n'ai parlé que par occasion, & parce que la force de la verité m'y à
contraint, je dirai que le Commissaire ne fut pas faché de la plainte
que je venois de lui rendre. Il avoit trouvé de la brutalité dans le
cabaretier, lors qu'il avoit eu affaire à lui, & ne croyant pas qu'il en
eut été assez puni, à cause de la protection que nous avions fait
trouver Athos & moi, sans qu'il en sçut rien, auprès de Mr. de Treville,
il eut bien voulu qu'il n'en eut pas été quitte cette fois là à si bon
marché qu'il l'avoit été l'autre. J'eus permission d'informer contre
lui, & n'ayant point d'autres témoins à produire que les garçons
rotisseurs que j'avois pensé abimer en tombant sur eux, le Commissaire
reçût leur deposition. Ils lui dirent qu'il falloit que j'eusse été bien
pressé pour me jetter, comme j'avois fait, d'un second étage en bas;
qu'il y avoit deux de leurs camarades qui en étoient blessés, parce que
c'étoit sur eux que j'étois tombé principalement, qu'ainsi ils le
requeroient qu'ils eussent part aux dommages & intérêts qu'il pouroit y
avoir contre le cabaretier.
Je ne sais si leurs dépositions meritoient qu'on decretât contre lui,
j'en doute même beaucoup. Cependant soit que le Commissaire fit là un
tour de son metier, ou que l'argent que je prodiguois pour n'avoir pas
le dementi de cette affaire fit un bon effet auprès du Lieutenant
Criminel, j'eus de lui tout ce que je pouvois desirer. Il m'accorda un
decret, & l'ayant fait executer dès le jour même, je fis loger mon homme
dans la prison du grand Chatelet. Il fut bien étonné quand il se vit là,
& ne se pouvant empêcher d'accuser d'injustice celui qui avoit decreté
contre lui, cela ne fut pas plûtôt rapporté à ce juge, qu'il le fit
mettre dans un cachot. On ne l'y laissa parler à personne, & les
guichetiers l'ayant maltraité d'ailleurs par son ordre, il commença à
connoitre qu'il eut mieux fait de souffrir d'être cocu sans rien dire,
que d'être exposé à tant de peines & d'affronts pour s'en être voulu
plaindre.
Sa femme ne fut point fachée du tout de sa méchante fortune, parce que
sans cela il pretendoit bien la faire raser. Il l'avoit déja enfermée
dans sa chambre, où il contoit de ne la nourir que de pain & d'eau, en
attendant qu'il obtint un arrêt tel qu'il lui en falloit un, pour la
loger ou aux Magdelonettes ou dans quelque autre maison semblable; mais
elle ne vit pas plûtôt que les Archers l'avoient non-seulement emmené en
prison, mais qu'ils y avoient encore emmené son garçon, qu'elle changea
bien de langage. Elle s'étoit jettée d'abord à genoux devant lui, parce
qu'elle voyoit qu'il l'avoit prise en flagrant delit, mais se doutant
bien, parce qui venoit d'arriver, que j'avois été au conseil quelque
part, & que l'on avoit si-bien tourné l'affaire que tout cocu qu'il
étoit il avoit encore la mine d'être battu, elle rendit sa plainte de
son côté contre lui. Il est vrai qu'elle ne le fit que parce que je lui
fis dire, ce qu'elle devoit faire si elle vouloit sauver sa réputation.
Sa plainte fut assez conforme à la mienne, si ce n'est que je ne voulus
pas qu'elle accusât son mari de m'avoir voulu voler. Je trouvois que
cela ne conviendroit guéres à une femme, & qu'il valloit mieux le
laisser deviner aux autres, que de le dire elle-même; mais à cela près
elle fit assez entendre qu'il avoit en dessein de me maltraiter, & que
c'étoit là le souper qu'il me preparoit, au lieu de celui que je lui
avois demandé en entrant chez-lui. Elle l'accusa aussi de n'avoir fait
tout cela, que par jalousie, & par une suitte de cette malheureuse
passion qui l'avoit déja fait mettre une fois prisonnier. Cette femme
n'eut pas plûtôt la liberté qu'elle fut bien surprise de voir sa
premiere chambre demeublée. Nous découvrîmes à force de nous en informer
que c'étoit lui qui l'avoit fait, & même le lieu où il avoit fait mettre
ces meubles. Nous fortifiâmes nôtre affaire par là, & en ayant tiré des
inductions qu'il avoit premedité son coup, & qu'il savoit bien qu'il
faisoit mal, puis qu'il avoit ainsi cherché à mettre ses meubles à
couvert, je fis dire sous main à ses deux garçons, qu'il y alloit de la
corde pour eux s'ils ne trouvoient moyen de se sauver. Il y en avoit un
qui étoit plus coupable que l'autre, puis qu'il étoit venu avec lui pour
lui prêter main forte; mais quoi que son camarade fut non-seulement
innocent, mais qu'il ne sçut pas même pourquoi on l'avoit emprisonné, il
ne laissa pas de trembler. Il eut peur particulierement quand on lui eut
appris qu'il étoit accusé du recellement de ces meubles, & de m'avoir
voulu voler. Il savoit qu'il se faisoit bien des injustices à Paris, &
que l'on n'y condamnoit pas moins d'innocens que l'on y sauvoient de
coupables. Quoi qu'il en soit l'autre qui trouvoit sa conscience un peu
plus chargée ayant été le premier à lui conseiller de se sauver avec
lui, il lui fit voir que cela ne leur seroit pas impossible, s'ils
ôtoient quelques pierres qui les empêchoient de se jetter dans la ruë, à
côté de laquelle, ils avoient été mis. Ils y travaillerent de concert, &
les ayant ôtées adroitement ils passerent par le trou & s'y sauverent
eux & toute leur chambre. Ils firent ce coup là pendant une nuit, qui
leur parut d'autant plus favorable qu'elle étoit plus obscure. Il y eut
un prisonnier cependant qui en se sauvant se cassa une jambe, tellement
qu'ayant été repris, il accusa les deux garçons cabaretiers d'avoir
excité les autres à faire ce trou.
Cela fit encore beaucoup de tort à leur maître. Il n'y eut plus personne
qui ne le soupçonnàt d'être coupable, & comme il craignoit que son
innocence ne succombât sous l'artifice, il écrivit une Lettre au beau
Frere de Mr. de Treville à qui il exposoit son malheur. Ce Magistrat qui
étoit homme de bien fut frapé de cette Lettre; aussi étoit-elle tout à
fait touchante, d'autant plus qu'il y reconnoissoit un certain air de
sincerité qui ne régne jamais parmi le mensonge. Il la montra à Mr. de
Treville à qui il dit, que comme il auroit plus de pouvoir que lui sur
mon esprit, quand ce ne seroit qu'à cause que j'étois de son païs, il
lui conseilloit d'empêcher que je ne misse d'avantage de divorce dans ce
ménage; qu'ainsi si je me montrais rebelle à ses remontrances, il eut à
me menacer d'y employer l'authorité pour me renvoyer chez mon Pere. Mr.
de Treville qui avoit beaucoup de defference pour lui, lui promit
aussi-tôt de faire tout ce qu'il voudroit. Il envoya dire en même tems à
Athos de m'amener chez lui le lendemain matin à son lever. J'y fus, sans
savoir ce qu'il me vouloit, ni même sans m'en douter aucunement. Mr. de
Treville n'étoit pas encore tout à fait habillé quand j'y arrivai, mais
ayant achevé de l'être dans un moment, il me dit de passer avec lui dans
son cabinet, & qu'il avoit à m'entretenir de quelque chose.
Quand nous y fumes il m'obligea d'y prendre un siege, & en ayant pris un
lui-même, il me demanda à quel dessein j'étois venu à Paris, & si ce
n'étoit pas pour y faire fortune; qu'il n'avoit pas encore songé à s'en
enquerir de moi, mais que comme il avoit reçû il n'y avoit que deux
jours des lettres du païs, par lesquelles je lui étois recommandé, il ne
vouloit pas differer d'avantage à me faire cette demande. Je lui fis une
grande reverence pour m'attirer encore sa protection par moi-même,
croyant qu'il me parloit de bonne foi; ainsi lui ayant répondu que je
n'avois jamais eu d'autre dessein en sortant du païs que celui qu'il me
disoit, je fus bien surpris qu'il me tourna la medaille lors que j'y
pensois le moins; car il me repliqua que je devois être de meilleure foi
avec lui, & ne pas craindre de lui dire naïvement ma pensée. Je repris
la parole à l'heure même pour lui demander ce qu'il vouloit dire par là.
Je tâchai de lui faire entendre que je n'avois jamais eu d'autre pensée
que celle que je venois de lui témoigner, qu'ainsi il étoit fort inutile
qu'il m'en demandât d'autre explication que celle que je lui avois faite
tout presentement, puis que je n'avois pas autre chose à lui dire. Mr.
de Treville me répondit encore avec un sang froid qui pensa me desoler,
& même en branlant la tête pour me mieux témoigner qu'il n'ajoutoit pas
foi à mes parolles, que si je voulois toûjours ainsi avoir de la reserve
pour lui, il ne faloit pas que je m'attendisse qu'il me rendit jamais
aucun service, qu'il aimoit la sincerité par dessus toutes choses, de
sorte que quand il voyoit qu'on lui en manquoit, il ne faisoit plus de
cas de toutes les autres belles qualitez qu'un homme put avoir
d'ailleurs.
J'eusse autant aimé qu'il m'eut parlé grec que de me parler de la sorte,
& j'eusse autant entendu l'un que l'autre. Ainsi le priant de
s'expliquer mieux lui-même, s'il vouloit en savoir d'avantage, il me
répondit qu'il le vouloit bien, puis qu'il n'y avoit point d'autre moyen
que celui là de me faire entendre ce qu'il me vouloit dire. Il me
demanda là dessus quel chemin j'avois pris jusques là pour faire
fortune, & s'il n'avoit pas eu raison de croire que je lui imposois,
quand je lui avois dit que je n'étois point venu à Paris dans d'autre
dessein que celui là: si j'avois jamais oüi dire qu'on la fit en
s'attachant auprès d'une cabaretiere comme j'avois fait depuis que
j'étois arrivé; que quand on se mettoit une fois sur ce pied là, ce
n'étoit pas le moyen de faire autre chose; que bien loin d'y acquerir de
la réputation parmi les honnêtes gens, on ne faisoit que se deshonnorer
auprès deux; qu'il ne disconvenoit pas à la verité que les bonnes graces
d'une Dame ne servissent à faire briller le merite d'un jeune homme;
mais que pour que cela fut, il falloit que la Dame fut d'un autre rang,
que celle que je voyois; que l'intrigue que l'on avoit avec une femme de
qualité passoit pour galanterie, au lieu que celle que l'on avoit avec
celles qui ressembloient à ma maîtresse, ne passoit que pour debauche &
pour crapule.
Je trouvai de l'injustice dans ce qu'il me disoit là; parce qu'après
tout le vice est toujours vice, & qu'il n'est pas plus permis à une
femme de qualité de faire l'amour qu'à celles de la lie du Peuple; mais
comme l'usage autorisoit ses reproches, je m'en trouvai si étourdi que
je n'eus pas la force de lui répondre une seule parole. Il prit ce tems
là pour me demander à quoi j'étois résolu, & si c'étoit à quitter cette
femme ou à renoncer à ma fortune; qu'il n'y avoit point d'autre parti à
prendre pour moi, parce que si je ne le faisois de bonne grace, il
seroit obligé d'en parler au Roi, de peur que je ne deshonnorasse mon
païs par une vie molle & indigne d'un homme de ma naissance; que je ne
savois peut être pas que tous ceux qui étoient mes compatriotes & qui
avoient tous ouï parler de mon attache, se moquoient de moi; que si j'en
doutois il n'avoit rien à me dire pour m'en faire connoitre la verité,
sinon qu'il falloit bien qu'il en fut quelque chose, puis que cela étoit
parvenu jusques à lui.
Je fus si touché de ces reproches qu'il m'est impossible de l'exprimer.
Je baissai les yeux contre terre, comme un homme qui eut été pris en
flagrant delit, & Mr. de Treville me croyant à demi convaincu de ma
faute par la posture que je tenois, acheva de me rendre le plus confus
de tous les hommes par des traits piquans qu'il lança contre tous ceux
qui menoient la même vie que j'avois menée jusques là. Il fut ravi de
m'avoir amené au point qu'il desiroit & me demandant si je ne voulois
pas bien lui promettre presentement de ne plus revoir cette femme, je
balançai quelques momens à lui en donner ma parole, en effet je savois
qu'il étoit d'un homme d'honneur de ne la jamais donner sans la tenir &
qu'il valloit bien mieux ne rien promettre. Mr. de Treville voyant que
je rendois encore quelque combat n'en fut point du tout étonné, parce
qu'il savoit que la victoire que l'on remporte sur soi-même dans ces
sortes de rencontres ne se remporte pas sans effort: aussi se contentant
de faire succeder presentement les persuasions aux reproches, il me prit
de toutes sortes de façons pour achever de me tirer de la fange où
j'étois. Enfin m'étant fait toute la violence qu'un homme de courage &
de resolution se pouvoit faire, je lui dis d'un ton qui lui plut
merveilleusement, que c'en étoit fait, à ce coup-là, & que je lui aurois
obligation toute ma vie, de m'avoir retiré du précipice où je m'étois
engagé si imprudemment, que je ne reverrois jamais cette femme, & que je
consentois à ne passer jamais que pour un infame s'il se trouvoit que je
lui manquasse de parole.
Je fut ravi que je m'imposasse cette peine à moi-même, parce qu'il
jugeoit delà que mon intention étoit bonne. Cependant comme il y avoit
alors deux choses à faire; l'une de tirer son mari de prison, l'autre de
les remettre bien ensemble & de tacher de la consoler de la banqueroute
que je lui allois faire, je laissai à Mr. de Treville & à son beau-frère
le soin de faire les deux premiers articles, & ne me reservai que le
troisiéme. J'écrivis à cette femme qu'ayant été si malheureux que de
l'avoir perduë de réputation par deux fois, je ne voulois pas m'exposer
une troisiéme à la même chose; que le Ciel qui l'avoit preservée, comme
par miracle, de ce qui lui en devoit arriver, se lasseroit peut-être à
la fin, de la secourir s'il voyoit que nous abusassions de sa bonté; que
je lui conseillois de retourner avec son mari, s'il vouloit bien se
raccommoder avec elle; que le beau frere de Mr. de Treville qui les
avoit déja raccommodez une fois ensemble vouloit bien encore avoir la
charité d'y travailler une seconde; que pour moi, tout ce que je pouvois
faire presentement pour lui marquer que je l'avois estimée véritablement
étoit de desirer qu'elle ne fit jamais de part de ses faveurs à d'autre
qu'à son mari; qu'une femme n'étoit jamais plus estimable que quand elle
étoit sage, & que pourvu que j'apprisse qu'elle le fut, elle pouvoit
conter que je serois toûjours d'autant plus son ami que je ne voulois
plus être son amant, par rapport seulement à ses intérêts, sans
considerer les miens en aucune façon.
