Ce Prince qui depuis ce tems là, avoit toûjours été prevenu de pis en

pis contre le Cardinal, écouta volontiers tout ce que Mr. de Bouillon

voulut lui proposer contre l'Etat. Il crut que plus les choses iroient

mal en France, plus le Roi s'en dégouteroit. Il savoit qu'il ne l'aimoit

déja pas trop, & qu'ainsi il ne faudroit presque rien pour le perdre.

Tous leurs desseins, quelque pernicieux qu'ils pussent être contre la

fortune de ce Ministre, ne leur pouvant servir, s'ils n'étoient soutenus

des forces des Espagnols, Mr. de Bouillon envoya à Bruxelles un

Gentilhomme qui étoit un ancien Domestique de sa maison, nommé

Campagnac. Il crut que son voyage ne pouroit être suspect à la Cour,

parce que ce Gentilhomme avoit un neveu qui avoit été pris auprès de

Courtrai, par un parti Espagnol, qui l'avoit conduit dans la capitale de

Brabant. Il avoit été blessé dans cette rencontre, & c'étoit là un

pretexte qui paroissoit plausible de passer en ce Païs là, sans qu'on y

put trouver à redire. Les Espagnols le receurent bien, & le Cardinal

Infant lui eut volontiers rendu son neveu à l'heure même, s'il n'eut eu

peur qu'on n'eut pris quelque soupçon. Ce Prince fut ravi que le Comte

de Soissons, à la suscitation du Duc de Bouillon, fut d'humeur à vouloir

troubler l'Etat. Il promit à ce Gentilhomme de faire donner à ce Prince

cinquante mille écus de pension par le Roi d'Espagne, d'abord qu'il se

seront retiré de la Cour, & cent mille francs au Duc de Bouillon, qu'il

secourroit d'une Armée de douze mille hommes, qui agiroit sous ses

ordres, sans pretendre rien des conquêtes qu'il pouroit faire avec elle.

Campagnac ayant fait ce traité par écrit avec le Cardinal Infant, s'en

revint à Paris sans amener son neveu, qui crut qu'il n'avoit fait ce

voyage, que pour l'amour de lui. Il rendit compte de sa negotiation à

ces deux Princes, & en ayant été très satisfaits, le Duc de Bouillon,

s'en fut à Sedan au bout de quelques jours, sous pretexte que la

Duchesse sa femme y étoit incommodée. Il y donna ordre sans faire

semblant de rien, à ce que les Officiers de la Garnison, dont les

Compagnies n'étoient pas complettes, eussent à les mettre en état avant

la fin du mois de Mars, qui n'étoit pas bien éloigné. Il leur fit ce

commandement sous peine de son indignation, & ils eurent soin de s'en

acquitter. Il remplit aussi en même tems ses Magasins de toutes les

Munitions de guerre & de bouche, dont il pouvoit avoir besoin, & afin

que le Cardinal de Richelieu ne s'imaginât pas qu'il songeât à se

declarer contre le Roi, il lui fit accroire non seulement que l'Empereur

envoyoit une Armée dans le Luxembourg; pour faire quelque entreprise sur

la Meuse de concert avec les Espagnols, mais encore qu'il avoit avis

qu'ils en vouloient à Luxembourg.

La marche de cette Armée n'étoit pas une fiction comme on se pouroit

l'imaginer par ce que je viens de dire, s'il y en avoit une, comme le

mot dont je me suis servi pour l'exprimer le témoigne assez, ce n'étoit

que parce qu'il disoit, que cette Armée venoit contre lui, au lieu

qu'elle ne venoit qu'en sa faveur. Il fit bien plus, il leura le

Cardinal d'un Mariage du Vicomte de Turenne son frere, avec l'une de ses

Parentes, & le Vicomte en fit l'amoureux, parce qu'il avoit encore plus

d'envie que son frere de rentrer dans Sedan. En effet quoi qu'il ait

passé sur la fin de ses jours pour un homme modeste, & exemt de toute

ambition, ce n'a été que dans l'esprit de ceux qui ne l'ont jamais connu

à fonds. Si jamais homme s'est enteté de la vaine gloire ç'a été lui,

plûtôt qu'un autre, puis que tout ce qu'il y a de gens qui l'ont

pratiqué particulierement savent que pour s'en faire haïr, il n'y avoit

qu'à lui refuser le titre d'Altesse au lieu qu'en le lui donnant, il

étoit content comme un Roi. Au reste ce Vicomte ayant si bien secondé

son frere, le Comte de Soissons partit un beau jour de Paris, sous

pretexte de s'en aller à sa maison de Blandy; mais ayant pris sur la

gauche avant que d'arriver à Melun, il fut passer la Marne à un gué

qu'il avoit fait reconnoître en deçà de Château Thierri & se rendit à

Sedan, sur les relais que Mr. de Bouillon avoit envoyés à sa rencontre.

D'abord que le Cardinal sut le chemin que ce Prince avoit pris, il

reconnut qu'il s'étoit laissé amuser comme une dupe. Il fit marcher en

même tems des couriers pour l'aller trouver. Ils lui proposerent de la

part du Roi de revenir, & lui offrirent de lui donner toute sorte de

contentement. Mais comme, quelque belles promesses qu'on put faire à ce

Prince, il ne s'y pouvoit fier, tant que ce Ministre resteroit au poste

où il étoit, ces couriers eurent beau faire plusieurs allées & venuës en

ce Païs-là, ils ne le purent jamais persuader. L'Armée que l'Empereur

devoit envoyer dans le Luxembourg, y fila cependant sous le commandement

de Lamboi, au devant de qui le Comte de Soisson envoya un Gentilhomme

pour savoir de lui quand il pouroit arriver sur la Meuse. La marche de

ses Troupes allarma la Cour qui avoit peur que l'exemple du Comte de

Soissons, ne fut suivi de la desobeïssance de quantité de Grands, qui

n'avoient pas plus de lieu que lui, d'aimer le Cardinal de Richelieu.

Elle se défioit sur tout du Duc d'Orleans, dont le genie étoit

extrémement variable, & qui avoit fait plus de mal lui seul à l'Etat par

les diverses revoltes qu'il y avoit excitées de tems en tems, que tous

ses ennemis ensemble n'eussent pû faire en plusieurs années Ainsi pour

prevenir les mauvais desseins qu'il pouroit avoir, on mit des gardes à

tous les passages, afin de l'arrêter, s'il venoit à s'y presenter.

Nonobstant toutes ces précautions, quantité d'autres mécontens se

rendirent auprès du Comte de Soissons, afin qu'ayant part avec lui au

hazard qu'il alloit tenter, ils l'eussent aussi à sa bonne fortune,

supposé qu'il put triompher de son ennemi.

Ce contre-tems faut cause que l'Armée que le Roi destinoit pour la

Flandres sous la conduite du Marêchal de Bresé, ne put être si forte que

l'on croyoit. Il en fallut prendre une partie pour l'envoyer de ce

côté-là, sous le commandement du Marêchal de Chatillon, pendant que le

Marêchal de la Meilleraye eut un Camp volant pour couvrir les places sur

lesquelles les ennemis voudroient entreprendre quelque chose. Le genie

de ces trois Marêchaux étoit tout different; le premier n'avoit

obligation de ce qu'il étoit qu'à l'alliance qu'il avoit avec le

Cardinal de Richelieu. Il avoit épousé une de ses Soeurs, dont il avoit

deux enfans, savoir le Duc de Bresé, & Madame la Duchesse d'Anguien.

Jamais homme ne fut plus fier sans merite. Il poussa même la fierté

jusques à l'insolence & à la tirannie, faisant dans son Gouvernement

d'Anjou, & dans celui du Saumurois, dont il étoit pourveu pareillement,

tout ce que les tirans les plus horribles & les plus detestables ont

jamais pû faire de plus cruel. En effet non content d'y maltraiter la

Noblesse, à un point qu'elle fut obligée à la fin de se revolter contre

lui; il enleva encore une femme non seulement à son mari, mais eut

deplus la reputation de l'avoir fait tuer pour en joüir tout à son aise;

mais c'étoit assez qu'il fût beau-frere de son Eminence, pour pouvoir

tout faire impunément.

Le Marêchal de Chatillon étoit tout aussi civil que l'autre étoit peu

traitable. Il avoit d'ailleurs en partage toute la valeur, qu'avoient

jamais eu ses ancêtres, dont nôtre Histoire fait mention honnorablement.

Il avoit aussi beaucoup d'experience & de conduite, mais toutes ces

bonnes qualitez étoient obscurcies en quelque façon, par l'amour qu'il

avoit pour le repos & pour la vie tranquile; ainsi quand il se trouvoit

bien dans un Camp, il avoit toutes les peines du monde à le quitter,

parce qu'il craignoit de n'être pas aussi bien dans un autre qu'il étoit

dans celui-là. Le Cardinal le connoissoit bien, ce qui étoit cause qu'on

s'étonnoit qu'il lui eut donné ce commandement où il devoit avoir

affaire à un Prince, qui étoit aussi vif & aussi vigilant qu'il étoit

pesant & endormi.

Pour ce qui est du Marêchal de la Meilleraie, quoi qu'il eut obligation

aussi bien que le Marêchal de Bresé, de son élevation à l'alliance du

Cardinal, veu que sa femme étoit fille d'une soeur de son Pere, il ne

laissoit pas d'avoir du merite personnellement. Il étoit brave & entendu

dans son métier, ce qui étoit cause qu'il eut pû esperer de faire son

chemin, quand même il n'eut pas été si proche parent du Ministre.

Cependant il avoit cela de commun avec le Marêchal de Bresé, qu'il

abusoit souvent aussi bien que lui de sa faveur, au lieu de l'honnêteté

qui sied si bien à tout le monde, & principalement à ceux qui se voyent

élevés par dessus les autres, ou par leur naissance, ou par leur merite,

ou par la fortune, il n'avoit que de la hauteur, & pour ainsi dire du

mépris, pour ceux qui de peu de chose s'étoient élevés comme lui à des

dignitez, où qui étoient prêts de s'y élever. Il craignoit que sa gloire

n'en fut offusquée, ainsi pour en rechercher une fausse, il perdoit la

veritable, & se faisoit un nombre infini d'ennemis, au lieu des amis

qu'il eu pû se faire. Il s'étoit brouillé par là avec St. Preuil, sans

qu'il y eut eu autre chose que sa jalousie, qui eut été cause de

plusieurs incartades qu'il lui avoit faites. St. Preuil ne les avoit pas

souffertes sans rien dire, & comme on fait d'ordinaire, quand ceux dont

l'on est offensé appartiennent de si près au Ministre, qu'on peut

craindre qu'en les offensant on ne l'offense pareillement. Pour lui il

les avoit repoussées en brave homme, & qui ne voyoit rien tant à

apprehender, que de souiller sa gloire par quelque lâcheté.

