voir, puisque s'il fut toûjours

demeuré chez le Duc il ne fut jamais devenu Duc & Pair comme il a été

depuis.

Le Cardinal fit tout ce qu'il put sous main pour apporter de l'obstacle

à cette reconciliation; mais le Duc d'Orleans qui avoit cela de propre

qu'il haïssoit les Ministres ne vit pas plûtôt qu'il s'en mêloit qu'il

leva les difficultez qu'il y apportoit auparavant. Ceux qui n'aimoient

que le trouble furent fâchés de sa condescendance. Il y en eut plusieurs

qui accuserent le Comte St. de Agnan de foiblesse, pendant que ceux qui

avoient plus de jugement & moins de passion trouverent qu'il s'étoit

tiré bien heureusement d'un pas aussi delicat que celui où le hasard

l'avoit engagé.

Nous entrâmes en Campagne sur ces entrefaites; & je demandai d'être du

détachement des Mousquetaires que le Roi envoyoit en Flandres. Pour ce

qui est du Duc d'Anguien, il retourna en Allemagne où le Vicomte de

Turenne s'étoit laissé surprendre à Mariandal. Le Général Merci lui

avoit donné là un tour de son metier, & après avoir tenu la Campagne

pendant le coeur de l'hiver, il avoit feint d'aller prendre des

quartiers d'hiver bien loin, afin de le surprendre plus facilement. Le

Vicomte de Turenne l'avoit cru de bonne foi, & ayant trouvé à propos d'y

envoyer les siennes, Merci étoit revenu sur ses pas & l'avoit deffait

sans peine parcequ'il étoit separé. Cette deffaite faisoit que nous

n'osions plus montrer le nés en ce pays là, & il y falloit un Général de

la réputation du Duc d'Anguien pour y rassurer les trouppes qui en

étoient toutes effrayées.

Mercy sachant qu'il alloit avoir affaire à lui, & que son courage, ne

trouveroit rien d'impossible, ne pouvant pas lui deffendre le passage du

Rhin, dont il étoit le maître, par la conquête qu'il avoit faite l'année

precedente de la Forteresse de Philisbourg, tâcha de l'arrêter sur le

Necre. Il y jetta Garnison; & comme il pretendoit que c'étoit faire

beaucoup à l'égard de nôtre Nation que d'arrêter sa premiere fougue, il

ordonna à ceux qu'il jetta dans ces places de se deffendre jusques à

l'extremité. Le Gouverneur de Wimphem qui fut attaqué le premier, se

ressouvint mal de ce commandement. L'on n'eut pas grand peine à le

prendre, & l'Armée étant allée de là devant Rottembourg celui qui y

commandoit se montra plus soigneux de lui obéïr. Il soutint l'assaut qui

lui fut livré, dans l'esperance que de quelque maniere que les choses

tournassent, il auroit toûjours le tems de se retirer sain & sauf lui &

sa Garnison. Il croioit dis-je qu'il ne lui seroit pas difficile de

mettre le feu au pont qu'il avoit sur cette riviere. Mais ayant été

attaqué la nuit, & les gens du Duc ayant mis eux-mêmes le feu à la Ville

avant qu'il eut encore songé à la retraitte, il se trouva si surpris que

devant qu'il put executer son dessin, il se trouva enseveli sous les

flammes.

Le Duc s'étant ainsi rendu maître de ces deux passages, ne voulut pas

s'arrêter à Hailbron où les ennemis avoient jette leurs principales

forces. Comme ils regardoient cette place comme un poste que le Duc ne

voudroit jamais laisser derriere soi, ils l'avoient fortifié tout de

nouveau, quoi qu'il le fut déja de longue main. Ils contoient qu'il lui

seroit dangereux de laisser une puissante Garnison derriere lui, &

qu'ainsi pendant qu'il seroit occupé à l'attaquer, ils prendroient

toutes les précautions que la prudence leur suggereroit pour se tirer de

danger. Mais le Duc, qui savoit qu'ils ne cherchoient qu'à l'amuser,

ayant passé la riviere, au lieu de s'arréter à cette place, il les

suivit de si près qu'ils ne purent gaigner Nortlinguen où ils avoient

dessein de se retirer. Chacun fut étonné de leur voir lâcher le pied,

après la victoire qu'ils avoient remportée à Mariendal, laquelle avoit

tellement étonné nos Alliez qu'ils étoient tout prêts de nous quitter.