J'accompagnai cette lettre de la moitié de mon argent que je lui envoyai
pour lui témoigner que si elle avoit bien voulu me donner son coeur, je
voulois bien aussi lui donner tout ce que j'avois de plus précieux. Elle
fut bien surprise à la réception de cette lettre, & m'ayant renvoyé mon
argent, elle me récrivit en des termes si tendres & si touchans que si
j'eusse été encore à donner ma parole à Mr. de Treville, je ne sais si
je l'eusse voulu faire presentement. Mais enfin me trouvant lié
heureusement par-là, parce que c'est souvent un bonheur que de n'oser
faire ce que nous conseille nôtre foiblesse, je tins ferme contre une
infinité de mouvemens qui me representoient à toute heure que c'étoit
être cruel à moi-même que l'être à cette femme. Je lui fis réponse
néanmoins en des termes qui étoient tout aussi honnêtes que les siens,
quoi qu'ils ne fussent pas si passionnez. Mais comme rien ne lui pouvoir
plaire, si je ne lui rendois mon coeur, que je lui voulois ôter, elle me
renvoya encore mon argent que j'avois jugé à propos de lui offrir tout
de nouveau. Je l'avois fait afin de lui faire voir que je n'aurois pas
manqué ni d'amour ni de reconnoissance si des raisons aussi importantes
que celles que j'avois presentement ne m'eussent obligé de lui vouloir
ôter mon coeur.
Pour abréger tout d'un coup bien des choses qui furent la fuite de ce
que je viens de dire, tout ce qu'elle put faire lui ayant été inutile
pour me faire revenir à elle, nous primes chacun de nôtre côté le parti
que nous conseilloit la prudence, elle se raccommoda avec son mari que
le beaufrere de Mr. de Treville fit sortir pour la seconde foi de
prison; mais soit que ce pauvre homme eut pris un tel chagrin de la
maniére dont sa femme en avoit usé avec lui, soit qu'il en fut devenu
inconsolable, ou qu'il lui arrivât une maladie de langueur, il mourut
après avoir trainé cinq ou six mois. Sa veuve fit alors tout ce qu'elle
put pour me revoir, se flattant apparement que comme elle étoit
aussi-bien Demoiselle que je pouvois être Gentilhomme, & que nous
n'avions guéres plus de bien l'un que l'autre, je serois peut-être si
fol que de l'épouser: je savois pourtant bien que non, & je le lui eusse
bien dit à l'oreille pour peu qu'elle m'en eut pressé. Cependant, comme
je ne pouvois l'empêcher de croire tout ce que bon lui sembloit, je me
vis exposé à ses persecutions, jusques à ce que je fus obligé, pour m'en
delivrer tout d'un coup, de lui declarer pour une bonne fois que
non-seulement elle ne seroit jamais ma femme, mais encore que je ne la
verrois de ma vie.
Son mari étant mort elle reprit son premier métier qui étoit de loger en
chambre garnie, elle prit une maison dans la ruë des vieux Augustins, &
comme si elle eut oublié toutes mes duretez, elle m'excita encore à y
aller loger avec elle. Cela étoit bien tentatif pour un homme qui
n'avoit guéres d'argent, & qui d'ailleurs en avoit été assez amoureux,
mais y ayant bien pensé je n'en voulus rien faire. Cela la mit aux
champs tout à fait; son amour se tourna en fureur; de sorte qu'il n'y
eut rien qu'elle ne fit pour se venger du mépris qu'elle croyoit que
j'eusse pour elle. Pendant qu'elle avoit logé dans la ruë Montmartre un
Capitaine Suisse nommé Straatman qui s'étoit adonné à visiter son logis,
à cause de la bonté du vin qui étoit dans sa cave, après avoir contenté
ses sens d'une autre maniére, l'ayant trouvée jolie comme elle l'étoit
effectivement, il commença à lui en conter. Elle ne le voulut pas
écouter tant que nous demeurâmes bons amis, mais enfin voyant que de la
maniére que je la traitois il n'y avoit plus rien à esperer avec moi,
elle commença à changer de conduite à son égard. Il s'en fut tout
aussi-tôt loger chez-elle, afin de poursuivre sa pointe plus vivement, &
en étant devenu plus amoureux de jour en jour, il lui dit, voyant
qu'elle ne lui vouloit rien accorder, qu'il étoit resolu de l'épouser
plûtôt que de ne pas contenter sa passion. C'étoit un grand avantage
pour elle, parce que quoi qu'il n'eut rien épargné depuis qu'il étoit
dans le service, il avoit toûjours un emploi de distinction & qui lui
produisoit un gros revenu, aussi l'eut-elle pris au mot à l'heure même,
si ce n'est qu'elle eut peur que quand il auroit passé sa fantaisie, il
ne vint à la maltraiter. Elle consideroit qu'il étoit comme impossible
qu'il n'eut oui parler de nos affaires, & qu'il ne les lui remît quelque
jour devant le nez. Ainsi la crainte de l'avenir lui faisant mépriser le
present, elle lui dit franchement que la médisance n'épargnoit personne,
& que son mari ayant eu la foiblesse de devenir jaloux de moi elle ne
vouloit pas s'exposer à de secondes nôces, de peur que le second mari
qu'elle prendroit ne lui fit les mêmes reproches, que lui avoit fait le
premier.
Le Suisse qui n'étoit pas trop scrupuleux sur l'article, lui répondit
que s'il n'y avoit que cela qui l'empêchât d'être sa femme, elle ne
devoit pas s'y arrêter; que son foible n'étoit pas de croire tout ce que
l'on disoit, que s'il étoit capable d'en avoir à cet égard ce n'étoit
tout au plus qu'en cas qu'il se mariât avec une fille, & qu'il vint à la
trouver femme, qu'hors delà il n'avoit garde de devenir jaloux,
principalement à l'égard d'une femme qui avoit déja été mariée, puis que
de la trouver veuve d'un homme ou de deux étoit à-peu-près la même
chose, pour une personne de bon sens, qu'il n'y paroissoit pas plus à
l'un qu'à l'autre, & même quand au lieu des deux maris elle en auroit eu
une douzaine. Cependant comme cette femme étoit bien aise de se servir
de lui pour se venger de moi, elle lui dit que si ce qu'elle venoit de
lui dire ne l'interessoit pas, il n'en étoit pas de même d'elle, qu'elle
ne se remarieroit jamais que je ne fusse mort, parce qu'elle ne pouvoir
souffrir la vûë d'un homme qui étoit cause qu'on avoit mis son honneur
en compromis. Je veux bien croire que le Suisse étoit brave quand il y
alloit de son devoir, mais ne trouvant pas qu'il dut ainsi hasarder sa
vie selon la fantaisie de sa maîtresse, il lui offrit de lui donner des
Suisses de sa compagnie pour en faire tout ce qu'elle voudroit. Elle lui
promit de l'épouser à cette condition, & son amant lui en donnant deux
qu'il disoit être les plus braves du Regiment des Gardes, ils vinrent
dans la ruë où je logeois à dessein de me faire insulte, lors qu'ils me
verroient sortir de ma maison. Ils n'y manquerent pas, m'ayant apperçu
de loin, ils s'en vinrent à ma rencontre en faisant les yvrognes. Je
voulus les éviter, ne me doutant nullement de ce qui se passoit, mais me
venant heurter tout exprès peu s'en fallut qu'ils ne me renversassent
par terre. Comme j'attribuois cela à leur yvrognerie, je me contentai de
leur dire quelques paroles pour les obliger à s'éloigner de moi. Ils
revinrent alors à la charge, ce qui me faisant voir qu'il y avoit à leur
fait du dessein premédité, je mis l'épée à la main pour les empêcher de
m'approcher d'avantage; ils mirent aussi-tôt la main à la leur, faisant
toûjours les yvrognes. Je me trouvai un peu surpris de leur maniére de
batailler à laquelle je n'étois pas accoutumé. Je crois pourtant que si
je n'eusse eu affaire qu'à un seul j'en eusse bientôt rendu bon compte,
mais comme ils étoient deux contre moi je me rangeai contre la muraille
de peur que l'un ne me prit par derniere, pendant que l'autre me
prendroit par-devant.
Enfin je ne sais ce qui seroit arrivé de tout cela, parce qu'un homme
qui a deux ennemis en tête en a toûjours trop d'un, quand les bourgeois
me tirerent de ce peril en venant sur eux avec de longs bâtons pour les
atteindre de plus loin. Ils leur en dechargerent plusieurs coups sur les
épaules, & les deux Suisses se voyant si-bien regalez tournerent tête
contr'eux, & me laisserent en repos. Ceux qui les avoient chargez ne se
mirent pas en peine de les arrêter, & leur laisserent faire retraite. Je
me trouvai blessé cependant d'un coup d'estramacon que l'un des deux
m'avoit donné sur l'épaule droite; par bonheur pour moi mon baudrier
avoit paré la plus grande partie du coup, & ma blessure se trouvant
legere je n'en gardai la Chambre que deux ou trois jours. Le Suisse
demanda aussi-tôt sa recompense à la Dame, lui promettant que ses
Soldats acheveroient bientôt la besogne qu'ils avoient commencée. Comme
elle le vit si perseverant, elle crût qu'il méritoit bien qu'elle eut
quelque consideration pour lui: elle l'épousa selon son desir, mais
quand il en eut fait sa femme, il jugea à propos de ne se pas charger
d'un assassinât pour l'amour d'elle. Voilà comment finirent les
premiéres amours que j'eus à Paris, heureux si je m'en fusse tenu là, &
que ce qui m'y étoit arrivé m'eut rendu sage.
Le Roi qui n'avoit souffert qu'avec peine l'ascendant que le Cardinal de
Richelieu avoit pris sur son esprit, ne voulant pas s'exposer à se
trouver à la même peine sous un autre Ministre, ne voulut point faire
remplir sa place à personne tant qu'il vivroit. On en fut tout étonné,
parce qu'il ne paroissoit guéres propre pour se charger lui-même des
affaires, outre qu'il n'avoit pas beaucoup de santé. Mais il crût qu'au
moyen d'un conseil qu'il établit il viendroit à bout de toutes choses,
principalement si les Secretaires d'Etat vouloient remplir leur devoir.
Il y en avoit deux assez habiles, savoir Mr. Desnoiers & Mr. de
Chavigny, mais pour les deux autres ce n'étoit pas grand chose, & il ne
faloit pas beaucoup conter sur eux. Du moins l'on avoit vû qu'ils
s'étoient conformez jusques-là sur l'exemple du Roi, & comme ils
l'avoient toûjours vu se decharger des affaires sur son Ministre, ils
s'étoient dechargez de même sur leurs Commis de toutes celles qui
étoient entre leurs mains.
D'abord que le Cardinal de Richelieu eut les yeux fermez, Chavigny qui
étoit sa creature, & qui en cette qualité avoit épousé toutes ses
passions tant qu'il avoit vécu, considerant qu'il s'étoit fait beaucoup
d'ennemis par-là, tâcha de les regaigner par une conduite toute opposée
à celle qu'il avoit tenuë à leur égard. La Reine le haïssoit
particulierement, parce qu'il avoit toûjours suivi l'exemple de son
maître qui avoit eu peu de consideration pour elle, tant qu'il avoit eu
entre les mains le Souverain pouvoir. Ceux qui croyent savoir la source
d'où procedoit ce peu de consideration, disent que c'est qu'il en avoit
eu trop autrefois pour cette Princesse, & qu'étant trop sage pour y
répondre de la maniére qu'il eut peut-être bien voulu, il prit à tâche
de la persecuter pour la punir du mépris qu'elle avoit pour lui. Je ne
saurois dire au vrai si cela est ou non, parce que quoi que ce bruit se
soit si-bien répandu dans le monde qu'il y passe maintenant pour une
verité, dans l'esprit de plusieurs personnes, l'on sait assez jusques où
va la haïne que l'on porte ordinairement aux Ministres, pour ne pas
ajouter foi entierement à tout ce qui se peut publier à leur
desavantage. Il n'y a rien que l'on n'invente malicieusement pour les
dechirer, & il semble que ce soit assez d'en medire pour faire ajouter
foi à tout ce qu'on en dit. Ainsi sans authoriser ni aussi sans détruire
cette accusation, je me contenterai de dire que la Reine devant être
fort outrée contre tous ceux qui auroient aidé au Cardinal à la
persecuter, Chavigny qui savoit qu'elle l'en devoit accuser encore plus
qu'un autre par la part qu'il avoit aux conseils de son Eminence, fit
tout ce qu'il pût pour faire oublier à cette Princesse le sujet qu'elle
avoit de ne lui pas vouloir de bien. Il y eut peut-être réüssi, s'il
n'eut eu qu'à desarmer sa colere. Comme cette Princesse étoit bonne,
elle oublioit facilement les injures qu'on lui faisoit, mais par malheur
pour lui, elle n'avoit déja que trop donné d'entrée dans son esprit au
Cardinal Mazarin. Cet homme qui étoit fin & adroit s'y étoit insinué par
une grande complaisance, & par des assurances reïterées de se devouër
entierement à son service, envers & contre tous, sans même en excepter
le Roi. Cela avoit plu extremement à cette Princesse, qui à l'exemple de
toutes les autres femmes aimoit non-seulement qu'on lui rendit une
obeïssance aveugle, mais encore à être flattée.
Le Cardinal ne risquoit pas beaucoup en lui promettant ainsi tant de
choses sans aucune reserve. Il voyoit le Roi moribond & sans aucune
esperance de pouvoir guerir d'une fiévre lente qui le minoit depuis
long-tems; son corps n'avoit plus l'air que d'un véritable squelette, &
quoi qu'il ne fut encore que sur sa quarante deuxiéme année il en étoit
reduit à ce point de misere que tout Roi qu'il étoit, il eut desiré la
mort tous les jours pour s'en delivrer, si ce n'est qu'il ne lui étoit
pas permis de le faire en qualité de Chrêtien. Il ne pouvoit s'empêcher
néanmoins de regarder de fois à autre le Clocher de St. Denis qu'il
voyoit de St. Germain en Laye, où il étoit presque toûjours & de
soupirer en le voyant. Il disoit même à ses Courtisans que ce seroit là
où s'alloient terminer toutes ses grandeurs, & que comme il esperoit que
Dieu lui feroit misericorde il n'y seroit jamais si-tôt qu'il voudroit.
