Gascons, à qui j'avois donné à déjeuner devant la porte de ce logis.
Comme je savois que c'étoit un mauvais lieu, je leur dis en même tems
que c'étoit peut-être quelqu'un de nos amis qui étoit dans l'embarras:
que s'ils m'en vouloient croire nous y entrerions & tâcherions de l'en
tirer. Ils toperent à cette proposition d'abord qu'ils m'eurent entendu
parler, & étant tous montez en haut, nous commençames à faire à la porte
de la chambre où étoient ces breteurs, ce qu'ils tâchoient de faire à
celle du cabinet où étoit l'anglois. Ils s'efforçoient de l'enfoncer &
n'eussent guerres tardé à en venir à bout; mais la diversion que nous
faisions en sa faveur, lui donnant du relâche, ces assassins, ou ces
voleurs, ou peut-être l'un & l'autre, puisque de tels gens étoient
capables de tout, accoururent de nôtre côté pour s'enfuir s'ils
pouvoient devant que la justice mit la main sur eux. Ainsi ouvrant eux
mêmes la porte contre laquelle nous avions déja donné plusieurs coups
inutiles; ils ne virent pas plûtôt à nôtre mine que nous n'étions pas
des archers, qu'ils nous dirent qu'ils ne pretendoient pas se deffendre
contre nous, comme ils eussent pû faire contre un Commissaire, qu'ils
nous croyoient assez raisonnables pour vouloir écouter leur raisons, &
qu'ils nous prioient de ne nous y pas rendre inexorables.
Nous le voulumes bien, nous ayant deduit ce que je viens de dire, savoir
qu'il y en avoit un d'eux qui étoit mari d'une femme que nous voyons
devant nos yeux, & qui ne pouvant souffrir qu'un anglois la vint voir,
l'avoit poursuivi jusques dans le cabinet, ils conclurent qu'ils ne
croioient pas que nous fussions personnes à approuver qu'un étranger
vint faire une pareille insulte à un François, jusques dans sa maison.
J'avois tant de lieu de haïr les Anglois de la maniere que j'étois
traité de Miledi... que j'avoué que je ne fus plus si en colere que je
l'étois auparavant contre ces miserables. Nous leur fîmes graces en
faveur de leur harangue. Cependant comme nous avions tous trop
d'humanité pour permettre qu'ils maltraitassent cet étranger nous le
tirâmes de son cabinet, dont il eut bien de la peine à nous ouvrir la
porte, tant il étoit saisi de frayeur. Mais enfin s'étant laissé
persuader aux assurances que nous lui donnions qu'après être venus à son
secours, nous n'étions pas gens à laisser nôtre ouvrage imparfait, il
sortit à la fin de sa niche. Il fut bien surpris & bien joyeux tout
ensemble, quand il me reconnut, car comme il savoit que j'étois amoureux
de sa soeur, & que même il étoit de moitié avec elle de toutes les
cruautez qu'elle me faisoit, il jugea tout aussi-tôt qu'à moins que je
n'eusse bien changé de sentiment à son égard, je prendrois son parti
avec la même chaleur que je pourois faire le mien propre.
Je lui en donnai parolle effectivement, d'abord que j'eus jetté les yeux
sur lui, & que je l'eus reconnu. Je lui dis aussi-tôt, en lui presentant
la main en signe d'amitié, quoi Milord vous qui avez de si belle
poullettes chez vous, venez vous donc faire l'amour à de vieilles bêtes
épaulées pareilles à celles que je vois ici. Car j'en voiois deux devant
moi qui n'étoient ni belles ni jeunes; & qui même quand elles eussent eu
ces deux qualitez n'en eussent été guerres plus considerables dans mon
esprit au villain metier qu'elles faisoient. J'avois raison de faire ce
reproche au Milord, parce qu'effectivement la Reine d'Angleterre avoit
auprès d'elle cinq ou six filles d'honneur, qui quoi qu'elles ne me
parussent pas si belles que Miledi... l'eussent peut-être paru tout
autant aux yeux d'un autre qui n'eut pas été si fort prévenu en sa
faveur. Il me répondit que c'étoit une folie qui étoit pardonnable aux
gens de son âge, & dans laquelle il ne retomberoit plus, après ce qui
venoit de lui arriver. Il s'approcha en même tems de mon oreille & me
dit tout bas, M. d'Artagnan, vous venez de me rendre presentement un
service qui ne mourra jamais chez moi. Je veux que ma soeur change de
conduite à vôtre égard, & si elle ne fait tout ce que je lui dirai je
vous réponds que ce sera à moi qu'elle aura affaire.
Cette promesse me fut plus agréable mille fois que s'il m'eut donné cent
mille écus; quoi que je me fusse bien accomodé d'un tel présent. Je
l'embrassai à l'heure même, croyant que je lui témoignerois mieux ma
réconnoissance par là que par tout ce que je lui pourois dire. Je lui
demandai aussi en même tems à l'oreille s'il vouloit que nous
jettassions les bretteurs par les fenêtres. Il me repondit qu'ils
l'avoient assez insulté pour lui en faire naître le desir, mais que
comme il avoit de secrettes raisons de cacher cette avanture, il
renonçoit non seulement de tout son coeur à la démangeaison qu'il en
pouvoit avoir; mais qu'il me prioit encore de n'en rien dire à personne.
Les raisons secrettes dont il vouloit parler c'est qu'il étoit amoureux
d'une femme de qualité de son Païs, & que si elle eut appris par hasard
qu'il eut été ainsi d'humeur de hanter ces sortes de lieu, il n'eut plus
eu que faire jamais d'esperer qu'elle le laissât approcher d'elle.
La paix fut faite avec ces bréteurs d'abord que le Milord m'eut parlé de
la sorte, & n'aiant plus donc que faire avec eux nous emmenâmes le
Milord mes amis & moi, sans nous informer de ce qui leur arriva avec un
Commissaire qui entra dans cette maison que nous n'en étions encore qu'à
quatre pas. Ce Commissaire envoya après nous pour nous prier d'aller
déposer contr'eux, sachant que nous emmenions celui à qui ils avoient
voulu faire insulte: nous n'en voulumes rien faire, & nous trouvâmes à
propos de lui mander de faire ses affaires comme il pourroit, & que pour
nous nous ne servirions jamais de témoins pour faire faire le procés à
personne.
J'étois alors si rempli des esperances que le Milord m'avoit données,
que mon plus grand desir n'étoit que de me trouver plus vieux que je
n'étois de quelques heures, afin de voir si Miledi... ne seroit point un
peu plus traitable. Mais j'avois tort d'en avoir tant d'empressement,
puis que le tems ne me devoit rien apprendre de bon. Ce ne fut pas
neanmoins la faute du Milord. Je sus de bonne part qu'il avoit fait tout
son possible auprès de sa soeur pour que j'en receusse un autre
traitement. Il lui demandai même, voyant qu'elle ne pouvoit se resoudre
à me rendre justice, de feindre du moins qu'elle n'avoit pas tant
d'aversion pour moi; mais quoi qu'il lui put dire, & qu'il lui avouât
même l'obligation qu'il m'avoit, afin de l'y engager plûtôt, il lui fut
impossible de gaigner ni l'un ni l'autre auprès elle. J'allois toûjours
chez cette belle & aimable personne, &je n'y allois que trop pour mon
repos, parce qu'elle avoit toûjours la cruauté de permettre que je la
visse, afin de me faire payer plus cherement le plaisir qu'elle
m'accordoit de la voir. Son frere n'avoit osé me dire les sentimens où
il l'avoit trouvée, & m'avoit laissé à les déméler dans les visites que
je lui rendrois. Je m'en fus donc chez elle le lendemain partagé entre
l'esperance & la crainte; mais je n'y demeurai pas long-tems, elle ne me
vit pas plûtôt qu'elle me demanda comment je prétendois qu'elle me
traittât presentement, que j'avois joint à l'aversion qu'elle avoit déja
pour moi, un outrage qu'elle ne me pardonneroit de sa vie, quand elle
vivroit encore mille ans.
Je ne sus d'abord ce qu'elle vouloit me dire par là, d'autant plus
qu'elle me parloit d'un air enjoué, & comme une personne qui eut eu
plûtôt sujet de rire que de se fâcher comme elle prétendoit. Au reste
cela m'eut rassuré contre ses parolles, quelque menaçantes qu'elles
pussent être, si ce n'est qu'elle ne m'avoit jamais fait de mal
autrement: Tout celui qu'elle m'avoit fait avoit toujours été comme si
elle eut eu plûtôt dessein de railler que d'autre chose, & ce caractere
étoit un caractere si nouveau pour moi, & même si nouveau à ce je crois
pour tout le monde, qu'il n'y avoit pas moien de s'y accoutumer. Quoi
qu'il en soit étant bien aise de savoir quel étoit ce nouvel outrage
dont elle pretendoit m'accuser, elle me repondit avec le même enjouëment
qu'elle m'avoit fait ce reproche, qu'il falloit que j'eusse l'esprit
bien bouché, se je ne le reconnoissois pas de moi même; que je croiois
peut-être lui avoir fait un grand plaisir en sauvant la vie à son frere,
& que cependant je devois savoir que je l'avois plus mortiffiée par là
que par tout ce que j'eusse pû faire d'ailleurs; si je contois pour rien
de lui ôter cent mille livres de rente qui lui fussent revenuës sans
moi, que c'étoit une action qu'elle n'oublieroit de sa vie, & qui étoit
capable toute seule de produire en elle l'avertion du monde la plus
effroyable, quand même il n'y eut pas eu déja des semences capables de
germer en tems & lieu.
J'attribuai tout ce discours à la continuation de son caractere, dont
elle ne se dementoit non plus en cette occasion qu'elle avoit fait dans
toutes les autres, où j'avois eu quelque chose à démêler avec elle.
Cependant j'en devois faire un autre jugement, si j'eusse eu
connoissance, comme je l'eus depuis, de ce qui se passoit de secret dans
son coeur. La verité est qu'elle étoit au desespoir de ce que je l'avois
empêché de devenir heritiere; ainsi au lieu de prendre ses parolles en
raillant, j'eusse bien mieux fait de les prendre au pied de la lettre,
afin de me servir de tout pour me pouvoir guerir. Je ne sus presque que
répondre à un discours comme le sien, parceque bien que je crusse le
devoir faire sur le même ton qu'elle le prenoit, c'est à dire lui
repondre en raillant tout de même comme elle me parloit, il eut fallu
que j'eusse eu l'esprit plus libre que je ne l'avois pour prendre un
parti comme celui là. Cependant si j'eus le malheur de ne pouvoir jamais
addoucir son esprit, je fus regardé plus favorablement de sa femme de
chambre, soit qu'elle eut pitié de m'en voir si maltraité, ou, comme il
est plus vraisemblable, qu'elle eut plus de goût pour moi que n'en avoit
sa maitresse. Comme cette femme de chambre étoit assez jolie, & qu'elle
croyoit qu'à l'âge que j'étois je devois avoir assez bon appetit, elle
me dit qu'elle mouroit d'envie que je voulusse me consoler avec elle des
rigueurs de sa maitresse. Elle prit son tems un jour que celle-ci ni
étoit pas & que j'étois allé pour la voir, pour me tenir ce discours.
Elle debuta d'abord par medire, qu'elle étoit plus sensible que je ne
croyois peut-être à mon malheur, qu'une marque de cela c'est qu'elle
vouloit faire tout ce qu'elle pourroit pour me guerir, jusques là même
qu'elle ne feindroit point d'être infidelle pour l'amour de moi à celle
qui me rendoit ainsi si malheureux.
J'entendis bien ce que cela vouloit dire, & commençant à lui conter des
douceurs, parceque je me doutois bien qu'il n'y avoit rien de plus
capable de la faire parler, après lui avoir dit tout ce que je pus
d'obligeant par rapport à elle, je lui parlai sur un autre ton de sa
maitresse. Je lui dis que si elle me voioit encore la revenir voir après
tout ce qu'elle m'avoit fait, il ne falloit pas qu'elle crut que ce fut
l'amour qui m'y obligeât, & que le dessein de trouver quelque occasion
de m'en venger avoit plus de part à mes visites que tout le reste, que
c'étoit elle que je voulois aimer doresenavant, & qu'il ne tiendroit pas
à moi que je ne lui en donnasse toutes les marques qu'elle pouroit
desirer. La jeunesse où j'étois qui me rendoit sensible à toutes les
femmes, pour peu qu'elles en vallussent la peine, quoi que tout mon
coeur fut reservé pour sa maîtresse, fit que je commençai dès ce moment
à lui montrer que je disois vrai à son égard. Elle ne voulut pas m'en
croire si-tôt, de peur d'avoir lieu de s'en repentir, elle fit la sage,
quoi qu'elle ne le fut guéres. Cependant pour ne se pas montrer ingrate
aux témoignages que je venois de lui donner de mon amour, elle me fit
une confidence qui me surprit extrémement. J'étois bien éloigné aussi
d'en avoir jamais rien deviné, quoi qu'elle ne me dit rien qui ne fut
vrai, & que je n'experimentasse bientôt après d'une maniére à n'en
pouvoir douter aucunement. Elle me dit que si sa maîtresse ne me rendoit
pas justice, ce n'étoit pas pourtant tant par l'aversion qu'elle avoit
pour les François, comme elle prenoit à tâche de me le persuader, que
parce qu'elle avoit donné son coeur à un autre; qu'aussi bien loin de
haïr nôtre Nation au point qu'elle en faisoit semblant, elle y avoit
placé toutes ses affections, qu'elle étoit amoureuse éperduement du
Marquis de Wardes, jeune Seigneur des mieux faits de la Cour, quelle
étoit mêmes assez folle pour se mettre en tête, comme elle étoit d'aussi
bonne Maison que lui, qu'il seroit encore trop heureux que de l'épouser;
que cela auroit bien pû être à la verité, sans le secours que j'avois
donné à son frere, parce que s'il eut été tué dans cette occasion, elle
seroit devenuë une si grosse heritiere que c'eut été une grande fortune
pour lui que d'en pouvoir faire sa femme.