Ils se rassurerent, nous voyant superieurs aux autres, lors qu'ils y

pensoient le moins, & la Landgrave de Hesse qui commandoit elle-même les

troupes du Landgrave son fils, étant venu trouver le Duc avec elles, il

fut résolu d'attaquer Mercy qui avoit planté son camp sur deux

Montagnes, dont il croyoit les avenues inaccessibles. Il s'y deffendit

fort bien, & tint long-tems la victoire en balance. Les deux premieres

charges lui furent même si avantageuses que le Duc eut cru tout perdu,

s'il eut été capable de s'effrayer. En effet il vit deffaire devant lui

& même prendre prisonnier le Marêchal de Grammont qui commandoit son

aisle gauche; mais lui ayant donné secours en même-tems, il repara

si-bien toutes choses par là, que les ennemis, qui croyoient déja avoir

tout gaigné, se virent bien éloignez de leur compte. En effet ils se

virent repoussez lors qu'ils ne songeoient plus qu'à poursuivre leur

pointe; & trouvant le Duc par tout où ils portoient leurs pas, ils ne se

purent empêcher de dire, pour rendre témoignage à sa valeur, qu'il

falloit qu'il y eut autant de Ducs d'Anguien qu'il y avoit de Soldats.

Leur desfaite suivit de près leur premier desavantage. Ils ne se purent

plus rallier, & Mercy qui après s'être flatté de la victoire ne pouvoit

se resoudre de survivre à sa disgrace, ayant voulu passer d'un aile à

l'autre pour empêcher le desordre qui commençoit à y régner, il y fut

tué comme il y faisoit tout ce qu'on pouvoir desirer d'un grand General.

Sa mort fut suivie de tout ce qui suit d'ordinaire un malheur comme

celui-là, d'autant plus que le General Gléen qui eut pû commander à sa

place, avoit déja été pris prisonnier. Il fut échangé quelques jours

après avec le Marêchal de Grammont que l'on n'avoit pû reprendre, quoi

que l'aile qu'il commandoit y eut fait tout son possible.

Nous apprîmes ce succès dans nôtre armée, ce qui acheva de mettre le Duc

d'Anguien dans une si grande réputation, que si l'on eut été du tems du

Paganisme on lui eut élevé des autels, comme on faisoit autrefois à ceux

qui se distinguoient du commun des hommes. Je ne sais si le Duc

d'Orleans en fut tout aussi content que les autres, mais enfin je

m'apperçûs qu'un Officier ayant exageré devant lui, tout ce qui s'étoit

passé de ce côté là, ce Prince lui demanda d'un air chagrin, s'il y

avoit été present, pour en parler aussi affirmativement qu'il faisoit.

L'Officier lui répondit avec beaucoup de respect que les lettres qu'il

eu avoir reçûës étoient conformes au recit qu'il en venoit de faire,

mais qu'il faloit que celui qui les lui avoit écrites se fut trompé,

puis que son Altesse Royale y trouvoit à redire. Cela nous fit connoitre

que la jalousie étoit commune aux grands, aussi bien qu'aux autres, &

personne n'osant plus parler devant lui, l'on se reserva à admirer les

actions de ce jeune Prince quand on se trouveroit hors de sa presence.

Le Duc d'Orleans avoit pourtant eu sur les ennemis quelques avantages

qui lui devoient faire esperer que si l'on parloit de ce jeune Prince

avec éloge, on parleroit aussi de lui assez glorieusement, s'il n'avoit

pas remporté à la verité une grande victoire, comme lui, il avoit du

moins eu le plaisir de voir encore une fois Picolomini plier en sa

presence. Ce general ayant pretendu l'arrêter au passage de la riviere

de Colme, il s'y donna une escarmouche assez chaude, où il eut du pire.

Cela l'obligea de se retirer plus vite que le pas, & ce petit

desavantage ayant été suivi de la perte de Mardik nous fumes attaquer

Bourbourg. Je me trouvai dans les premiers jours de ce siege, si animé à

la poursuite des ennemis qui avoient fait une sortie sur la tranchée,

que peu s'en falut que je n'entrasse pêle mêle avec eux dans la place.