Au reste ce qui avoit été cause que le Cardinal Mazarin s'étoit ainsi
promis sans reserve à la Reine, c'étoit la crainte du raccommodement que
Mr. de Chavigny vouloit faire avec elle. Son Eminence s'y opposa sous
main tout autant qu'il pût. Comme il prevoyoit bien que suivant la
coutume de France dont il tâchoit à se faire instruire, la Reine devoit
avoir la tutelle du Roi d'aujourd'hui qui n'avoit encore guéres que
quatre ans, & que par consequent elle auroit toute l'authorité entre les
mains, il ne vouloit pas que ce Secretaire d'Etat se mit en passe de lui
disputer le Ministere, auquel il aspiroit déja secretement. Ainsi pour y
parvenir avec plus de facilité, il n'y avoit rien qu'il ne fit pour
gaigner les personnes qu'il voyoit bien auprès de la Reine, jusques à
faire l'amoureux d'une de ses femmes de Chambre nommée Beauvais, qu'il
croyoit n'y être pas le plus mal.
La Beauvais qui aimoit d'autant plus cet encens qu'elle s'étoit déja
mise sur le pied de l'acheter bien cher quand elle en vouloit avoir,
étant ravie qu'on lui en offrit ainsi pour rien, fit auprès de sa
maîtresse tout ce qu'il voulut. Elle la pria cependant de donner
non-seulement l'exclusion à Chavigny, mais encore de tenir secrettes
toutes les promesses que lui faisoit le Cardinal Mazarin.
Elle lui dit qu'elle y avoit encore plus d'intérêt que lui, parce que
comme le Roi son mari n'avoit pas grande confiance en elle, & qu'avant
que de mourir il pouroit prendre des resolutions qui ne lui plairoient
pas, il étoit bon non-seulement qu'elle eut dans son conseil un homme
qui en put détourner le coup, sans être soupçonné de le faire par son
propre intérêt, mais encore qui l'en pût avertir; qu'elle pouroit par là
remedier de bonne heure à toutes choses, au lieu que si elle ne savoit
rien qu'après coup, elle y trouveroit plus de difficulté.
La Reine se laissa aller à ce conseil, croyant qu'elle ne le lui donnoit
que pour l'amour d'elle, & sans qu'elle y eut la moindre part, par
rapport à ses propres intérêts. Mr. de Chavigny n'ayant pû ainsi rien
obtenir de ce qu'il desiroit dressa ses batteries d'un autre côté, afin
de n'être pas pris au dépourvû quand le Roi viendroit à mourir. Il se
raccommoda avec le Duc d'Orléans avec qui il n'étoit pas trop bien
auparavant. Le sceau de leur reconciliation fut qu'il lui promit de
faire faire un Testament à Sa Majesté par lequel il limiteroit si bien
le pouvoir de la Reine, que s'il ne pouvoit l'empêcher d'être tutrice de
son fils, elle seroit toûjours obligée d'avoir recours à lui, quand elle
voudroit entreprendre quelque chose. Le Duc d'Orleans qui bien loin
d'avoir jamais eu aucun credit à la Cour y avoit été tantôt proscrit, &
tantôt dans un si grand mépris que si on ne l'eut pas connu on n'eut
jamais dit qu'il eut été Frere du Roi, fut ravi de cette proposition. Il
y consentit de tout son coeur, & ayant promis mille belles choses à
Chavigny pourvû qu'il put venir à bout de son entreprise, celui-ci y
travailla sans perdre de tems. Il dit au Roi, dont la santé diminuoit de
moment à autre, que s'il ne prévenoit de bonne heure tout ce qui pouvoit
arriver après sa mort, il avoit un fils qui au lieu d'être un jour le
plus puissant Prince de l'Europe, comme il sembloit devoir l'être par le
rang où Dieu l'avoit élevé, pouroit bien peut-être se trouver fort
éloigné de ce bonheur; que la Reine depuis qu'elle étoit venuë en
France, avoit toûjours entretenu commerce avec le Roi son Frere au
préjudice de toutes les deffenses qui lui en avoient été faites; qu'il
étoit bien fâché d'être obligé de lui en rafraichir la memoire, parce
que cela ne lui pouvoit pas être fort agréable, mais qu'enfin comme il
faloit pourvoir à cet abus, à moins que de vouloir tout perdre, il lui
valoit mieux encore qu'il lui renouvellât pour un moment le chagrin que
cette intelligence lui avoit donné de tems en tems que de manquer à lui
faire prendre toutes les mesures qui étoient necessaires dans une
occasion si importante.
Cette pretenduë intelligence avoit été le pretexte dont le Cardinal de
Richelieu s'étoit servi pour persecuter la Reine. Il lui avoit fait
faire là-dessus des choses toutes extraordinaires & que la posterité ne
croiroit jamais, si ce n'est que tous ceux qui voudront écrire
l'histoire fidelement seront obligez de le rapporter. Il avoit pretendu
lors que la Reine recevoit des lettres d'Espagne qu'elle les cachoit
pour elle. Enfin pour mortifier d'avantage cette Princesse il avoit fait
consentir Sa Majestè qui n'entendoit point de raillerie sur tout ce qui
regardoit l'intelligence avec cette Couronne, comme il avoit bien paru à
l'égard de Cinqmars, de la faire visiter par le Chancellier. C'étoit une
étrange Commissaire pour un homme qui avoit été deux fois Chartreux, &
il ne lui en eut pas falu d'avantage pour le faire entrer en tentation.
Car cette Princesse étoit belle, & quoi que personne n'eut jamais vû son
corps pour en pouvoir parler positivement, il y avoit bien de
l'apparence, par ce qui paroissoit au dehors, que ce qui étoit sous le
linge n'étoit pas moins beau que tout le reste. Elle avoit une gorge &
un bras fait au tour, & la blancheur dont ils étoient l'un & l'autre
surpassoient celle des lis. Aussi le Chancellier ne se fut jamais chargé
de cette commission si en sortant du couvent il eut conservé les
sentimens qui l'y avoient fait entrer. Mais il s'y étoit trouvé
tourmenté de tant de tentations differentes tant qu'il y étoit demeuré,
qu'il en avoit reveillé souvent les Religieux. Il avoit été affligé
particulierement de celles de la chair, & comme on lui avoit permis dans
leur violence d'aller sonner une Cloche afin que tous ses freres se
missent en priéres à son intention, l'on n'entendoit plus à toute heure
que sonner cette Cloche; de sorte que ceux qui logeoient autour de ce
monastere ne savoient ce que cela vouloit dire, de l'entendre sonner si
souvent. Mais soit que Dieu n'exauçât pas leurs prieres, ou qu'il ne se
mit pas en état lui-même de meriter qu'il les exauçât, il avoit renoncé
à la fin à cette vocation, & avoit embrassé celle du Palais. Il n'y
avoit pas trop mal réüssi, puis qu'il étoit devenu Chancellier, & même à
un âge qu'il y avoit esperance qu'il le devoit être long-tems. En effet
il vit encore jusques aujourd'hui & toûjours avec de si grandes
tentations, sur tout de celles dont je viens de parler, que l'on en
conte d'étranges choses. Cependant si l'on en veut croire ce qu'on en
dit, l'on pretend qu'il y employe bien une autre cloche que celle des
Chartreux pour les faire passer.
Chavigny ne lui ressembla pas à l'égard des conseils qu'il venoit de
donner au Roi; Sa Majesté qui étoit susceptible de ces sortes
d'impressions gouta son avis, & travailla en même-tems à une
declaration, par laquelle il pretendoit après sa mort partager
l'authorité entre la Reine, le Duc d'Orleans & le Prince de Condé. La
Reine en fut avertie par le Cardinal Mazarin; elle le pria d'en parler
au Roi, & de lui remontrer que ceux qui lui donnoient ce conseil
abusoient bien du credit qu'ils avoient sur son esprit; que le Duc
d'Orleans avoit toûjours été un boutte-feu dans son Royaume, & que de
lui donner le moindre pouvoir, c'étoit justement y faire vivre la guerre
civile qu'il y avoit allumée tant de fois; qu'il n'étoit pas moins
dangereux de lui associer le Prince de Condé, parce que n'y ayant que
lui qui eut des garçons de toute la famille Royale, il tâcheroit
peut-être à les élever au prejudice de ceux de Sa Majesté. Le Roi
d'aujourd'hui avoit un frere qui étoit plus jeune que lui de deux ans, &
quelques jours. C'est Mr. qui vit presentement, Prince qui après avoir
porté le nom de Duc d'Anjou dans sa jeunesse, a pris celui de Duc
d'Orleans après la mort de son Oncle. Cependant l'on peut dire qu'il ne
lui a ressemblé en rien que par rapport à ce nom: autant que l'un étoit
disposé à prêter l'oreille aux ennemis de l'Etat, autant celui-ci a été
soumis aux ordres de son Souverain. Le seul écart qu'il ait jamais fait
fut quand il quitta la Cour pour s'en aller à Villers Cotterets, à cause
de la disgrace qui étoit arrivée au Chevalier de Lorraine son favori,
mais il ne dura qu'autant de tems qu'il en falut à Mr. Colbert pour
l'aller trouver. Il s'en revint en même tems qu'il l'eut averti de son
devoir, & l'on n'a pas vû qu'il lui soit rien arrivé depuis de pareil.
Le Cardinal Mazarin étoit trop politique pour vouloir se charger de la
commission que la Reine lui vouloit donner. Il eut peur que le Roi ne le
trouvât mauvais, & qu'il ne vécut assez long-tems pour l'en faire
repentir. Cependant en même tems qu'il se ménageoit ainsi avec Sa
Majesté, étant bien aise de faire la même chose avec la Reine, il lui
dit que s'il ne le faisoit pas, ce n'étoit qu'à fin de lui pouvoir
rendre plus de service dans l'occasion: que si elle faisoit rompre cette
glace par un autre, le Roi ne manqueroit pas de lui en parler, qu'il
pouroit alors lui en dire son sentiment, & faire plus, d'un parole,
qu'il ne feroit maintenant avec cent. La Reine le crut de bonne foi sans
se donner la peine de pénétrer d'où procedoit son refus. Elle eut
recours à Mr. Desnoiers pour faire auprès du Roi le personnage dont il
ne vouloit pas se charger. Celui-ci qui étoit bien aise d'obliger cette
Princesse, accepta cette commission sans refléchir trop à ce qui lui en
pouroit arriver. Il se fia sur ce qu'ayant assez de credit sur l'esprit
de ce Prince par la conformité qu'il avoit avec lui d'être assez devot,
il en seroit écouté favorablement. Mais Sa Majesté qui avoit fouré bien
avant dans sa tête qu'elle se devoit défier de la complaisance que la
Reine sa femme avoit pour le Roi d'Espagne son Frere, en particulier, &
pour toute sa Nation en general, ayant mal reçû sa proposition il lui
fit deffense de lui en reparler jamais sous peine d'encourir son
indignation.
Une réponse comme celle là avoit de quoi le rendre sage, sur tout de la
maniere que le Roi la lui avoit faite. En effet il avoit accompagné les
paroles de l'air du monde le plus significatif. Il lui étoit aisé de
juger de là que s'il lui arrivoit jamais de faire la même faute qu'il
venoit de faire, il pouroit bien avoir tout le tems qu'il lui faudroit
pour s'en repentir. Mais soit qu'il voulut servir la Reine à quelque
prix que ce fut, ou qu'il eut peur qu'il n'entrât du ressentiment dans
l'esprit de Sa Majesté en traitant cette Princesse comme il faisoit, &
que la charité lui fit desirer de le voir mourir avec des sentimens plus
Chrêtiens, il se servit de ce pretexte pour mettre le Confesseur du Roi
dans ses interêts. Il lui dit que s'il vouloit l'obliger il faloit qu'il
convertit le Roi là dessus, & comme ils étoient bons amis, & qu'il avoit
même son argent à la Maison professe de St. Loüis, dont étoit ce
Jesuïte, celui-ci lui promit tout ce qu'il voulut. Sa charge lui en
donnoit la commodité toutes fois & quantes que bon lui sembloit, ainsi
n'ayant pas été long-tems à lui tenir parole, le Roi ne le reçût pas
mieux qu'il avoit fait Desnoiers. Le Confesseur crut qu'il ne se devoit
pas rendre du premier coup, & qu'ayant l'authorité de lui parler
fortement là dessus il pouvoit s'en servir en faveur de son ami. Ainsi
étant retourné à la charge il se rendit si desagreable par là à Sa
Majesté qu'elle le chassa de la Cour. Les Jesuïtes n'approuverent pas
cette recidive qu'il avoit faite à leur insu, & comme le Roi les
menaçoit de prendre à l'avenir un Confesseur dans un autre couvent,
parce qu'ils se méloient de trop de choses, ils revelerent à Sa Majesté
qu'elle devoit bien moins s'en prendre à eux de ce qui venoit d'arriver,
qu'à Mr. Desnoiers, que c'étoit lui qui étoit cause de la faute que
venoit de faire son Confesseur, & que sans lui il n'y eu jamais pensé.
Le Roi n'eut pas de peine à le croire, parce que ce Secretaire d'Etat
avoit voulu lui-même ébaucher ce que l'autre avoit tâché d'accomplir,
ainsi lui ayant fait commandement de se retirer de la Cour sa charge fut
donnée à Mr. le Tellier.
Desnoiers se retira dans sa Maison de Dangu qui n'étoit qu'à dix-huit ou
vingt lieuës de Paris. Il crut que sa disgrace ne seroit pas longue,
parce que le Roi ne pouvoit pas vivre encore long-tems. Il crut aussi
que n'ayant point donné la demission de sa charge la Reine l'y feroit
rentrer tout aussi-tôt que ce Prince auroit les yeux fermez. Il étoit en
droit de l'esperer sans se flatter lui-même, puis que ce n'étoit qu'à
son sujet qu'il avoit perdu les bonnes graces de sa Majesté, ainsi
supportant son mal avec d'autant plus de patience qu'il étoit persuadé
qu'il ne seroit pas bien long, il attendit du benefice du tems, ce qu'il
ne pouvoit plus esperer par aucune intrigue.