Bien que ce discours eut dequoi m'affliger cruellement par la découverte
que je faisois d'un rival, & encore d'un rival qui étoit extrêmement à
craindre par son mérite; je ne laissai pas de lui faire une demande qui
sentoit plus l'homme curieux que l'homme affligé. Je m'enquis d'elle si
elle ne savoit point de quelle maniére elle avoit reçû la nouvelle du
secours que j'avois donné à son frere, parce que quoi qu'elle m'en eut
parlé, comme ce n'avoit été que par forme de raillerie, je ne pouvois
croire que c'eut été de l'abondance du coeur qu'elle m'eut parlé. Elle
me répondit que j'en croirois tout ce que bon me sembleroit, mais qu'à
moins que de me vouloir tromper moi-même, je devois prendre au pied de
la lettre tout ce que j'en avois entendu; qu'elle en avoit été touchée
amerement, & que si elle eut pû me manger dans ce tems-là ou me dechirer
avec les ongles, elle l'eut fait de tout son coeur; qu'elle le feroit
bien encore presentement, si elle le pouvoit; qu'ainsi je devois être
persuadée que quand bien même elle m'eut voulu autant de bien qu'elle me
vouloit de mal lorsque cela étoit arrivé, cela étoit plus que suffisant
pour ne me le pardonner de sa vie, que lorsqu'elle m'en avoit parlé
comme elle avoit fait, je devois savoir qu'elle ne le faisoit que par
adresse, & aun que je ne réconnusse pas ni moi ni personne ses
veritables sentimens, qu'il n'y avoit qu'à elle seule à qui elle en eut
parlé confidemment, & que si je savois en quels termes elle l'avoit
fait, cela ne me donneroit pas grande estime pour elle.
Quand la femme de chambre m'eut instruit de toutes ces choses, je voulus
savoir d'elle en quels termes en étoit le Marquis de Wardes avec elle, &
s'il en avoit obtenu des faveurs: elle me répondit qu'il n'avoit eu
garde encore d'en obtenir, parce qu'il ne lui avoit jamais parlé; qu'il
venoit bien à la verité voir quelque fois la Reine d'Angleterre, mais
que comme Sa Majesté veilloit sur la conduite de ses filles d'honneur,
parmi lesquelles étoit toûjours Miledi... quoi qu'elle n'en fut pas du
nombre, il auroit été impossible à ce Marquis de lui parler, quand même
il en eut eu le dessein; que cependant elle ne pouvoit dire au juste
s'il n'avoit point connoissance de l'amour qu'elle avoit pour lui, parce
qu'il éclattoit si fort dans ses yeux, toutes les fois qu'elle le
voioit, qu'il ne falloit pas être trop clair voiant pour s'en
appercevoir; qu'elle pouvoit dire même que si elle ne le lui avoit pas
encore apris de sa propre bouche d'une maniere plus intelligible que ne
faisoient ses yeux, ce n'étoit qu'à elle qu'elle en avoit l'obligation;
qu'elle lui avoit voulu écrire plusieurs fois, mais qu'elle l'en avoit
toûjours detournée, en lui répresentant qu'il ne pouroit jamais avoir
grande estime pour elle du moment qu'elle en viendroit là avec lui.
Je fus touché sensiblement de ces nouvelles qui ne pouvoient être de
plus grande conséquence qu'elles l'étoient à mon amour. Je tâchai
néanmoins de cacher les remuements qu'elles excitoient en moi, de peur
de détruire par-là ce que j'avois tâché d'insinuer à la femme de
chambre. Je croiois qu'il m'étoit important de ne lui pas faire voir
quelle étoit ma foiblesse là-dessus, & de lui faire accroire au
contraire que si je voulois être instruit de tout ce qui arriveroit de
la suite de cette passion, & s'il y en avoit quelqu'une en moi, ce
n'étoit qu'elle qui en étoit cause. Je réussis assez bien dans mon
dessein; & nous étant séparez fort bons amis cette fille & moi, quoi
qu'il ne se fut rien encore passé entre nous qui me dut faire compter
tout à fait sur elle, elle me convia à la revenir voir à des heures que
sa maîtresse ne seroit pas au logis. Je le lui promis comme un homme qui
n'avoit garde d'y manquer par l'amour que je lui portois déja. Elle le
crut facilement, parce que je lui avois paru amoureux, & que les femmes
croient aisément ce qu'elles desirent; quoi qu'il en soit m'attachant
dés ce jours là à observer le Marquis de Wardes depuis les pieds jusques
à la tête, je commençai à m'appercevoir que ce sont d'étranges yeux que
ceux d'un rival. Quoi que je ne lui pusse refuser la justice que chacun
devoit à son mérite, je ne laissai pas de trouver à redire à tout ce
qu'il faisoit; tant je trouvois qu'il regnoit un certain air de vanité
dans toutes ses manières, tantôt qu'à ce de vouloir paroître avoir de
l'esprit il en avoit moins qu'il ne croioit. Je voulois aussi tantôt que
pour avoir trop bonne opinion de sa personne les autres n'en devoient
pas avoir beaucoup, & ainsi toûjours disposé à en juger
desavantageusement, je m'en faisois un portrait terrible, dans le tems
qu'il ne songeoit pas seulement si j'étois au monde.
Pendant que cela se passoit il se fit un mariage à la Cour qui eut eu
des suites qui m'eussent fait beaucoup d'honneur, si ce n'est qu'on
empêcha celui que M. de Treville me vouloit faire, comme je le dirai
dans un moment. La Marquise de Coaslin qui étoit une jeune veuve belle &
riche étoient devenuë amoureuse du Chevalier du Boisdauphin qui étoit un
Cadet de bonne Maison, & parfaitement bien fait; elle l'épousa malgré le
Chancelier & la Chancelliere, comme aussi malgré tous les parens de son
premier mari. Il n'étoit pas fort extraordinaire que ceux-ci ni
voulussent pas consentir, puisque ce second mariage étoit capable de
ruiner les enfans du premier lit; mais pour le Chancelier & la
Chancelliere comme ils n'eussent pu se choisir un gendre qui leur eut
fait plus d'honneur, quand même ils en eussent cherché un par toute la
France, l'on vit bien que ce qui faisoit leur chagrin, c'est qu'ils
étoient moins amateurs du merite dont ce Chevalier avoit bonne provision
que du bien de la fortune dont il étoit assez mal partagé. Comme il
changea de nom aussi-tôt après son mariage, & qu'au lieu de celui de
Chevalier de Boisdauphin il prit celui de Comte de Laval, je ne
l'appellerai plus autrement quand j'aurai à en parler. Au reste comme ce
Comte avoit fait l'amour à sa femme sans le sçu du pere & de la mere, la
Chancelliere ne le connoissoit point encore, quoi qu'il y eut déja
quelque tems qu'il couchât avec sa fille, ainsi l'ayant vû venir un jour
aux Minimes de la place Royale où elle étoit allée à quelque devotion,
elle dit à une Dame avec qui elle étoit & que ce nouveau Comte avoit
saluée, qu'il falloir avouër que cet homme là étoit bien fait, & qu'il
lui plaisoit extrémement: la Dame qui étoit bien aise de se donner
carriére voiant qu'elle ne le connoissoit point, ne se mit pas en devoir
de lui apprendre si-tôt qui il étoit, quoi qu'elle le lui eut demandé,
en lui témoignant combien elle étoit charmée de son air & de sa bonne
mine; ainsi au lieu de lui répondre aux autres choses qu'elle lui avoit
dites, elle lui répliqua qu'elle ne s'étonnoit pas que le Cavalier fut
si sort de son gout, puis qu'il l'étoit aussi de celui de beaucoup de
dames, qu'il y en avoit bon nombre qui en faisoient leurs delices, & une
entr'autres de par le monde qui en faisoit plus de cas que de tout le
reste des hommes.
Ces parolles firent croire à la Chancellerie qu'il y avoit de la
galanterie au fait de la dame dont celle-ci lui vouloit parler, cela ne
lui donna que plus de curiosité, qu'elle n'en avoit encore auparavant,
de connoître le Cavalier. Ainsi disant à son amie de ne la pas tenir
plus long tems en suspens, & de lui apprendre son nom sans différer, &
en même tems celui de la dame qui en faisoit tant d'état, elle lui
répondit malicieusement, afin d'augmenter encore son impatience, qu'elle
se faisoit un scrupule de la contenter, que ce qu'elle venoit de lui
dire avoit quelque air de medisance, qu'ainsi elle ne croioit pas à
propos de lui dire le nom ni de l'un ni de l'autre, parceque ce qu'elle
lui en diroit lui pouroit peut être faire faire quelque méchant
jugement. La Chancelliere prit cela pour argent comptant. Cependant
comme elle étoit femme, c'est à dire extrémement curieuse, elle dit tout
bas à un de ses laquais en sortant de l'Eglise, d'aller devant une telle
chapelle; & de demander à des valets vetus de telles livrées, qui étoit
le nom de leur maitre. Comme il y a des livrées qui se ressemblent les
unes aux autres, ce laquais confondit celles d'un certain Genois qui
étoit à la Cour depuis un mois ou deux avec celles du Comte de Laval,
ainsi s'étant addressé à ses gens au lieu des siens, ils lui répondirent
que leur maitre s'appelloit le Marquis Spinola.
La Chancelliere qui venoit de prier la dame d'aller dîner chez elle, ne
voulut pas monter en carosse que son laquais ne lui eut rendu réponse de
ce qu'elle l'avoit envoyé savoir. Il lui vint dire à l'oreille le nom
que les laquais du Genois lui avoient dit, & cette dame ne croiant pas
qu'il put s'être trompé après les enseignes qu'elle lui avoit données,
dit alors à l'autre qu'elle n'eut pas couru grand risque quand elle lui
eut nommé l'homme qu'elle avoit eu envie de connoître, puis qu'elle lui
pouvoit jurer que c'étoit là la premiere fois qu'elle en avoit oui
parler; qu'ainsi si sa maitresse ne lui étoit pas plus connuë que lui,
elle pouvoit la lui nommer encore toute à l'heure, puis qu'on ne pouvoit
faire de mechant jugement d'une personne que l'on ne connoissoit point.
Le dame vit bien qu'il y avoit de la méprise & même du galimatias en
tout cela, & ne voulant pas la redresser, elle souffrit que la
Chancelliere l'entretint de la bonne mine du prétendu Marquis sans s'y
opposer en aucune façon. Mais ce qui ne fut pas le pire de tout, c'est
que celle-ci ne se pouvant lasser d'en parler lui dit, qu'encore passe
si sa fille de Coaslin eut epousé un homme comme celui-là, qu'au moins
on pouroit dire qu'elle n'auroit pas trop mal choisi, & que qui diroit
autrement, elle seroit la premiere elle même à prendre son parti.
L'autre avoit là un beau champ de ne lui plus faire de mistere
d'avantage, & de lui avouër que celle-ci qu'elle prenoit pour le Marquis
de Spinola étoit son gendre, mais se doutant bien qu'après avoir cet
homme si fort sur le coeur, elle ne s'en tiendroit pas là, & qu'elle en
voudroit parler en dinant au Chancellier, elle fut assez malicieuse pour
ne la pas detromper si-tôt; elle voulut se donner la comedie tout
entiere & se contenta d'applaudir à ce qu'elle disoit. Cela arriva
justement comme elle l'avoit pensé. Le Chancelier ayant demandé à sa
femme si elle étoit sortie le matin, & où elle avoit été, elle lui
répondit qu'elle étoit allé aux Minimes, où elle avoit veu quantité des
personnes de grande distinction; que cependant elle lui diroit
franchement & sans craindre de le rendre jaloux que si elle étoit encore
à marier & qu'elle fut maitresse d'elle même, elle y avoit veu un homme
qui tout étranger qu'il étoit auroit bien la mine d'avoir grande part à
son coeur; que Chabot n'en approchoit pas ni avec sa belle danse, ni
quelque bon air qu'il put avoir; qu'ainsi il étoit bien heureux que cet
homme là ne fut pas venu à Paris devant que d'épouser la Duchesse de
Rohan, parceque si cette Duchesse l'eut veu, elle lui eut bien-tôt donné
la préference à son prejudice.
La Chancelliere ajouta encore quantité de choses pour exalter son heros,
tellement que le Chancellier étant en peine de sa voir qui pouvoir être
une homme si bien fait, d'un si grand air & de si bonne mine, il lui
demanda s'il n'y avoit pas moien de savoir son nom; elle lui répondit
qu'elle n'y entendoit point de finesse, comme faisoit une certaine Dame
de par le monde qui ne le lui avoit jamais voulu dire, quoi qu'elle le
lui eut demandé par plusieurs fois. Elle faisoit par là le procès à
celle qu'elle avoit amenée diner chez elle, & la regardant avec un
souris, elle croioit la punir par là comme elle meritoit, de lui avoir
fait mistere d'une chose qu'elle pouvoit savoir si facilement
d'ailleurs. Au reste ayant autant d'impatience pour le moins d'apprendre
à son mari quel étoit le nom de son Adonis qu'il en avoit eu à le lui
demander, elle ne lui eut pas plu-tôt nommé le Marquis Spinola qu'il lui
répondit ou que l'on s'étoit moqué d'elle, ou qu'elle se vouloit moquer
de lui; qu'il avoit veu ce Marquis plus d'une fois en allant chez le
Roi, & que bien loin qu'il fut homme d'aussi bonne mine qu'elle
prétendoit, il étoit bien plus capable de donner du degoût que de
l'admiration.
Cette réponse surprit la Chancelliere qui voulut appeller son laquais
pour témoigner qu'elle lui disoit vrai. Le Chancellier lui répondit
qu'elle n'y pensoit pas de vouloir qu'un laquais fut plus croiable que
lui, comme s'il avoit de meilleurs yeux qu'il n'en avoit. La Dame que la
Chancelliere avoit convié à diner rioit en elle même de tout son coeur
de cette dispute, & en eut encore bien autrement ri, si elle n'eut point
eu peur que la Chancelliere l'appellât aussi en temoignage à son tour,
mais la chose se passa tout d'une autre maniere, & voici comme s'en fit
le denouëment. Le Chancellier fâché de voir que sa femme lui soutint
toûjours que son Marquis de Spinola étoit non seulement fait à paindre,
mais encore qu'avec beaucoup de beauté, il avoit aussi l'air avec lequel
on nous depeint le Dieu Mars, lui répondit qu'il ne se contentoit pas
ainsi d'une description en général & qu'il vouloit qu'elle lui fit celle
de cet homme en détail. Elle lui répliqua qu'elle le vouloit bien, & y
aiant satisfait en même tems, il vit bien après un moment de
conversation que celui aussi dont elle lui vouloit parler étoit son
gendre, ainsi lui disant à l'heure même qu'elle ne devoit plus blâmer sa
fille d'en être devenuë amoureuse, puisque sans être obligé de lui
donner la question elle avouoit elle même qu'il lui en fut bien arrivé
autant qu'à elle si elle eut été encore à marier, il la surprit
extremement par ce reproche. Elle voulut un peu de mal à la Dame de ce
qu'elle étoit cause par le mistere qu'elle lui avoit fait, de ce qu'elle
s'étoit attiré cette piece. Mais le droit d'hospitalité demandant
qu'elle ne lui en témoignât rien, ou du moins que ce ne fut
qu'honnêtement, on en demeura là à l'égard du Comte sans remettre
davantage cette affaire sur le tapis.