Cinq autres de mes camarades qui étoient à la tranchée avec moi m'ayant

accompagné dans cette entreprise, nous nous trouvâmes tout aussi

embarrassez l'un que l'autre, quand il nous fallut revenir. Les ennemis

nous passerent pour ainsi dire par les armes, & quatre de nous étant

tombez roide morts de leur premiere decharge, celui qui restoit avec

moi, me dit que les plus courtes folies étoient les meilleures, & que

comme il n'y avoit rien de pire que la mort, il aimoit mieux se rendre

que de s'exposer au peril qu'il y avoit encore à courir à nous vouloir

retirer. A ces mots il retourna vers la Ville en demandant quartier à

ceux qu'il voyoit dans les dehors, mais soit qu'ils l'eussent déja

couché en jouë, & qu'ils ne l'entendissent pas, ou qu'ils ne se missent

guéres en peine de lui accorder ce qu'il demandoit, ils firent une

nouvelle decharge sur lui & l'envoyerent tenir compagnie aux autres.

Pour moi j'eus trois coups dans mes habits, & un dans mon chapeau, sans

que j'eusse seulement la moindre égratignure sur mon corps. Cela me fit

connoître que quand Dieu garde quelqu'un il est bien gardé, & qu'il n'y

a qu'à se recommander à lui dès le matin & ne rien craindre de tout le

reste de la journée. On me tira encore quelques autres coups, mais comme

c'étoit de loin, ce ne fut que de la poudre & du plomb perdu. Je rentrai

dans la tranchée par la tête, & y ayant trouvé M. des Essarts qui m'en

avoit veu sortir, il me demanda ce qu'étoient devenus mes camarades. Je

lui appris leur destinée, & comment le dernier s'étoit perdu en voulant

se sauver. Il me répondit que s'il avoit su cela, il m'eut prié de le

fouiller avant que de m'en revenir, parce qu'il se trompoit fort s'il

n'avoit sur soi des marques de l'estime qu'une Dame de grande condition

avoit pour lui. Il offrit en même tems dix Pistoles d'or à un Soldat de

sa Compagnie s'il vouloit lui aller prendre dans ses poches ce qui le

trouveroit. Il lui dit qu'il en étoit encore tems, & que comme on voyoit

les ennemis de la tête de la tranchée, il n'y en avoit pas un qui eut

osé sortir de leurs dehors. Le Soldat le voulut bien, & s'y en étant

allé à l'heure même on lui tira plus de cinq cent coups de mousquet,

sans que pas un l'attrapât. Il fit ce que des Essarts desiroit, & ayant

pris le haut de chausse du mort sans s'amuser à le fouiller, depeur d'y

perdre trop de tems, il le rapporta à la tranchée, après en avoir ôté

tout ce qu'il croyoit en valloir la peine. Des Essarts ne voulut point

que d'autre que lui en fit la reveuë, & en ayant examiné les lettres,

avec grand soin, nous nous apperçumes à son visage qu'il y en avoit une

où il prenoit plus intérêt que dans les autres. Car nous le vîmes

changer de couleur en même tems, sans qu'il nous en voulut dire la

raison. Ce ne fut pas manque toutesfois de la lui demander, quoi qu'il

ne fut peut-être pas trop bien à nous de nous montrer si curieux.