Chavigny se voyant Triompher ainsi & de son Collegue & du Confesseur de
Sa Majesté dressa une declaration avec elle telle qu'il la lui avoit
suggerée. Le pouvoir de la Reine y avoit des bornes bien étroites, quoi
qu'elle y fut declarée tutrice de son fils. Le Roi établissoit aussi un
conseil à cette Princesse, afin que quand il seroit mort, elle n'eut
rien à faire sans son avis. Chavigny s'y fit mettre & crut s'y
maintenir, malgré la Reine, parce que le Duc d'Orleans & le Prince de
Condé avoient été jusques là d'intelligence avec lui. Enfin pour rendre
celle déclaration plus authentique le Roi la fit enregistrer au
Parlement, Sa Majesté declarant que sa derniere volonté étoit qu'elle
fut suivie de point en point après sa mort. Le Roi fut plus mal quelques
jours après qu'il n'avoit encore été, & comme il étoit aisé de voir
qu'il n'avoit pas plus de cinq ou six jours à vivre la Reine fit des
brigues dans le Parlement, afin que d'abord qu'il ne seroit plus on
cassât cette declaration. Elle pretendoit qu'elle ne pouvoit se
soutenir, parce qu'elle étoit non-seulement contraire aux loix du
Royaume, mais encore contre le bon sens. Chacun voyoit bien
effectivement que Sa Majesté n'y avoit pas trop bien pensé, quand elle
avoit mis la principale Puissance entre les mains des deux premiers
Princes du sang, eux qui ne voyoient point d'autre obstacle à leur
élevation que les deux jeunes Princes qu'elle laissoit à un âge si
tendre. Ce n'est pas qu'on les crut capables de rien faire au préjudice
de leur devoir, principalement leur authorité étant temperée par celle
de la Reine, qui en qualité de mere avoit encore plus d'intérêt que les
autres d'empêcher qu'ils n'entreprissent rien contre ses enfans; mais
comme il étoit souvent arrivé des choses plus extraordinaires que
celle-là, & même que la conduite passée du Duc d'Orleans devoit tout
faire apprehender de lui, chacun trouva que la Reine n'avoit pas trop
mauvaise raison de vouloir mettre les choses sur un autre pied qu'elles
n'étoient.
Le Roi, quelques jours devant que de mourir, tira la plûpart de ses
Officiers à part, tant de sa maison que celles armées, pour leur faire
promettre que quelque brigues que l'on pût jamais faire contre son fils,
ils lui seroient toûjours fidéles. Il n'y en eut pas un qui ne le lui
promit, & même qui ne s'y engageât par serment: cependant la plus grande
partie se montrerent bientôt parjures. Les Espagnols qui savoient l'état
où étoit le Roi, & que les brigues qui se faisoient à la Cour alloient
bientôt la diviser, se preparoient à profiter de nos desordres. Le
Cardinal infant n'étoit plus en Flandres, & le Roi d'Espagne avoit
envoyé en ce païs-là Dom Francisco de Mellos pour lui succeder. Il mit
alors en deliberation dans son Conseil s'il ne devoit point se servir
d'une conjoncture si favorable pour réprendre Arras & nous restraindre
en deça de la Somme. Mais le Comte de Fontaine qui étoit Mestre de Camp
General de toutes les forces Espagnoles, comme l'est aujourd'hui le
Comte de Martin, ayant été d'avis qu'il valoit bien mieux entrer en
France, parce que ces places tomberoient d'elles-mêmes, s'ils pouvoient
jamais y exciter quelques troubles, Mellos ne vit pas plûtôt que la
plûpart des autres Officiers Generaux étoient de même sentiment qu'il
s'y rendit. Il s'approcha de la Somme, & l'état où étoit le Roi donnant
encore une plus grande apprehension de leurs forces, le Duc d'Anguien
qui étoit à la tête de nôtre armée de Flandres eut ordre de les cotoyer
sans s'engager au combat. Il étoit encore si jeune qu'il n'y avoit pas
d'apparence de s'en fier à lui seul, c'est pourquoi le Marêchal de
l'Hospital lui fut donné, pour temperer ce que le feu bouillant de sa
jeunesse lui pouvoit faire entreprendre de mal à propos.
Nôtre Regiment ne sortit point de la Cour, parce que bien que l'armée du
Duc fut plus foible que celle des ennemis, comme il y avoit tout à
craindre de l'ambition des grands, il ne faloit pas se trouver tellement
denué de toutes choses, qu'on fut hors d'état de s'y opposer. La Reine
sur les derniers jours de la vie du Roi fit pressentir le Parlement,
s'il ne seroit point d'humeur à passer par dessus là declaration qu'il
avoit verifiée, en lui decernant la tutelle de son fils dans toute
l'étenduë qu'une mere pouvoir desirer. L'Evêque de Beauvais son premier
Aumonier qui étoit d'une famille des plus considerables de la Robe fut
celui qu'elle y employa. Il y réüssit parfaitement bien, & ses parens
qui se flattoient que la récompense de ce service seroit le commencement
de sa fortune, lui firent tout esperer, dans la vûë que quand il seroit
parvenu aux grandeurs qu'ils lui desiroient il leur feroit part de son
bonheur.
La Reine étant assurée de ce côté-là, laissa mourir le Roi avec plus de
tranquilité qu'il ne sembloit qu'elle ne dût avoir dans un état comme le
sien. Peut-être n'étoit-elle ainsi consolée que par la joye qu'elle
avoit de voir que la fortune du Roi son fils seroit maintenant en
seureté entre ses mains, au lieu qu'elle craignoit auparavant que le Duc
d'Orleans & le Prince de Condé n'abusassent de l'authorité que le Roi
leur donnoit par sa declaration. Peut-être aussi que sa douleur ne
pouvoit pas être si vive qu'elle eut été, si cette mort eut été imprevûë
mais comme ce Prince languissoit depuis long-tems, & qu'il y avoit déja
plus d'un mois qu'on s'attendoit tous les jours qu'il dût expirer, il
n'étoit pas étonnant qu'elle se fut fait comme une espece de calus qui
la rendoit plus disposée à cette séparation qui est d'ordinaire si
sensible a une femme. Enfin le Roi étant mort la Reine, qui avoit trouvé
moyen de faire renoncer le Duc d'Orleans à l'authorité que le Roi lui
donnoit par sa declaration, monta au Parlament avec lui. Cette Compagnie
dont les principaux étoient gagnez par l'Evêque de Beauvais lui decerna
la Regence avec une Puissance absoluë, malgré les dernieres intentions
de Sa Majesté.
Quelques jours avant la mort du Roi Mellos, après avoir fait mine
pendant quelque-tems de vouloir entrer en France par la Somme, marcha
tout d'un coup du côté de la Champagne où il mit le Siege devant la
Ville de Rocroy. Cette Ville qui en est comme le boulevart du côté que
les Païs-Bas confinent avec elle, est scituée avantageusement. Elle a
une grande quantité de bois d'un côté qui en rendent les approches
extrémement difficiles, de l'autre un Marais qui la rendroit imprenable
s'il regnoit tout allantour. Avec une situation si avantageuse c'eut été
dequoi faire échouer le dessein de Mellos, si elle eut été munie
suffisament de toutes choses, & que ses fortifications eussent été en
bon état; Mais, soit que le Cardinal de Richelieu eut crû avant que de
mourir que les Espagnols n'étoient pas en état d'entreprendre un siege
de cette conséquence, ou que les affaires qu'il leur avoit faites en
Portugal, en Catalogne & dans l'Arthois leur feroient employer leurs
forces de ce côté-là plûtôt que d'un autre, il avoit assez negligé d'y
pourvoir. Le Roi defunt n'en avoit pas eu plus de soin après sa mort;
ainsi quand Mellos arriva devant il y avoit un des dehors qui étoit
presque éboulé, & si peu de Garnison pour les défendre qu'elle perdit
courage à son approche.
Le Duc d'Anguien dont on s'étoit bien apperçû de la valeur dans deux ou
trois Campagnes qu'il avoit faites auparavant en qualité de volontaire,
conclut d'abord à la secourir promptement. Le Marêchal de l'Hospital s'y
opposa, sous pretexte des difficultez qui s'y presentoient, mais en
effet parce qu'il avoit des ordres secrets d'empêcher qu'on ne hazardât
une bataille. La Reine mere qui les lui avoit envoyez avoit consideré
qu'on ne pouvoit la perdre sans ouvrir tout le Royaume aux ennemis, &
peut-être sans renverser tous les projets qu'elle feroit à cause de sa
fortune presente, qui lui promettoit plus de bonheur que par le passé.
Le Duc ne fut point content de tout ce que ce Marêchal lui pouvoit
remontrer pour lui faire approuver sa retenuë: son courage lui faisoit
voir de la facilité dans les plus grandes difficultez, & il aimoit mieux
l'en croire que tout le reste; ainsi ayant commandé à Gassion de marcher
par les bois avec quelque Cavallerie qui porteroit des fantassins en
croupe, pour voir s'il ne les pouroit point jetter dans la Ville, il le
suivit lui-même comme pour l'appuyer seulement. Gassion qui croyoit
mériter du moins avec autant de justice le Baton de Marêchal de France
que l'Hospital qui l'avoit obtenu sur la fin de la vie du feu Roi,
connut bien le dessein du Duc, soit qu'il lui en eut fait confidence,
comme l'apparence n'en sauroit donner d'autre pensée, ou qu'il le
pénétrât de lui-même: ainsi regardant cette occasion comme une chose qui
lui pouvoit procurer cet honneur, sans lui pouvoir faire jamais de
peine, puis qu'il n'agissoit que par les ordres de son general il
couvrit si-bien sa marche qu'il passa tout au travers du quartier des
Italiens que Mellos avoit avec lui, sans être obligé de rendre qu'un
médiocre combat. La plûpart des fantassins qu'il avoit entrerent dans la
place, & ce secours l'ayant un peu rassurée, Gassion envoya dire au Duc
ce qu'il venoit d'executer selon qu'il le lui avoit ordonné lors qu'il
l'avoit fait partir.
Le Duc qui après avoir levé en marchant tout ce qu'il avoit pû des
Garnisons qui étoient sur son passage, avoit rendu son armée forte de
vingt-un à vingt-deux mille hommes, en sorte que celle de Mellos n'étoit
plus superieure à la sienne que de quatre mille tout au plus, le Duc,
dis-je, qui étoit resolu plus que jamais de combattre, lui manda que
s'il pouvoit se maintenir dans une petite plaine qui est entre les bois
& la place, il le verroit bientôt accourir à son secours. Gassion ne pût
executer cet ordre, parce que bien qu'il eut des défilez qu'il pouvoit
mettre devant lui, il apprehenda d'être obligé à la fin de succomber
sous le nombre; ainsi étant revenu au devant du Duc, il lui fit rapport
de tout ce qu'il avoit reconnu devant la place. Ces nouvelles ne firent
qu'augmenter l'ardeur que ce general avoit de combattre. Il lui donna un
plus grand nombre de troupes qu'il n'en avoit pour retourner dans la
plaine, & Mellos n'ayant pas eu la précaution d'en faire garder les
défilez, soit qu'il méprisât la jeunesse du Duc ou qu'il ne fit guéres
de cas de son armée, qu'il ne consideroit que comme des troupes
ramassées & par conséquent peu capables de se mesurer avec les siennes
qui étoient l'élite de tout ce que l'Espagne avoit de meilleur, Gassion
y rentra sans y trouver aucun obstacle.
Mellos n'avoit peut-être pas trop crû jusques-là que le Duc ôsât se
presenter devant lui. Il savoit qu'il lui étoit inferieur non-seulement
en nombre, mais encore dans la valeur de ses troupes, du moins à ce
qu'il pensoit; Mais voyant qu'il devoit changer maintenant de sentiment
il eut été faché sans doute de ne pas avoir mieux pris qu'il n'avoit
fait ses précautions, si ce n'est qu'il se flattât en même tems que cela
n'arrivoit que pour lui faire acquerir plus de gloire. Ainsi sans
vouloir attendre le secours qui lui venoit d'Allemagne & qui marchoit
pour se joindre à lui, il quitta ses lignes où il ne laissa que des gens
suffisamment pour les garder, & fut à la rencontre du Duc d'Anguien.
Gassion s'étoit déja emparé d'une hauteur qui lui étoit favorable pour
le combat, & les deux armées s'étant avancées en presence l'une de
l'autre qu'il étoit déja presque nuit, rien ne retarda le combat, que
parce que de part & d'autre ils étoient bien aises d'avoir le jour pour
témoin de leurs actions. Mais la nuit ne fut pas plûtôt passée que les
deux armées en vinrent aux mains dès la pointe du jour. Le Combat fut
étrangement opiniatré de part & d'autre; mais enfin le Duc ayant fait
des actions prodigieuses de conduite & de valeur, & ayant été
parfaitement bien secondé par toutes les troupes, principalement par
Gassion, la victoire se declara tellement pour lui qu'il y avoit
long-tems qu'il ne s'en étoit remporté une pareille. Toute l'infanterie
ennemie fut taillée en piece, & le Comte de Fontaine ayant été tué à la
tête en donnant ses ordres d'une litiére où il étoit, à cause qu'il
étoit tellement mangé de goûtes qu'il ne pouvoit se tenir à cheval il
n'y eut plus rien qui fit resistance. Ce grand évenement n'arriva pas
néanmoins sans qu'il en coutât beaucoup de sang aux nôtres, le Comte se
défendit en lion, & il falut du canon pour rompre un Bataillon quarré au
milieu duquel il avoit paru si intrepide qu'on eut dit qu'il se croyoit
au milieu d'une citadelle. Un grand nombre de drapeaux & d'étendarts
servirent encore de trophée à la gloire du Duc avec quantité de pieces
de canon qu'il avoit prises dans le combat.
Comme nous ne sommes plus du tems des Romains, qui punissoient de mort
ceux qui osoient donner bataille contre leurs ordres, quelque heureux
succès qu'elle pût avoir, la Reine mere oublia en faveur de sa victoire
la hardiesse qu'il avoit euë de combattre nonobstant que le Marêchal lui
eut dit à la fin de sa part, le voyant résolu de le faire, que ce
n'étoit pas là son dessein. Cette victoire qui arriva cinq jours après
la mort du Roi, ne pouvoit aussi venir plus à propos pour faire évanouïr
quantité de brigues qui s'élevoient contre l'autorité naissante de la
nouvelle Regente, principalement quand ceux qui croyoient avoir le plus
de part dans ses bonnes graces s'en virent éloignez. L'Evêque de
Beauvais en fut du nombre, le service qu'il avoit rendu à la Reine Mere
lui faisant croire qu'elle ne le pouvoit bien reconnoître qu'en lui
donnant la place de premier Ministre, il y aspira si ouvertement qu'il
ne fit point de difficulté de lui en parler lui-même. La Reine Mere
tâcha, sans être obligée de lui dire qu'il n'en étoit pas capable, de
lui faire sentir qu'il seroit plus heureux mille fois de demeurer en
l'état où il étoit que de chercher à s'élever davantage par un poste
tout rempli d'épines & de traverses. Mais il ne voulut pas l'entendre à
demi mot, si-bien que fâché de ne pas trouver en elle toute la
reconnoissance qu'il esperoit, il se fit chasser à la fin de la Cour,
pour avoir osé faire paroître le mécontentement qu'il avoit, de ce que
cette Princesse eut jetté les yeux sur un autre que lui pour lui faire
remplir cette place.