Ce Marêchal avoit encore bien fait pis à Mr. de Fabert, à qui le Roi

avoit enfin donné une Compagnie aux Gardes, après lui avoir refusé

l'agrément d'une Compagnie dans un vieux corps qu'il vouloit acheter. Il

avoit cru qu'il pouroit lui marcher sur le ventre comme bon lui

sembleroit; parce que cet Officier étoit d'une extraction très-mediocre,

& qu'il ne croyoit pas que le baton de Marêchal de France dût jamais

venir à son secours, pour purger son mauvais sang. Mr. de Fabert s'étoit

toûjours revolté contre lui, & avoit trouvé de la protection dans le

Cardinal même, qui avoit été le premier à blâmer le procedé de son

parent. Il est vrai que Fabert avoit eu l'addresse de parler toûjours

très respectueusement au Marêchal afin que quand il viendroit à s'en

plaindre à son Eminence, elle en sut plus disposée à écouter ses

raisons.

Il eut été à souhaiter pour St. Preuil qu'il se fut conduit aussi

sagement, non seulement avec lui, mais encore avec le Duc de Bresé,

contre qui il venoit d'avoir tout nouvellement une espece de querelle.

Etant venu à la Cour par ordre du Roi pour conferer avec lui des

affaires de la Frontiere, & de ce qu'on pouroit y entreprendre la

Campagne suivante, il demeura près de quinze jours à Paris, devant que

le Conseil de Sa Majesté eut pris aucune resolution là dessus. Mr.

Desnoiers Secretaire d'Etat de la Guerre, qui ne l'aimoit pas, parce

qu'il ne s'étoit jamais pû resoudre à lui faire la Cour, vouloit qu'on

fit le siege de Doüay, qui est à cinq lieuës au delà d'Arras, afin que

cette Ville n'étant plus Frontiere, quand on auroit pris l'autre, St.

Preuil se vit privé de la gloire, qu'il y a à un Gouverneur de se

trouver le plus près des ennemis. St. Preuil vouloit au contraire que

devant que d'aller ainsi en avant, on nétoyât ce qui étoit derriere lui.

Il y avoit Bapaume qui lui ôtoit la communication des Places de la

Somme, & qui n'étoit qu'à quatre lieuës de son Gouvernement. Il y avoit

outre cela Cambrai, qui quoi que plus éloigné sembloit encore plus

nécessaire à conquerir qu'une grande Villasse comme étoit Doüay, qu'on

ne pouroit jamais conserver qu'avec une puissante garnison. Desnoyers

répondoit à cela, qu'on en feroit une Place d'Armes, & qu'une partie de

la Cavalerie y passant l'hiver, elle porteroit la terreur & l'effroi

jusques au coeur de la Flandres Vallone, dont on pouroit aussi faire la

conquête avec le tems.

Le Marêchal de la Meilleraie étoit du sentiment de Mr. Desnoyers, plûtôt

pour avoir le plaisir de contredire à St. Preuil, que pour croire qu'il

eut raison. Enfin le Conseil ayant peine à se determiner là dessus,

parce que la force du raisonnement de St. Preuil combattoit, dans

l'esprit de Sa Majesté, tout ce que les brigues des autres pouvoient

faire ce Gouverneur passa ces quinze jours à aller se divertir dans le

tems qu'il n'étoit point obligé d'être au Louvre. Il aimoit extrémement

la paume, & comme tout ce qu'il y avoit de personnes de qualité alloient

en ce tems là au tripot de la Sphére qui est situé dans le Marais, il y

fut un jour dés le matin, afin de jouer contre quelque marqueur, pour

avoir le plaisir de se faire frotter. Il y trouva en arrivant le Duc de

Bresé, qui étoit sorti de l'Academie, il n'y avoit encore que trois ou

quatre mois. Quoi que son Pere fut extrémement fier, & même jusques au

point qu'il passoit pour brutal dans l'esprit de tout le monde, il

l'étoit néammoins encore plus que lui. Cela lui étoit plus pardonnable

qu'à ce barbon, parce qu'il étoit encore si jeune qu'il n'avoit pas le

jugement de connoître, qu'il prenoit là un méchant pli. Il balottoit

déja avec un marqueur, à qui il avoit dit de prendre une raquette, quand

St. Preuil arriva sous la Gallerie. Il y avoit là un grand nombre de

pages & de laquais qui avoient la tête nuë, & comme St. Preuil

connoissoit la livrée de son Père, il jugea tout aussi-tôt que c'étoit

lui, quoi qu'il ne l'eut jamais veu. Pour lui comme il n'étoit venu

qu'avec un seul laquais, le Duc n'en fit pas beaucoup de cas. Il ne

l'avoit jamais veu pareillement, tellement que ne sachant qui il étoit,

il continua à pelotter avec le marqueur, sans prendre garde seulement

qu'il fut arrivé. St. Preuil étant entré dans la Salle du logis, &

voyant que le maître n'y étoit pas revint dans le jeu de paume, &

demanda en attendant qu'il fût revenu sa raquette au marqueur. Il étoit

à peu près de même force que le Duc, & le marqueur qui les regardoit

balotter, leur ayant dit qu'ils feroient mieux de prendre des chaussons,

& de jouer partie, que de s'amuser comme ils faisoient à se lasser, ils

y consentirent tous deux en même tems. Le Duc fut deshabillé le premier,

& s'en étant allé dans le jeu de paume, St. Preuil y vint un moment

après, & ils commencerent leur partie. Au reste y ayant eu chasse

bientôt comme c'est l'ordinaire à ce jeu là, le Duc à qui deux de ses

laquais levoient la corde pour le faire passer, quand il devoit aller de

l'autre côté, commença à vouloir faire le petit souverain, c'est à dire

à ne pas vouloir que St. Preuil fit comme lui. Comme il ne le

connoissoit pas, & que quand même il l'eut connu, il n'eut pas laissé de

croire, tant il avoit de vanité, qu'il y avoit toûjours bien de la

difference entr'eux, il trouva non seulement mauvais qu'à son exemple il

se fit lever la corde, mais encore qu'il ne passât pas par la galerie

comme on a coûtume de faire, quand on a l'honneur de jouer avec le Roi.

Ainsi il commença à quereller les marqueurs, de ce qu'au lieu de

s'amuser à lever la corde, ils n'alloient pas chercher les balles, dont

il feignoit de manquer.

St. Preuil reconnut bien son chagrin, & se rit en lui même de sa vanité,

et de sa jeunesse. Le Marqueur qui étoit du côté du dedans, courut en

même tems au Cordillon, croyant effectivement qu'il n'y avoit plus de

balles, mais trouvant qu'il y en avoit encore plus de la moitié, il ne

se put empêcher de le dire tout haut. Cela eut été plus que suffisant à

St. Preuil, pour lui faire connoître, qu'il ne s'était pas trompé, quand

même il en eut été en doute. Cependant comme il étoit fier tout

aussi-bien que lui, mais d'une belle fierté, & qui avoit été precedée

par un nombre infini de belles actions, il prit plaisir à le mortifier

encore davantage en rabbaissant sa vanité. Il se hâta de palier le

premier sous la corde, & un Gentilhomme qui étoit au Duc, le trouvant

tout aussi mauvais que son Maître, lui dit alors en se montrant aussi

fol que lui, qu'il ne savoit peut-être pas contre qui il jouoit: que

c'étoit contre le Duc de Bresé. St. Preuil lui répondit en même tems,

que c'étoit lui apparemment qui ne savoit pas contre qui son Maître

jouoit, & qu'il jouoit contre St. Preuil. Le Duc qui avoit bonne envie

de le quereller avant que de savoir son nom, rentra dans sa coquille

d'abord qu'il l'eut oüi se nommer. Son Gentilhomme en fit tout autant de

son côté. Ils avoient ouï parler tous deux de lui, & comme ils savoient

qu'il ne faisoit pas trop seur de s'y jouer, le Duc ne songea plus qu'à

achever sa partie, afin de n'être pas exposé d'avantage à la même

mortification. Le Marêchal de la Meilleraie vint dîner ce jour là chez

le Marêchal de Bresé, & lui ayant parlé de St. Preuil, en des termes qui

faisoient connoître au Duc, qui étoit à table avec eux, qu'il n'en étoit

pas content, celui-ci prit la parole & lui dit, qu'il n'en étoit pas

fort étonné, parce que cet homme là étoit si fier, que quand même il

seroit Connestable, il ne pouroit l'être davantage.

Le Marêchal qui ne pardonnoit guéres, quand il en vouloit une fois à

quelqu'un, étant ravi de l'entendre parler de la sorte, voulut savoir de

lui d'où il le connoissoit. Le Duc lui conta ce qui lui étoit arrivé le

matin à la Sphere, & comme ces trois hommes n'avoient guéres moins de

vanité l'un que l'autre, ils lui firent son procès en même tems. Ils en

parlerent même au Cardinal qu'ils tâcherent de faire entrer dans leur

ressentiment, comme si c'eut été l'insulter lui même que de ne pas

vouloir plier sous eux. Ce Ministre avoit ses foiblesses comme les

autres, & étoit sensible lui même à la vanité. Ainsi faisant la mine

tout le premier St. Preuil, lorsqu'il vint pour lui faire sa cour sur le

soir, celui-ci ne s'en mit pas beaucoup en peine, parce qu'il crut qu'en

continuant de faire son devoir, comme il avoit toûjours fait, il

trouveroit un bon Protecteur dans la personne de Sa Majesté.

Les affaires qui l'arretoient à Paris, s'étant terminées à la fin à sa

satisfaction, il s'en retourna dans son Gouvernement, où il recommença à

harceler les ennemis qui avoient eu quelque relâche, pendant son

absence. La campagne commença cependant, & le Regiment des Gardes ayant

eu ordre de marcher en Flandres, je rendis mon hôte bien joyeux en m'en

allant en ce Païs-là. En effet quelque bonne mine qu'il me fit, il se

doutoit que je n'étois pas mal avec sa femme, mais comme il devoit à

Athos, & qu'il me savoit de ses amis, il avoit cru être obligé de me

ménager jusques au jour de mon départ. Quand je fus parti, il n'en usa

plus avec sa femme comme il faisoit auparavant. Il lui reprocha quantité

de choses dont il croyoit s'être aperçu, & elle me le manda en des

termes qui me firent croire qu'elle en étoit encore bien plus maltraitée

qu'elle n'avoit jamais été. Je ne pus que la plaindre, parce que c'étoit

tout le secours que je lui pouvois donner. Je lui fis réponse à une

addresse qu'elle m'avoit indiquée, & la part que je prenois à ses

affaires fit qu'elle supporta son malheur plus patiemment.