Je crus pour moi comme je me deffiois de toutes les Dames qu'il avoit

trouvé quelque lettre de sa Maîtresse, par où il apprenoit qu'elle lui

avoit fait faux bond. Je le dis à l'oreille à un Officier qui étoit

auprès de moi, & qui s'étoit apperçû tout aussi bien que j'avois pû

faire qu'il n'avoit pas été indifférent à la lecture qu'il en avoit

faite. Celui-ci me fit signe de la tête qu'il approuvoit ce que je lui

disois. Cependant nous nous trompions tous deux, la chose le regardoit

d'encore plus près que nous ne pensions. Si ce n'eût été qu'une

Maîtresse il en eut été quitte pour en chercher quelque autre plus

fidele, mais il s'agissoit d'une de ses plus proches parentes, à la

conduite de laquelle il ne prenoît guerres moins de part que si elle eut

été sa femme. Je le découvris sans y penser deux jours après que je fus

de retour à Paris. Cette Dame que je ne connoissois que mediocrement

m'envoya prier de l'aller voir, ce que je ne crus pas lui devoir

refuser, parce qu'elle en valloit bien la peine. Elle me dit qu'elle

avoit appris que j'étois avec le deffunt lors qu'il avoit été tué, &

qu'elle me prioit de lui apprendre toutes les circontances que je savois

de sa mort. Je lui répondis que cela seroit bien-tôt fait & qu'en ayant

été témoin moi-même elle ne pouvoit mieux s'addresser qu'à moi, pour

savoir tout ce qui en étoit. Je lui racontai en même tems tout ce que je

viens de dire, je vis qu'elle rougissoit, lors que ce vint à l'Histoire

du Soldat, elle me demanda même si je ne pourois point le lui amener, &

lui ayant répondu que je m'en faisois fort, & que ce seroit quand elle

voudroit, elle se mit à rêver un moment comme une personne qui peze une

affaire dans sa tête. Enfin après un moment de silence, elle réprit la

parolle, & me dit qu'elle me remercioit de ma bonne volonté, & du zele

avec lequel je m'offrois de lui rendre service; que cependant après y de

lui rendre service; que cependant après y avoir bien pensé, elle aimoit

mieux me faire une confidence que d'avoir recours à ce qu'elle m'avoit

proposé, qu'elle m'avoueroit franchement que cela lui avoit pas haï le

deffunt, & que cela lui avoit fait une grande affaire avec des Essarts;

qu'il falloit que ce Soldat lui eut donné une de ses lettres; mais que

ne sachant ce qu'il avoit fait de son portrait, que le mort avoit sur

lui, lorsqu'il avoit été tué, elle me prioit de le vouloir savoir de

lui; qu'elle m'auroit même obligation de le retirer de ses mains, s'il y

étoit encore, & de n'y rien épargner pour en venir à bout; que c'étoit

pour cela qu'elle m'avoit dit d'abord de lui faire venir le Soldat; mais

qu'après y avoir bien pensé, elle ne le jugeoit plus à propos. Je lui

promis de faire ce qu'elle me disoit, & trouvant la Dame tout à fait à

mon gré je m'y employai non seulement de bonne sorte, mais je resolus

encore, si je pouvois, d'ocuper dans ses bonnes graces la place qu'y

tenoit le deffunt.

Je fus trouver le Soldat en même tems, & comme nous avions été

camarades, & que la familiarité que j'avois avec lui ne me faisoit pas

avoir besoin d'user d'un fort grand circuit pour en venir où je voulois,

je lui demandai sans compliment, s'il s'étoit deffait du portrait qu'il

avoit trouvé au Mousquetaire qu'il étoit allé fouiller devant Bourbourg.

Je vis qu'il rougissoit, & jugeant que cela ne provenoit que de la

crainte qu'il avoit que je ne le fusse denoncer à son Capitaine, comme

un homme qui lui avoit caché une partie de ce qu'il avoit trouvé sur le

deffunt, je lui dis de mettre son esprit en repos, & que mon intention

n'étoit pas de lui faire piece; que le peril où il s'étoit exposé étoit

assez grand pour mériter une plus grande recompense, que celle qu'il

avoit reçûë, qu'ainsi bien loin de lui vouloir ôter ce qu'il avoit pris

je serois le premier à le cacher.

Je le rassurai par ces parolles, & m'ayant avoué sans user d'aucun

detour qu'il savoit bien dequoi je voulois parler, il me dit franchement

que si je ne voulois que cette peinture il étoit prêt de me la rendre à

l'heure même, mais que si je lui demandois la boette où elle étoit

renfermée, il n'étoit pas en son pouvoir de me satisfaire, qu'il l'avoit

venduë avec les diamans qui étoient dessus & qui plus est qu'il en avoit

encore mangé l'argent, ce qui le mettoit dans l'impuissance qu'il venoit

de me dire. Je le cru de bonne foi sans l'obliger à m'en faire aucun

serment. Je savois qu'il avoit assez bon appetit pour cela, & que quand

même c'eut été quelque chose de bien plus grande conséquence il en fut

encore venu à bout tout aussi facilement que de celle là. Cependant

comme je croiois que c'étoit à la peinture que la Dame en vouloit plûtôt

qu'à tout le reste, je le priai de me la donner. Il le fit, & n'ayant

pas eu la curiosité de la regarder, tant j'étois pressé de la porter à

cette Dame, je la laissai enveloppée dans du papier tout comme il me la

donnoit. La Dame ne me vit pas plûtôt qu'elle me demanda si mon message

avoit été heureux. Je lui répondis qu'il ne l'avoit pas été tout à fait,

mais que du moins elle auroit une partie de ce qu'elle demandoit, que le

Soldat ne m'avoit pû rendre la boette, parce qu'il en avoit disposé;