Cependant la Chancelliere prit tant de goût par-là pour son gendre, que
s'il n'eut tenu qu'à elle, elle eut pardonné non-seulement à sa fille à
l'heure même, mais fut encore demeuré d'accord avec elle, que
puisqu'elle avoit voulu se remarier elle n'avoit pû faire un meilleur
choix que celui-là. Il eut été à souhaiter pour ces nouveaux mariez, que
le Chancellier eut été de même humeur. Cela les eut fait bientôt entrer
en grace auprès de lui; mais comme il étoit têtu comme une mulle, quoi
que bon homme dans le fonds, il continua non-seulement de leur faire la
guerre, mais il fut encore si injuste que de se plaindre de ce qu'ils
avoient si peu de soin de desarmer son couroux, qu'ils ne feignoient
point de se montrer tous les jours aux endroits où il alloit par les
devoirs de sa charge. Il vouloit parler du Louvre où le Comte & la
Comtesse se trouvoient souvent pour faire leur Cour, & comme leurs amis
communs eussent été bien aises de les raccommoder, ils conseillerent à
ceux-ci de s'éloigner pour quelque tems de Paris pour lui marquer plus
de respect. Le Comte & la Comtesse prierent alors Mr. de Bellievre que
nous avons vû depuis premier President du Parlement de Paris, de leur
prêter sa Maison de Berni qui n'est qu'aux portes de cette grande Ville.
Il fut ravi de leur faire ce plaisir, & s'y en étant allez, toute la
Cour les y fut voir sans se soucier autrement de ce que le Chancellier
en pouvoit dire, aussi étois-ce deux personnes très estimables que ces
nouveaux mariez, outre qu'on savoit bien dans le fonds que quand le
Chancellier auroit passé sa fantaisie, bien loin de trouver à redire,
qu'on fut ainsi allé les visiter, il auroit même obligation à ceux qui
leur auroient donné ces marques de leur estime.
Au reste, comme il n'y avoit personne qui ne fut dans la même
prévention, il se presenta divers Negociateurs pour moyenner un
accommodement entre des personnes si proches. Le Comte & la Comtesse ne
demandoient pas mieux, & disoient à tous ceux qui leur en parloient, que
s'il ne faloit qu'aller demander pardon à genoux au Chancellier ils
étoient tout prêts de le faire, pourvû qu'il voulut s'en contenter;
qu'au surplus s'ils eussent sçû que leur mariage lui devoit être
desagreable, ils se fussent bien abstenus de le faire pour ne lui pas
donner sujet de se chagriner contr'eux. Il n'y avoit rien de plus soumis
que ces paroles, & leurs amis tâchoient de les faire valoir au
Chancelier, mais comme il n'étoit pas duppe, il leur répondit qu'il n'y
avoit rien de plus aisé que de parler de la sorte après coup, parce que
l'on savoit bien qu'il n'en seroit toûjours ni plus ni moins. Ainsi il
paroissoit dur comme un vieux Caporal, quand il s'addoucit tout d'un
coup, & lors qu'il y pensoit le moins. Voici comment cela arriva.
Mr. de Treville qui avoit osé resister au Cardinal de Richelieu qui
étoit la terreur de tous les Grands, se faisant encore valoir bien
d'avantage presentement qu'il n'avoit plus affaire qu'à un Ministre mol,
& de qui l'on commençoit à dire déja qu'il n'y avoit qu'à lui montrer
les dents pour en avoir tout ce qu'on vouloit, Mr. de Treville, dis-je,
en ayant arraché une grace qu'il ne lui eut jamais accordé s'il ne l'eut
pas plus craint qu'il ne l'aimoit, en fut presenter lui-même les Lettres
au Chancellier, de peur que s'il les lui faisoit presenter par un autre,
il ne refusât de les sceller. Le Chancellier qui n'étoit pas tout-à-fait
si mol que le Cardinal, quoi qu'il aimât bien à faire sa Cour aux
Puissances, ayant pris ces lettres & vû par la lecture qu'il en fit que
s'il les scelloit cela donneroit sujet de murmurer à ceux qui y
pouvoient avoir intérêt, les lui rendit sans vouloir les sceller. Il lui
dit qu'il faloit qu'il en parlât auparavant à la Reine Mere, & que quand
il lui auroit fait entendre de quelle conséquence il lui étoit de ne les
pas faire passer au sceau, il esperoit que ni elle ni lui ni penseroient
plus. Treville qui n'étoit pas accoutumé à se voir resister en face, lui
répondit d'un air de gascon que la Reine avoit bien sû apparement ce
qu'elle faisoit quand elle lui avoit accordé la grace qu'il lui
presentoit presentement, qu'il y avoit un peu trop de vanité à lui à
vouloir controller ses actions, & que s'il ne scelloit ces lettres de
bonne grace, il n'étoit pas en peine de le lui faire faire de force; que
la Reine le lui commanderoit bientôt absolument, qu'enfin tout le
conseil qu'il avoit à lui donner & même s'il vouloit qu'il en usât en
bon ami, étoit de ne se pas attirer cette affaire sur les bras.
C'étoit s'en faire un peu trop accroire, que de parler de la sorte au
premier Officier de la Couronne; mais comme quelque esprit que l'on ait,
il y a des rencontres où bien loin de se rendre maître de ses passions,
l'on s'y laisse tellement emporter qu'il semble que l'on ait perdu la
raison, Mr. de Treville au lieu de rentrer dans lui-même & d'en devenir
plus sage, ne se contenta pas seulement de ce qu'il venoit de dire, mais
fit encore une action qui scandalisa toute la compagnie. C'étoit un jour
de sceau, & la chose n'en etoit que plus remarquable par la grande
assemblée qui étoit-là, quoi qu'il en soit ne se mettant gueres en peine
d'avoir tant de témoins de son emportement, il lui demanda tout de
nouveau s'il ne vouloit pas sceller ces lettres, & comme il vit qu'il
n'en vouloit rien faire, après lui avoir dit qu'il ne lui feroit jamais
l'honneur ni de les lui presenter une seconde fois ni de lui en
presenter jamais d'autres, il commença à les lui dechirer au nez. Il lui
dit de plus en même tems comme par une espece de menace que ce n'étoit
plus son affaire, que c'étoit celle de la Reine & qu'il lui laisseroit
le soin de se faire obeïr.
Un Procedé si violent & si public vola tout aussi-tôt par tout Paris, &
ne tarda gueres à se répandre jusques à Berni. Mr. le Comte de Laval en
partit aussi-tôt sans en rien dire à sa femme, & étant allé descendre
chez un de ses amis, il le pria d'aller appeller Treville de sa part.
Treville étoit allé au sortir du sceau chez la Reine, & chez le Cardinal
pour prendre les devans sur ce qui venoit d'arriver, & s'étant arrêté à
dîner chez Mr. de Beringuen premier Ecuyer de la petite écurie du Roi,
il s'en revint ensuite faire un tour chez lui. J'y étois allé pour lui
porter une lettre du païs qu'un Gentilhomme m'avoit adressée, pour la
lui remettre en main propre. Il me demanda de qui elle étoit avant que
l'ouvrir, & lui ayant dit le nom de celui qui me l'avoit envoyée, il me
répondit en goguenardant que ce Gentilhomme eut bien mieux fait de
demeurer dans la compagnie des Mousquetaires où il avoit été trois ou
quatre ans que de la quitter, comme il avoit fait pour aller
s'encornailler dans la Province, qu'il parieroit bien qu'il me diroit
mot à mot tout le contenu de cette lettre, sans la lire, que c'étoit
assurément pour implorer son secours afin de venir étaller ses cornes au
Parlement de Paris, comme s'il ne devoit pas être assez content que
celui de Pau en eut pris connoissance.
S'étant mis ainsi à railler avec moi, il ouvrit cette lettre où il
trouva effectivement tout ce qu'il venoit de me dire. Ce Gentilhomme lui
mandoit que le galant de la femme, étant parent de deux ou trois
Presidens de ce dernier Parlement, & n'y ayant point de justice à
esperer pour lui, dans ce Tribunal, il couroit grand risque d'entasser
affront sur affront, s'il ne lui servoit de Pere & de Protecteur. Mr. de
Treville qui m'avoit lû tout haut ces derniers mots me demanda ce que
j'en pensois, & s'il ne devoit pas plûtôt prendre parti contre lui que
de se declarer en sa faveur. Je crûs lors qu'il me parla de la sorte
qu'il faloit qu'il fut aimé du galant ou du moins qu'il lui fut
recommandé de bonne part. Et comme la partie souffrante étoit des amies
de la Maison, & que l'avis que Mr. de Treville me demandoit me mettoit
en droit de lui recommander la justice au préjudice de la faveur que
l'autre pouvoit avoir trouvée auprès de lui, je me mettois déja sur mon
bien dire pour le persuader, quand il m'interompit pour me faire des
reproches de ce que je lui conseillois de se declarer le pere d'un cocu.
Il me dit en même tems que mon ami n'y pensoit pas de lui faire cette
priere ni que je n'y pensois pas moi-même, puis que je l'exposerois
par-là, s'il étoit si simple que de me croire, à le faire montrer au
doigt.
Comme je vis qu'il étoit ainsi de si bonne humeur & qu'il ne demandoit
qu'à rire j'entrai dans la raillerie où je ne réüssissois pas trop mal,
quand je m'en voulois mêler. Cependant dans le tems que nous commencions
à nous y enfoncer tous deux, un laquais l'en vint retirer, en lui
annonçant qu'un Gentilhomme qui n'avoit pas voulu dire son nom demandoit
à lui parler. C'étoit justement l'ami du Comte de Laval qui venoit pour
s'acquiter de la commission qu'il lui avoit donnée, mais Mr. de Treville
ne s'en doutant nullement commanda à ce laquais de le faire entrer. Ce
Gentilhomme entra un moment après, & Mr. de Treville qui le connoissoit
pour le voir tous les jours à la Cour, lui ayant demandé ce qui
l'amenoit, & s'il pouvoit quelque chose pour son service, celui-ci lui
répondit pour me depaiser qu'il venoit lui demander une casaque de
Mousquetaire pour un Gentilhomme de ses parens. Mais que comme il lui
étoit arrivé des affaires dans son païs, il étoit bien aise de l'en
entretenir en particulier, afin qu'il jugeât s'il seroit en seureté dans
sa compagnie. Je voulus m'en aller pour les laisser en repos, mais Mr.
de Treville m'ayant dit de ne me pas éloigner, parce qu'il avoit à me
dire quelque chose sur la lettre que je lui avois apportée, je m'en fus
dans son Anti-Chambre où je me mis à causer avec un Mousquetaire qui lui
servoit d'Ecuyer.
Je ne fus pas plûtôt sorti que le Gentilhomme après avoir changé de
langage avec lui, lui dit que Mr. le Comte de Laval vouloit le voir
l'épée à la main, qu'il avoit appris ce qu'il avoit fait à son
beau-pere, & que comme sa robe l'empêchoit d'en tirer raison c'étoit à
lui qui devoit être un autre lui-même à se charger de sa querelle, qu'il
l'attendoit hors de la porte St. Jâques en bonne devotion qu'il le
meneroit s'il vouloit; qu'il n'avoit qu'à prendre un de ses amis avec
lui, afin qu'il ne fut pas un témoin inutile de leur combat. Mr. de
Treville, qui bien loin de manquer du côté du coeur en avoit plus
qu'homme du monde, lui répondit qu'il lui faisoit plaisir de s'être
chargé d'une commission comme celle-là, que le Comte de Laval lui en
faisoit aussi beaucoup de s'être chargé de la querelle de son beau-pere,
parce que du metier dont il étoit il eut été obligé de boire impunément
l'affront qu'il pretendoit avoir reçû de ce Magistrat, s'il ne s'étoit
presenté quelqu'un heureusement pour lui en faire reparation.
Ce Gentilhomme lui repliqua qu'il n'étoit point question de savoir qui
avoit tort ou qui ne l'avoit pas, puis que cela s'alloit terminer l'épée
à la main, que des plaintes ne pouvoient être bonnes que dans une
justice reglée ou devant des arbitres, mais que la fortune allant
decider comme il lui plairoit qui avoit raison de l'un ou de l'autre, il
étoit sûr que de quelque maniere que les choses se passassent son ami
seroit toûjours content, pourvû qu'il eut le plaisir de faire deux coups
d'épée contre lui; qu'il croyoit qu'il n'en seroit pas autrement de son
côté, parce que quand de braves gens comme ils étoient s'etoient mis en
devoir de se tirer du sang l'un à l'autre, celui qui étoit répandu, de
quelque côté que ce pût être, avoit dequoi effacer tout ce que des
differens encore bien plus grands que le leur faisoient naître de
ressentiment dans un esprit.
Comme les discours les plus court ont plus de grace dans une rencontre
comme celle-là, que tout ce que l'on sauroit se dire de part & d'autre,
ils en demeurerent là tous deux. Cependant Mr. de Treville ayant appellé
son laquais qui étoit demeuré de garde à la porte, il lui dit de me
faire rentrer. Le laquais n'eut pas loin à m'aller chercher, puis que je
n'étois qu'à trois pas delà, & m'étant presenté devant lui, il me dit en
presence de ce Gentilhomme que lui étant venu faire un appel de la part
du Comte de Laval, il ne jettoit point les yeux sur d'autre que sur moi
pour lui servir de second, qu'il ne me demandoit point si je
m'aquitterois bien de cet emploi, parce qu'il avoit tant de preuves de
ce que je savois faire qu'il seroit plûtôt tort par-là à son jugement,
qu'il ne m'en feroit à moi même. Le Gentilhomme fut surpris qu'il lui
donnât ainsi un jeune homme de mon âge pour se battre contre lui, &
n'ayant pût empêcher de lui en témoigner sa pensée, Mr. de Treville lui
répondit que s'il avoit lieu de ne pas approuver son choix, c'est qu'il
le mettoit en plus grand danger qu'il ne croyoit de perdre sa
réputation, que quand on venoit à être battu par un homme de mon âge,
c'étoit un bien plus grand chagrin que de l'être par un homme fait, que
voilà tout ce qui le pouvoit chagriner, parce que pour le reste, il
trouveroit en moi un ennemi qui se battroit de pied ferme & qui lui
feroit la moitié de la peur.