Son mari qui vouloit se défaire de moi absolument, & que je ne la

revisse plus quand je serois revenu, s'avisa alors de changer non

seulement de maison, mais encore de changer aussi de condition; au lieu

de loüer davantage des chambres garnies, il se fit marchand de vin, &

leva un gros cabaret; le voyage qu'il avoit fait à Dijon, lui avoit fait

connoitre des gens qui lui avoient vanté ce commerce, & il pretendoit

que quand même il ne lui réüssiroit pas mieux que celui qu'il faisoit

auparavant, toûjours en retireroit-il cet avantage, qu'il se déferoit

par là d'un homme qui lui étoit extrémement suspect.

Le cabaret qu'il leva fut dans la ruë Montmartre, tout auprès & du même

côté qu'est aujourd'hui l'hôtel de Charôt. Il vendit tous ses meubles, &

ne garda que ceux qu'il lui falloit de toute necessité pour le métier

qu'il embrassoit. Sa femme à qui il avoit trop témoigné sa jalousie,

pour oser lui demander où il me mettroit, quand je serois revenu, me le

manda & qu'elle étoit au desespoir de sa conduite. Il acheta cependant

quantite de marchandises de l'argent qu'il avoit eu de ses meubles,

esperant que devant que la campagne finît il en feroit beaucoup plus

qu'il ne lui eu faudroit pour rendre à Athos ce qu'il croyoit lui

devoir. Je fus fort affligé de cette nouvelle, parce que je trouvois sa

femme fort aimable, & que d'ailleurs, elle me faisoit subsister fort

honnêtement, sans que j'eusse l'embarras de mettre la main à la bourse.

Cela ne devoit pas être aussi fort indifferent à un Gascon, qui

s'accommode d'ordinaire assez bien d'une bonne table. Je m'attendois

même auparavant, que cela m'aideroit à faire mon chemin à la guerre, &

que comme les graces sont lentes à venir à la Cour, je pourois plus

aisément me résoudre à prendre patience, que si je n'avois point ce

secours.

Enfin comme il n'y a rien dont on ne se doive consoler, je ne songai

plus qu'à chercher quelque occasion de me signaler, afin qu'après avoir

été si heureux que d'acquerir quelque reputation dans le monde, je pusse

pas à pas m'avancer vers les honneurs qu'on est en droit de pretendre,

quand on tâche, comme je faisois, de s'aquitter de son devoir. Nous ne

fumes pas les plus forts cette campagne. Les Troupes que l'on avoit été

obligé de détâcher pour envoyer au Marêchal de Chatillon, nous firent

demeurer sur la défensive en Flandres, où le Cardinal Infant avoit une

grosse Armée. Il s'attâcha à reprendre Aire, pendant que le Marêchal de

Chatillon fut se camper à..... pour observer de là, les mouvemens que

feroit le Comte de Soissons. Ce qui se passoit de ce côté-là inquiétoit

bien plus le Cardinal que ce qui se passoit ni en Flandres, ni ailleurs.

Il n'en devoit pas être moins puissant qu'il l'étoit quand les ennemis

reprendroient Aire, & qu'ils feroient même d'autres conquêtes; mais

comme il ne savoit pas s'il resteroit encore dans le Ministere, en cas

que le Comte de Soissons eut quelque avantage sur le Marêchal, il manda

au Marêchal de Bresé de lui envoyer encore trois bataillons des

meilleures Troupes qu'il eut avec lui, afin de les lui envoyer. Nôtre

Régiment demanda à en être, jugeant qu'il n'y avoit plus d'apparence de

secourir Aire, puis que nôtre Armée, qui étoit déjà très foible,

s'affoiblissoit encore par ce détâchement. Mais il ne voulut pas le lui

accorder, parce qu'il trouvoit que tant qu'il l'auroit avec lui, c'étoit

un honneur qui le rendroit superieur aux autres Marêchaux.

Nôtre Armée ne fut pas de plus de douze mille hommes après cela. Nous ne

laissâmes pas néanmoins de prendre Lens, pendant que le Marêchal de

Chatillon se laissa battre, faute d'avoir voulu de bonne heure aller

occuper le poste de..... d'où il eut pû empêcher le Comte de Soissons

d'étendre ses Troupes dans la plaine. Tous les Officiers Generaux le lui

avoient conseillé, néanmoins sans qu'il les en eut voulu croire, soit

qu'il n'aimât pas à rien faire qui ne vint de sa tête, soit que sa

paresse le retint dans une belle maison, où il se trouvoit logé dans le

camp de..... Le Cardinal à qui l'on en avoit écrit de l'Armée, voyant

qu'il y avoit de sa faute, jura tout aussi-tôt en lui même qu'il s'en

vengeroit, pourveu néanmoins que le Comte de Soissons lui donnât le tems

de respirer: car il craignoit bien qu'il ne profitât de sa victoire, &

que toutes les Villes de Champagne ne lui ouvrissent les portes.

Cependant dans le tems qu'il méditoit de terribles choses contre lui, il

lui vint un Courier, qui lui ôta non seulement tout le venin qu'il avoit

dans le coeur, mais qui lui fit encore le regarder comme le meilleur de

ses amis. Ce Courier lui rapporta la nouvelle de la mort du Comte de

Soissons, sans que personne pût dire au vrai, de quelle maniere elle

étoit arrivée. Aussi est-on encore à savoir aujourd'hui s'il est vrai,

qu'il se tua lui même, comme quelques uns ont voulu dire, ou si ce coup

lui fut donné de la main de quelque assassin, après avoir été corrompu

par ses ennemis. Ceux qui croyent qu'il fut assassiné, disent qu'un de

ses Gardes ayant couru après lui, pour lui dire qu'on faisoit ferme

encore en un endroit, lui lâcha un coup de Mousqueton dans la tête,

quand il vint à se retourner, pour regarder qui lui donnoit cet avis.

Les autres au contraire, qu'ayant voulu lever la visiere de son casque

avec le bout de son Pistolet, qu'il avoit encore à la main, le Pistolet

tira de lui même, & le jetta roide mort sur le careau. Cependant j'ai

veu des gens qui m'ont dit que ses Pistolets étoient encore chargez,

quand on le trouva mort; ce qui fait qu'il est bien difficile de savoir

qui l'on doit croire des uns ou des autres.

Le Marêchal de Chatillon qui se rendoit assez de justice pour se

condamner lui même, comme y ayant eu de sa faute à tout ce qui s'étoit

passé, fit le malade en même tems, où le tomba effectivement de chagrin.

Cela fut cause que le Marêchal de Bresé eut ordre d'aller prendre sa

place, & ce fut alors que ce General nous fit aller de ce côté-là avec

lui. Il laissa le reste de son Armée au Marêchal de la Meilleraye, qui

fut assieger Bapaume, pendant que nous reprimes Damvilliers, où le Duc

de Bouillon n'avoit pas laissé de mettre le siege après la mort du Comte

de Soissons. Le Roi vint nous trouver lui même, lors que nous étions

devant cette Place, & le Duc ayant recours à la misericorde de Sa

Majesté pour lui pardonner la faute qu'il avoit faite, il trouva grace

auprès d'elle. Il lui eut été difficile d'y réüssir dans un autre tems,

mais la mort du Comte du Soissons mettoit le Cardinal de si belle

humeur, qu'il conseilla à ce Prince de faire paroître en cela, que sa

bonté étoit encore au dessus de sa justice. Il est vrai que Mr. le

Prince aida beaucoup à porter son Eminence à interceder pour lui, &

comme il etoit parent du Duc, & son bon ami, il n'eut garde de l'oublier

dans une rencontre aussi importante que celle-là.

Mr. de Bouillon ayant fait sa paix, St. Preuil ne fut pas si heureux que

de faire la sienne, quoi qu'il fut bien moins coupable que lui. C'étoit

assez qu'il eut les parens du Cardinal à dos, pour avoir lieu de tout

craindre. Cependant comme s'il eut oublié le peril où cela le jettoit,

il se fit encore un ennemi de consequence, qui ne le lui pardonna pas.

Mr. Desnoyers qui n'etoit pas de la côte de St. Louis, avoit de pauvres

parens, ce qui n'étoit pas fort extraordinaire à lui, qui n'étoit

redevable qu'à la fortune du poste où il se trouvoit élevé, puis que de

plus grands Seigneurs qu'il n'étoit encore, en ont bien qui ne sont pas

de même fort accommodés. Au reste ce Secretaire d'Etat en ayant mis un

dans les vivres, il fut envoyé à Arras en qualité de Commissaire. Les

Gouverneurs alors se chargeoient de la fourniture du pain de munition

pour leurs Garnisons, & celui-ci ayant remarqué que celui que St. Preuil

faisoit faire, n'étoit pas du poix, ni de la qualité qu'il devoit être,

en donna avis en Cour. St. Preuil qui savoit qu'il en avoit déjà parlé à

quelqu'un de ses camarades, au lieu de songer à pourvoir à cet abus, qui

ne venoit pas de lui, mais des boulangers, ne songea qu'à intercepter

ses lettres. Il en vint à bout facilement, parce que tout lui obéïssoit

dans Arras, aussi bien qu'on eut pû obéïr au Roi même. Ainsi il n'eut

pas plûtôt veu ce que contenoit sa lettre, qu'il le fut trouver sur la

place où il se promenoit avec quelques Officiers. Il lui donna la

plusieurs coups de canne, & l'ayant encore fait mettre en prison, cela

ne vint pas plûtôt aux oreilles de Desnoyers, qu'il voulut persuader au

Cardinal que s'il souffroit que cet homme fit ainsi le petit tiran, il

arriveroit avant qu'il fut peu, qu'il ne voudroit plus reconnoître les

ordres de personne.