mais que je lui rapportois la peinture. Elle me répartit que cela

suffisoit, & l'ayant developée en même tems elle fut toute surprise de

trouver, au lieu de son portrait, celui d'une rivale dont elle avoit été

extrémement jalouse. Le deffunt ne lui avoit jamais voulu avoüer la

vérité; mais n'en pouvant plus douter après ce qu'elle voioit

présentement, elle me dit d'un air naturel, & qui faisoit voir qu'elle

pensoit ce qu'elle me disoit, ha! que les hommes sont fourbes & que les

femmes sont foles de se fier à eux. Je lui demandai ce qu'elle vouloit

dire par là, & si pour en connoitre un infidele elle devoit soupçonner

tous les autres de lui ressembler. Elle me répondit que puisque celui

dont elle parloit l'étoit bien tous les autres le pouvoient bien être,

qu'elle vouloit que moi pour témoin de ce qu'elle valloit, & que sans se

venter elle croioit que si on la quittoit pour une autre il pouvoit bien

arriver la même chose à celles qui étoient cause qu'on lui faisoit

infidelité. Elle m'expliqua en même tems cet enigme, où je n'eusse rien

compris sans elle, & m'ayant montré cette peinture elle me demanda si je

savois de qui elle étoit.

Je ne trouvai pas ce portrait la moitié si beau que j'eusse fait le

sien, & ne sachant de qui ce pouvoit être je lui témoignai l'un &

l'autre à l'heure même. Elle me dit que j'étois bien complaisant de lui

donner l'avantage par dessus la femme que ce portrait répresentoit,

qu'elle vouloit bien me dire son nom, & que quand je le saurois je lui

donnerois peut être la préference, que c'étoit Madame.... femme d'un des

plus riches partisans qu'il y eut dans tout Paris. Je lui repartis que

cette qualité me pouroit peut-être faire pencher de son côté, si je me

laissois gouverner par l'intérêt; mais que comme j'avois toûjours fait

plus de cas du merite que des richesses, je continuois à lui dire que je

l'aimois mieux au bout de son doigt que je ne faisois l'autre en tout

son corps. Elle me répondit qu'elle ne donnoit plus là dedans, après la

tromperie dont elle venoit d'avoir des preuves si authentiques; mais que

toute galanterie à part elle me seroit obligée de revoir le Soldat, afin

de savoir de lui si en trouvant ce portrait au deffunt, il ne lui en

avoit point encore trouvé un autre. Je fis ce qu'elle vouloit, & le

Soldat m'ayant dit qu'il en avoit encore un, mais qu'il n'avoit pas cru

la premiere fois que ce fut celui là que je lui voulusse demander, parce

qu'il étoit dans une boette si commune qu'il étoit aisé de voir que

celui à qui il l'avoit pris n'en faisoit pas tout le cas qu'il devoit,

il me le donna dans la même boette où il l'avoit trouvé; elle étoit

effectivement fort commune, puis qu'elle n'avoit jamais couté plus de

vingt sols. Cependant, ne voulant pas faire la même faute, que j'avois

déjà faite, c'est à dire le porter à la Dame sans le regarder

auparavant, j'ouvris cette boette, & je vis que c'étoit le portrait

qu'elle demandoit. Je le lui portai, & je vis en le lui donnant qu'elle

étoit bien contente de l'avoir trouvé. Je pris cette occasion pour lui

dire ce que je commençois à me sentir pour elle, & traitant cela de la

galanterie, quoi qu'il fut facile de voir que je parlois serieusement,

elle me répondit que venant d'être trompée, elle me croioit rempli de

tant de droiture, que si elle me demandoit conseil elle ne doutoit

nullement que je ne lui conseillasse moi-même, de ne se jamais fier à

des parolles.

Tout ce que je lui pus dire pour lui persuader que je lui disois vrai,

ne me servit de rien. Ainsi il me fut inutile de la prier de me laisser

ce portrait, quoi que je lui protestasse que j'en ferois tant de cas

qu'elle verroit bientôt qu'elle pourroit s'assurer sur ma fidelité. J'en

devins effectivement si amoureux qu'il me fut comme impossible de le

cacher. J'y fis pourtant tout mon possible, & principalement à l'égard

de Des Essarts dont je reconnoissois trop la jalousie pour m'y pouvoir

fier. Ma conduite plut extrémement à cette Dame qui jugea par là plus de

choses en ma faveur que par tout ce que je lui eusse pu dire de ma

passion; elle permit que je la visse assez souvent, & comme j'en

devenois amoureux tous les jours de plus en plus, elle crut qu'elle me

devoit rendre justice de peur qu'en finassant davantage avec moi, je ne

devinsse indiscret à force de me croire malheureux. Elle me recommanda

le secret à l'égal de la fidélité, me disant que l'un se jugeoit par

l'autre, & que qui n'étoit pas discret ne pouvoit jamais être fidèle.