Je me tins non-seulement honoré d'un discours qui m'étoit si avantageux,
mais encore d'un choix qui ne me l'étoit pas moins. Etre second de Mr.
de Treville me parût un honneur qui n'alloit pas faire moins parler de
moi que faisoit l'ami de ma Maison avec ses cornes qu'il pretendoit
promener de Parlement en Parlement; ainsi ayant déja beaucoup
d'impatience de me trouver sur le prez depeur de me voir arracher cette
gloire par quelque accident imprevû, je n'attendis que la sortie de l'un
& de l'autre, pour les suivre de bon coeur; mais ce que je prevoyois
arriva justement dans le tems que nous y pensions le moins tous trois.
Comme nous allions monter en carosse il vint un Officier de la
Connêtablie signifier à Mr. de Treville que Mrs. les Marêchaux de France
l'avoient envoyé pour demeurer auprès de lui, jusques à nouvel ordre,
sur ce qu'ils avoient appris que le Comte de Laval s'étoit mis en
Campagne pour tirer vengeance de l'insulte qu'il pretendoit qu'il eut
fait à don beau-pere.
Il n'est impossible de bien representer la mortification que je receus à
un compliment si peu attendu. Elle fut égale à l'honneur que je me
faisois auparavant d'avoir été choisi par un homme comme M. de Treville
pour une action comme celle qu'il avoit bien voulu me confier. Le Comte
de Laval eut un garde de son côté, & cette affaire ayant été accommodée
quelques jours après, le Chancellier que tout le monde blâmoit de ce
qu'il ne vouloit pas pardonner à sa fille; & qui n'en étoit plus retenu
que par la honte qu'il avoit de se retracter si-tôt, après avoir fait
paroître tant de ressentiment, prit sujet de ce que le Comte venoit de
faire pour lui pour les recevoir tous deux en grace. La Comtesse de
Laval qui aimoit son mari éperduëment en pensa mourir de joye, trouvant
qu'il ne manquoit plus rien après cela à son bonheur. La Chancelliere de
son côté se mira pour ainsi dire dans son gendre, & ne fut pas fâchée
que la proximité qui étoit entr'eux l'empécha d'en devenir amoureuse,
comme elle l'eut peut-être été d'un autre qui ne lui eut pas été si
proche, & qu'elle eut pu régarder sans faire tort à sa vertu.
Je fus ravi que la fille du premier Officier de la Couronne eut ainsi
épousé un cadet, & quoique je ne me ventasse pas d'être de si bonne
Maison que lui, je ne laissai pas de me flatter que son exemple seroit
capable de produire un bon effet sur ma maîtresse, pour peu qu'elle fut
disposée à écoûter la raison & à me rendre justice. Mais elle étoit
toûjours si fort entêtée de son Marquis de Wardes, qu'il étoit aisé de
voir qu'il y avoit de la vision à son fait. Ce Seigneur n'étoit pas pour
épouser une étrangere, étant un des hommes de la Cour des plus à son
aise, & c'est tout ce qu'elle eut pû esperer si elle eut été heritiere
comme elle l'avoit pensé être sans moi. Cependant comme l'esperance ne
meurt guéres, & que c'est ce qui fait vivre les plus miserables, il
arriva que pendant que je me flattois encore de pouvoir surmonter la
haine qu'elle avoit pour moi, elle se flatta aussi que son frere
pourroit mourir, & que son bien & sa beauté lui feroient obtenir un
coeur, sans lequel elle ne pouvoit vivre. Mais son frere s'en étant
retourné quelques mois après en Angleterre, & s'y étant marié fort
richement, ses esperances s'en allerent bientôt en fumée, par les
nouvelles qui lui vinrent presque en même tems, que sa belle-soeur étoit
déja grosse, elle en pensa mourir de douleur, ne voyant plus de jour de
parvenir à ses desseins.
Sa femme de chambre que j'étois allé voir de fois à autre pour apprendre
des nouvelles de sa maîtresse, & de qui j'avois jugé à propos de
recevoir toutes les faveurs qu'une femme sauroit donner à un homme, afin
de la mettre davantage dans mes interêts, m'ayant appris sa folie, je
fis tout ce que je pus pour l'oublier; mais n'en ayant jamais pû venir à
bout, quelque effort que je pusse faire, je deguisai si bien mes
sentimens à cette femme de chambre, qu'elle ne crut plus du tout que
j'en fusse amoureux. Un autre s'y seroit pû tromper tout aussi bien
qu'elle, parce qu'elle recevoit elle-même de si grandes marques de mon
amitié qu'il lui étoit pardonnable de s'y méprendre.
Cette femme de chambre étant ainsi fort contente de moi, & moi l'étant
pareillement assez d'elle, parce qu'avec ses faveurs sa maîtresse ne
faisoit pas un pas qu'elle ne m'en avertit, elle me dit deux ou trois
mois après que nous fûmes bien ensemble, que j'avois fort bien fait de
me guérir de la passion que j'avois euë pour elle; parce qu'elle n'avoit
plus ni raison ni honneur. J'en étois si peu guéri comme elle croyoit,
que je me sentis pénétrer de desespoir à ces paroles. Cependant ne
voulant pas lui faire connoître ce que j'en pensois, & étant bien aise
au contraire de lui faire accroire que tout ce qu'elle disoit de moi
étoit vrai, je me pris à rire, comme si j'eusse été ravi de ne plus
aimer une folle. Je lui demandai en même tems, mais d'une maniere peu
empressée, & comme si cela m'eut été indifferent, ce qu'elle faisoit
donc tant pour lui donner du scandale, & m'ayant répondu à l'heure même
qu'elle n'en faisoit que trop, & qu'elle n'en vouloit point d'autre juge
que moi elle ajouta tout aussi-tôt que sa folie ne pouvoit guéres aller
plus loin, puis qu'elle vouloit à toute force lui faire porter un billet
au Marquis de Wardes pour lui donner un rendez-vous, qu'elle ne l'avoit
pas voulu faire, qu'elle ne m'en eut parlé auparavant; afin de lui
donner là-dessus le conseil qu'elle attendoit d'une personne qui lui
étoit aussi affectionnée que je le paroissois.
Je m'étonnai comment elle ne s'apperçut pas de l'effet que ces paroles
produisirent en moi. J'y demeurai interdit; mais enfin m'étant remis en
quelque façon de mon trouble, je lui demandai de quelle espece étoit ce
rendez-vous, que quoi qu'ils fussent tous criminels à une fille, il y en
avoit néanmoins qui l'étoient bien plus les uns que les autres;
d'ailleurs, que du petit l'on en venoit bientôt au grand, principalement
avec une homme comme de Wardes, qui étoit trop habile pour demeurer en
si beau chemin. Elle me répondit que le rendez-vous dont elle me parloit
étoit d'une nature à ne lui plus laisser aucun pas à faire; que
Miledi... vouloit passer une nuit avec lui, & que si je voulois voir le
billet qu'elle lui écrivoit là-dessus elle me le montreroit à l'heure
même, parce qu'elle l'avoit dans sa poche.
J'avois trop d'interêt à la chose pour ne la pas prendre au mot, je lui
demandai à le voir, & me l'ayant donné en même tems j'y lûs des choses
que je n'eusse jamais cruës, si je ne les eusse vûës de mes propres
yeux. Je ne pus m'empêcher de pâlir à cette vûë, & l'état où je devins
au même instant lui ayant fait connoître ce qui se passoit en moi, elle
pâlit à son tour, voyant combien elle s'étoit trompée quand elle avoit
cru que j'avois quitté sa maîtresse pour elle. Elle me fit mille
reproches de mon déguisement, & ne lui pouvant rien dire qui me put
justifier, après ce qu'elle voyoit presentement, je pris le parti de lui
demander du secours contre moi-même. Ainsi lui avoüant ma foiblesse,
dont aussi bien je ne pouvois plus disconvenir, je me jettai à ses piez,
& lui dis que mon repos étoit desormais entre ses mains; que je ne
pouvois plus avoir d'estime pour sa maîtresse, après ce qu'elle me
montroit d'elle, mais qu'étant encore assez foible pour desirer de
l'éteindre dans la possession des desirs qu'elle avoit allumez par sa
beauté, il ne tenoit qu'à elle de me procurer cette satisfaction, que je
n'en aurois pas eu plûtôt ce que je desirois que je ne penserois plus à
elle que pour la mépriser; qu'il n'y avoit que l'amitié reciproque qui
fut capable de faire revivre des feux qu'on avoit éteints dans la
jouïssance; & que comme je lui deroberois ses faveurs plûtôt qu'elle ne
me les accorderoit, puisque je ne jouïrois d'elle que sous la figure de
son amant, je ne demanderois pas à en jouïr une seconde fois, puis que
je n'y trouverois plus de plaisir; qu'ainsi je retournerois à elle avec
un coeur degagé de toute autre passion; de sorte qu'il n'y avoit plus
qu'elle qui en fut maîtresse à l'avenir.
Quelque éloquent que je pusse être je ne l'eusse jamais persuadée, si
j'eusse voulu la laiser decider de mon sort. Mais lui ayant témoigné que
si elle vouloit que j'eusse un plus long commerce avec elle, elle devoit
me donner cette satisfaction, je lui fis faire la chose moitié de force
& moitié de bon gré. Elle me demanda alors comment je voulois qu'elle
s'y prit pour tromper sa maîtresse, exigeant de moi un serment, qu'en
cas qu'elle vint à s'en appercevoir, je la prendrois sous ma protection
pour lui faire éviter sa colere. Je lui dis que puisque ce rendez-vous
étoit pour la nuit, elle me pourroit substituer aisément à la place du
Marquis de Wardes, que cela lui seroit d'autant plus facile que sa
maîtresse desiroit elle-même qu'il n'y eut point de lumiere dans sa
chambre, ni quand j'y arriverois, ni tant que j'y demeurerois,
d'ailleurs que comme j'en devois encore sortir une heure avant le jour,
elle voyoit bien qu'elle ne risquoit rien à lui faire cette tromperie.
Elle fut bien aise que je lui applanisse toutes les difficultez qu'elle
se faisoit, & ne lui en restant plus dans l'esprit que celle que lui
pouvoit faire la connoissance qu'elle avoit de ma voix, je lui promis de
la déguiser si bien qu'elle crut qu'elle s'en pouvoit fier à moi. La
femme de chambre m'ayant ainsi promis ses services, elle fit accroire à
sa maîtresse qu'elle avoit porté son billet au Marquis, & qu'il ne
manqueroit pas de se rendre incognito dans sa chambre à l'entrée de la
nuit, qu'elle l'y garderoit jusques à ce qu'il fut heure de passer dans
la sienne, & qu'il avoit tout autant d'empressement qu'elle en pouvoit
avoir que l'heure du rendez-vous arrivât. Miledi.... fut ravie d'être si
près du bonheur qu'elle attendoit. La journée lui dura mille fois plus
que les autres qu'elle eut jamais passées, & elle m'eut duré tout de
même, & peut-être encore davantage, si ce n'est que de tems en tems, il
me prenoit une frayeur qu'elle ne vint à me reconnoître. Enfin la Reine
d'Angleterre s'étant retirée & toutes les Dames qui étoient de sa Cour
ayant fait la même chose de leur côté, Miledi... ne fut pas plûtôt dans
son lit que sa femme de chambre m'y conduisit par une petite allée qui
menoit dans son appartement. Comme j'étois obligé de lui faire
compliment sur la grande fortune à laquelle il lui plaisoit de
m'appeller, je n'y manquai pas, mais en contrefaisant si bien ma voix,
que quand même elle se fut doutée de la fourberie qui lui étoit faite,
elle ne s'en seroit jamais apperçûë. Je ne crus pas à propos & pour
cette raison, & pour lui marquer plus d'amour, de lui faire un long
compliment, mais ayant fait succeder des caresses à mes paroles, je la
rendis si contente de moi, & le fus aussi tellement d'elle, que nous ne
croyons pas encore être à la moitié de la nuit quand la femme de chambre
me vint avertir qu'il étoit tems de décamper. Peut-être que par malice,
ou pour mieux dire par jalousie, elle y vint un peu de meilleure heure
qu'il ne faloit; mais comme Miledi.... ne vouloit pas que le jour la
surprit entre mes bras, elle me dit tout bas à l'oreille de m'en aller,
& qu'elle me feroit avertir par sa femme de chambre quand elle voudroit
que je la revinsse voir.
La femme de chambre me prit par la main pour me mener hors de la
Chambre, parce qu'elle y étoit revenuë me querir sans lumiere, tout
comme elle m'y avoit amenée, elle me fit passer dans sa chambre, & me
dit que l'on ne sortoit pas de chez la Reine d'Angleterre comme l'on
faisoit sans qu'on prit garde qui y entroit ou qui en sortoit, qu'il
faloit que je demeurasse là tout le jour, afin de prendre mon tems de ne
m'en aller qu'à la brune, que par ce moyen j'en sortirois sans qu'on
s'apperçût que j'y fusse entré, que c'étoit là l'ordre que lui avoit
donné sa maîtresse, afin de ne la pas commettre mal à propos, ordre dans
lequel je devois entrer moi même, parce qu'un galant homme doit avoir
toûjours soin de la réputation des Dames.
Je ne sçaurois dire au juste si sa maîtresse avoit eu cette precaution
ou non, mais enfin ce qu'elle me disoit étant toûjours de la nature des
choses dont l'on dit communément que si elles ne sont pas vrayes elles
sont du moins bien inventées, je n'eus pas le petit mot à y repliquer.
Je pris à toute force un bouillon qu'elle me donna, lui disant néanmoins
pour m'en excuser, que bien que j'eusse souhaitté de passer la nuit avec
sa maîtresse, la pensée dont j'étois rempli que c'étoit à un autre qu'à
moi qu'elle avoit donné ce rendez-vous m'avoit tellement degoûté que je
n'y avois pas trop épuisé mes forces. Je m'imaginois qu'en lui disant
cela, elle m'en croiroit sur ma parole, sans m'en demander d'autre
preuve; mais comme elle avoit plus d'esprit que je ne pensois, elle me
répondit que si cela étoit comme je le lui voulois persuader, elle s'en
appercevroit bien dans un moment; que comme elle avoit été obligée de
faire le pied de gruë toute la nuit, & qu'elle n'avoit pas dormi un seul
moment non plus que moi, il faloit que nous nous missions ensemble au
lit, qu'aussi-bien elle n'avoit affaire qu'à midi dans la chambre de sa
maîtresse, ce qui nous donneroit à l'un & à l'autre tout le tems qu'il
nous faudroit pour nous reposer.