Le Cardinal qui aimoit les braves gens & ceux qui comme St. Preuil

faisoient leur Capital de bien servir Sa Majesté, ne voulut pas le

condamner sans l'entendre. Il lui manda de mettre le Commissaire des

vivres en liberté, de l'envoyer en Cour & de se laver des accusations

que celui-ci pretendoit intenter contre lui. Cela ne lui étoit pas bien

difficile, s'il y avoit de l'abus dans le pain de munition, il n'y

trempoit nullement. Il avoit fait marché avec des boulangers de le

fournir de la qualité & du poids qu'il devoit être; mais le Ciel, dont

les ressorts sont inconnus aux plus habiles, ayant resolu apparement de

le punir du rapt qu'il avoit fait, il arriva qu'étant monté à cheval

quelques jours après pour aller chercher les ennemis qu'on lui disoit

être sortis de Douay, il rencontra la Garnison de Bapaume, qui venoit de

se rendre à la Meilleraye, & qui n'étoit escortée que d'un trompette.

Ce n'étoit pas la coutume, & l'on avoit toûjours vû au contraire qu'à

toutes les Capitulations qui s'étoient faites tant de nôtre côté que de

celui des Espagnols, l'on avoit donné un Corps de Cavallerie pour

escorte à ceux qui avoient capitulé. Mais le hazard ou la bizarrerie du

Maréchal ayant voulu que cela se passât d'une autre maniere, les

coureurs que l'on avoit détachez de part & d'autre pour se reconnoître

se firent tirer l'oreille avant que de vouloir repondre au qui vive qui

leur étoit demandé. Ils se fussent reconnus les uns les autres si c'eut

été pendant le jour, mais comme on étoit au plus fort de la nuit, les

François presserent tant des Espagnols de repondre qu'ils crierent à la

fin vive Espagne. Une Réponse comme celle-là meritoit bien ce qui leur

arriva. En même-tems St. Preuil les fit charger & les defit devant

qu'ils se fissent reconnoître pour avoir une escorte. On ne sait

pourquoi ils ne parlerent pas plûtôt, & si ce fut par obstination, ou

que la confusion qui régnoit parmi les cris des mourans eut empéché de

pouvoir écouter leur voix.

Ceux qui resterent du combat s'étant retirez à Douay en grand desordre

n'eurent pas plûtôt conté leur avanture à celui qui y commandoit, qu'il

en informa le Cardinal Infant. Ce Prince envoya en même tems un Courier

à la Cour pour se plaindre de cette action qu'il qualifioit de terrible,

parce qu'il étoit bien aise de cacher tout ce qui pouvoit servir à la

justification de St. Preuil. Il savoit les ennemis qu'il s'étoit fait à

la Cour, & comme Sa Majesté n'avoit point dans toutes les places de

Gouverneur qui lui fut si incommode que celui-là, il n'eut pas été fâché

en être defait. D'abord que ce Courier fut arrivé, Desnoiers qui avoit

sur le coeur ce qui s'étoit passé à l'égard de son parent, mena le

Courier au Cardinal de Richelieu, à qui il exagera lui-même les choses

encore toute d'une autre maniere que ne faisoit le Cardinal Infant. Le

Maréchal de la Meilleraye vint aussi à la charge, en mandant à ce

Ministre de dessus les lieux où il étoit encore, que cette affaire étoit

en mauvaise odeur aussi-bien parmi les François que parmi les ennemis;

que ceux-ci avoient fait serment de ne plus donner de quartier à

personne, à moins qu'on ne leur en rendit justice, qu'ainsi l'on alloit

voir comme une boucherie de leur part, pendant que de la nôtre il étoit

dangereux qu'on ne songeât à se cacher pour éviter un ressentiment qui

paroissoit si juste à tout le monde, qu'il n'y avoit personne qui y

trouvât à redire.

Le Maréchal de Bresé qui étoit aussi animé contre St. Preuil, parce que

sa vanité le faisoit entrer dans les plaintes que son fils en faisoit,

ne demeura pas non plus dans le silence. Il n'entendit pas plûtôt

murmurer de cette affaire, qu'il parla contre lui comme faisoient les

autres, tellement que le Cardinal se laissant aller à leurs Conseils

consentit à le faire arrêter. L'on en envoya l'ordre au Marêchal de la

Meilleraye, qui pour ôter tout sujet de défiance à ce Gouverneur qui eut

pû, s'il en eut été averti, tenir bon dans sa place, & appeller les

Espagnols à son secours, fit semblant de marcher du côté de Douai. Il

vint ainsi camper aux portes d'Arras qui en étoit le chemin, & St.

Preuil n'ayant pû s'empêcher de lui aller rendre ses devoirs, quoi qu'il

n'eut pas grande estime ni grande amitié pour lui, le Marêchal le prit

lui-même par le baudrier, & lui commanda de lui rendre son épée. Un

autre que St. Preuil eut été tout étonné, ou pour mieux dire tout

abbattu d'un compliment aussi terrible que celui là; neanmoins

conservant non-seulement son courage, mais encore une presence d'esprit

qui n'est gueres ordinaire dans ces sortes de rencontres-là, la voila

Mr. lui dit-il, elle n'a pourtant jamais été tirée que pour le service

du Roi. Il disoit cela pour faire connoître non-seulement qu'il avoit

toûjours été fidele à sa Majesté, mais encore pour faire honte à

quelques personnes qui étoient alors auprès du Marêchal, & qu'il avoit

vûs les armes à la main contr'elle à la journée de Castelnaudari. Au

reste, comme il savoit que bien loin que ces gens fussent de ses amis,

ils ne cessoient d'animer le Marêchal contre lui, il n'étoit pas faché

de leur faire sentir la difference qu'il y avoit à faire entre leur

procedé & le sien.

D'abord qu'il fut arrêté on parla au Meunier, afin qu'il rendit des

plaintes du rapt qu'il avoit fait. Il n'y pensoit presque plus, & les

mille écus qu'il en avoit reçûs de present & qui avoient encore été

accompagnez de quelques autres bien-faits, lui en avoient ôté toute

l'amertume. Mais comme il est bien difficile de faire changer de peau à

ceux qui sont nez dans la Crasse, ce Meunier ne vit pas plûtôt ce

Gouverneur dans l'infortune que toute sa jalousie & toute sa haine se

reveillerent contre lui. Le Marêchal établit en même tems un autre

Gouverneur dans la place, suivant le pouvoir qu'il en avoit de son

Eminence. Il y mit un certain Mr. de la Tour qui étoit Pere du Marquis

de Torcy d'aujourd'hui. Il dit aux Artesiens en lui conferant cette

dignité, qu'il leur donnoit un agneau au lieu d'un loup qu'il leur

ôtoit. On trouva qu'il ne faisoit pas trop bien de parler de la sorte,

parce que chacun pouvoit inferer de la qu'il n'avoit pas peu contribué à

sa disgrace comme son ennemi secret. Son discours étoit neanmoins

veritable, pourvû qu'on l'entendit dans le sens qu'il falloit. Il faut

savoir que de toutes les Villes que l'on avoit conquises jusques-là, il

n'y en avoit point qui supportât avec plus d'impatience que celle-ci le

changement de maître qui leur étoit arrivé, ainsi plus St. Preuil se

montroit affectionné au Roi, plus il leur paroissoit un loup ravissant.

Quoi qu'il en soit, ayant été mené à Amiens pour lui être son procès

fait & parfait, le Cardinal lui donna des Commissaires qui y

travaillerent incessamment. C'étoit une coutume contre laquelle les

Parlemens s'étoient recriez plusieurs fois, peut-être plûtôt pour leur

interêt particulier que pour celui du public. Ce Ministre avoit été le

premier à l'introduire, & le Conseil du Roi qui ne demandoit qu'à voir

l'authorité souveraine au suprême degré, n'avoit eu garde de s'y

opposer, parce que cela l'authorisoit à tout faire sans que personne y

put mettre remede. C'étoit ainsi qu'avoient été jugez & condamnez le

Marêchal de Marillac & plusieurs autres, quoi qu'on ne leur pût imputer

d'autre crime que d'avoir osé déplaire au Cardinal. Le nommé Grandier

avoit été entr'autres une de ces malheureuses victimes. On lui avoit

fait accroire qu'il étoit sorcier & qu'il avoit envoyé une legion de

demons dans le corps des Religieuses de Loudun. Sur cette accusation le

Sr. de Lauberdamont qui étoit à la tête de ses Commissaires l'avoit

condamné, contre le sentiment de quantité de ses Juges à être brûlé tout

vif. Il leur avoit dit franchement, pour les obliger à souscrire à un

jugement si rempli d'injustice, que s'ils s'y opposoient avec toute la

vigueur que devoient avoir des gens de bien, on leur donneroit des

Commissaires à eux mêmes qui les convaincroient bientôt d'avoir eu part

à ses sortileges, parce qu'il n'étoit pas plus sorcier qu'ils le

pouvoient être.

Il avoit bien moins de tort en leur parlant de la sorte qu'il n'en avoit

de vouloir faire mourir un innocent. Tout le crime du pauvre Grandier

étoit d'avoir debauché ces Religieuses, & s'il leur avoit fait entrer

quelque demon dans le corps, ce ne pouvoit être que celui d'impunité. Or

comme ces juges avoient été voir ces Religieuses tout aussi-bien qu'il

avoit pû faire, & peut-être eu commerce avec elles tout aussi-bien que

lui, car il y avoit bien à dire que ce fut des Vestales, ils hesiterent

quelque tems sur ce qu'ils avoient à faire; mais s'étant laissé gagner à

la fin à la faveur, ils aimerent mieux se montrer injustes en condamnant

un innocent, que de se mettre eux-mêmes en sa place en voulant le

sauver. Car on les eut pû accuser après tout aussi-bien que lui d'être

sorciers, & je ne sais pas ce qui en fut arrivé, son Eminence étant

toute puissante comme elle l'étoit. St. Preuil ressembla à ce malheureux

Prêtre; on fit venir mille & mille témoins contre lui tant du

Gouvernement de Dourlens qu'il avoit eu avant que d'avoir celui d'Arras,

que de plusieurs autres endroits. Le Meunier lui fut confronté par

plusieurs fois, mais quoi que tout son crime, aussi-bien que celui de

Grandier, ne fut que d'avoir déplu aux Puissances, il ne laissa pas

d'avoir le cou coupé.