Cette bonne fortune me fit oublier entièrement la perte que j'avois

faite des bonnes grâces ce la Dame dont j'ai parlé ci-devant. Il m'en

étoit toujours resté un triste souvenir juques-là, & il ne commença à se

bien effacer que du jour que je fus assura que celle-ci étoit disposée à

me rendre justice. Ce n'est pas que cette conquête put égaler l'autre

par rapport à mon établissement, la Dame à qui j'en voulois presentement

étoit mariée, & quand même elle ne l'eut pas été je n'étois pas homme à

épouser une femme qui m'avoit avoué elle même une autre attache. Mais

enfin comme la pensée de ma fortune ne remplissoit pas tous mes desirs,

je me trouvai assez content de celle qui m'étoit arrivée, pour mettre

sous le pied tout ce qui pouvoit me chagriner d'ailleurs.

Quoi qu'il en soit nôtre intrigue ayant demeuré secrette, pendant

quelque tems, on n'en eut jamais rien su selon toutes les apparences, si

nous eussions pû nous passer des autres pour l'entretenir; mais les

amans ayant cela de fâcheux pour eux qu'ils se trouvent dans la

nécessité de se fier à quelqu'un, nous remîmes nos affaires entre les

mains d'une Demoiselle qui nous trompa. Je m'en deffiai d'abord que la

Dame me la proposa pour nôtre confidente. Je la trouvois & coquette &

intéressée, qualitez toutes opposées à celles que l'on doit desirer dans

une personne telle que nous la cherchions; mais la Dame m'ayant dit

qu'elle la connoissoit mieux que moi, & qu'elle avoit eu le tems de

reconnoître sa discrétion, depuis dix ans qu'elle étoit à elle, je fus

contraint de la croire au préjudice de ce que le coeur m'en disoit.

Cependant ce ne fut pas à cause de la coqueterie qu'elle lui manqua de

fidelité, mais parce que la femme du partisan qui faisoit gloire & même

qui avoit juré de lui enlever tous ses amans, trouva moyen de la gagner.

Ces deux Dames étoient devenuës jalouses l'une de l'autre dans un

couvent où elle s'étoient trouvées toutes deux avant que d'être mariées,

& comme elles ne manquoient pas de bonne opinion d'elles mêmes elles

avoient eu souvent querelle ensemble, tantôt fut un sujet & tantôt sur

un autre. Le Marquis de Villars Orondate, étant devenu amoureux au

sortir de la femme du partisan qui venoit d'être mariée, l'autre n'avoit

point été fâchée de le lui enlever, soit que cette conquête lui parut

digne d'elle, ou qu'elle ne le fit que pour la faire enrager. Elle en

avoit effectivement pensé mourir de regret, mais enfin comme on se

console de tout avec le tems, elle avoit à la fin oublié cet affront.

Elle s'en étoit même consolée d'autant plutôt, que Villars qui voloit de

belle en belle, comme les abeilles font d'une fleur à l'autre, avoit

quitté sa rivale, pour se donner à une personne de grande condition. Le

Mousquetaire avoit pris ensuite la place de Villars, ce que la femme du

partisan ayant sû elle l'avoit débauché avec son argent. Or croiant que

ce qu'elle avoit fait avec lui elle le feroit de même avec moi, elle

m'écrivit une Lettre dont je trouvai le stile si plaisant que je ne

crois pas l'oublier de ma vie. Au reste comme je suis persuadé qu'il

paroîtra toûjours tel à tous les gens de bon goût je veux bien rapporter

ici cette lettre tout au long, afin que l'on me dise si j'ay raison ou

si je ne l'ai pas. Voici ce qu'elle contenoit.

_Je suis assez bien faite pour croire que quand on vient à me voir, on

peut devenir amoureux de moi sans que j'aye besoin de faire un pacte

pour y réussir. Mais quand je presumerois trop à mon avantage, que

d'avoir cette pensée, je vous apprends que mon mari à un coffre fort,

bien garni où je mets la main quand il me plaît. J'en ai la clef pour y

fouiller à toute heure, & c'est le premier present que je fais à ceux

que je trouve dignes de mon estime. Comme vous en êtes du nombre, ou

plûtôt, que vous êtes le seul qui avez trouvé le secret de me paroître

aimable, voyez à quelle fortune vous êtes appellé si vous ne vous en

montrez indigne, en vous piquant mal à propos d'une sotte constance. Je

sais que vous aimez Mademoiselle de... mais enfin quelque aimable

qu'elle puisse être, elle ne le sauroit être en comparaison de mon

coffre, d'ailleurs si vous prenez la peine de venir demain à neuf heures

à la Merci, regardez bien une Dame qui tiendra un petit chien noir &

blanc entre les mains, & vous conviendrez peut-être que quand je vous

proposerois de vous aimer but à but vous auriez encore tout sujet de

vous louer de vôtre bonne fortune_.