Si j'eusse pû m'excuser honnêtement de ce qu'elle me demandoit, je n'y
eusse pas manqué: sortir du lit de la personne du monde que j'aimois le
plus, pour entrer dans celui d'une fille dont je ne m'aprochois que par
débauche, n'étoit pas une chose trop accommodante pour moi. Mais comme
j'eusse eu mauvaise grace à lui resister, & que d'ailleurs j'avois
besoin de repos, je me mis à la carresser pour lui faire accroire que
les faveurs de sa maîtresse ne m'avoient pas fait oublier le cas que je
devois faire des siennes. En suite dequoi je lui dis que j'avois envie
de dormir, & lui fis mes excuses tout du mieux qu'il me fut possible; &
m'étant assoupi un moment après, je dormois encore sans m'être reveillé
un seul moment qu'il étoit déja près de midi, ainsi elle fut obligée de
se lever pour aller rendre le service qu'elle devoit à sa maîtresse.
Elle n'eut garde de lui dire où j'étois, elle lui dit que le pretendu
Marquis de Wardes étoit si charmé de la nuit qu'il avoit passée avec
elle qu'il contoit pour rien la prison qu'il lui faloit essuyer ce
jour-là. Miledi fut ravie de ces assurances, & comme elle croyoit en
devoir donner des marques de reconnoissance à ce trop heureux Marquis,
elle se fit donner du papier & de l'ancre & lui envoya ce billet que la
femme de chambre ne m'eut jamais rendu si ce n'est qu'elle y demandoit
réponse. Voici ce qu'il contenoit.
_Je n'ai jamais sû jusques où vont les forces d'un homme pour en pouvoir
parler assurément, mais comme à l'age que j'ai je ne suis pas sans en
avoir oui discourir plusieurs fois, je crois que vous avez maintenant
plus de besoin de repos que de travail. Le soin que j'ai de votre santé
fait donc que je vous sais si près de moi sans vouloir profiter
d'avantage de vôtre vûë pour vôtre intérêt & pour le mien. Mandez moi
quand vous croyez être en état de soutenir une nouvelle épreuve. C'est
être bien hardie que de vous parler de la sorte. Je ne le ferois pas
face à face, & vous n'en sauriez douter, puis que vous avez vû que je ne
vous ai laissé approcher de moi de si près qu'en cachant la confusion
que j'en avois sous l'ombre de la nuit, oui c'est l'obscurité qui a été
cause que j'ai fait cet effort sur moi; les murailles qui sont entre
nous deux font encore que j'ose vous écrire ce que je fais ici.
Pardonnez le moi & croyez que je serois plus retenue si j'étois moins
charmée de votre merite._
La femme de chambre me trouva encore endormi quand elle m'apporta ce
billet, & m'ayant reveillé pour y répondre, tenez menteur me dit-elle, &
quand je ne saurois pas par ma propre expérience que vous êtes
paralitique ce billet ne me l'apprendroit que trop. Je ne sus que
répondre à ce juste reproche ni encore moins que répondre à ce billet.
Ce n'est pas que je ne fusse encore assez amoureux de Miledi.. pour lui
promettre des merveilles, mais comme cette réponse devoit passer par les
mains de la femme de chambre, & que je savois bien qu'elle trouveroit
mauvais que j'y fisse le Soyecourt, je me trouvai tout à fait
embarrassé. Cependant l'esprit & l'addresse d'un homme ne lui etant
donnez que pour s'en servir dans l'occasion, je dis à celle-ci que le
peu d'expérience que sa maîtresse avoit dans ce qui s'étoit passé entre
nous deux, lui faisant considerer comme quelque chose de grand & de
merveilleux ce qui y étoit arrivé, il ne me couteroit pas beaucoup de
l'entretenir dans la bonne opinion qu'elle avoit de moi, qu'ainsi si
elle le trouvoit bon je lui offrirois un second rendez-vous pour le soir
même, ou du moins pour le lendemain; que plus il seroit proche de celui
qu'elle m'avoit donné, moins elle en auroit de jalousie, parce que
m'accusant déja elle même d'être paralitique elle voyoit bien que je ne
pourois être encore rescuscité en si peu de tems, que par ce moyen je ne
lui donnerois pas de grandes allarmes, & que si elle en prenoit elle
auroit grand tort.
La femme de chambre qui étoit plus fine que je ne pensois, ne donna
point dans le panneau, elle me répondit que quelque jalouse qu'elle
pût-être elle avoit encore plus de soin de ma santé que de son
contentement, qu'ainsi elle ne souffriroit jamais que je prisse un
rendez-vous si près l'un de l'autre, que nous étions ce jour-là au
Samedi, & que quand je manderois à sa maîtresse que je me tiendrois prêt
le Mecredi suivant pour la faire jouïr encore de ma conversation,
c'étoit tout ce qu'elle me pouvoit accorder. Je fis ce qu'elle voulut,
parce que comme j'avais affaire d'elle je ne pouvois faire autrement. Je
fis donc réponse à Miledi... conformement à ses desirs, & comme elle ne
connoissoit ni mon écriture ni celle du Marquis de Wardes, elle prit
aisément l'une pour l'autre. La femme de chambre cependant en rendant
mon billet à sa maîtresse lui dit que je m'étois ravisé après l'avoir
écrit, que je m'étois souvenu que le Roi devoit aller coucher ce soir-là
à Vincennes & qu'étant obligé d'y aller avec lui, je la priois de
remettre la partie au lendemain, qui étoit le Jeudi. Miledi... crut la
chose de bonne foi, quoi que tout cela ne fut inventé que par les
raisons que j'expliquerai dans un moment. Au reste le Mecredi étant venu
& m'étant rendu chez la femme de chambre qui me devoit toûjours conduire
à mon rendez-vous, elle me dit que sa maîtesse ne me pouvoit voir cette
nuit la, parce qu'il venoit une de ses amies coucher avec elle. Je fus
très mortifié de ce compliment, quoi qu'elle me dit en même tems que je
n'aurois que vingt quatre heures à attendre, & que ce seroit pour le
lendemain. Enfin ayant été obligé de me consoler malgré moi, je voulois
m'en retourner à mon logis quand la femme de chambre me dit que si je ne
pouvois pas me réjouïr avec sa maîtresse, je pourois bien le faire avec
elle, qu'elle avoit fait mettre des draps blancs à son lit, & qu'au
moins auroit-elle le plaisir de me mettre au même état en sortant
d'avec-elle, que je l'avois été il n'y avoit que trois jours en sortant
d'avec Miledi... qu'elle y feroit toûjours tout son possible, & qu'il
n'étoit pas juste qu'elle eut toûjours les restes d'une autre.
Ces paroles qui étoient plus que suffisantes pour me faire voir combien
elle étoit fine & intéressée, me chagrinerent extrémement; mais enfin me
trouvant pris sans verd, & n'ayant pas le moindre mot à y répondre toute
ma ressource fut de me ménager si-bien que cela ne me fit point de tort
quand je serois auprès de sa maîtresse. Mais comme j'avois affaire à une
femme rusée, ce qui n'est pas bien difficile de juger, par ce que je
viens de dire, elle me mena beaucoup plus loin que je ne voulois. La
matinée étant venuë, & l'heure de se lever étant arrivée, elle ne voulut
pas me souffrir au lit, sous prétexte qu'il devoit venir des Marchands
dans sa chambre pour apporter quelque chose à sa maîtresse. Elle leur
avoit donné effectivement rendez-vous ce jour-là, afin de ne me pas
laisser le tems de reparer mes forces, elle me fit passer ainsi dans un
cabinet à côté de sa chambre, dont ayant fermé la porte sur moi, elle
m'y laissa sans feu, quoi que la saison ne permit pas encore de s'en
passer. Elle fit bien plus, elle m'y laissa même tout le jour, sans
m'apporter seulement un morceau de pain à manger, parce qu'elle vouloit
achever de me mettre sur les dents, devant que de me faire passer dans
la chambre de sa maîtresse. Je reconnus bien la malice, mais enfin ni
pouvant mettre remede, quoi que j'en eusse bonne envie, il me falut
prendre patience jusques à ce qu'il lui plut de me tirer de captivité, &
de l'état pitoyable où elle me reduisoit. Le moindre de mes maux étoit
d'avoir les dents longues, quoi que je d'eusse avoir bien faim, car tout
après avoir passé la nuit comme j'avois fait & n'avoir point mangé
depuis près de trente heures, j'étois gelé jusques au fonds de l'ame &
jamais homme ne fut moins disposé que je l'étois à me trouver à un
rendez-vous. Enfin entre minuit & une heure la malicieuse femme de
chambre m'étant venu ouvrir la porte du cabinet, & m'ayant voulu faire
des excuses de m'avoir laissé là si long-tems sans secours, comme s'il
lui eut été impossible de faire autrement, je ne crus pas devoir les
recevoir sans lui dire ce que j'en pensois. Elle avoit eu encore une
autre malice qui étoit d'avoir éteint le feu qui avoit accoutumé d'être
dans sa chambre, depuis qu'elle se levoit jusques à son coucher. Ainsi
ne pouvant me rechauffer comme je le pretendois devant que d'aller voir
sa maîtresse, je la priai de me donner du moins un fagot, afin d'y
mettre le feu dans un moment, mais elle me répondit avec un certain air
de méchanceté & de jalousie qu'elle feroit mal ma Cour à sa maîtresse,
si elle lui disoit que je lui demandois du feu quand il étoit question
de l'aller voir, qu'elle ne lui en parleroit pas de peur de me perdre de
réputation auprès d'elle, qu'un amoureux qui avoit toutes ses chaleurs
comme je les devois avoir à mon âge seroit bien-tôt rechauffé, de sorte
que tout mon soin ne devoit être que de l'aller trouver sans perdre un
moment de tems.
Elle ne s'amusa pas à attendre ma réponse pour me faire passer dans sa
chambre, & me prenant par la main, je la pensai glacer, tant la mienne
étoit froide: la joye qu'elle eut de me voir en cet état fit qu'elle ne
prit pas garde à la peine que cela me faisoit. Je me laissai conduire,
voyant qu'il me seroit inutile de lui rien demander d'avantage, &
qu'elle ne seroit jamais d'humeur à me l'accorder, elle me laissa quand
je fus auprès du lit de Miledi... & n'osant l'approcher de peur de la
glacer elle-même, elle me demanda à quoi il tenoit que je ne me misse
auprès d'elle. Je lui répondis que sa femme de chambre m'ayant tenu
quelques heures dans son cabinet sans me donner du feu, & que n'en ayant
point encore trouvé au sortir de là j'étois gelé à un point que cela
étoit inconcevable, mes dents qui alloient les unes contre les autres
lui certifioient encore mieux la chose que tout ce que je lui en pouvois
dire, ayant donc pitié de moi, elle me dit de me coucher promptement,
afin de me pouvoir rechauffer. Je le fis comme elle le vouloit, mais
sans me sentir amoureux en aucune façon. Elle s'approcha de moi en même
tems, & me serrant entre ses bras, l'amour qu'elle avoit non pas pour
moi, mais pour celui qu'elle me croyoit être, fit qu'elle ne sentit pas
d'abord le glaçon qu'elle embrassoit: elle eut toutes les peines du
monde à me rechauffer, & n'en étant venuë à bout qu'à la longue elle me
dit les choses du monde les plus tendres pendant ce tems-là, pour me
faire comprendre combien elle m'étoit obligée de m'exposer à cette
incommodité pour l'amour d'elle. Ne pouvant comprendre cependant
pourquoi sa femme de chambre m'avoit fait attendre si long-tems dans le
lieu où elle m'avoit renfermé, & encore moins pourquoi elle m'y avoit
laissé sans feu, elle me demanda si je n'en savois point la raison. Je
n'eus garde de la lui apprendre, ni le tems que j'avois été dans ce
cabinet: quoi qu'il en soit, soit que le tems que j'avois souffert eut
tellement abattu mes forces, qu'elle ne pussent se rétablir si-tôt, ou
que la femme de chambre les eut épuisées elle même par l'excès qu'elle
m'avoit fait faire avec elle, Miledi... eut si peu de contentement du
rendez-vous qu'elle n'eut pas été portée à m'en demander un autre, si
elle eut crû que les choses eussent dû s'y passer comme elles faisoient
dans celui-là. Je me levai d'auprès d'elle tout comme je m'y étois
couché, & la femme de chambre eut encore la malice de me venir chercher
quatre heures avant le jour. Je trouvai alors non-seulement un bon feu
dans sa chambre, mais encore de quoi remplir mon ventre, comme il faut.
Je mangeai comme un homme qui en avoit bon besoin, & ayant essuyé
quantité de railleries de cette manteuse, rien ne me consola que la
pensée que j'eus que sa maîtresse lui feroit une bonne mercuriale de la
maniere qu'elle m'avoit traité. Elle n'y manqua pas effectivement, & je
sus de la femme de chambre même qu'elle avoit eu bien de la peine à lui
faire entendre que ce qu'elle en avoit fait, n'avoit été que parce que
ce jour-là sa chambre n'avoit point desempli de monde.
Miledi... qui avoit trouvé goût au premier rendez-vous qu'elle m'avoit
donné n'étant pas assez dégoutée du second pour ne m'en pas demander un
troisiéme, la femme de chambre à qui cela commençoit à déplaire resolut
d'y mettre fin par un conseil qu'elle fit semblant de donner à sa
maitresse, comme si ce n'eut été que par le penchant qu'elle avoit de
lui procurer une plus grande satisfaction. Elle lui fit entendre qu'elle
se deroboit la moitié du plaisir qu'elle pouroit avoir si elle jouïssoit
de mes embrassemens ou en plein jour, ou du moins à la faveur d'une
autre lumiere que celle que nous donne le Soleil. Qu'après ce qu'elle
m'avoit permis, elle ne devoit plus se faire de scrupule de voir son
galant en face, outre que les rendez-vous qu'elle lui donnéroit seroient
bien plus longs, & par conséquent bien plus agréables pour elle. Elle
eut bien de la peine à l'y faire consentir, mais enfin en étant venuë à
bout à force de raisons, Miledi convint avec elle qu'elle m'ameneroit
encore dans sa chambre le lundi ensuivant tout comme elle avoit
accoutumé, c'est à dire sans apporter de lumiere avec elle, mais qu'au
lieu de me venir querir deux ou trois heures devant le jour, elle nous
laisseroit ensemble jusques à ce qu'il fut tems de se lever.