Ce fut sur le Cardinal Mazarin que la Reine fit tomber son choix, & il
ne fut pas plûtôt parvenu à cette dignité qu'il fit tout ce qu'il pût
pour ruïner Chavigny. Il lui fit ôter sa charge de Secretaire d'Etat,
sous pretexte que le Cardinal de Richelieu ne l'en avoit revétu qu'après
l'avoir ôtée assez injustement au Comte de Brienne. Il fut bien aise
ainsi de couvrir, sous ombre de justice, la haine qu'il lui portoit;
mais comme il ne cessa point de le persecuter depuis, & même que cette
persecution dura jusques à sa mort, on ne fut pas long-tems à
reconnoître au travers de tous ses deguisemens le principe qui le
faisoit agir. Cette aversion procedoit de ce qu'il ressembloit à
beaucoup de gens qui sont bien aises quand ils sont dans le besoin, de
trouver qui les assistent; mais qui ne peuvent plus souffrir leur vûë du
moment qu'au lieu de la necessité où ils étoient, ils se voient dans
l'opulence. Mazarin à son avenement à la Cour y étoit venu si miserable
qu'il avoit eu besoin que quelqu'un lui fournit ses necessitez. Il
n'avoit eu d'abord qu'une pension fort modique, & qui n'étant pas
suffisante pour le faire subsister, il avoit été trop heureux que Mr. de
Chavigny, qui le connoissoit pour s'être servi de lui dans les affaires
d'Italie, lui eut donné une chambre chez lui & la table de ses commis.
Au reste comme il se voyoit élevé maintenant à un poste qui lui faisoit
honte de son premier état, il étoit bien aise de n'en pas avoir à tous
momens devant les yeux un témoin d'autant plus incommode, qu'il se
figuroit qu'il ne lui jettoit pas un regard que ce ne fut pour lui
reprocher ce qu'il avoit fait pour lui.
Le choix que la Reine avoit fait de son Eminence pour premier Ministre,
ne déplut pas au Duc d'Orleans ni au Prince de Condé, avec qui Sa
Majesté étoit résolu de bien vivre pour ne leur pas donner sujet de
troubler le commencement heureux du régne de son fils. Le Cardinal la
confirma dans cette resolution, & il s'y conforma lui-même de peur de se
les attirer tous deux à dos. Il sçavoit que quantité de gens, jaloux de
sa fortune, commençoient à murmurer de ce que la Reine mere lui avoit
fait cet honneur au préjudice de tant de François, comme s'il n'y en eut
pas un parmi eux qui fut capable de remplir un poste comme celui-là.
Ainsi au lieu de faire paroître d'abord son avarice, & sa vanité, comme
il fit depuis, il demeura non-seulement dans un grand respect auprès
d'eux, mais il sembla encore n'emprunter tous ses mouvemens que de leurs
volontez. Il se contenta cependant durant quelque tems de vivre de ses
pensions & de quelques bien-faits que la Reine mere lui faisoit de fois
à autre, tellement qu'ils se crurent trop heureux tous deux de ce que
cette Princesse eut choisi un homme si raisonnable & qui songeoit plus à
remplir son devoir qu'à acquerir des richesses.
La protection que ces deux Princes lui donnerent tant qu'il ne
s'éloignât point de ce Principe, n'empêcha pas que d'autres que l'Evêque
de Beauvais ne se montrassent jaloux de son élevation. Le Duc de
Beaufort à qui la Reine mere avoit témoigné tant de confiance le jour de
la mort du Roi, que de lui remettre entre les mains la garde des deux
Princes ses enfans, fâché qu'une action qui lui promettoit beaucoup de
faveur fut demeurée sans aucune suite, s'unit avec Madame la Duchesse de
Chevreuse qui étoit un esprit bien entreprenant. Elle s'étoit fait
exiler du vivant du feu Roi, parce que Sa Majesté la soupçonnoit de
donner de méchans conseils à la Reine. Elle avoit demeuré pour le moins
dix ans à Bruxelles, où on l'accusoit encore d'avoir voulu de concert
avec Marie de Medicis veuve de Henri le Grand, qui s'y étoit aussi
retirée, tâcher de fois à autre de brouiller l'Etat. Elle en étoit enfin
revenuë après la mort de Louïs le Juste, parce que la Reine avoit jugé
que n'ayant été exilée qu'à sa consideration, il n'étoit pas juste
qu'elle demeurât plus long-tems dans la souffrance. Cette Duchesse qui
avoit été bien autrefois avec Sa Majesté avoit esperé d'abord qu'elle ne
seroit pas plûtôt de retour auprès d'elle qu'elle auroit grande part au
Gouvernement. Son ambition & sa vanité lui faisoient croire que si elle
en étoit incapable par son sexe, elle éleveroit toûjours quelqu'un au
ministere qui lui seroit si soumis, qu'il n'auroit que le nom de
Ministre pendant qu'elle en auroit toute l'authorité. Elle jettoit les
yeux pour cela sur Châteauneuf le garde des sceaux, qui avoit été encore
bien plus maltraité qu'elle sous le régne du feu Roi. Car si elle avoit
été obligée de passer dix ans hors du Royaume, il en avoit passé du
moins autant dans le Château d'Angouléme, où il avoit été renfermé. Il
n'y avoit eu que la mort du Roi qui lui avoit fait recouvrer la liberté,
& elle croyoit que comme il étoit son ami particulier, & capable de
remplir un poste comme celui-là, elle ne pouvoit mieux faire que de
l'opposer au Cardinal Mazarin.
Ses esperances s'étant trouvé trompées à son arrivée, & la Reine au lieu
de répondre à son attente l'ayant reçûë non-seulement avec assez
d'indifference, mais encore avec assez de mépris, elle s'unit avec le
Duc de Beaufort dont le mécontentement étoit reconnu si generalement de
tout le monde, qu'il n'y avoit personne qui ne crût que le Cardinal ne
feroit pas trop mal de prévenir les menaces qu'il ne pouvoit s'empêcher
de faire dans son emportement. Car quoi qu'il ne fut pas si fou que de
les lui faire à lui-même, comme il avoit si peu de discretion que de ne
pas prendre garde devant qui il parloit, c'étoit presque la même chose
que si c'eut été en sa presence.
Châteauneuf dont la mère étoit de la Maison de la Chastre voyant qu'il
ne tiendroit pas à la Duchesse & au Duc de Beaufort qu'ils ne le fissent
premier Ministre, ne voulut pas s'y opposer, quoi qu'il eut lieu de
craindre que cela ne le fit remettre en prison; ainsi après avoir
surmonté le trouble que cette pensée lui pouvoit apporter, il mit dans
cette intrigue Mr. de la Chastre Colonel General des Suisses son proche
parent. Celui-ci avoit eu cette charge à la mort du Marquis de Coaislin
gendre du Chancelier. Ce Marquis avoit été tué au Siege d'Aire, il y
avoit deux ans, & il avoit laissé trois garçons de sa femme, savoir le
Duc de Coaislen d'aujourd'hui, l'Evêque d'Orleans & le Chevalier de
Coaislin, le Marêchal de Bassompierre avoit possedé cette charge
auparavant, & avoit eu bien de la peine à y être reçû, parce que les
Suisses pretendoient qu'ils ne devoient avoir qu'un Prince à leur tête,
& que n'en ayant jamais eu d'autre, il leur étoit honteux d'avoir
maintenant un simple Gentilhomme. Cependant après avoir fait la planche
pour lui, ils firent la même chose ensuite, pour Mr. de Coaislin, & pour
Mr. de la Chastre, jusques à ce qu'enfin ils sont revenus aujourd'hui
sous le commandement de Mr. le Comte de Soissons Prince de la Maison de
Savoye qui a épousé une niece du Cardinal Mazarin.
Mr. de la Chastre n'eut point d'autre motif en entrant dans cette
intrigue que d'en rendre sa fortune meilleure. Ainsi quoi qu'il ait fait
des memoires tout exprès pour insinuer au public qu'il a été bien plus
malheureux que coupable, tout ce qu'il y a de vrai c'est qu'il considera
uniquement, que Mr. de Châteauneuf n'ayant point d'enfans, & se faisant
honneur de son Alliance, il prendroit plaisir de l'élever, s'il se
voyoit jamais en état de le pouvoir faire. Cette ligue fut nommée la
caballe des importans, & eut un succès bien different de ce
qu'esperoient les conjurez. L'on croit que leur dessein étoit de se
défaire du Cardinal à quelque prix que ce fut, & de l'assassiner, plûtôt
que d'y manquer, mais ce Ministre ayant eu vent de leur complot fit
arrêter le Duc de Beaufort & le Comte de la Chastre; le premier fut mis
à Vincennes & l'autre à la Bastille. Celui-ci en fut quitte pour la
perte de sa charge, où le Marêchal de Bassompierre rentra, en lui
rendant l'argent qu'il en avoit donné. L'autre après avoir été trois ou
quatre ans en prison s'en sauva heureusement, & s'étant caché pendant
quelque tems en Berri, il revint enfin à Paris, quand il vit que cette
grande Ville s'étoit revoltée contre le Roi. C'est ce que je dirai en
son lieu, & ceci n'est seulement qu'en passant.
La Reine mere se voyant assurée, par la prison de ces deux hommes & par
l'exil de la Duchesse de Chevreuse qui passa en même-tems en Espagne,
croyant qu'il n'y auroit plus personne d'assez hardi dans le Royaume
pour rien entreprendre contre sa volonté, envoya la plus grande partie
de nôtre Regiment sur la Frontiere de Lorraine où Mr. le Duc d'Anguien
s'étoit acheminé après la bataille de Rocroi. Il y assiegea Thionville,
& l'ayant prise par composition il fut ensuite au secours du Marêchal de
Guébriant, qui se trouvoit serré de bien près entre deux armées. Il le
tira de peril, mais ce Marêchal ayant assiegé Rotwiel, sur la fin de la
campagne, il y reçût un coup de fauconneau dont il mourut deux jours
après s'être emparé de cette place.
La compagnie dont j'étois ne fut pas du detâchement qui avoit été envoyé
au Duc d'Anguien & ainsi me voyant comme inutile à Paris je demandai
permission à mon Capitaine de m'en aller en Angleterre avec Mr. le Comte
de Harcourt que la Reine envoyoit en ce païs-là, pour moyenner quelque
accommodement entre Sa Majesté Britannique & son Parlement. Le Cardinal
de Richelieu qui avoit fomenté les desordres qu'il y avoit entr'eux,
n'avoit pas prevû qu'ils dussent aller si loin qu'ils avoient été. Ce
peuple qui ne se gouverne pas comme les autres, après avoir accusé son
Roi de vouloir introduire une authorité absoluë dans son Royaume & d'y
changer la Religion, avoit pris les armes contre lui. Il s'étoit déja
donné plusieurs batailles là-dessus, & le sang qui y avoit été versé
avoit plûtôt aigri les esprits qu'il ne les avoit disposez à entendre à
une bonne paix. Le Comte d'Harcourt, auprès de qui je trouvai de la
recommandation, me reçût parmi ses Gentilshommes qui étoient en grand
nombre. Car comme c'étoit un Prince fameux par quantité de grandes
actions, il ne vouloit pas que rien dementit chez les étrangers la
réputation qu'il savoit bien s'y être acquise. Nous fumes d'abord
trouver le Roi d'Angleterre qui étoit à Exester dont son armée, qu'il
avoit mise sous le commandement des Princes Robert & Maurice ses neveux
fils de Frederic V. Roi de Bohéme & Electeur de Palatin, s'étoit emparée
il n'y avoit que peu de tems. Le Comte de Harcourt trouva ce Prince mou
& qui n'avoit aucune résolution, de sorte qu'il avoit déja manqué
diverses occasions dont il eut pû se servir pour faire rentrer sous son
obeïssance la Vile de Londres qui s'étoit revoltée contre lui. Le Comte
d'Harcourt qui étoit aussi entreprenant que ce Roi étoit timide, voulut
lui inspirer de la vigueur comme la seule chose qui étoit capable de
rétablir son authorité; mais il lui répondit qu'il en parloit bien à son
aise, qu'il croyoit apparement que les Anglois ressemblassent aux
François, qui ne s'écartoient guéres du respect qu'ils devoient à leur
Souverain, & qui quand ils s'en écartoient une fois pouvoient être
contraints d'y rentrer par toutes sortes de voyes, quelque rudes &
quelque extraordinaires qu'elles pussent être; que cependant il vouloit
bien qu'il fût que s'il étoit permis de tenir ainsi le baton levé aux
uns c'étoit tout autrement à l'égard des autres; que ce seroit justement
le moyen de se perdre; que les Anglois vouloient être ramenez par la
douceur, c'est pourquoi il le prioit d'aller faire un Tour à Londres
pour essayer d'en faire plus par ses conseils qu'il n'en pouroit jamais
faire avec une armée, tout grand Capitaine qu'il étoit.
Le Comte de Harcourt vit bien où le mal le tenoit, & ne croyant pas que
ce Prince réüssit jamais tant qu'il en useroit de la sorte, il partit
plûtôt pour le contenter que pour aucune esperance de venir about de ce
qu'il desiroit. Il y en a beaucoup qui ont prétendu que le Cardinal
Mazarin qui se conduisoit sur les Memoires du Cardinal de Richelieu,
bien loin de desirer ainsi la paix de ce Royaume avoit ordonné au
contraire à ce Prince d'y semer encore la division & le trouble. Pour
moi c'est ce que je ne saurois dire au juste, si je le voulois faire ce
seroit parler contre ma connoissance. Je crois même que la plûpart de
ceux qui en parlent ainsi ne le sont que par conjectures, c'est-à-dire
parce que la politique que l'on voit s'observer entre les Puissances est
de tirer avantage de tout sans se mettre en peine ni de ce que le sang
ni la charité les obligent de faire.