Le Régiment des Gardes s'en étant revenu à Paris dans le même tems, je

ne pus loger chez mon Hôtesse, parce que son Mari n'avoit eu garde de se

fournir d'une Chambre pour moi. Il n'avoit pas pourtant encore tout ce

qu'il lui falloit pour me payer, ce qui l'obligea de me faire bonne mine

à mon arrivée. Je trouvai sa femme encore plus amoureuse que quand

j'étois parti, ainsi étant au desespoir de ce qu'elle ne me voyoit pas à

tous momens, comme quand j'étois chez-elle, elle fit tout ce qu'elle put

pour m'obliger à faire des frais à son Mari, afin de le mettre hors

d'état de pouvoir jamais satisfaire. Elle prétendoit qu'en mettant ainsi

ses affaires en desordre, elle se separeroit de lui, & qu'après cela

nous irions tenir ménage ensemble. Ce n'étoit pas là mon humeur, si je

voulois bien avoir une maîtresse je ne voulois pas ainsi m'en charger à

longues années. D'ailleurs j'eusse crû en faisant un coup comme celui là

que Dieu m'eut puni en même tems, puis qu'il eut autant valu que je

l'eusse égorgé que de lui faire ce qu'elle me conseilloit. Je la vis

cependant le plus souvent qu'il me fut possible, parce que bien que je

ne me pusse empêcher de l'accuser de cruauté pour lui, l'amour propre me

la faisoit excuser aussi-tôt, parce que j'y trouvois mon contentement.

Je n'étois pas long-tems à me dire qu'elle ne faisoit tout cela que pour

l'amour de moi, & que si elle m'eut moins aimé je n'eusse pas eu lieu de

trouver à redire à sa conduite.

La connoissance que je commençois à avoir des sentimens de son Mari,

dont la jalousie qui sembloit dormir en mon absence s'étoit reveillée à

mon retour, fit que je lui cachai mes visites tout autant que je pus. Je

m'y pris même si finement qu'il eut eu bien de la peine à en appercevoir

quelque chose, si ce n'est qu'il gaigna un de ses Valets pour l'avertir

si nous nous donnerions quelque rendez-vous. Ce Valet qui demeuroit tout

le jour au logis & pendant que son Maître y étoit, & pendant qu'il n'y

étoit pas, m'y vit entrer plusieurs fois sans se douter que ce fut sa

maîtresse qui m'y amenât. Comme je n'y venois qu'en bonne Compagnie &

sous pretexte du bon vin qui étoit dans son Cabaret, il fut pour le

moins deux ou trois mois à me croire plus yvrogne qu'amoureux. Mes

Camarades qui étoient ceux avec qui je venois-là, & qui savoient mon

intrigue me donnoient le tems de satisfaire aux devoirs de l'amour, quoi

qu'ils m'enviassent souvent ma bonne fortune. J'appelle mes Camarades

les Mousquetaires avec qui j'avois fait connoissance, & non pas les

Soldats aux Gardes. Porthos, qui étoit mon meilleur ami & qui avoit

à-peu-près une Maîtresse comme moi, c'est-à-dire une Maîtresse jeune,

belle, bien faite, & qui lui donnoit de l'argent, affectoit toujours de

nous faire mettre dans une petite Chambre à côté de celle de la

Cabaretiere, afin que je n'eusse pas bien loin à aller. Elle s'y tenoit

le plus souvent pendant que son Mari n'y étoit pas, & même elle s'y fut

tenuë toujours, si ce n'est que j'étois le premier à lui dire qu'elle

devoit descendre en bas de fois à autre, de peur de donner du soupçon à

ses garçons. Elle avoit bien de la peine à me croire tant elle se

plaisoit avec moi. La chose nous ayant réüssi pendant quelque tems, le

garçon se douta à la fin non seulement de nôtre intrigue, soit par la

trop grande affectation que nous avions de vouloir toûjours cette

Chambre, soit par la trop grande demangeaison que sa Maîtresse avoit de

monter en haut, d'abord qu'elle me sentoit dans la Chambre dont je viens

de parler.

Si j'eusse sçu qu'il eut été ainsi gagné par son maître, je ne me fusse

pas mis en peine de lui faire quitter ses interêts pour les miens, soit

par presens ou par menaces, mais étant d'autant plus éloigné de le

croire qu'il faisoit toûjours le jovial avec nous, & qu'il entendoit

même assez bien le mot pour rire, il arriva qu'un jour que son soupçon

s'étoit encore augmenté par quelques oeillades qu'il vit que nous nous

jettions sa Maîtresse & moi en entrant, il monta par plusieurs fois tout

doucement à la porte de notre Chambre pour écouter s'il entendroit

toûjours ma voix. Ce qui le rendoit si curieux c'est que quelque tems

ensuite de ces oeilades sa Maîtresse étoit montée en haut, sans qu'il

lui parut qu'elle y eut beaucoup d'affaires. Tant qu'il m'entendoit

parler il n'entroit point où il nous avoit mis mes Camarades & moi, à

moins qu'on ne frappât pour l'appeller. Mais y étant venu une fois sans

m'entendre, il vint voir si j'y étois, & ce qui pouvoit être cause de

mon silence. Mes Camarades furent bien étonnez de le voir sans mander, &

ce drôle qui étoit fin & rusé ayant pris pour pretexte de sa venuë qu'il

venoit voir si nous ne manquions point de quelque chose, il ne vit pas

plûtôt que je n'y étois pas, qu'il se douta que je n'étois pas allé

loin. Il en fit son rapport à son maître, & accrut si bien sa jalousie

par-là que celui-ci resolut de me jouer un méchant tour. Il me pria un

jour à diner, & sur la fin du repas comme nous n'étions que lui, sa

femme & moi, son garçon lui vint dire qu'on le demandoit. Il me pria

d'excuser s'il étoit obligé de me quiter. Je n'eus pas de peine à lui

accorder sa priere: sa femme de même la lui eut accordée volontiers,

pour peu qu'il en eut voulu savoir son sentiment. Il monta cependant de

ce pas à sa Chambre & s'y étant caché dans un Cabinet avec deux bons

Pistolets bien chargez & bien amorcez, il crut qu'il me devoit attendre

là, parce que si nous étions bien ensemble la femme & moi, comme il en

eut juré volontiers, nous ne tarderions gueres à y venir. Ce qui lui

donnoit cette pensée c'est que le lieu où il nous avoit laissez n'étoit

nullement propre pour des amans. Il n'étoit separé du cabaret que par

une cloison qui étoit toute garnie de vitre jusques au plancher. Ainsi

l'on voyoit de là dans le cabaret & du cabaret l'on y étoit vû

également, à moins que de tirer des rideaux qui étoient devant.

Nous étions alors dans les plus cours jours de l'année, & j'y avois

donné rendez-vous à Athos & à un autre Mousquetaire nommé Briqueville,

afin que si je n'avois pas le tems d'en dire deux mots à ma maîtresse, à

cause de la presence de son Mari, j'eusse du moins la commodité de le

faire par leur moyen. Je savois que la vûë d'un creancier étoit toûjours

redoutable à son debiteur, & qu'ainsi le cabaretier ne verroit pas

plûtôt le sien qu'il prendroit ou le parti de nous laisser en repos, ou

de l'entretenir avec tant de complaisance que je pourois peut-être

trouver un moment pour faire ce que bon me sembleroit. Athos &

Briqueville n'arriverent que sur les cinq heures du soir, & comme il en

étoit déja près de quatre, quand le cabaretier nous avoit quittez, il

avoit eu le tems de s'ennuyer, & de se morfondre dans le lieu où il

étoit. Il nous y attendoit pourtant de pied ferme, parce qu'il étoit

convenu avec son garçon que si je venois à sortir par hazard, il l'en

avertiroit en même tems, ainsi il étoit bien assuré que j'étois encore

avec elle, puis qu'il n'avoit point eu de ses nouvelles.

D'abord qu'Athos & Briqueville furent arrivez on nous mit dans la petite

Chambre où l'on avoit coutume de nous mettre. J'avois dit à ce garçon de

nous la garder, parce que je savois qu'ils devoient venir, & que cela me

faciliteroit mes amourettes. Le Cabaretier fut ravi quand il nous y

entendit, car les jaloux ont cela de propre qu'ils se rejouïssent

seulement des choses qui leur font connoître leur malheur. C'est une

maladie dont ils ne sauroient se defendre, tant il est vrai que la

jalousie est un goût dépravé qui fait haïr ce qu'on devroit aimer, & qui

fait aimer ce que l'on devroit haïr. En effet un jaloux ne cherche qu'à

voir sa femme ou sa maîtresse entre les bras de son rival. Tout ce qui

peut le confirmer que ce qu'il s'est mis en tête est véritable a des

charmes non pareils pour lui, & il n'en trouve jamais d'avantage qu'à

verifier son malheur. La cabaretiere monta quelque tems après nous, &

ayant laissé sa porte entre-ouverte afin que j'y pusse entrer à mon

ordinaire, elle ne me vit pas plûtôt qu'elle se jetta sur moi pour

m'embrasser. Je commançois à repondre à ses caresses en amant passionné,

quand je crus entendre remuer quelqu'un dans le cabinet. Cela me fit lui

faire signe de l'oeil, & ayant entendu ce que je voulois dire par là,

nous nous arretâmes court tous deux comme si on nous eut donné un coup

de massuë. Le bruit que j'avois entendu étoit que le cabaretier avoit

voulu regarder ce que nous faisions par le trou de la serrure, parce

qu'il ne nous entendoit point parler. Il savoit bien, ou du moins il se

doutoit que j'étois-là, parce qu'il avoit ouï entrer quelqu'un après sa

femme: enfin ayant vû que nous nous approchions de près, quoi qu'il ne

nous vit que jusques à la ceinture à l'endroit où nous étions, il ouvrit

la porte du cabinet & me salua d'abord d'un coup de Pistolet. Il étoit

si pressé de se faire justice qu'il manqua son coup: au lieu de me

donner dans le corps comme il croyoit, la balle passa à plus de dix pas

de moi. Je me jettai en même tems sur lui, de peur qu'il ne fut plus

adroit du second, qu'il ne l'avoit été du premier. La Cabaretiere ne put

venir à mon secours, parce qu'elle tomba evanouie, du moment qu'elle vit

son mari un Pistolet à chaque main. Athos & Briqueville se douterent

bien de ce que c'étoit d'abord qu'ils entendirent le coup, & voulurent

venir à mon secours; mais comme j'avois fermé la porte en entrant, ils y

donnerent plusieurs coups de pied pour l'enfoncer, mais ils n'en purent

jamais venir à bout, quelque effort qu'ils y pussent faire.