Ce conseil n'étoit qu'afin que je m'abstinsse de moi même de revenir la
voir, de peur d'encourir le juste ressentiment qu'elle auroit, si elle
venoit à reconnoître la fourberie dont je m'étois servi pour lui derober
ses faveurs. Il est vrai que comme elle en étoit de moitié avec moi elle
avoit autant de lieu que j'en pouvois avoir d'apprehender cette
découverte; mais comme elle se la pouvoit prevenir soit en m'avertissant
du dessein de Miledi... ou en quittant son service plutôt que de s'y
exposer, elle croioit devoir prendre ces mesures pour n'être plus
exposée à la jalousie que lui causoient nos frequens rendez-vous. Je fus
bien surpris quand la femme de chambre m'apprit le dessein de sa
maitresse, & n'ayant garde de deviner que c'étoit elle même qui lui
avoit donné ce conseil, je lui dis que je ne savois pas trop bien
comment nous nous tirerions de cette affaire ni elle ni moi; qu'il étoit
presque aussi dangereux de se trouver presentement à un rendez-vous avec
sa maitresse, que d'y manquer après l'avoir accepté, comme j'avois fait;
qu'en y manquant cela lui donneroit lieu d'avoir recours à un autre qu'à
elle, pour savoir du Marquis de Wardes d'où en seroit venu la faute,
principalement quand elle veroit qu'elle ne lui en donneroit point de
bonnes raisons; que si je m'y trouvois d'un autre côté, il étoit aisé de
voir qu'il en arriveroit encore pis que tout cela.
La femme de chambre après m'avoir écouté attentivement, me repondit que
tout ce que je lui disois étoit veritable, que voilà à quoi elle s'étoit
engagée pour l'amour de moi, mais que puisque j'étois cause du mal je
devois y apporter le remede, qu'elle avoit eu tort d'avoir eu tant de
complaisance, sans en prevoir toutes les suittes, que neanmoins comme il
n'y avoit rien où l'on ne put pourvoir, si ce n'étoit à la mort, elle
étoit prête de me donner un conseil qui me seroit salutaire, si je m'en
voulois servir. Je lui répondis à l'heure même que dans l'embarras où
j'étois il n'y avoit rien que je ne fisse pour m'en tirer, & lui ayant
juré en même tems que j'executerois tout ce qu'elle me conseilleroit,
elle me fit écrire une lettre que je devois donner à Miledi... quand je
serois couché avec elle. Je la trouvai extrémement de mon goût parce
qu'elle me la fit écrire sous le nom du Marquis de Wardes, & qu'elle ne
devoit pas être trop agreable à cette fille. Cependant ayant accepté le
nouveau rendez-vous qu'elle me donnoit, la femme de chambre ne voulut
jamais me dire comment elle me tireroit d'intrigue cette nuit là,
qu'elle ne me vit prét de passer dans la chambre de sa maitresse; mais
enfin comme il étoit tems ou jamais de m'en avertir, elle me dit que
lorsqu'il arriveroit quelque chose d'extraordinaire, je prisse ce tems
là pour me derober d'entre ses bras. Elle ne m'en voulut pas dire
d'avantage, tant elle étoit misterieuse, ou plûtôt tant elle avoit
d'envie de me laisser de trouble dans l'esprit: elle vouloit que ce
troisiéme rendez-vous se passât comme avoit fait le second; mais j'étois
toûjours si amoureux de cette belle personne qu'au lieu que cela se
passât comme elle se l'imaginoit, je recouvrai auprès d'elle, la
reputation que j'y pouvois avoir acquise à nôtre premier rendez-vous. Je
lui donnai cependant la lettre que sa femme de chambre m'avoit fait
écrire, & l'ayant priée d'y ajouter une entiere foi, j'attendis avec
plus de tranquilité que je n'en devois avoir aparemment, qu'il plut à
cette fille de donner le signal qu'elle m'avoit promis quand il seroit
tems de faire ma retraite.
Elle ne le fit paroître qu'entre quatre & cinq heures du matin qu'elle
fut mettre le feu elle même à une mechante paillasse qui étoit dans une
gallerie assez éloignée de sa chambre: c'étoit à quoi je songeois le
moins, aussi bien que Miledi... qui ne pensoit qu'à ce qu'elle auroit à
me dire, pour s'exemter de la confusion qu'elle ne pouvoit s'empêcher de
se faire d'avance, quand elle faisoit reflexion que je l'allois voir
face à face, mais le bruit que l'on fit en même tems par tout cet hôtel,
d'abord que l'on s'y fut apperçu du feu l'ayant bientôt retirée de ces
pensées pour songer que dans ce tems de desordres, & de confusion l'on
me pouvoit surprendre avec elle, elle fut la premiere à me prier de m'en
aller. Je ne me le fis pas dire deux fois, & étant allé trouver la femme
de chambre, elle me dit que comme la porte de l'hôtel étoit ouverte
maintenant à tous allans & à tous venans pour en recevoir du secours, je
pouvois me servir de cette occasion pour me retirer chez moi. Je fis ce
qu'elle me conseilloit, & le feu ayant été éteint avant le jour,
Miledi... fut bien fâchée de cet accident qui m'avoit tiré d'entre ses
bras plûtôt qu'elle n'avoit resolu. Au reste sa femme de chambre qui lui
avoit apporté de la lumiere, afin qu'elle se precautionnât, en cas que
le feu eut fait quelque ravage, s'étant retirée dans sa chambre après
avoir veu qu'il n'y avoit rien à en craindre, ne se vit pas plûtôt en
seureté, & Miledi.. toute seule, qu'elle eut la curiosité de lire le
billet, que je lui avois laissé, mais elle n'eut pas beaucoup de lieu
d'en être contente, puis qu'elle ni trouva que ce que l'on va lira ici.
_Je suis tellement accablé de rendez-vous que si ce n'est que vous êtes
étrangere & que j'ai voulu étendre ma reputation au delà de la mer, qui
separe vôtre pais d'avec le mien, je n'eusse jamais accepté ceux que
vous m'avez donnez. Ne vous attendez donc pas que je mes rende aussi
ponctuel à l'avenir que je l'ai été ces jours-ci. Il faut que chacun ait
son tour, & tout ce que je puis faire pour vous est de vous embrasser
tout au plus trois ou quatre fois en un an._
Miledi... n'eut jamais cru ce qu'elle voioit, si ce billet lui eut été
donné par un autre que par moi. Je lui avois paru trop amoureux, il n'y
avoit qu'un moment, pour lui laisser comprendre ce que vouloit dire deux
choses aussi opposées que l'étoient tant d'amour & un si grand mépris.
Elle se remit au lit où elle ne fit que pleurer toute la matinée. Je
m'en doutai bien sans le voir, & étant allé chez elle l'après dinée pour
me réjouir un peu de sa confusion, elle ne fut visible ce jour là ni
pour moi ni pour personne. Ce fut encore la même chose le lendemain,
mais ayant dit le soir à la femme de chambre qu'elle eut bien voulu me
parler si je revenois la voir le jour suivant, elle lui ordonna de me
faire entrer dans sa chambre, pendant qu'elle en refuseroit la porte à
tout autre.
La femme de chambre qui savoit bien le sujet qu'elle avoit d'être si
triste, ne fut pas dans une petite peine de deviner ce qu'elle me
vouloit. Elle ne le put jamais pénétrer, quelque gehenne qu'elle donnât
à son esprit. Ainsi étant obligée de prendre patience jusques à ce que
je l'eusse vûë, afin d'en être instruite par moi même, je fus bien
surpris quand y étant encore retourné ce jour là elle me dit le
compliment qu'elle avoit à me faire de la part de sa maitresse. Il me
fut impossible tout aussi bien qu'à elle de deviner ce qu'elle me
vouloit, mais enfin sachant que je n'attendrois pas long tems à le
savoir, puisque je n'avois qu'à entrer dans son appartement pour en
apprendre quelque chose, je me fis annoncer, afin de voir si elle
n'auroit point changé de sentiment. Sa femme de chambre dont je m'étois
servi pour lui faire dire que j'étois là, étant revenuë incontinent, &
m'ayant dit que je pouvois entrer, je le fis tout aussi-tôt. Je trouvai
sa maitresse sur son lit qui étoit dans un grand negligé, mais qui ne
m'en parut pas moins belle. Cela me fit penser en même tems que rien ne
manquoit plus à mon bonheur que de jouïr de gré à gré d'une si belle
personne, sans être obligé d'user de supercherie comme j'avois fait,
pour la posséder.
Je la trouvai si méconnoissable d'humeur qu'il ne pouvoit y avoir un
plus grand changement que celui que j'y trouvois: aussi, au lieu de le
prendre avec moi sur un ton railleur comme elle avoit accoutumé de faire
auparavant, elle me demanda d'un grand serieux, si je lui disois vrai
quand je lui avoit dit que je l'aimois avec la derniere passion. Je me
mis à genoux à côté de son lit l'entendant parler de la sorte, & lui
ayant confirmé là avec tous les sermens que je crus les plus capables de
la persuader, que s'il y avoit quelque deffaut dans les assurances que
je lui en avois données, il ne venoit que de ce qu'il m'étoit impossible
de lui dire veritablement jusques à quel point je l'aimois, elle me
repondit que puisque cela étoit ainsi, il étoit juste qu'elle me traitât
mieux qu'elle n'avoit fait par le passé; qu'elle changeroit doresenavant
de conduite avec moi; mais à condition que je ne me dementirois jamais
des promesses que je lui avoit toûjours faites de l'aimer plus que moi
même, qu'elle m'en demanderoit bientôt des marques, & qu'elle
s'attendoit que je les lui donnerois de tout mon coeur.
Je lui pris la main que je baisai avec des transports tout
extraordinaires pour lui témoigner par là aussi-bien que par mes
parolles, qu'elle n'avoit qu'à commander pour être obeie inviolablement;
elle me laissa faire sans y apporter la moindre resistance, ce qui me
charma bien autant que toutes les faveurs que je lui avois derobées,
quoi qu'elles fussent d'une autre nature que celles là. Car enfin tout
ce qui se derobe n'a pas le même agrement que ce qui se donne
volontiers, à moins que ce ne soit de ces sortes de larcins où il est
bien aisé de voir que celle à qui on les fait est bien aisé de les
laisser faire.
Miledi... en demeurera là ce jour là sans vouloir me rien dire
d'avantage. Je la vis les jours suivans, & j'en fus toûjours bien
traité, elle me fit même meilleur mine de moment à autre, desorte que si
je n'eusse point su la foiblesse qu'elle avoit pour le Marquis de
Wardes, je me fusse estimé le plus heureux de tous les hommes. La femme
de chambre ne demeura pas indifferente sur toutes ces visites; elle en
vouloit savoir le secret, & j'eus bien de la peine à lui faire prendre
le change. J'en vins à bout néanmoins assez adroitement. Je lui fis
accroire qu'elle m'avoit rendu une lettre de son frere qui avoit eu
querelle avec le Marquis de Winchester, qu'il me mandoit qu'il passeroit
en France incessamment pour se battre contre lui, n'osant le faire en
Angleterre, qu'il me prieroit d'être son second & que c'étoit pour cela
que sa maîtresse me caressoit. Elle goba cette nouvelle comme une
verité, & à cause du bonheur que j'avois eu jusques là dans les combats
que j'avois faits, elle crut aisément que quand on en avoit quelqu'un à
faire il y avoit plus de seureté à s'y servir de moi que d'un autre, &
que c'étoit pour cela que j'éprouvois le changement dont je viens de
parler.
Le nouveau procedé de Miledi... ne pouvant qu'il ne m'étonnât, moi qui
savois toutes ses affaires, & qui d'ailleurs en avois toujours été
maltraité, je me mis à faire reflexion d'où il pouvoit venir. Enfin
après y avoir bien songé tout ce que je trouvai de plus vraisemblable,
fut qu'elle ressembloit à beaucoup de Dames, lesquels après avoir passé
leur fantaisie avec un homme en cherchoient un autre, avec qui elles
pussent trouver ce qu'elles ne trouvoient plus en lui.
La pensée que j'avois ne se trouva pas veritable cependant, & je ne
tardai guerres à en être éclairci l'étant retournée voir le lendemain
que je l'avois accusée si injustement d'aimer le change. Elle me dit que
le tems étoit venu de me mettre à l'épreuve, & qu'elle vouloit savoir
aujourd'hui si je ne lui refuserois rien de ce qu'elle me demanderoit.
Je lui répondis sans hésiter qu'elle n'avoit qu'a parler, & que quand
même elle me demanderoit ma vie, elle verrait bien-tôt par le sacrifice
que je lui en ferois, le plaisir que ce me feroit de lui obéïr. Elle me
répliqua que ce n'étoit pas ma vie qu'elle demandoit, mais bien celle
d'un autre, & que si je la lui voulois promettre il n'y avoit rien que
je ne puisse esperer. Cette parolle m'ouvrit les yeux à l'heure même, &
comprenant tout aussi-tôt l'effet qu'avoit produit le billet que je lui
avois laissé, dans nôtre derniere entrevuë, je ne feignis point de lui
dire qu'elle n'avoit qu'à me nommer son ennemi, & qu'elle en seroit
bien-tôt deffaite.
Cette promesse ne me couta rien, parce que je contois de profiter auprès
d'elle de celle qu'elle m'avoit fait elle même dans le violent desir
qu'elle avoit de se venger. Je contois aussi que quand j'en aurois eu ce
que je pretendois pour recompense de mes promesses, je lui avouerois
ingenuement qu'elle ne devoit plus être tant en colere qu'elle l'étoit
contre le Marquis de Wardes, puisque c'étoit moi qui l'avoit trompée
sous son nom. Elle fut ravie de la chaleur avec laquelle je lui
promettois mon secours, ainsi après m'avoir encore confirmé qu'il n'y
avoit rien que je ne dusse espérer auprès d'elle si je lui rendois ce
service, elle me dit que cet ennemi dont elle demandoit le sang étoit le
Marquis de Wardes. Je feignis d'être extrémement surpris l'entendant
nommer, Miledi... ne put meconnoître ma surprise & me demanda ce
qu'étoit devenu mon courage moi qui semblois il n'y avoit qu'un momen
vouloir affronter le ciel pour lui plaire. Je lui repondis que quoi que
je lui eusse paru tout étonné, je n'en avois pas moins de courage
qu'auparavant, mais que considerant que de quelque maniere que tournât
le combat qu'elle me demandoit contre ce Marquis, j'allois être reduit à
ne la voir de ma vie, je lui avouois ingenuëment que toute ma confiance
m'abandonnoit à cette pensée. Elle me demanda pourquoi je ne la verrois
plus, si j'en sortois vainqueur, comme elle l'esperoit; parceque lui
répondis-je qu'il n'y aura point de grace pour moi à esperer de Sa
Majesté. En effet je n'aurai pas seulement contrevenu par là à ses
ordres, mais j'aurai tué encore un Seigneur qui est parfaitement bien
auprès de la Reine sa mere, ainsi le mieux qui m'en sauroit jamais
arriver est de m'enfuir & par consequent de ne nous voir jamais.