Quoi qu'il en soit le Comte de Harcourt étant arrivé à Londres il y eut
de grandes conferences avec le Comte de Bedfort qui étoit le plus grand
ennemi que le Roi d'Angleterre eut dans son Parlement. Il en eut aussi
quelques-unes avec quelques autres personnes de distinction qu'il eut pû
amener à son sentiment sans ce Comte, qui s'opiniatra si fort à vouloir
ruïner l'authorité de son Souverain, que le Comte de Harcourt ne se pût
empêcher de lui dire d'y prendre bien garde, & que si jamais Sa Majesté
Britannique trouvoit moyen de regagner la confiance de ses sujets, il
étoit comme impossible qu'il oubliât jamais l'obstacle qu'il y auroit
apporté. Bedfort lui répondit avec beaucoup de hardiesse, & peut-être
avec assez peu de raison, que quand il lui faisoit cette menace, il
égaloit apparement le pouvoir des Rois d'Angleterre avec ceux des Rois
de France en ces derniers tems; qu'il y avoit bien à dire de l'un à
l'autre, & que les Anglois étoient trop sages pour souffrir jamais que
leur Souverain se vengeât directement ou indirectement d'une personne
qui se seroit attiré sa haine, pour avoir embrassé, comme il faisoit,
leurs intérêts; que leur Nation avoit des loix sur lesquelles il faloit
que leurs Princes se conformassent, à moins que de la voir tout
aussi-tôt se declarer contr'eux; que c'est ce qui étoit toûjours arrivé
toutes fois & quantes qu'ils avoient voulu entreprendre quelque chose au
delà de leur pouvoir, & ce qui arriveroit encore à l'avenir, parce qu'il
n'y avoit pas un Anglois qui ne sut que c'étoit en cela que dependoit
leur liberté & leur repos.
Tout ce que je viens de dire se sût tout aussi-tôt dans la Ville, quoi
que cela se fut passé tête à tête & secretement. Je crois que ce fut le
Comte de Bedfort qui prit plaisir de le divulger, afin de faire voir au
Peuple qu'il étoit toûjours le même, & que rien n'étoit capable de le
fléchir. Cependant ce qui se disoit des ménaces que le Comte de Harcourt
lui avoit faites, si néanmoins on peut appeller de ce nom-là ce qu'il
lui avoit dit, le rendit odieux au Peuple, les Anglois ne firent non
plus d'état de lui que si c'eut été un simple particulier. Il passoit
tous les jours dans les ruës sans qu'on lui donnât le moindre coup de
chapeau. Un Cocher même d'un Carosse de place, comme il y en a quantité
en ce païs-là, s'étant rencontré avec le sien, eut l'insolence de
vouloir passer devant lui. Je ne sais à quoi il tint que ses valets de
pied ne le tuassent sur le Champ, aussi crois-je aisément qu'ils n'y
eussent pas manqué, si ce Prince qui avoit peur de commettre legerement
son authorité, en armant une vile populace contre lui, ne leur eut
commandé de s'abstenir d'aucune voye de fait. Soucariere, qui étoit
batard du Duc de Bellegarde grand Ecuyer de France, se trouvant alors
dans son Carosse avec lui, mit pied à terre, comme il vit qu'il
s'assembloit déja beaucoup de peuple, & que peut-être en arriveroit-il
quelque accident. Il n'en connoissoit les maniéres d'agir, parce qu'il
avoit fait déja plusieurs voyages en ce païs-là qui ne lui avoient pas
été infructueux; car il y avoit gaigné des sommes immenses à la Paulme,
& la Cour n'avoit pas été fâchée qu'il fut à la suite du Comte, parce
que comme il y étoit connu de tout ce qu'il y avoit de grands Seigneurs,
elle esperoit qu'il ne lui seroit pas inutile dans ses Negociations.
Soucariere qui parloit Anglois parla au Cocher, & ne lui auroit
peut-être parlé qu'inutilement, si ce n'est qu'un nommé Smit avec qui il
joüoit tous les jours, se trouva par hazard dans le Carosse que menoit
cet insolent. Il fit semblant de se reveiller comme d'un profond
sommeil, ou plûtôt comme s'il eut été assoupi par le vin, afin de se
mettre à couvert de la faute qu'on lui eut imputée, d'avoir gardé le
silence dans une occasion où il avoit tant de sujet de le rompre. Il
sortit alors du Carosse, & après avoir embrassé Soucariere, il fut le
premier à menacer son Cocher que s'il ne se montroit plus sage ce seroit
à lui qu'il auroit à faire. Sa voix fit plus d'effet que le caractere du
Comte, qui à la dignité d'Ambassadeur joignoit encore celle de Prince,
qui n'est guéres moins recommandable chez toutes les Nations. Le Comte
de Harcourt fut fort loué de sa moderation, & le Parlement ayant ouï
parler de ce qui lui étoit arrivé fit mettre le Cocher à Nieugatte,
prison où l'on met les malfaiteurs. Il fit mine même de le vouloir
punir, mais le Comte de Harcourt ayant demandé sa grace, il en fut
quitte pour quelques jours de captivité.
Le Roi d'Angleterre attendoit toûjours la réponse du Comte d'Harcourt, &
soit qu'il esperât qu'elle lui seroit favorable, ou qu'il ne voulut
répandre le sang de ses sujets qu'à l'extremité, il avoit differé de
combattre le Comte d'Essex qui commandoit l'armée du Parlement; mais
enfin le Comte de Harcourt lui ayant mandé que bien loin qu'il dut
s'attendre à les voir ainsi rentrer dans le devoir, il devoit conter
qu'ils ne le feroient jamais que par force, il lui fit sentir si-bien la
necessité où il étoit de ne les pas ménager d'avantage que Sa Majesté
Britannique résolut de donner un nouveau combat. Le bruit en étant
parvenu jusques à Londres nous demandâmes permission au Comte de
Harcourt, tous tant que nous étions de Gentilshommes auprès de lui, de
nous en aller dans l'armée de Sa Majesté Britannique. Il nous le donna
secrettement, parce que s'il l'eut fait d'une autre maniére, il eut eu
peur de contrevenir par-là à ce que son caractere demandoit. Nous
partîmes donc les uns après les autres, & par differens chemins, comme
si la route que nous voulions prendre eut été toute opposée l'une à
l'autre, mais nous étant bien-tôt rassemblées nous fîmes un petit
escadron, sans être obligez de recevoir parmi nous d'autres personnes
que celles qui étoient venuës à la suite de cet Ambassadeur. Nous fumes
offrir nôtre service au Roi qui n'étoit qu'à deux lieuës de son armée.
Il nous reçût parfaitement bien, & nous donna des lettres pour ses
Generaux. Nous n'étions pas encore arrivez auprès d'eux que le Parlement
fut averti de ce qui se passoit. Il en fit de grandes plaintes au Comte
de Harcourt, lui disant que s'il lui arrivoit quelque chose, qui fut
contraire au droit des gens, il n'eut qu'à s'en prendre à lui-même; que
c'étoit lui qui y contrevenoit le premier, & qui donnoit lieu par-là
qu'on lui manquât de respect, sans qu'on y pût mettre remede.
Ce discours qui étoit une espece de menace n'étonna pas ce Prince, quoi
qu'il eut tout à apprehender de l'esprit inquiet de ces Peuples. Il
répondit à ceux qui le lui tenoient, que ceux dont ils faisoient des
plaintes n'étant ses Domestiques que par accident, c'est-à-dire, que
parce qu'ils avoient voulu voir le païs & l'accompagner dans son
Ambassade, ils ne lui avoient pas demandé permission de faire ce qu'ils
avoient fait; que la Noblesse Françoise avoit cela de propre, que quand
elle avoit une bataille elle n'y courait pas seulement, mais encore
qu'elle y voloit; que s'ils en avoient pris son avis, ils se fussent
bien donné de garde de le faire; mais que de jeunes gens comme nous
étions tous la plûpart ne faisoient pas toûjours reflexion à ce qu'ils
devoient faire. Ces raisons ne contenterent pas le Parlement. Il donna
des ordres rigoureux contre nous, & écrivit même au Comte d'Essex que si
nous pouvions tomber par hazard entre ses mains, il nous traitât le plus
rigoureusement qu'il lui seroit possible. Le Comte d'Essex qui ne
cherchoit qu'à lui plaire, mit un parti en campagne pour nous joindre
devant que nous nous pussions rendre à l'armée de l'endroit où nous
avions été trouver le Roi, mais ce parti en ayant rencontré un autre des
troupes de Sa Majesté l'attaqua, parce qu'il se voyoit plus fort que
lui. Il croyoit qu'après en avoir eu la victoire, il lui seroit facile
de poser son embuscade & de nous surprendre sur nôtre passage: en effet
il avoit déja beaucoup d'avantage sur ses ennemis, quand par malheur
pour lui nous arrivâmes à la vûë du lieu où se rendoit le combat. Nous y
courûmes aussi-tôt pour donner secours à ceux que nous voyons combattre
pour Sa Majesté Britannique. Il nous fut facile de les reconnoître & de
reconnoître les autres pareillement au differentes marques qu'ils
avoient mis sur leur chapeau. Ainsi ayant pris ceux-ci par derriere nous
les tuâmes tous à la reserve de cinq ou six qui se trouverent si-bien
montez qu'il nous fut impossible jamais de les attraper. Ils se
sauverent dans leur armée, où ayant conté à leur General comment sans
nôtre arrivée, ils étoient sur le point de défaire plus de deux cent
cinquante chevaux de l'armée du Roi, ils nous firent si noirs par là
auprès de lui, qu'il résolut s'il nous pouvoit prendre de ne nous faire
aucun quartier.
Ce qui l'animoit encore d'avantage contre nous c'est qu'il se voyoit à
la veille d'une bataille, & que venant de perdre trois cent chevaux
comme il y en avoit bien autant à l'égard de ceux que nous venions de
passer au fil de l'épée, ils lui pouvoient faire faute dans une occasion
comme celle là. Nous apprîmes dès le lendemain par le Prince Robert, à
qui ses espions l'avoient rapporté, que cette rencontre le mettoit
non-seulement en grande colere; mais encore que pour s'en venger il
avoit consigné à l'ordre, que le jour de la bataille on eut à ne nous
donner aucun quartier. Il commanda même deux escadrons qui étoient les
troupes de son armée en qui il avoit le plus de confiance, de s'attacher
à nous particuliérement, sans se mettre en peine des autres. Il leur dit
que nous voudrions faire apparement les avanturiers, & que comme nous
nous mettrions à la tête de tout en guise d'enfans perdus, il leur
seroit aisé non-seulement de nous reconnoître, mais encore de venir à
bout de leur dessein.
Toutes ces circonstances étant venuës à la connoissance du Prince
Robert, il voulut nous persuader de nous mêler dans ses escadrons, trois
ou quatre dans l'un, autant dans un autre, & ainsi du reste;
Quelques-uns y toperent assez, mais un nommé Fondreville, Gentilhomme de
Normandie très brave homme, & qui avoit fait plusieurs campagnes sous le
Comte de Harcourt, nous ayant representé que nous ne pouvions accepter
cette proposition sans nous deshonorer, ou tout du moins sans nous
derober la gloire que nous pouvions acquerir dans cette journée, il fit
revenir chacun à son sentiment. Nous priâmes donc le Prince Robert de
nous laisser faire corps à part, & il ne fut pas trop fâché de nôtre
priere, parce qu'il jugea qu'animez comme nous étions, à cause du
procedé du Comte d'Essex, nous ne manquerions pas de donner bon exemple
à ses troupes, pour peu qu'elles eussent de bonne volonté.
Le mépris que nous témoignions faire de nôtre seureté, parce que nous
croyons qu'il y alloit de nôtre gloire, le toucha; ainsi ne voulant pas
laisser perir de si braves gens sans nous donner tout le secours qu'il
lui seroit possible, il commanda la compagnie de ses gardes, & celle du
Prince son Frere pour nous soutenir. C'étoit bien les deux plus belles
compagnies que j'eusse vûës jusques-là, & je ne saurois mieux les
comparer, qu'à la maison du Roi sur le pied qu'on la mise, depuis que Sa
Majesté la purgée des parties honteuses qui la deshonoroient avant la
reforme qu'il en a faite. Car pour en dire la vérité il ne doit y avoir
pour la garde d'un si grand Prince que des gens de qualité ou des gens
de service, tels qu'il y en a presentement. Ce n'étoit pas à des
fermiers, comme toutes les compagnies des Gardes du corps & celle des
Gendarmes étoient remplies, à avoir entre leurs mains une personne aussi
precieuse que celle de Sa Majesté, & bien que je sache que ce n'a
peut-être pas été dans cette vûë que cette reforme a été faite, comme je
le dirai tantôt, la chose n'en a pas été moins utile. Ce n'est pas là la
premiere fois qu'il est arrivé un bien, quoi que l'on eut peut-être une
autre vûë: qu'importe quelle qu'elle soit, pourvû que le Prince & l'Etat
y trouvent leur compte.
Mais pour en revenir à mon sujet, le combat étant ainsi resolu de la
part du Roi, & le Comte d'Essex ne le fuyant pas, parce qu'il se croyoit
non-seulement aussi fort que lui, mais qu'il vouloit encore obliger le
Parlement, qui parloit de le destituer de son emploi à cause de quelques
fautes, qu'il y avoit faites, à le lui continuer, les deux armées
s'approcherent l'une de l'autre. Au reste n'y ayant plus qu'un ruisseau
qui les séparât, nous demandâmes au Prince Robert de nous laisser
prendre la tête de tout, comme le Comte d'Essex s'y étoit bien attendu;
mais les Anglois qui font peu d'état de toutes les autres nations en
comparaison de la leur, n'ayant garde de souffrir qu'il nous accordât
nôtre demande, ce Prince nous fit entendre qu'il l'eut bien voulu, mais
qu'il ne lui étoit pas permis de le faire; que tout ce qu'il pouvoit
pour nôtre service, si nous étions d'humeur à l'accepter, étoit de nous
mêler dans les escadrons qui marcheroient les premiers aux ennemis, que
nous eussions à voir si nous voulions nous contenter de ces offres,
parce que sans cela tout ce qu'il pouvoit faire étoit de nous placer sur
les ailes. Fondreville qui nous avoit déja empêché de recevoir une
pareille proposition, nous en empêcha encore; ainsi nous étant mis où il
vouloit, le combat se donna, & fut allez opiniatré d'abord, mais les
Parlementaires ayant bientôt lâché le pied, la victoire fut si-bien à
nous que si le Roi eut voulu faire marcher son armée du côté de Londres,
il y a grande apparence que cette Ville se fut soumise à toutes les
conditions qu'il lui eut plû d'imposer. Fondreville prit la liberté de
lui en témoigner sa pensée, après que Sa Majesté fut venuë joindre le
Prince Robert, mais comme elle étoit toûjours remplie non-seulement de
timidité, mais encore infatuée de la pensée qu'il ne faloit pas
pretendre ramener les Anglois comme on faisoit les autres nations, il
fut si facile que d'écouter quelques propositions que le Parlement lui
fit faire, à dessein seulement de l'amuser.
Devant que la bataille se donnât, comme nous avions reçû avis du Comte
de Harcourt de nous donner bien de garde de le venir retrouver à
Londres, parce que le Parlement sans aucune consideration pour lui
auroit bien la mine de nous y faire arrêter, nous obtinmes adroitement
du Comte d'Essex des Passeports pour nous en retourner dans nôtre païs.