Nous nous colletions cependant le cabaretier & moi, & tout ce que je

tâchois étoit de lui faire lâcher son Pistolet sans en être blessé, & de

l'empêcher de mettre la main sur mon épée, que je n'avois pas eu le tems

de tirer. Je vins enfin à bout de l'un & de l'autre, pendant qu'Athos &

Briqueville crierent au voleur par la fenêtre. Ils ne savoient si je ne

serois point blessé du coup, & cela les mettoit en inquiétude. Le

Commissaire du quartier vint avec quelques Archers qu'il ramassa à la

hâte, & comme les Mousquetaires étoient fort estimés & fort craints en

ce tems-là, Athos & Briqueville ne lui eurent pas plûtôt parlé, qu'il

leur promit de châtier ce jaloux, si j'avois seulement la moindre

égratignure. Ce Commissaire étant venu à la porte de la chambre où nous

étions, je la lui ouvris sans y trouver aucun obstacle, parce que le

cabaretier se tira alors dans le cabinet, où il rechargea ses Pistolets,

que je n'avois jamais pû lui ôter. Le Commissaire crut d'abord que la

femme étoit morte, parce qu'il ne lui voyoit remuer, ni pieds ni mains,

mais l'ayant assuré que les coups que son mari avoit tirés, avoient

passé bien loin d'elle, & qu'elle n'étoit qu'évanouie, il s'en fut au

cabinet pour se le faire ouvrir. Le cabaretier ne le vouloit pas, & lui

disoit pour ses raisons, que ce n'étoit pas à lui qu'il en devoit

vouloir, mais à moi, qu'il avoit trouvé couché avec sa femme. Le

Commissaire en croyoit bien quelque chose, quoi que cela ne fut pas

vrai, si j'en avois eu la volonté, je n'en avois pas eu le tems, & le

mari l'eut bien pu témoigner lui même, s'il en eut voulu dire la verité.

Ce que lui avoit dit le Commissaire ne le persuada pas, il ne voulut

point lui ouvrir le cabinet; & comme il avoit retenu quelque chose de

l'assurance que donne le métier de la guerre qu'il avoit fait pendant

quelque tems, il lui répondit ou fort brutalement, ou fort

vigoureusement, (car je ne sais lequel c'étoit des deux) que s'il

pretendoit se mêler de ce qui n'étoit pas de sa competance, il n'auroit

pas grand respect pour sa robe; que sa charge seroit bien d'une autre

consideration qu elle n'étoit, si elle lui donnoit inspection sur tous

les cocus dont il étoit malheureusement du nombre; qu'il lui conseilloit

en bon ami de se retirer, s'il ne vouloit qu'il lui eu prit mal; qu'il

lui appartenoit de corriger sa femme quand elle manquoit à son devoir,

sans qu'il lui fut permis de s'en mêler; qu'il m'enmenât seulement hors

de chez lui, parce que bien que la chose ne le touchât pas en son

particulier, il savoit bien que la veuë d'un homme qui causoit le

deshonneur d'une famille, n'étoit pas agréable à un mari. Enfin il lui

dit mille choses comme celles-là au travers de la porte, continuant

toujours de le menacer, que s'il persistoit comme il témoignoit en avoir

envie à se la faire ouvrir de force, il ne lui répondroit pas de ce qui

en arriveroit.

Ce discours enflamma de colere cet Officier, qui étoit petulant. Il

commanda à ses archers d'enfoncer la porte, ce qui ayant été bientôt

fait, le Cabaretier chercha le Commissaire entre les autres pour lui

tenir la parole qu'il venoit de lui donner. Il le coucha en jouë, que la

porte n'étoit pas encore enfoncée entierement; mais son Pistolet ayant

pris un rat, à cause que l'amorce en étoit tombée, il n'eut pas le tems

d'y en remettre d'autre, parce qu'il fut accablé tout d'un coup de la

multitude. Un de ces archers lui déchargea un coup d'un gros rondin sur

le bras, & lui ayant fait tomber son Pistolet, il se jetta sur lui, sans

lui donner le tems de se reconnoître: on l'emmena aussi-tôt au Châtelet,

pendant qu'on mit garnison chez lui. Cela ne me plut pas, parce qu'on ne

le pouvoit ruiner qu'on ne ruinât en même tems ma maîtresse. Je priai

Athos d'en dire un mot à Mr. de Treville, qui étoit beau-frere d'un

homme de robe, fort accredité dans le Parlement. Mr. de Treville lui

répondit, que si je continuois à faire parler de moi, comme j'avois fait

depuis que j'étois arrivé de Bearn, j'étendrois bien loin ma reputation,

avant qu'il fut peu; qu'il croyoit que je ne me mêlasse que de me

battre, mais que puis qu'il voyoit par ce qu'il venoit d'entendre, que

je me mêlois aussi de debaucher les femmes d'autrui, il eut à m'avertir

de sa part, que le Roi ne trouvoit bon ni l'un ni l'autre.

C'étoit une correction qu'il vouloit bien me donner, d'autant plus qu'il

affectoit de paroître homme de bien, soit qu'il le fut effectivement

comme je n'en veux point douter, ou qu'il se contentât d'en garder les

apparences. Il savoit qu'il se rendroit par là encore plus agréable au

Roi, qui étoit un Prince fort craignant Dieu, & qui n'avoit jamais eu

d'amourettes. En effet comme sa Majesté, qui se voyoit d'une santé

languissante, ne croyoit pas avoir encore long-tems à vivre, elle

songeoit de bonne heure à finir sa vie Chrêtiennement, afin de ne pas

avoir tant de lieu d'apprehender ce dernier moment, qui doit faire

encore plus trembler les Rois que les autres, à cause de la quantité

d'affaires qui leur passent par les mains. Et à la verité plus on s'est

mêlé de choses, plus le compte que l'on a à en rendre doit être grand;

même quand il n'y auroit que le sang, que les plus pacifiques font

verser dans les guerres qu'ils entreprennent, cela est plus que

suffisant pour les troubler, quand ils viennent à y penser serieusement.

Athos crut quand il entendit parler Mr. de Treville de la sorte, qu'il

n'y avoit pas pour moi grand secours à esperer de lui en cette occasion.

Ainsi il ne savoit presque que lui repliquer en ma faveur, & il vit bien

qu'on devoit se donner patience un moment, quand on vouloit juger

sainement de toutes choses. Mr. de Treville après lui avoir dit cela y

adjouta ensuite, que bien que mon crime, & celui de cette femme ne

meritassent pas, que personne s'interessât pour nous, il étoit juste

néanmoins de le faire par rapport au pauvre mari, qui étoit assez

malheureux d'être cocu & battu, sans qu'on prit encore la peine de le

ruiner, qu'il en parleroit à son beau-frere, & que devant qu'il fut peu,

il lui donneroit soulagement. Ce beau frere étoit Conseiller à la grand

Chambre, & comme ces Magistrats commençoient déja à avoir un grand

credit, ce qui augmenta encore beaucoup depuis; & ce qui a duré jusques

à ce qu'il ait plu au Roi, comme je le dirai tantôt, d'y mettre des

bornes, celui-ci sans autre façon s'en fut lui même au Châtelet, où il

commanda qu'on lui amenât le prisonnier. Le Geollier ordonna en même

tems à ses Guichetiers de l'aller chercher, & étant venu dans une

chambre où l'on avoit fait entrer ce Magistrat, il lui demanda en

presence du Geollier, pourquoi il avoit été arreté. Le prisonnier lui

répondit, que c'étoit parce que ne pouvant souffrir de bon coeur qu'on

le fit cocu, il avoit voulu écarter de sa maison celui qui lui faisoit

cette honte; que cela avoit causé quelque bruit dans le quartier, & que

le Commissaire s'étant transporté chez lui, dans le moment, au lieu de

prendre le parti de la justice, il avoit pris celui de l'adultere de sa

femme; qu'ainsi il l'avoit amené en prison, sans qu'il eut voulu jamais

entrer dans les justes raisons qu'il avoit de faire tout ce qu'il avoit

fait.

Le Magistrat qui avoit été averti par son beaufrere de la verité de

toutes choses, mais qui n'avoit garde de le confirmer dans ses soupçons,

parce que c'eut été l'animer encore davantage contre sa femme & contre

moi, lui repliqua que quelque apparence qu'il y eut souvent à bien des

choses, il ne falloit pas en juger selon sa premiere pensée; que quand

on venoit à les approfondir elles changeoient souvent de nature, sur

tout quand il s'y agissoit de jalousie, comme en cette occasion; que

d'ailleurs les visions connuës étoient frequentes à bien des gens, quoi

qu'il y eut souvent plus d'entêtement que de realité; que le métier de

Cabaretier qu'il faisoit étoit cause que sa femme étoit exposée aux

discours de ceux qui hantoient son Cabaret; que ce n'étoit pas à dire

pour cela qu'elles ne fut pas sage, quand même elle feroit la mine d'y

prêter l'oreille; qu'il devoit croire bien plûtôt que ce n'étoit qu'afin

de ne pas perdre la chalandise de ces causeurs, sans pourtant avoir

envie de leur peau, qu'il n'avoit pas bien fait de prendre l'allarme si

chaudement pour si peu de chose, & qu'il en seroit toûjours blâmé par

les gens sages; qu'au surplus il ne laissoit pas d'avoir pitié de son

sort, c'est pourquoi il vouloit le tirer d'affaire, pourveu qu'il lui

voulut promettre d'être plus prudent à l'avenir; qu'il vouloit qu'il se

raccommodât avec sa femme; qu'elle apartenoit à d'honêtes gens, comme il

savoit; c'est pourquoi il devoit croire qu'elle n'étoit pas personne à

se deshonnorer elle même, ni à le deshonnorer en même tems.

Le prisonnier qui s'envoyoit déja beaucoup d'avoir un pourpoint de

pierre, & qui d'ailleurs craignoit, que la Justice ne mangeât tout ce

qu'il avoit, & ne le mit sur le pavé, lui promit tout ce qu'il voulut.

Le Magistrat le voyant si bien ressigné à sa volonté, commanda au

Geollier de lui aporter son registre, & l'ayant dechargé en même tems,

selon le pouvoir que s'en attribuoient, en ce tems-là, les Conseillers

de la grand Chambre, il le fit sortir de prison, sans autre forme de

procès. Il l'amena chez lui après cela, où ayant fait venir sa femme, il

les mit en presence l'un de l'autre, après que Mr. de Treville & lui

eurent fait une correction en particulier à celle-ci. Ils l'emboucherent

bien cependant tous deux, devant que de la faire passer où étoit son

mari. Ils lui dirent que quoi qu'ils ne voulussent pas croire qu'elle

fut coupable, comme elle se pouroit trouver toute surprise & toute

étonnée devant lui, il falloit qu'elle lui soutint que tout son crime,

n'étoit que d'être obligée par le métier qu'elle faisoit de faire bonne

mine à tout le monde; qu'elle pouvoit lui dire aussi, qu'il n'avoit qu'à

la mettre en état de n'ouvrir sa porte à personne, & qu'il verroit

bientôt qu'il ne lui seroit pas difficile de le contenter.