Je fus bien étonné quand je reçûs cette lettre, & comme je ne

connoissois point l'écriture de la Dame, je crus pour en dire la vérité

qu'elle m'étoit supposée par l'autre, qui, parce qu'elle étoit

extrémement jalouse de son naturel, me paroissoit la personne du monde

la plus capable de me faire une telle piece. Cette pensée me fit

résoudre de lui en faire un sacrifice, quoi que je me representasse

quelquefois que cela n'étoit pas bien, & que si on venoit à le savoir

parmi les honnêtes gens, il étoit impossible que je n'en fusse blamé,

supposé toutefois que cette lettre ne vint pas d'elle. Cependant quelque

reflexion que j'y fisse, je ne laissai pas de succomber à la tentation;

la crainte que j'eus que ma pensée ne fut veritable l'emporta sur tout

le reste. La Dame fut ravie que je lui donnasse cette marque de mon

attachement, & se trouvant au rendez-vous au lieu de moi, elle y insulta

l'autre d'une si étrange maniere qu'elle ne put douter qu'elle ne fut

sacrifiée. Ce n'est pas qu'elle lui dit rien à elle même, elles ne se

parloient pas, & si elles l'eussent fait dans les sentimens qu'elles

avoient l'une pour l'autre, je suis persuadé que c'eut été une

conversation bien picquante. Mais n'ayant cessé de la regarder avec des

yeux pleins de mépris, ses yeux lui en dirent tout autant qu'eut pû

faire sa langue. D'ailleurs comme je ne parus point à ce rendez-vous, &

que la femme du partisan savoit d'original que la lettre m'avoit été

rendue en main propre, la chose étoit si claire d'elle même qu'elle eut

été la premiere à vouloir s'abuser que de la rovoquer en doute. Son

dépit fut extréme à cette vûë, & son ressentiment ne l'étant pas moins,

il est aisé de juger que la messe qu'elle entendit fut une messe bien

mal entenduë, & qu'elle eut bien mieux fait de n'y point aller. Pour

surcroit de peine elle se trouva au benitier avec ma nouvelle Maitresse,

& celle-ci lui dit d'un ton railleur, afin qu'elle ne put douter qu'elle

n'eut connoissance de ce qui se passoit, que si elle avoit amené sa

chienne avec elle pour lui faire trouver un petit mari, elle n'avoit

perdu que ses peines; que le mari qu'elle lui destinoit ne la trouvoit

pas assez belle, pour daigner seulement la considerer, & que c'est ce

qu'elle avoit reconnu de la maniere qu'il l'avoit regardée. La pauvre

femme fut interdite à ces paroles, quoi qu'elle eut d'ordinaire la

langue assez bien penduë, & que sa coutume ne fut pas de manquer par là.

D'ailleurs comme elles étoient dans un lieu qui demandoit du respect, &

où d'un autre côté, elles ne pouvoient s'écarter d'avantage sans faire

préjudice à elles mêmes également, la chose en demeura là & ne passa pas

plus avant. Chacune remonta dans son carosse, mais avec des mouvemens si

differens, qu'il est impossible de le dire. L'offensée ne roula dans sa

tête que des sentimens de vengeance, pendant que l'autre s'applaudit de

lui avoir donné une si grande mortification.

Je fus voir celle-ci le jour même, & m'ayant dit ce qu'elle avoit fait,

je l'en blamai fortement. Je lui dis qu'elle n'avoit gueres fait de

reflexion à ce qui en pouvoit arriver, qu'elle devoit se contenter de ce

que j'avois manqué au rendez-vous, & que de rendre la victoire plus

éclatante c'était ne pas prendre garde qu'elle s'exposoit par-là aux

mêmes inconveniens qui arrivent quelque fois à la guerre, où à force

d'en vouloir trop faire, on ne fait souvent que détruire ce qu'on avoit

fait.