Il est vrai que Sa Majesté Britannique s'y employa elle-même. Elle les
lui demanda sous le nom de quelques Anglois qui vouloient aller voyager
en France avec un gros train, & nous fit passer pour leurs Domestiques.
Je ne sais si le Parlement ne fit point semblant de s'aveugler lui-même,
de peur de se faire une affaire avec nôtre Roi en nous faisant arrêter;
quoi qu'il en soit m'en étant revenu en France sans qu'il m'arrivât
aucun accident, non plus qu'à sept ou huit autres François qui passerent
la mer avec moi en la compagnie du fils de Milord Pembroc, je fus
retrouver mes amis qui me témoignerent que je leur ferois plaisir de
leur raconter tout ce que j'avois vû en ce païs-là. Mon Capitaine fut
épris aussi du même desir, & trouvant que le compte que je lui en avois
rendu étoit assez bien circonstancié, il me mena le lendemain chez la
Reine d'Angleterre pour lui conter moi-même tout ce que je lui avoit
conté.
Cette Princesse s'étoit réfugiée en France pour éviter les tristes
effets qu'elle apprehendoit de la haine des Anglois, qui lui vouloient
du mal encore bien autrement qu'au Roi son mari. Ils l'accusoient d'être
cause toute seule des nouveautez qu'il avoit voulu introduire dans son
Royaume, & sur cette prévention, ils avoient osé lui demander, en lui
faisant quelques propositions, de la chasser d'auprès de lui. Sa Majesté
Britannique n'en avoit voulu rien faire, comme de raison: mais enfin se
voyant dans la suite engagé dans une guerre civile dont il n'étoit pas
trop assuré du succès, il avoit jugé à propos de lui faire passer la
mer, plûtôt pour mettre sa personne en seureté que pour condescendre à
une demande aussi insolente que celle-là. Cette Princesse me reçût fort
bien, & me demandant si j'avois vû le Roi son mari, & les Princes ses
enfans, elle m'interogea ensuite sur ce que je pensois de ce païs-là.
Après que j'eus satisfait à la demande. Je lui répondis sans hesiter,
quoi qu'il y eut deux ou trois Anglois avec elle, & même quatre ou cinq
Angloises dont la beauté meritoit que j'eusse plus de complaisance, que
je trouvois l'Angleterre le plus beau païs du monde, mais habité par de
si méchantes gens que je prefererois toûjours toute autre demeure à
celle-là, quand même on ne m'en voudroit donner une que parmi les ours;
qu'en effet il faloit que ces Peuples fussent encore plus feroces que
les bêtes pour faire la guerre à leur Roi, & pour lui avoir demandé de
chasser d'auprès de lui une Princesse qui devoit faire leurs delices,
pour peu qu'ils eussent de connoissance & de jugement.
Si mon discours fut agréable à cette Princesse qui le prit pour une
civilité qu'elle devoit attendre d'un galant homme, il ne le fut guéres
à un de ces Anglois, & même peut-être à tous ceux de cette nation qui
étoient-là; Quoi qu'il en soit celui-ci qui se nommoit Cox s'en trouvant
tout scandalisé, m'envoya dès le lendemain matin un autre Anglois qui me
dit de sa part que j'avois tenu des propos si insolents de sa nation,
qu'il vouloit me voir l'épée à la main. Je lui eusse répondu volontiers,
insolent vous même, puis qu'on ne s'étoit jamais servi d'un pareil mot,
en parlant à personne, à moins que ce ne fut parmi les harangeres, ou
parmi quelques personnes semblables à celles-là; mais comme il ne
parloit pas trop bon François, & qu'il pouvoit l'avoir fait aussi-bien
faute d'entendre la veritable signification de ce mot, que dans le
dessein de m'offenser, je crûs que j'avois déja assez d'une querelle sur
les bras sans m'en attirer encore une seconde. C'est ce qui ne me
pouvoit manquer, si je lui faisois connoître qu'on ne me parloit pas de
la sorte impunément. Le rendez-vous qu'il me donna fut derriere les
Chartreux, où le Plessis Chivrai avoit été tué il n'y avoit que peu de
jours, en se battant en duel contre le Marquis de Coeuvres fils aîné du
Marêchal d'Estrées. Je lui demandai une heure de tems pour aller
chercher un de mes amis pour se battre contre lui, parce qu'il lui
devoit servir de second, & comme je sortois de chez moi je trouvai un
autre Anglois qui me rendit un billet, où il y avoit un compliment bien
different de celui que l'autre m'avoit fait. Voici ce que contenoit ce
billet.
_J'étois chez la Reine lors que vous avez dit des choses si
desobligeantes de ma Nation que je ne doit jamais vous les pardonner:
aussi après avoir bien revé comment j'en tirerai vengeance je n'ai point
trouvé de meilleur moyen d'en venir à bout, que de vous prier de vous
donner la peine de venir chez moi. Celui qui vous rendra la presente
vous dira où vous me trouverez, nous verrons là si vous aimeriez mieux,
comme vous dites, demeurer avec des ours que de vivre avec des personnes
de mon pais._
Jamais homme ne fut si étonné que je le fus à la vûë de ce billet.
J'entendis bien ce qu'il vouloit dire, & comme il y avoit plusieurs
Angloises lors que j'avois tenu le discours que celle-ci me reprochoit,
je fus en peine de deviner de laquelle me pouvoit venir ce message.
Cependant comme elles m'avoient paru belles toutes tant qu'elles
étoient, je crus que je ne pouvois toûjours tomber que de bout. J'eus
donc grand soin de m'informer, où je trouverois celle qui me défioit
ainsi au combat, & l'homme qu'elle m'avoit envoyé m'ayant répondu que ce
seroit dans l'Hôtel même ou étoit logée la Reine d'Angleterre il ajouta
que je n'aurois qu'à demander, Miledi..... & qu'on me feroit parler à
elle.
Si j'eusse pû me dispenser honnêtement du combat que j'avois à faire
avec l'Anglois je l'eusse fait de bon coeur, maintenant que j'avois une
autre affaire sur les bras qui me touchoit de plus près, mais ne le
pouvant faire sans y intéresser ma réputation, je m'en fus à l'Hôtel des
Mousquetaires pour prendre avec moi celui des trois freres, que je
trouverois le premier sous ma main. Je ne trouvai qu'Aramis qui avoit
pris medecine, il n'y avoit qu'une heure ou deux, parce qu'il avoit eu
quelques accès de fiévre quelques jours auparavant. Athos & Porthos
étoient sortis, & lui demandant où ils pouvoient être, à cause que je ne
le croyois pas en état de me pouvoir servir, il me répondit qu'il lui
étoit impossible de m'en rien apprendre, parce qu'ils ne lui avoient
point dit où ils alloient. Cela m'embarassa, dans la crainte que j'eus
que tous ceux que j'irois chercher pareillement ne fussent pas aussi
chez eux. Aramis s'en aperçût, & devinant tout aussi-tôt ce que je
voulois à ses frères, il me dit en prenant son haut de-chausse & en se
jettant hors du lit, que pour une medecine de plus ou de moins dans le
ventre, il ne laisseroit pas de suppléer à leur défaut. Il ajouta à cela
quelques paroles qu'on eut prises pour pure gasconnade, si ce n'est
qu'il n'y en avoit jamais à son fait. Il me dit que le plaisir de me
servir lui feroit plus de bien que la medecine qu'il avoit pris, & que
je n'avois seulement qu'a lui dire où il faloit aller.
Il s'habilloit toûjours en me disant cela, & le trouvant de si bonne
volonté, je crus que je ne devois point faire de finesse avec lui. Je
lui avouai ingenuement ce qui m'avoit amené là, en même-tems que je
m'excusai de recevoir ses offres par l'état où je le trouvois. Je lui
dis que si je le prenois au mot, je ne doutois point que cela ne lui fit
plaisir, parce que je le connoissois extrémement genereux, mais que
sachant aussi le préjudice que cela feroit à sa santé, si je lui faisois
prendre l'air, je ne pouvois souffrir qu'il s'exposât comme il vouloit à
ce danger. Il ne fit nul cas de mon objection, & ayant achevé de
s'habiller, quoi que je m'y opposasse toûjours, nous nous en fumes de
compagnie où l'Anglois m'avoit donné rendez-vous. Il n'y étoit pas
encore arrivé avec son ami, ce qui me fit de la peine, parce que tout le
tems que je passois presentement, sans aller voir celle qui me
provoquoit à un autre combat, me sembloit autant de tems perdu pour moi.
Les deux Anglois se firent bien encore attendre une demie heure, ce qui
fut cause que nous ne savions presque que dire Aramis & moi, mais enfin
ayant paru le long des Murs du Luxembourg qui sont hors de la Ville,
nous nous en fumes à eux mon ami & moi, tant j'avois d'impatience de
terminer nôtre querelle. Aramis sentit quelques tranchées en y allant, &
me dit qu'il eut bien voulu s'arrêter s'il eut pû le faire avec honneur,
mais que se trouvant presentement en presence de ceux à qui nous devions
avoir affaire, il avoit peur qu'ils n'interpretassent en mal une
nécessité dont ils ne connoîtroient pas la cause. Je lui répondis qu'il
se faisoit là un scrupule bien mal à propos, & qu'il avoit une pensée
que nul autre que lui n'auroit jamais, que tous ceux qui le
connoissoient savoient qu'il étoit un si brave homme qu'ils ne
l'accuseroient jamais de foiblesse; que j'étois d'ailleurs pour rendre
compte de l'état où je l'avois trouvé, quand il avoit voulu à toute
force s'en venir avec moi, ce qui le justifieroit entierement, quand
même on seroit capable de concevoir quelque chose à son desavantage, de
ce que la necessité lui imposoit.
Il ne m'en voulut jamais croire, & m'ayant repliqué pour toute raison
que ces Anglois ne le connoissoient pas, & que c'étoit à eux qu'il
craignoit de ne pas donner bonne opinion de son courage, s'il faisoit ce
que je lui conseillois, nous marchâmes toûjours, & arrivâmes ainsi en
presence les uns des autres. Nous nous visitâmes tous quatre pour voir
s'il n'y auroit point de supercherie à nôtre fait. Car il étoit arrivé,
avant que l'on prit cette precaution, que quelques faux braves s'étoient
armez des cottes de maille, & qu'ils s'étoient précepitez ensuite sur
leurs ennemis, parce qu'ils savoient bien que leur épée ne leur pouvoit
faire de mal; quoi qu'il en soit pas un de nous n'étant capable de faire
une action comme celle-là, nous ne trouvâmes rien qui ne fut dans les
formes. Cependant dans le tems que cela se faisoit, & que celui qui se
devoit battre contre Aramis le tâtoit de tous côtez, ses tranchées le
presserent tellement qu'il ne fut pas maître de faire tout ce qu'il eut
bien voulu; l'effort qu'il faisoit pour se retenir le faisant changer de
visage l'Anglois qui étoit fort vain, comme le sont presque tous ceux de
sa Nation, soupçonna aussi-tôt qu'il avoit peur, mais il n'en douta plus
du tout lors qu'à ce que ses yeux lui en disoient, il se répandit en
même-tems une mauvaise odeur qui l'obligea de se boucher le nez.
Cependant comme il étoit fort insultant, ce que j'avois assez reconnu à
la parole qu'il m'avoit dite, lors qu'il étoit venu chez moi, il dit en
même-tems à Aramis qu'il trembloit de bonne heure, & que si pour le
tâter seulement de la main, il lui arrivoit ce que l'on sentoit
presentement, qu'est-ce que ce seroit lors qu'il le tâteroit avec son
épée.
Aramis qui étoit toûjours de moment à autre pressé de plus en plus de
ses tranchées, & qui avoit à souffrir d'avantage des peines qu'elles lui
faisoient, qu'il n'aprehendoit son épée, prit le parti alors de lâcher
la gourmette à son ventre, pour n'en être plus tant incommodé, l'Anglois
qui avoit bon nez se recula bien vite de peur d'en être empoisonné, mais
quoi que tout son soin fut alors de se le bien boucher avec la main, il
fut obligé dans ce moment de quitter cette precaution pour en prendre
une autre: Aramis s'en vint à lui l'épée à la main sans le marchander &
l'Anglois craignant qu'il n'en fut de lui, comme d'un Marêchal de France
que l'on disoit n'aller jamais au combat qu'il ne lui prit la même
incommodité, & qui cependant se faisoit craindre plus que nul autre de
tous ceux qui avoient affaire à lui, il quitta le soin qui avoit pour en
prendre un autre qu'il crût plus necessaire; il songea à se deffendre,
mais il le fit si mal qu'à peine Aramis le peut-il joindre, tant il
savoit bien lacher le pied. Aramis lui demanda alors par forme de
ressentiment qui avoit plus de peur des deux, & si c'étoit-là ce qu'il
lui avoit voulu faire accroire, quand il lui avoit dit qu'il le feroit
bien trembler autrement qu'il ne faisoit, quand il viendroit à le tâter
avec la pointe de son épée. Aramis en disant cela le suivoit toûjours de
fort près, & lui donna enfin un bon coup d'épée sans que la precaution
qu'il avoit de bien reculer l'en pût garentir. Pour ce qui est de son
Camarade il faisoit mieux son devoir avec moi, & se battoit du moins de
pied ferme, s'il ne se battoit pas plus heureusement. Je lui avois déja
donné deux coups d'épée, un dans le bras l'autre dans la cuisse, & lui
ayant fait en même-tems une passe au colet je lui mis la pointe dans le
ventre, & l'obligeai de me demander la vie. Il ne s'en fit pas trop
presser, tant il avoit de peur que je ne le tuasse. Il me rendit son
épée, & le combat qui se faisoit entre nous deux ayant fini par-là, je
m'en courus en même-tems à mon ami pour lui aider s'il avoit besoin de
mon secours; mais il n'en n'étoit pas necessaire, & il eut bientôt fait
la même chose que je venois de faire, si celui contre qui il se battoit
eut voulu ne pas reculer si fort devant lui. Cependant quand celui-ci
vit que je m'avancois encore pour le combattre, suivant l'usage
ordinaire des duels, & qu'au lieu d'un homme à qui il avoit affaire
presentement & qui n'étoit encore que trop pour lui, il alloit
maintenant en avoir deux sur les bras, il n'attendit pas que je le
joignisse pour faire ce que son camarade avoit fait. Il rendit son épée
à Aramis & lui demanda pardon de ce qu'il lui avoit pû dire de
desobligeant. Aramis le lui pardonna volontiers, & les deux Anglois s'en
étant allez en même-tems sans nous redemander leurs armes que nous
avions envie de leur rendre, Aramis entra dans une Maison au Fauxbourg
St. Jaques, ou pendant qu'il se fit allumer du feu pour changer de
linge, il me pria de lui aller acheter une chemise & un calleçon. Je
pris l'un & l'autre chez la premiere lingere tels que je les pûs
trouver, & l'ayant remené ensuite chez lui, je le quittai tout aussi-tôt
pour aller voir ma Miledi.