Le mari fit semblant de se payer de ces excuses, afin de ne se pas

montrer ingrat de la grace qu'il venoit de recevoir du Magistrat. Il

avoit besoin cependant qu'il lui en fit encore une autre, qui étoit de

lever la garnison de chez lui. C'est ce qui fut fait le lendemain, de

sorte que toutes choses se fussent trouvées alors au même état qu'elles

étoient, il y avoit huit jours, s'il m'eut été permis comme auparavant

de retourner voir ma maîtresse; mais outre que le scandale qui étoit

arrivé me le défendoit suffisamment; Mr. de Treville me le défendit

encore, après m'avoir fait une grande mercuriale. Je n'osai passer ses

ordres de quelque tems; mais comme quand on est jeune comme je l'étois,

& dans une plaine vigueur, on ne voit rien de comparable à l'amour,

j'oubliai bien-tôt sa défense pour contenter ma passion. Je vis dix ou

douze fois la Cabaretiere chez une de ses bonnes amies, sans que son

mari s'en doutât. Elle voulut que je fisse agir Athos pour être payé de

ce qu'il lui devoit, afin que s'il venoit encore à se brouiller avec

elle, j'eusse du moins cet argent pour la secourir dans son besoin. Je

lui promis de faire tout ce qu'elle voudroit, mais dans le dessein

néanmoins de n'executer que la moitié de ma promesse. Je fis bien

demander à la verité mon payement à mon debiteur, mais je ne voulus pas

qu'on le mit sur le careau, s'il n'étoit pas en état de me payer. Cela

fit trainer la chose pendant quelque tems, ce qui ne me déplut pas,

parce que comme le Cabaretier ne pouvoit trouver mauvais qu'Athos fut

chez lui, tant qu'il resteroit son debiteur, j'avois moyen par là de

faire tenir tant de lettres que je voulois à ma maîtresse.

L'hiver s'étant passé de cette maniere, le Roi envoya une partie de son

Regiment des Gardes en Roussillon, dont on avoit ébauché la conquête dès

la Campagne precedente. Cette petite Province nous étoit absolument

necessaire pour la conservation de la Catalogne, où l'on ne pouvoit rien

transporter que par mer, tant qu'elle demeureroit aux Espagnols. Car

comme elle est située entre le Languedoc & elle, & même en deça des

Pyrennées, & que c'étoit du seul Languedoc, qu'on pouvoit tirer toutes

les choses dont la Catalogne avoit besoin, il falloit s'afranchir de

cette necessité, qui étoit d'autant plus grande que les Espagnols

étoient en ce tems là, bien aussi forts que nous par mer. Le reste de

nôtre Regiment demeura auprès du Roi pour l'accompagner dans cette

expedition, où il vouloit s'acheminer lui même, ce qui étoit pourtant

fort extraordinaire, parce que des Troupes après avoir fait un si long

voyage devoient être assez fatiguées, pour avoir plus de besoin de

repos, que de se charger d'un nouveau travail; aussi y avoit-il du

mystere à tout cela, & c'est ce que je dois éclaircir ce me semble avant

que de passer outre.

Mr. le Cardinal de Richelieu étoit assurément un des plus grands hommes

qu'il y eut eu depuis long-tems, non seulement en France, mais encore

dans toute l'Europe. Cependant quelque belles qualitez qu'il eut, il en

avoit quelques unes de mauvaises, comme de trop aimer la vengeance & de

dominer par dessus tous les grands, avec une puissance aussi absoluë que

s'il eut été le Roi lui même. Ainsi sous pretexte d'élever l'authorité

Royale au plus haut point, il avoit tellement élevé la sienne en se

servant de son nom, qu'il s'étoit rendu odieux à tout le monde. Les

Princes du Sang dont il avoit commencé à abbaisser la puissance, que le

Roi d'aujourd'hui a achevé de detruire entierement, ne le pouvoient

souffrir, parce qu'il n'avoit pas eu plus de consideration pour eux, que

pour tout le reste. Le Duc d'Orleans qui avoit toûjours conspiré contre

luit toutes les fois qu'il en avoit trouvé l'occasion étoit encore tout

prêt à le faire, quand elle se trouveroit: pareillement le Prince de

Condé ne l'aimoit guéres d'avantage, quoi qu'il eut marié le Duc

d'Anguien à sa nièce: les Grands dont il s'étoit toûjours declaré

l'ennemi, avoient les mêmes sentimens pour son Eminence: enfin les

Parlemens ne lui vouloient pas moins de mal, parce que comme j'ai dit ci

devant, il avoit retranché leur authorité par l'établissement des

Commissaires qu'il faisoit nommer, quand il s'agissoit de faire le

procès à quelqu'un, & par l'élevation du Conseil à leur prejudicel.

Ce Ministre, qui étoit le plus politique de tous les hommes, s'étoit

servi adroitement de la jalousie, que le Roi portoit au Duc d'Orleans

pour lui faire approuver toutes ces nouveautez. Il lui avoit fait

approuver de cette maniere tout ce qu'il avoit entrepris contre lui. Il

n'y avoit même trouvé aucune difficulté, parce qu'il avoit tout coloré

du bien public, qui étoit un pretexte merveilleux pour lui. Pour ce qui

est de l'abbaissement des autres, le Roi y avoit encore consenti

facilement, parce qu'il lui avoit fait entendre qu'il y trouveroit son

compte, comme en effet c'étoit la verité. Le Roi n'étoit pas si peu

éclairé qu'il ne vit bien que plus il les abbaisseroit aussi-bien que

les Parlemens, plus son authorité en deviendroit formidable, puis qu'il

n'y avoit qu'eux qui fussent en état de s'y opposer. Cependant, comme ce

Ministre savoit que malgré l'avantage que le Roi y trouvoit, il étoit

sujet aisément à prendre ombrage de tout ce qui venoit de lui, il avoit

eu soin toûjours d'avoir auprès de Sa Majesté des gens qui rejettassent

les mauvaises impressions qu'on lui pouvoit donner de sa conduite, sur

la haine que lui causoit son attachement à ses interêts.

Il y avoit alors auprès du Roi un jeune homme qui n'étoit encore que sur

sa vingt & uniéme année, mais qui ne laissoit pas d'y être en grand

credit. C'étoit un fils du Marêchal Deffiât qui dès l'âge de dix-sept

ans avoit été fait Capitaine aux Gardes, puis Maître de la Garderobe de

Sa Majesté, & enfin grand Ecuyer de France, jamais fortune ne fut égale

à la sienne. Le Roi ne pouvoit demeurer un moment sans lui; dés qu'il le

perdoit de vûë il l'envoyoit chercher tout aussi-tôt. Il le faisoit même

coucher avec lui comme il eut pu faire une Maîtresse, sans prendre garde

qu'une si grande familiarité, & sur tout avec une personne de cet

âge-là, qui étoit fort different du sien, avoit non-seulement quelque

chose qui repugnoit à la Majesté Royale, mais qui étoit encore sujet à

l'en faire repentir. En effet comme la prudence & la jeunesse sont

rarement d'accord ensemble, tout étoit à craindre d'un jeune homme qui

se méconnoissoit déja si fort, qu'au lieu de tacher par ses

complaisances de mériter l'honneur que lui faisoit Sa Majesté, il étoit

téméraire quelque fois, ou pour mieux dire, si insolent qu'il ne

feignoit de dire à ses amis qu'il eut voulu être moins bien dans son

esprit & avoir plus de liberté; & on n'osoit rapporter au Roi un

discours comme celui là, de peur plûtôt de lui déplaire que pour l'amour

de ce favori: car comme la charité ne regne gueres à la Cour, sa faveur

faisoit assez de jaloux pour leur inspirer le dessein de la perdre s'il

n'y eut eu que cela qui les eut retenus.

Ce jeune homme portoit le nom de Cinqmars qui étoit celui d'une terre

que son Père avoit dans le voisinage de la Riviere de Loire. Le Cardinal

l'avoit lui-même installé à la Cour comme un instrument dont il feroit

tout ce qu'il voudroit, parce qu'il étoit ami de son pere, à l'élevation

de qui il n'avoit pas peu contribué. Car la Maison d'Essiat, bien loin

d'être une des plus anciennes du Royaume étoit si nouvelle qu'elle avoit

tout lieu d'être contente de sa fortune par rapport à son origine.

Toutes ces raisons obligeoient donc ce favori à demeurer dans une grande

union avec le bien-faiteur de son Pere, & le sien particulier, mais

voulant être Duc & Pair & êpouser la Princesse Marie qui étoit fille du

Duc de Nevers, & qui fut depuis Reine de Pologne, il ne vit pas plûtôt

que le Cardinal s'y opposoit sous main, & même quelque fois ouvertement,

qu'il oublia tous ses bien-faits avant qu'il fut peu. Son ingratitude

donna d'autant plus de chagrin à Son Eminence qu'elle le voyoit bien

auprès du Roi, elle craignit qu'au lieu de lui rendre service comme il

lui avoit promis lors qu'elle l'avoit mis auprès de Sa Majesté, il ne

fut capable de lui nuire. Ainsi la haine & la jalousie qu'il commcençoit

à lui porter augmentant de moment à autre, les choses commencerent

tellement à s'envenimer entr'eux qu'ils ne se purent plus souffrir l'un

l'autre.

Le Roi qui n'aimoit point du tout le Cardinal fut bien aise de leur

mesintelligence, & prit plaisir à tout ce que son favori lui peut dire

contre lui. Cependant comme malgré cette haine il voyoit que ce Ministre

lui étoit absolument necessaire, pour le bien de son Royaume, il ne

laissa pas toûjours de s'en servir, quoique Cinqmars lui donnât de tems

en tems diverses attaques pour lui faire donner sa place à un autre. Au

reste ce favori voyant que le Roi y faisoit la sourde oreille, & que ce

Ministre s'opposoit plus que jamais à ses desseins, en sorte que quelque

bien qu'il fut avec Sa Majesté il n'en pouvoit obtenir ni la Princesse

Marie qu'il aimoit passionnément, ni un Brevet de Duc & Pair, il resolut

de se défaire de son Eminence, en le faisant assasiner, puis qu'il n'y

avoit pas moyen de s'en defaire autrement. Il résolut donc de le tuer,

croyant que quand il auroit fait ce coup-là il ne lui seroit pas

difficile d'obtenir sa grace d'un Prince qui l'aimoit non-seulement,

mais qui haïssoit encore mortellement son ennemi. En effet il croyoit

avoir rémarqué que si Sa Majesté ne le chassoit pas d'auprès d'elle,

c'étoit bien moins manque de bonne volonté que parce qu'elle

l'apprehendoit. Elle lui avoit répondu effectivement, quand il lui en

avoit parlé, que ce qu'il lui proposoit là étoit bien difficile, qu'il

ne faisoit pas reflexion que ce Ministre étoit maître de toutes les

places de son Royaume & de toutes les armées tant de mer que de terre;

que c'étoit ses parens & ses amis qui les commandoient, & qu'il pouvoit

les faire revolter contr'elle toutes fois & quantes que bon lui

sembleroit. Il croyoit donc que quand il l'auroit tué le Roi seroit bien

aise tout le premier d'en être défait, bien loin de songer à le venger;

ainsi se confirmant toûjours de plus en plus dans son dessein, il ne

songea qu'à mettre Treville dans ses interêts afin d'être plus assuré de

son coup.