La Dame n'étoit pas la personne du monde du plus grand jugement, elle

avoit beaucoup plus de beauté que d'esprit; ainsi mes remontrances ne

firent aucun effet auprès d'elle, outre qu'elles venoient un peu tard,

pour qu'elle en put proffiter. Je ne me trouvai par malheur que trop bon

prophête dans ce que je lui avois prédit. Son ennemie voyant l'affront

qu'elle lui avoit fait, resolut d'en tirer vengeance, & quoi que de la

maniere qu'elle méditoit de s'y prendre, elle dût retomber sur elle, sa

passion fut si grande qu'elle ne se soucia pas de tout ce qui lui en

pouvoit arriver, pourveu qu'elle put se satisfaire.

Ma Maitresse avoit un mari qui n'étoit ni beau ni bien fait, aussi ne

l'avoit-elle pris que parceque ses parens le lui avoient fait prendre de

force; son bien lui avoit tenu lieu de merite; & comme il est rare que

ces sortes de mariages réussissent, principalement quand il y a un peu

de penchant à la galanterie du côté de la Dame, il en étoit arrivé que

le Mousquetaire dont j'ai parlé tantôt n'étoit peut-être pas le second

des amans de celle-ci, & par consequent Villars Orondate le premier. Je

n'étois peut-être pas aussi le troisiéme. Quoi qu'il en soit, bien que

ce mari n'eut aucune des qualitez qui rendent un homme aimable à une

Dame, la femme du partisan ne laissa pas de vouloir faire connoissance

avec lui, aux dépends de son honneur. Elle crut que quand ils seroient

bien ensemble, il lui seroit plus facile de le porter à tout ce qu'elle

voudroit, qu'ainsi sa vengeance en deviendroit plus assurée, & contre sa

femme & contre moi, moi qu'elle croioit devoir haïr autant qu'elle,

après le tour que je lui avois joué.

Si le Mari eut été bien sage, il eut pû reconnoître facilement que cette

Dame avoit quelque dessein caché dans les avances qu'elle lui faisoit.

Comme il n'étoit pas accoutumé non-seulement qu'on lui en fit, mais

encore qu'on voulut écouter les siennes, tout lui devoit être suspect:

mais comme quelque lieu que l'on ait de se plaindre de la nature, il est

rare qu'on se rende justice, il se rendit tellement aveugle sur

soi-même, qu'il crut valoir la fortune qui s'offroit à lui. Il en

profita comme si elle lui eut été duë, & la Dame ne voulant point

précipiter sa vengeance, de peur de la manquer, le traita pendant

quelque tems comme un favori, sans lui parler de rien, elle crut qu'elle

se l'attacheroit davantage par-là, & qu'elle en joueroit à coup seur. Je

ne fus pas long-tems sans m'appercevoir de leur commerce, & je ne m'en

apperçûs pas plûtôt que je devinai bien l'orage qui se preparoit contre

ma maîtresse & moi. Je l'en avertis, afin qu'elle ne se laissât pas

surprendre, & que nous prissions de bonne heure toutes les mesures que

la prudence nous conseilloit; Néanmoins comme on ne sauroit jamais

éviter son malheur, tout ce que nous pûmes faire fut inutile; peu s'en

fallut que je ne succombasse sous les artifices de la Dame, & si je m'en

sauvai ce ne fut que par miracle. Pour ce qui est de ma maîtresse elle

ne fut pas si heureuse, & il lui en coûta sa liberté. Cependant les

mesures que la Dame vouloit prendre pour assurer sa vengeance, ayant

fait trainer les choses pendant quelque tems, la Campagne commença, & je

la fis encore comme j'avois fait l'autre, quoi que ce ne fut pas à moi à

la faire. En effet comme on n'envoyoit tous les ans qu'un detachement

des Mousquetaires à l'armée, ce n'étoit pas la coutume, que ceux qui y

avoient été une Campagne y fussent encore l'autre; chacun y devoit aller

à son tour, & cela se pratiquoit tous les ans. Mais l'envie que j'avois

de m'éloigner de Paris pour éviter ce que je prevoyois, l'ayant emporté

sur tout ce qui m'y pouvoit retenir, je briguai auprès de Mr. de

Treville d'y aller à la place d'un de mes Camarades qui étoit malade. Il

eut bien de la peine à me l'accorder, de peur de mettre sa compagnie sur

le pied de ne pas servir, quand c'étoit le tour de quelqu'un à le faire;

mais Mr. des Essarts qui commençoit à devenir jaloux des assiduités que

je rendois à sa parente étant intervenu pour moi, auprès de lui, sans

que je l'en priasse, je pris encore le chemin de Flandres où l'on

jettoit cette année là une plus grosse Armée, que l'on n'avoit de

coutume.

Mémoires de Mr. d'Artagnan · 第 6 / 28 题