Miledi me répondit que puisque cela étoit ainsi, je n'aurois qu'à passer
en Angleterre, & qu'elle m'y viendroit trouver. Elle n'en avoit nulle
envie comme il me fut bien tôt facile de le reconnoître. Je m'en doutai
bien aussi, mais feignant de donner dans le panneau comme une duppe, je
lui repliquai en même tems qu'à ces conditions, je ne me batrois pas
seulement contre le Marquis de Wardes mais encore contre tous ceux qu'il
lui plairoit de me nommer, que cependant comme rien ne me donneroit plus
de courage que la seureté qu'elle me garderoit sa parole je la prirois
de ne pas trouver mauvais que je lui en demandasse des arrhes avant que
de m'engager dans ce combat; que les meilleures & les plus assurées
qu'elle me put donner étoit de m'accorder d'avance les faveurs qu'elle
me promettoit: que si elle vouloit faire un vainqueur, elle devoit faire
un heureux; puisque sans cela je ne ferois que combattre en transe, &
serois plûtôt vaincu par la peur qu'elle me feroit elle même, que par
celle que me feroit mon ennemi. Elle me répliqua qu'il n'y avoir que moi
qui fût capable de faire une demande comme celle là, qu'on n'avoit
jamais veu qu'on demandât à être payé d'avance, sur tout quand on avoit
un peu d'estime pour une personne.
Elle avoit raison dans le fonds, & j'eusse peut être rougi moi même de
mon procedé si ce n'est que la connoissance que j'avois de ses affaires,
me rassuroit bien quand je venois à y penser. Je savois qu'elle avoit
franchi le pas qui coute tant d'ordinaire à une fille, & je me disois
que puis qu'elle l'avoit bien franchi pour un autre, elle pouroit bien
le franchir encore pour moi. Au reste ne me laissant point ébranler par
tout ce qu'elle me put dire pour me détourner de ma resolution, je
persistai dans ma demande, sous pretexte que je ne pouvois être en
seureté sans cela, & que si elle vouloit remporter la victoire, il y
alloit de son intérêt tout aussi-bien que du mien de ne me pas refuser
ce que je lui demandois. Enfin lui faisant presque entendre que mes
services n'étoient qu'à ce prix là, quoi que ce fut modestement, & comme
un homme qui en étoit passionnément amoureux, je la mis dans la fatale
nécessité ou de m'accorder ce que je lui demandois ou du moins de me le
laisser prendre. Elle aima mieux l'un que l'autre, & nous devinmes bons
amis dans le même instant ou du moins il n'y eut eu personne qui ne
l'eut jugé ainsi, si l'on eut sçu ce qu'elle venoit de me permettre.
Elle voulut me persuader alors fort adroitement, & comme si ce n'eut été
que pour l'amour de moi, de se venger sans être obligé de mettre ma vie
au hazard, elle me dit pour me le faire agréer que quelque brave qu'un
homme put être il n'étoit pas assuré de triompher d'un autre,
principalement quand il étoit de la trempe dont étoit l'ennemi que
j'avois sur les bras. Que j'eusse donc à considerer le chagrin que ce
lui seroit de me perdre, si je venois par malheur à succomber dans cette
querelle; qu'elle en mourroit de douleur, & que c'étoit dequoi je ne
devois faire nul doute, après ce qu'elle venoit de m'accorder: elle se
donna bien de garde de me parler de sa vengeance, qu'elle pretendoit
assurer par là; mais comme je me doutois bien que c'étoit là l'unique
but qui la faisoit agir, je me le tins pour dit sans lui en rien
témoigner néanmoins. Je me contentai de lui répondre que quand même je
saurois être tué dans ce combat, j'aimerois beaucoup mieux l'être que de
souiller mon honneur par aucune lâcheté. Elle se mit à pleurer comme si
elle eut eu peur de me perdre. J'en crus presque quelque chose, tant on
croit aisément ce qui nous flatte; ainsi tâchant de la rassurer par mes
caresses, je lui promis que j'allois être invincible, maintenant que
j'étois si heureux que de posseder son amitié.
Je ne risquois pas beaucoup en lui promettant d'être invincible de ce
côté-là. Je n'avois nulle envie de me battre, & charmé plus que jamais
de cette Syrenne, je ne songeois qu'à lui avoüer la tromperie que je lui
avois faite, afin que la délivrant par-là de tout ressentiment, & que me
delivrant aussi en même-tems du combat que j'avois à faire, je pusse
jouïr en repos de ma bonne fortune. Il m'étoit necessaire de le faire
bien-tôt, par les persecutions qu'elle me faisoit déja de lui tenir ma
parole, sans differer d'un moment, mais dans le tems que je me trouvois
le plus embarassé comment m'y prendre, j'eus quelque relâche sans y
songer. Je sûs que le Marquis de Wardes étoit tombé malade de la fievre,
& comme elle lui faisoit garder le lit ce me fût une excuse à laquelle
elle ne put trouver à redire. Cette fievre lui dura sept ou huit jours,
pendant lesquels ayant demandé à cette fille la grace de pouvoir passer
une nuit avec elle, elle chercha à s'en excuser, sous pretexte qu'elle
ne vouloit pas que sa femme de chambre le sut. Je me voulus charger de
la gagner, croyant qu'après ce qui s'étoit passé entr'elle & moi elle
seroit bien obligée de mettre bas sa jalousie, quand je lui dirois
resolument que c'étoit un faire le faut; mais elle n'y voulut jamais
consentir, me disant qu'elle ne voudroit pas pour tout l'or du monde lui
donner cette prise sur elle.
J'eusse bien pû, si j'eusse voulu, lui dire tout ce que je savois de ses
affaires, & lui apprendre par-là que quelque mesures qu'elle fit
semblant de prendre, j'étois bien persuadé qu'elle ne passeroit jamais
pour une Vestalle dans son esprit. Mais ne croyant pas qu'il fut encore
tems de lui en dire ma pensée, je feignis de me rendre à ses raisons.
Ainsi je lui proposai un autre parti qui fut de me laisser cacher dans
sa chambre, pendant qu'elle envoyeroit sa femme de chambre quelque part,
afin que quand elle reviendroit elle crut que je fusse sorti. Elle y
voulut encore trouver quelque difficulté, mais lui ayant representé que
le Marquis de Wardes étant sur le point de sa convalescence elle ne me
devoit pas refuser ce contentement, parce que devant qu'il fut trois
jours je ne serois plus en état de lui demander la même chose, elle y
consentit à la fin. Je ne fus donc point en peine de gagner la femme de
chambre, ce qui m'eut été peut-être plus difficile que je ne pensois,
parce qu'elle devenoit jalouse tous les jours de plus en plus.
J'avois resolu de ne pas laisser passer cette nuit, sans avoüer à la
belle qu'elle n'avoit plus que faire d'en vouloir tant au Marquis de
Wardes, puis que le sujet qu'elle en croyoit avoir n'étoit qu'une
fiction. Je me figurois que cette nouvelle ne lui pouroit être
qu'agréable, parce qu'au lieu d'un amant qu'elle croyoit la mepriser,
elle en trouveroit un qui lui avoit toûjours été si affectionné qu'il
avoit eu recours à une si grande tromperie pour l'empêcher de se jetter
entre les bras d'un autre. Chacun à ma place eut eu sans doute la même
pensée, & celui devoit être aussi une grande consolation de savoir que
si elle avoit fait faux bons à son honneur se n'étoit qu'en faveur d'un
homme qui l'aimoit passionnément. Je crus être obligé de bien prendre
mon tems pour lui en parler, afin d'en être bien reçû. Je n'en pouvois
pas souhaiter un apparement plus favorable que celui-là, & ayant encore
étudié le moment où elle seroit plus disposée à entendre raison je fus
tout surpris de voir qu'au lieu de l'ardeur où elle me paroissoit
auparavant, elle devint de glace tout à coup. Je tâchai de la ranimer
non seulement par un discours qui me paroissoit très persuasif, mais
encore par mes caresses. Je croiois qu'il n'y avoit rien de plus capable
de la toucher, & que par amitié ou par raison elle me remerciéroit de
l'avoir delivrée d'un courtisan à qui elle se vouloit donner sans savoir
s'il auroit la moindre amitié pour elle. Je contois même de lui
remontrer dans un moment que quand même il en eut eu il eut été à
craindre qu'il n'eut abusé de sa confidence suivant la coutume ordinaire
de ses semblables, qui font de grands scelerats en amour; mais elle ne
me permit pas de faire tout ce que je voulois, elle me donna un coup de
pied de si grande furie que s'il eut été poussé avec autant de force que
de colére, elle m'eut jetté hors du lit. Cette action me surprit au
point qu'il est aisé de se l'imaginer. Je ne crus plus à propos de lui
parler raison, ni d'avoir recours à la tendresse, & lui demandant pardon
avec autant d'instance que si j'eusse eu à me delivrer de la corde, elle
fut tout aussi peu sensible à mes soumissions qu'elle l'avoit été à tout
le reste. Elle eut même si peu de discretion qu'elle reveilla sa femme
de chambre par le bruit qu'elle faisoit. Il est vrai qu'elle ne s'en
soucioit gueres, & que comme elle avoit appris, parce que je venois de
lui dire, qu'elle avoit été de moitié avec moi de la tromperie qui lui
avoit été faite, elle prétendoit bien la reveiller d'une autre façon.
La femme de chambre qui ne savoit point ce que cela vouloit dire, & qui
bien loin de croire sa maîtresse avec moi, me croioit sorti comme elle
le lui avoit dit elle même, étant venuë pour voir ce que c'étoit avec
une bougie à la main elle fut fort surprise de me trouver là moi,
qu'elle en croioit si loin. Elle eut peut-être bien été la premiere à se
plaindre si elle eut osé, mais sa maîtresse ne lui en donnant pas le
tems, lui dit toutes les injures qui peuvent jamais sortir de la bouche
d'une femme. Elle lui reprocha de m'avoir aidé à la tromper, & la femme
de chambre ayant été assez hardie pour lui répondre, que si elle l'avoit
trompée comme elle avoit fait veritablement par trois fois, ce n'étoit
pas elle qui m'avoit introduit cette nuit là dans son lit, je crois
qu'elle l'eut tué de bon coeur ou du moins qu'elle l'eut bien batuë, si
elle eut pu le faire sans reveiller toute la maison. Enfin un peu de
raison étant revenuë chez elle à la place d'un si grand emportement elle
lui dit de faire son pacquet dés qu'il feroit jour, puis qu'elle ne
vouloit jamais la voir. Pour moi elle me fit un compliment qui ne devoit
pas me plaire d'avantage, elle me commanda de ne me jamais montrer
devant elle, à moins que de vouloir qu'elle ne me plongeât un poignard
dans le sein. Je pris mes habits à l'heure même sans me le faire dire
deux fois, & de peur qu'elle ne se saisit de mon épée pour faire avec,
ce qu'elle ne pouvoit faire avec un poignard faute d'en avoir un, ce fut
la premiere chose dont je me nantis. Je passai le reste de la nuit dans
la chambre de sa femme de chambre qui n'avoit pas envie du rire, non
plus que moi. Sa maîtresse lui devoit tous ses gages, depuis qu'elle
étoit entrée à son service, & comme son frere, quelque riche qu'il fut,
ne lui envoioit point d'argent, elle ne savoit où aller, en cas, comme
il y avoit bien de l'aparence, qu'elle tint sa colére. Je vis bien que
c'étoit là où le mal lui tenoit; parce qu'au lieu de me faire des
reproches comme elle m'eut fait sans doute, dans une autre rencontre,
elle ne faisoit que se plaindre comme une personne qui ne savoit que
devenir, ainsi, ne voulant pas qu'elle se desesperât je lui dis de
mettre son esprit en repos, & que si sa maîtresse en usoit mal avec
elle, elle me trouveroit toûjours prêt quand elle auroit besoin de
quelque chose.
Cette parolle lui rendit la tranquilité qu'elle avoit perduë & m'eut ôté
la mienne, si j'en eusse encore eu après ce qui venoit de m'ariver, car
au lieu de me remercier de la bonne volonté que j'avois pour elle, elle
commença à me traiter de traitre & de perfide, tout de même que si je
lui eusse promis mariage, & que je lui eusse manqué de foi. Je l'eusse
bientôt rappaisée si j'eusse été d'humeur à lui proposer de passer le
reste de la nuit avec elle, mais n'ayant nulle envie de rire & même en
étant bien éloigné, j'allumai du feu en attendant que le jour parût, &
tachai de mâcher mon frein. Le jour vint enfin après s'être fait bien
attendre, & m'en voulant aller chez moi, la femme de chambre me retint
par le bras, me disant de ne pas sortir si matin; parceque ceux qui me
verroient ne pouroient croire autre chose sinon que j'aurois passé la
nuit où avec elle ou avec sa maîtresse. Je ne devois gueres ménager
l'une de la maniere qu'elle en usoit avec moi, & pour ce qui est de
l'autre si je devois avoir un peu plus d'égard ce n'étoit tout au plus
que par raport à son sexe, que tous les honêtes gens doivent considerer.
Car par rapport à sa vertu comme je la croiois mince, je ne me sentois
pas obligé d'avoir pour elle une grande consideration.