Je demandai aux gardes qui étoient à la porte de la Reine d'Angleterre
ou étoit son appartement. Il y en eut un qui m'enseigna par où je devois
monter pour y aller, mais i me dit en même-tems qu'il ne croyoit pas que
je lui pusse parler presentement, parce qu'elle alloit monter en Carosse
pour aller voir son frere, qui venoit d'être blessé. Cette parole me fit
soupçonner à l'heure même qu'il falloit que ce fut l'un des deux contre
qui nous avions eu affaire, Aramis & moi. Comme ce garde étoit François
& qu'il me paroissoit assez honnête par me dire tout ce qu'il en
sauroit, je lui demandai comme feignant d'y prendre grande part, où ce
malheur lui étoit arrivé. Il me répondit que ç'avoit été derriere les
Chartreux ayant voulu servir de second à un de ses amis qui l'en avoit
prié, qu'on en avoit déja parlé à la Reine d'Angleterre, afin qu'elle
prit ses mesures à la Cour pour faire punir celui qui l'avoit mis en cet
état.
Je n'en voulus pas savoir d'avantage pour me retirer. Je crûs que je ne
devois pas me presenter devant ma Miledi, après être cause, comme je
l'étois, du malheur de son frere, & que quelque bonté qu'elle eut pour
moï, il faloit lui donner le tems du moins de voir ce qui arriveroit de
sa blessure. Ainsi je dis au garde que puis qu'elle étoit maintenant si
embarrassée j'attendrois un autre fois à la venir voir. Je m'en allai
cependant bien chagrin de ce contre-tems, craignant qu'il ne me fit
manquer une fortune dont je m'étois fait un grand plaisir, sans savoir
néanmoins ce que c'étoit. Le garde me répondit que je ne faisois pas
trop mal de prendre ce parti-là, parce que comme elle aimoit fort son
frere, elle ne seroit guéres en état de me parler. Je m'en retournai
chez moi plus fâché de ce que ce combat là touchoit de si près, que de
l'intérêt que le garde m'avoit dit qu'y prenoit la Reine d'Angleterre.
Je savois qu'elle ne pouvoit parler contre moi ni contre Aramis, qu'elle
ne parlât en même-tems contre les deux Anglois. Ainsi dormant en grand
repos de ce côté-là, je n'eus point d'autre inquiétude que celle qui me
venoit de l'autre côté.
Trois jours se passerent ainsi sans que j'entendisse parler de ma
Miledi, qui avoit toûjours été occupée de son frere dont la blessure
avoit paru d'abord beaucoup plus dangereuse qu'elle n'étoit. Mais enfin
en étant desabusée heureusement au bout de ce tems-là, j'en reçûs au
quatriéme jour une seconde Lettre qui étoit conçûë en ces termes.
_Je vois bien qu'au lieu de reconnoître la faute que vous avez faite &
de m'en venir demander pardon, vous voulez outrer la matiere en gardant
encore une épée dont vous ou vôtre second ne vous seriez pas emparez,
aussi facilement que vous avez fait; si au lieu d'avoir affaire à Cox &
à mon frere, vous eussiez eu affaire à moi. Renvoyez moi leurs armes, ou
plutôt apportez-les moi vous même, sans craindre que je m'en veuille
servir contre vous. J'en ai bien de plus dangereuses que celles-là, &
qui sont d'une telle nature qu'au lieu de m'en vouloir du mal, quand je
daigne les employer à l'égard de quelqu'un, l'on m'en a obligation._
Ce billet me charma comme avoit fait l'autre, & m'estimant déja le plus
heureux de tous les hommes, d'avoir fait cette Conquête, je fus trouver
Aramis pour le prier de me donner l'épée dont il étoit en possession. Je
lui dis que ceux contre qui nous nous étions battus me les avoient fait
redemander, par une personne à qui je ne pouvois rien refuser. Il ne
s'enquit point qui c'étoit, & je ne le lui eusse pas dit aussi-bien,
parce que je me faisois une affaire très serieuse de celle-là. Il me
rendit cette épée, & les ayant mises toutes deux sous un manteau dont je
me munis tout exprès, je m'en fus de ce pas chez Miledi..... Je me
jettai à ses pieds en arrivant, & les lui ayant remises entre les mains,
je lui dis que quand elle m'en perceroit elle-même, elle ne feroit que
son devoir, puis que j'avois été si malheureux que de lui deplaire; que
cependant si elle reservoit à prendre sa vengeance par les autres armes
dont elle m'avois menacé, j'avoüois que je ne pouvois mourir d'une plus
belle mort. Je disois la verité, ou du moins je la croyois dire en lui
parlant de la sorte. Il n'y avoit jamais eu de plus belle personne que
celle-là, & quoi qu'il y ait bien du tems que ce que je dis ici
m'arriva, j'avouë que je n'y saurois encore penser sans sentir rouvrir
mes blessures. D'ailleurs elle n'avoit pas moins d'esprit que de beauté,
ce qui fait que les engagemens où l'on entre avec de telles personnes,
sont tout autrement de durée que ceux où l'on entre avec les autres.
Mon Angloise me répondit que j'en serois quitte à trop bon marché, si
elle faisoit ce que je lui demandois; que ce n'étoit pas avec une épée
qu'elle pretendoit m'attaquer; mais avec des armes qui me feroient
connoître bientôt ce qu'elle savoit faire. Je lui répondis, voyant
qu'elle en parloit si ouvertement, que je n'en étois point en doute, &
que sans attendre plus long-tems j'éprouvois déja assez bien le pouvoir
que ses yeux avoient sur moi sans en vouloir d'autre experience que
celle-là. Elle me repliqua que je n'avois que faire d'en rire, parce que
si j'en riois presentement je n'en rierois peut-être pas toûjours. Son
enjoüement me plut, & en étant devenu amoureux dès cette premiere
visite, je le devins toûjours si fort de plus en plus, que je ne pouvois
avoir de contentement que lors que je me trouvois auprès d'elle. Je fis
plus d'un jaloux, parce qu'elle témoignoit avoir de la bonté pour moi.
Je me laissai encore enflammer d'avantage par-là, & comme c'étoit une
fille de qualité & qui me paroissoit avoir tout le mérite qu'une
personne sauroit jamais avoir, je ne pûs m'empêcher de lui dire dans
l'excès de ma passion, que quoi que je me tinsse très-heureux de lui
avoir donné mon coeur, comme je ne pouvois jamais esperer de l'être
parfaitement que je ne possedasse le sien, j'allois faire plûtôt
l'impossible que de n'en pas venir à bout. Elle me demanda, comme en se
moquant de moi, comment je pretendois m'y prendre pour y réüssir. Je lui
répondis que ce seroit en tâchant de faire fortune à la guerre, afin de
me mettre dans un état à lui pouvoir offrir de l'épouser; que bien que
je cherchasse à être heureux en la possedant, je ne pretendois pas
acheter mon bonheur aux dépens du sien, que j'aimois mieux ne lui être
rien jamais, que de parvenir à mes desseins sans la mettre à son aise,
que j'avois l'honneur d'être Gentilhomme, & même d'assez bonne Maison;
qu'ainsi comme il ne me manquoit que du bien pour être comme les autres,
j'allois travailler de toutes mes forces à en acquerir.
Jusques-là cette fille m'avoit toûjours fait la meilleure mine du monde,
& tout autre eut crû aussi-bien que moi, principalement après m'avoir
prévenu par deux de ses lettres, qu'il n'eut pas pû être mal dans son
esprit, mais je ne lui eus pas plûtôt tenu ce discours que je lui vis
changer tout d'un coup de visage. Elle me demanda, avec un air aussi
capable de me glacer qu'elle l'avoit été auparavant de me rendre tout de
flamme, si je savois bien qui elle étoit pour lui oser parler de la
sorte, que si je ne le savois pas elle étoit bien aise de me
l'apprendre, qu'elle étoit fille d'un Païr d'Angleterre, & qu'une
personne de sa qualité n'étoit pas pour un petit Gentilhomme de Bearn;
d'ailleurs qu'elle ne feindroit point de me dire que j'étois d'une
nation qui lui étoit si odieuse, que quand même je serois ce que je
pretendois devenir, elle ne voudroit pas seulement me regarder, qu'ainsi
si elle m'avoit témoigné le contraire, jusques-là, ce n'avoit été que
pour me mieux marquer la haine qu'elle avoit pour les François, & pour
se venger plus assurément du mépris que j'avois osé faire de sa nation
devant la Reine d'Angleterre.
J'avouë que je fus si surpris quand je l'entendis parler de la sorte,
que peu s'en fallut que je ne crusse réver. Je lui demandai si ce
n'étoit point pour m'éprouver qu'elle disoit tout cela, & lui voulant
témoigner qu'en l'état où elle m'avoit mis, il lui étoit inutile,
puisqu'elle me possedoit si absolument, & que j'étois bien plus à elle
qu'à moi même, elle me répondit avec une barbarie sans exemple, qu'elle
s'en réjouïssoit, parce que j'en aurois d'autant plus à souffrir que je
serois plus engagé. Je laisse à penser ce qu'une recidive comme celle-là
fit d'effet sur moi. Je me jettai à ses pieds pour la prier de ne me pas
desesperer, comme elle faisoit, mais joignant le mépris à des parolles
aussi cruelles que celle dont elle s'étoit servie, elle me dit qu'un
autre à sa place me deffendroit peut-être de la revenir voir, mais que
pour elle, elle seroit bien aise que j'y revinsse, afin d'avoir plus
d'occasion de se moquer de moi. S'il y eut eu quelque chose capable de
me guerir, il ne m'eut fallu sans doute que ces parolles, qui devoient
produire non seulement cet effet, mais encore me la faire haïr tout
autant que je la pouvois aimer; cependant je l'aimois de bonne foi, &
comme l'on ne passe pas si aisément que l'on pense n'y de l'amour à la
haine, ni de l'amour à l'indifference, je m'en allai dans un desespoir
plus aisé à s'imaginer qu'à décrire. Je ne fus pas plûtôt au logis que
je mis la main à la plume. J'écrivis mille choses que je rayai les unes
après les autres, parceque je ne les trouvois pas à mon gré. Enfin après
avoir fait ce manége je ne sais combien de fois, je me tins aux paroles
que voici, par où il me sembloit que j'exprimois mieux ma pensée que par
tout le reste.
_Il y a plus d'inhumanité à ce que vous faites que si vous me donniez
mille coups de poignard l'un après l'autre; vous aviez raison de me
menacer que vous vous vengeriez plainement de ce que j'avois dit sans y
penser. Vous ne pouviez mieux vous y prendre pour en venir à bout. C'est
en cela seulement que je reconnois vôtre bonne foi. Ce qui me desespere
c'est que je ne saurois encore vous haïr, bien que vôtre procedé vous
dût rendre encore plus haissable à mes yeux que vous ne paroissez
aimable aux yeux des autres._
J'envoyai cette lettre à Miledi par un valet que j'entretenois depuis
quelque tems aux dépends de mon jeu. Il la trouva dans sa chambre
qu'elle n'avoit avec elle qu'une femme de chambre qui avoit grande part
à sa confidence. Elle dit à ce garçon qu'elle m'alloit faire réponse;
mais voici toute la réponse qu'elle me fit. Elle envoya chercher les
filles de la Reine sa maitresse, & leur ayant montré ma lettre, & s'en
étant moquée avec elles, vous direz à vôtre maître, dit-elle à ce valet
le cas que je fais de ce qu'il m'écrit, vous en avez été temoin vous
même, & je ne doute point que sur un si bon témoignage il n'ait tout le
lieu possible d'en être content.
Ce fut un surcroit desespoir pour moi que cette réponse. Je me fis
conter par trois ou quatre fois par mon valet ce qu'il avoit vû; quoique
je n'y dusse pas prendre grand plaisir. Je fis tout ce que je pus pour
m'exciter non seulement à la quitter, mais encore à en prendre
vengeance. Je trouvois qu'il y avoit de la justice, & que ce qu'elle me
faisoit ne pouvant passer que pour un guet à pan, je ne pourois être
blâmé de personne de tout ce que je pourois faire contr'elle; mais ces
pensées qu'exite d'abord un grand ressentiment, ne pouvant pas subsister
long-tems dans une ame touchée comme étoit la mienne elle firent bientôt
place à d'autres qui avoient plus de rapport à l'amour dont je me
sentois possedé. Je continuai malgré tous les mépris de lui faire ma
cour, & elle eut encore la cruauté de le souffrir, parce qu'elle jugea
bien que plus je la verrois plus je deviendrois miserable. Je le devins
si fort effectivement que tout ce que je pourois dire ici pour
l'exprimer n'en approcheroit en aucune façon. Elle prit grand plaisir à
me voir en cet état, & me demandant de tems en tems si je croiois
toûjours qu'il vallut mieux faire sa demeure avec les ours qu'avec des
personnes de sa nation, elle me fit voir par-là que si sa figure étoit
bien éloignée de celle de ces bêtes, elle avoit un coeur qui ne leur
ressembloit pas trop mal.
Pendant que son procedé étoit ainsi si terrible envers moi, le hazard me
procura une chose qui me fit croire que je la pourois faire revenir de
son aversion. Son frere qui étoit gueri, il y avoit déja long-tems, de
sa blessure, & qui étoit extrémement débauché, étant venu voir des
filles de joye qui logeoient assez prés de ma maison, il lui arriva ce
qui arrive assez souvent à des gens qui se mettent sur le pied de faire
la vie qu'il faisoit. Il y fut insulté par des bretteurs, qui ayant
envie de lui prendre ce qu'il avoit lui firent une querelle d'allemand.
Il y en eut un qui lui dit qu'il étoit bien hardi de venir voir sa femme
& qui mit l'épée à la main contre lui, sans autre compliment. Les
camarades de ce breteur dégainerent aussi en même tems en sa faveur, &
tout ce que put faire l'Anglois dans une surprise comme la sienne, fut
de se jetter dans un cabinet dont il eut le tems de tirer la porte sur
lui. Il y avoit par bonheur un anneau en dedans avec un crochet, & s'en
étant servi pour se faire un rempart de cette porte, en attendant qu'il
lui put venir du secours, il se mit à en implorer par une fenêtre de ce
cabinet, qui repondoit sur la rûë.