Je ne dis pas tous ce que je pensois à cette fille, elle n'y eut pas
trouvé son compte, ni moi non plus. En effet c'eut été alors qu'il lui
eut été pardonnable de me dire toutes les injures qu'elle m'avoit dites;
quoi qu'il en soit ma complaisance, ou pour mieux dire mon honnêteté,
ayant été jusques à la croire, bien qu'on ne put s'ennuyer plus que je
faisois là, sa maîtresse fit raisonner une petite sonnette sur les neuf
à dix heures du matin afin qu'elle entrât dans sa chambre. C'étoit le
signal qu'elle avoit coutume de lui donner quand elle avoit quelque
chose à lui dire. Il y avoit déja sept ou huit heures tout du moins que
nôtre affaire étoit arrivée, tems qui étoit suffisant pour l'avoir fait
rentrer en elle même, mais elle y étoit si peu disposée qu'elle ne
faisoit cet appel à cette fille que pour lui continuer le commandement
qu'elle lui avoit déja donné de vuider de chez elle incontinent. Une
autre moins emportée s'en seroit bien gardée: neanmoins elle eut
consideré que le desespoir où elle l'alloit mettre de la renvoyer sans
argent, alloit être cause qu'elle ne feindroit point de la dechirer
d'une étrange maniere; mais bien loin d'y faire reflexion elle lui dit
encore que si elle apprenoit jamais qu'elle eut fait d'elle aucun
discours, elle pouvoit s'assurer qu'il lui en couteroit la vie. La femme
de chambre eut beau lui repliquer qu'on ne mettoit pas ainsi une fille
sur le pavé & qu'on la paioit du moins quand on la renvoioit. Il eut
autant vallu pour elle de ne rien dire du tout, que de lui tenir ce
langage. Ainsi ayant été obligée de lui donner les clefs de ce qu'elle
avoit en maniment, elle me vint dire devant que ne s'en aller que je
ferois bien de sortir avec elle, maintenant que l'heure n'étoit plus
induë. Je vis bien à ce discours qu'elle n'avoit plus tant de soin ni de
sa reputation ni de celle de sa maîtresse, puis qu'au lieu de me
deffendre comme elle avoit fait autrefois de sortir que l'on ne fut sur
la brune, elle étoit la premiere à me le conseiller. Elle me conseilloit
même encore de sortir avec elle, ce qui étoit lâcher tout à fait la
gourmette à la retenuë dont elle m'avoit fait parade quelques heures
auparavant. Je ne crus pas devoir suivre son conseil, plus pour l'amour
de moi même que par aucune consideration que j'eusse pour elle. Je
trouvai que je n'aurois gueres d'honneur dans le monde si on alloit dire
que j'eusse découché de ma maison pour aller passer la nuit avec une
soubrette, ainsi lui ayant dit de s'en aller & que puisque j'avois tant
tardé à sortir j'attendrois encore à le faire jusques à la nuit, afin de
ménager la maîtresse comme elle me l'avoit conseillé elle même: elle me
repondit que j'en ferois tout ce que bon me sembleroit; mais que si je
l'en voulois croire je m'en donnerois bien de garde, que quand elle
m'avoit donné ce conseil c'est qu'elle avoit cru que le jour venant elle
mettroit de l'eau à son vin; mais que puis qu'elle ne l'avoit pas encore
fait à l'heure qu'il étoit, il n'y avoit pas d'apparence qu'elle songeât
à se raviser; qu'ainsi après y avoir bien pensé, il étoit à craindre
qu'un tas d'anglois la venant voir comme ils avoient de coutume, elle
n'en priât quelqu'un de me poignarder, lors que j'y penserois le moins.
Qu'elle la connoissoit assez pour douter que son emportement ne put
aller jusques-là; que je proffitasse de son avis, sinon que je voudrois
peut-être le faire lorsqu'il n'en seroit plus tems.
Ce discours me fit penser en moi même qu'elle pouroit bien avoir raison,
sur tout après avoir reflechi que m'ayant tout sacrifié moyennant la
promesse que je lui avois faite de tuer le Marquis de Wardes, elle
pouroit bien faire la même chose à l'égard d'un autre, pourvû qu'il lui
promit pareillement de venger dans mon sang l'affront qu'elle croioit
que je lui eusse fait. Ainsi n'ayant plus ni tant de consideration pour
elle ni tant de consideration pour moi même, je dis à la femme de
chambre que je la voulois croire au peril de tout ce qui en pouroit
arriver; qu'elle me laissât passer devant elle, & qu'elle ne me suivit
qu'un demi quart d'heure après; afin qu'on ne prit pas tant de garde à
nous, que si nous sortions tous deux ensemble. Elle consentit à tout ce
que je voulois, & étant sorti le premier, elle sortit quelque tems après
comme nous en étions convenus. Cette précaution n'empêcha pas qu'on ne
me remarquât, & comme on savoit que je ne pouvois sortir que de chez
Miledi... où l'on savoit que j'allois ordinairement on m'eut peut-être
soupçonné de venir de chez la maîtresse, si ce n'est que l'on vit la
servante sortir peu de tems après moi; Elle emportoit son paquet, & un
homme ayant eu la curiosité de la suivre; il vit que je l'attendois à
cent pas de là, où je lui avois donné rendez-vous. Je voulois savoir si
sa maîtresse ne lui auroit rien dit quand elle lui seroit allée dire à
Dieu, & je lui avois conseillé d'y aller, quoi qu'elle lui eut donné son
congé, si absolument que cela me paroissoit superflu en quelque façon.
Ce que cet homme fit justifia Miledi.... comme je le vais dire dans un
moment, quoique néanmoins, ce ne fut pas une preuve bien convainquante
pour elle. En effet, on pouvoit croire, & cela étoit même fort
vraisemblable, que si j'avois quelque commerce avec elle, ce ne pouvoit
être que par le moyen de sa femme de chambre, & qu'ainsi je pouvois bien
lui parler sans que ce fut à elle que j'en voulusse. Mais ce paquet fit
merveille pour sa maîtresse, & voici comment cela se passa.
Celui qui m'avoit vû sortir peu de tems avant elle, & qui nous avoit
suivis, en ayant fait rapport à la Reine d'Angleterre, soit qu'il en
voulut à Miledi... & qu'il crut que cela ne pourroit faire qu'un méchant
effet pour elle, ou qu'il ne songeât seulement qu'à divertir sa Majesté,
la Reine en parla à Miledi... dans des termes qui lui firent voir que si
elle ne se justifioit auprès d'elle, elle auroit peine à ne pas croire
qu'elle n'eut été l'objet de mes visites. Miledi... qui ne manquoit pas
de ruse ni d'esprit ne s'émut point à un compliment où une autre se
seroit peut-être trouvée bien embarassée à sa place; elle répondit à Sa
Majesté qu'avec tout le respect qu'elle lui devoit, elle lui permettroit
de lui dire que comme il n'y avoit que les veritez qui offensassent,
elle ne se trouvoit nullement scandalisée de ses soupçons, que ce qui
étoit cause à la verité de la tranquilité de son esprit, n'étoit pas
tant encore son innocence que la preuve qu'il lui étoit bien aisée d'en
donner, qu'elle ne disconvenoit pas que je n'eusse passé la nuit dans
son appartement, mais que ç'avoit été dans le lit de sa femme de
chambre, & non pas dans le sien; qu'elle avoit été la premiere à s'en
appercevoir, & qu'elle ne s'en étoit pas plûtôt apperçûë qu'elle l'avoit
chassée honteusement sans vouloir écouter les menteries qu'elle
pretendoit lui dire pour sa justification; qu'elle m'avoit menacé aussi
de me faire jetter par les fenêtres, & qu'elle l'eut même peut-être
fait, si elle eut eu du monde tout prêt pour executer ses volontez, mais
que ma fuite ayant prevenu son ressentiment, elle avoit cru en pouvoir
demeurer là, sans faire un éclat qui lui pouroit peut-être plus
préjudicier à elle-même qu'à personne: qu'elle avoit consideré que comme
on n'étoit pas toûjours disposé à rendre justice à tout le monde, on
pourroit lui imputer comme on faisoit presentement, un commerce qui
n'avoit nul rapport à elle; qu'une marque de cela c'est que si ce qu'on
disoit contre elle étoit vrai, elle n'eut pas fait faire en même-tems
son pacquet à cette fille, avec ordre de ne se presenter jamais devant
ses yeux.
Comme il y avoit beaucoup de vraisemblance à cela, la Reine d'Angleterre
crut aisément tout ce qu'elle lui disoit. Ainsi toute sa colere se
tournant contre moi, quoi que je n'eusse pas l'honneur d'en être connu
particulierement, elle envoya dire à Mr. des Essarts qu'elle le prioit
de la venir voir l'après dînée. Il n'eut garde d'y manquer & Sa Majesté
lui ayant fait de grandes plaintes, de ce que j'avois eu si peu de
consideration pour elle, que je n'avois point fait de difficulté de
deshonnorer sa maison, il lui promit qu'il m'en feroit toute la
correction qu'elle pouvoit attendre du profond respect qu'il avoit pour
elle. La correction qu'il m'en fit fut grande effectivement. Il m'envoya
en prison à l'Abbaye S. Germain d'abord qu'il s'en fut revenu chez lui.
J'y demeurai deux mois tout entiers, & je crois que j'y serois même
encore, si ce n'est que la Reine d'Angleterre eut la bonté d'elle-même
de me pardonner. Elle dit à Mr. des Essarts un jour qu'elle le trouva au
Louvre, que ma punition avoit été assez longue, & que comme il y avoit
apparence que j'en serois devenu sage, il n'y avoit point de danger à me
donner la liberté. Je crus être obligé de l'en aller remercier, & y
étant allé elle me dit qu'elle pardonnoit tout ce que j'avois fait à ma
jeunesse, mais à condition de n'y plus retourner. Je jugeai à propos de
ne lui rien répondre, trouvant qu'un respectueux silence convenoit mieux
dans une occasion comme celle-là que toutes les excuses que j'eusse pû
chercher en ma faveur. Elle dit, d'abord que je fus sorti, à quelques
Dames qui étoient avec elles, entre lesquelles étoit Miledi... que
j'étois très bien fait, & que celle que j'avois été voir n'étoit pas
trop degoutée, que je n'étois pas un morceau pour une soubrette, & qu'il
y avoit bien des maitresses qui s'en contenteroient.
Voila comment finit mon Histoire avec mon Angloise, si néanmoins je n'en
dois pas regarder comme une suite quantité de perils dont je me tirai
heureusement sans savoir comment j'y étois tombé. Quelques tems après je
pensai être assassiné au sortir de la Foire S. Germain. Trois hommes me
pousserent l'un après l'autre comme s'ils n'eussent fait semblant de
rien. Ils croyoient apparement que comme je n'étois pas fort endurant de
mon naturel, je leur dirois quelque chose en même-tems, qui leur
donneroit pretexte d'executer le méchant coup qu'ils avoient prémédité;
mais comme à mesure qu'on avance en âge on met ordinairement du plomb
dans sa tête, j'étois devenu bien plus temperé que je n'étois lorsque
j'étois arrivé du pais. D'ailleurs comme je savois que j'avois une
ennemie bien dangereuse en la personne de Miledi... je marchois avec
plus de précaution que je n'eusse peut-être fait s'il ne me fut rien
arrivé avec elle ainsi je continuai mon chemin comme si je n'eusse pas
pris garde à cette insulte. Ils me suivirent, cependant, & je n'étois
pas encore dans la ruë des mauvais garçons; car j'étois sorti par la
porte qui est dans la ruë de Tournon, qu'un de ces trois coquins me vint
barrer le chemin, & me dit de mettre l'épée à la main. Je regardai
aussi-tôt derriere moi & à côté, & voyant non-seulement les deux autres
qui s'apprétoient de lui donner secours, mais encore quatre autres
hommes que je ne connoîtrois point, & qui avoient l'air de veritables
assasins, je me rangai à l'entrée d'un cul de sac qui est là tout
proche. Je crus qu'il me seroit plus facile de m'y deffendre qu'en
plaine ruë; mais enfin tous ces sept malheureux m'étant venu attaquer
tout à la fois, j'allois bientôt succomber sous le nombre si je ne me
fusse avisé de crier à moi Mousquetaires. Par bonheur pour moi Athos,
Porthos & Aramis étoient là auprès avec deux ou trois de leurs amis.
C'étoit chez un traiteur qui demeuroit à côté de la Porte de la Foire, &
comme il ne faut rien à Paris pour faire assembler tout le peuple, ils
n'eurent pas plûtôt mis la tête à la fenêtre que la populace dont il y
avoit bon nombre de tous côtez, leur dit que c'étoit un Mousquetaire
qu'on assassinoit. Il étoit tems qu'ils vinssent à mon secours, j'avois
déja reçu deux coups d'épée par devers moi, & je ne pouvois manquer
d'être bientôt expedié de la maniere que mes assassins s'y prenoient.
C'étoient de braves gens & on le va bien voir par ce qui me reste à
dire, si néanmoins on peut donner ce nom-là à des malheureux qui avoient
resolu de faire une aussi méchante action que la leur. Enfin ils
contoient déja d'avoir achevé bientôt leur ouvrage quand ils se virent
obligez de tourner tête contre des ennemis ausquels ils ne s'attendoient
pas. Nôtre combat commençant alors à n'être plus si dangereux pour moi,
je fus si heureux que de tuer un de ces assassins qui m'avoit toûjours
serré de plus près que les autres. Mes amis en firent autant à deux de
ses compagnons, mais nous perdîmes aussi de nôtre côté deux
Gentilshommes de Bretagne qui furent tuez sur la place. Athos même reçût
un grand coup d'épée dans le corps, & ce combat avoit bien la mine
encore d'être plus funeste qu'il n'étoit, quoiqu'il le fut déja assez
quand ces assassins prirent la fuite tout d'un coup. La raison est qu'il
sortit de la Foire cinq ou six Mousquetaires qui accouroient à nôtre
secours, sur le bruit qui s'étoit répandu jusques-là qu'il y avoit de
leur camarades qui en étoient aux mains avec des gens qui en avoient
voulu assassiner un d'entr'eux.
Si l'on eut bien fait, une partie de tout tant que nous étions eut couru
après eux, pendant que l'autre nous eut donné secours, à Athos & à moi.
Nous en avions bon besoin, nous perdions beaucoup de sang, mais l'état
où nos amis nous voyoient leur faisant croire qu'ils devoient courir au
plus pressé, ils laisserent sauver ces assassins pour nous secourir.
Cependant au sortir de ce combat, il nous en falut presque rendre un
autre contre un Commissaire qui vint avec une Troupe d'Archers pour
s'emparer des corps morts. Nous ne voulumes jamais souffrir qu'ils
emportassent ceux des deux Bretons, & quatre Mousquetaires les gardant
pendant que nous nous faisions penser Athos & moi, nous envoyâmes
chercher un carosse où l'on mit ces deux cadavres. Nous les emportâmes
dans un endroit où nous savions bien qu'on ne nous les viendroit pas
enlever. Ce fut à l'Hôtel des Mousquetaires où étant inutile de les
garder, nous les fîmes enterer dés le soir même à St. Sulpice.