L'interêt que celui-ci avoit à desirer la perte du Cardinal qui

s'opposoit de toutes ses forces que le Roi l'avançât aux plus grands

honneurs, comme Sa Majesté témoignoit le désirer, lui fit croire avec

assez de vraisemblance que lui faire cette proposition & la voir

accepter en même-tems seroient une même chose en lui. Mais Treville qui

étoit sage & prudent lui répondit quand il lui en parla qu'il ne s'étoit

jamais mêlé d'assassiner personne, & que c'étoit tout ce qu'il pouroit

faire si Sa Majesté lui témoignoit elle-même qu'il y allât du bien de

son Etat. Cinqmars lui repliqua que s'il ne tenoit qu'à le lui faire

dire, la chose seroit bien-tôt faite, qu'il s'en faisoit fort avant

qu'il fut deux fois vingt-quatre heures, & qu'il ne lui demandoit sa

parole qu'à cette condition. Treville la lui donna sans faire trop de

reflexion à ce qu'il faisoit. Cependant soit qu'il ne le fit, que parce

qu'il ne crut pas que le Roi consentit jamais à pareille chose, lui qui

ne faisoit que dire tous les jours qu'il étoit au desespoir d'avoir fait

tuer comme il avoit fait le Marêchal d'Ancre, ou qu'il se laissât un peu

trop aller à son ressentiment, Cinqmars n'eut pas plûtôt sa parole qu'il

pressentit à Sa Majesté là-dessus. Le Roi qui étoit naturel lui avoüa

qu'il ne seroit pas trop faché d'être défait de son Eminence, sans

penser à quel dessein il lui faisoit cette proposition. Il crut que ce

qu'il lui en disoit n'étoit qu'une chose en l'air, & comme quand l'on

demande à quelqu'un, si l'on seroit joyeux ou faché que telle ou telle

chose arrivât. Quoi qu'il en soit Cinqmars tirant avantage de cette

réponse, fut retrouver Treville, & lui dit qu'il concourut avec lui à

persuader à Sa Majesté de garder auprès d'elle une partie de son

Regiment des Gardes, parce qu'ils en pouroient avoir besoin avant qu'il

fut peu pour executer leur coup: qu'il lui permettoit cependant de tâter

le Roi, sur ce qu'il lui avoit dit, en attendant qu'il lui fit faire en

paroles formelles l'aveu qu'il lui avoit dit que Sa Majesté lui feroit.

Treville qui eut été bien aise aussi-bien que lui d'être defait du

Cardinal mit dés le même jour Sa Majesté sur son Chapitre. Elle ne lui

répondit rien qui ne fut conforme à ce que Cinqmars avoit tâché de lui

persuader. Ainsi s'étant acquitté dès ce jour-là de la promesse qu'il

lui avoit faite de porter le Roi à faire rester une partie de nôtre

Regiment pour la seureté de sa personne, Sa Majesté commanda elle-même

au Colonel des Gardes de faire rester quelques compagnies de son

Regiment auprès de lui, pendant que les autres prendroient le chemin du

Roussillon. Mr. de Treville fit en sorte que celle de son beaufrere fut

du nombre de celles qui ne s'en iroient point. Il s'y fioit plus qu'à

tout autre, & dans un coup de la conséquence de celui où il s'engageoit,

il lui étoit important de savoir qu'il ne seroit ni abandonné ni trahi.

Cinqmars qui tout jeune qu'il étoit savoit déja tout le manege que l'on

apprend à la Cour à force de routine, Cinqmars, dis-je, qui savoit déja

tromper adroitement & faire passer pour des veritez des mines & des

oeillades, crut qu'au lieu de faire dire à Treville tout ce qu'il lui

avoit promis, il lui suffisoit de lui faire témoigner par le Roi les

mêmes choses qu'il lui avoit dites. Treville qui en avoit oui dire tout

autant au Roi, non pas une seule fois, mais plus de cent n'en fut pas si

content qu'il pensoit. Il souhaitta que Sa Majesté s'en expliquât plus

positivement avec lui, & la chose ayant trainé jusques à son depart, ils

résolurent qu'ils excuteroient leur coup à Nemours. L'un ne s'y obligea

que sous promesse que l'autre lui fit toûjours de lui faire dire par le

Roi ce qu'il lui avoit promis; & l'autre le faisant, parce qu'il croyoit

toûjours l'amuser & l'obliger insensiblement à faire la chose sans y

faire une grande reflexion.

Quand la Cour fut arrivée à Melun, Treville ayant sommé Cinqmars de sa

parole, celui-ci le remet à Fontainebleau où le Roi devoit séjourner un

jour. Il en parla effectivement à Sa Majesté & la pressa même d'y

consentir, mais le Roi ayant cette proposition en horreur, & lui ayant

fait réponse qu'il n'y pensoit pas d'oser seulement lui en parler, il la

cacha à Treville & lui dit que Sa Majesté lui avoit répondu qu'on devoit

entendre les choses à demi mot, sans obliger un Roi à faire un

commandement comme celui-là; que c'étoit ainsi qu'en avoit usé le

Marêchal de Vitry, quand il l'avoit defait du Marêchal d'Ancre; que le

Connétable de Luines n'avoit fait que lui dire, qu'il étoit bien assuré

qu'on l'obligeroit fort si l'on ôtoit du monde ce Marêchal dont il

n'avoit pas lieu d'être content, qu'il n'y avoit répondu ni oui ni non,

mais que ç'en avoit été assez pour le Marêchal qui avoit toûjours oui

dire, que quand on ne s'opposoit pas formellement à une chose c'étoit y

donner un consentement: qu'au reste il savoit assez quel étoit le

sentiment du Roi là-dessus, sans vouloir l'obliger, sans une

indiscretion nompareille, à ce qu'un sujet ne devoit jamais exiger de

son Prince.

Treville ne fut point content du tout de cette réponse, & bien que

toutes les mesures fussent déja prises pour faire cet assassinât, il

rompit tout d'abord qu'il vit que le Roi ne vouloit point consentir.

Cinqmars à qui le Cardinal continuoit toûjours de faire paroître sa

méchante volonté, en fut au desespoir, parce qu'il pretendoit que quand

il l'auroit ôté une fois du monde, il ne trouverait plus d'obstacle ni à

son amour ni à son ambition, ainsi persistant à s'en vouloir défaire à

quelque prix que ce fut, il fit faire un poignard pour le tuer lui-même.

Il le pendit au pommeau de son épée comme c'étoit la coutume de ce

tems-là, ce qui surprit assez toute la Cour, qui savoit que si à la

verité cette coutume s'étoit introduite c'étoit plûtôt à l'égard des

gens de guerre que des Courtisans. Le Cardinal se défia, il fut averti

par quelqu'un de son dessein. Cela l'obligea de se tenir sur ses gardes,

& de se trouver le moins qu'il pouroit tête à tête avec lui. Le hazard

voulut neanmoins qu'il s'y trouva par deux fois durant le chemin, mais

quelque resolution qu'eut pris ce favori, il se trouva si interdit quand

il fut question d'executer son coup, qu'il n'eut pas la force de mettre

la main au poignard, qu'il n'avoit fait faire néanmoins que pour lui

ôter la vie.

La Cour ayant achevé ce voyage à petites journées, le Cardinal qui

voyoit que le Roi se laissoit aller aux méchans conseils de son favori,

en tomba malade de chagrin. Il fut ainsi obligé de s'arrêter à Narbonne,

où croyant mourir, il adjouta à son Testament qu'il avoit fait, il y

avoit déja long tems, qu'il avoit quinze cent mille francs au Roi, dont

Sa Majesté ne savoit rien; qu'il avoit crû, dès le commencement de son

Ministere, être obligé de faire ce petit fonds, pour subvenir à point

nommé aux nécessitez de l'Etat; qu'il s'en étoit fort bien trouvé en

plusieurs rencontres, & que comme ce n'avoit jamais été dans la veuë

d'en faire son profit, mais bien celui de Sa Majesté, il esperoit

qu'elle lui en seroit plus obligée que scandalisée. Néanmoins Mr. de

Cinqmars qui après n'avoir osé s'en défaire de la maniere qu'il avoit

projetté, n'oublioit rien pour le perdre, fit tout ce qu'il put pour

rendre cette reserve suspecte. Il montra à Sa Majesté qu'il n'en eut

jamais parlé, s'il n'eut cru mourir, & que ce n'étoit que la crainte des

jugemens de Dieu qui la lui avoit fait avoüer.

Le Cardinal après avoir eu quelque relâche s'en vint au Camp devant

Perpignan, où le Roi s'étoit déja rendu depuis quelques jours. Cette

place étoit assiégée avant qu'il y vint, par les Marêchaux de Schomberg

& de la Meilleraye. Mais quoi que le premier fut l'ancien, le second

avoit presque tout l'honneur de ce qui se passoit. Cela deplaisoit à

l'autre qui étoit d'une bien plus grande qualité, & comme il attribuoit

cette preference à la parenté, qui étoit entre le marêchal de la

Meilleraye & le Cardinal, il se declara secrêtement ennemi de l'un & de

l'autre. Ainsi sçachant que Cinqmars n'étoit pas des amis du Cardinal,

il entra dans de secrêtes liaisons avec lui.

La venuë du Cardinal changea l'esprit du Roi à son égard. Comme ce

Prince, bien loin d'être immuable dans ses sentimens, comme nous voyons

aujourd'hui le Roi son fils, avoit cela de mauvais en lui, qu'il se

laissoit aller aisément à ceux qu'il voyoit les derniers; sa confiance

se ranima tout d'un coup pour son Eminence. Il est vrai que le Marêchal

de la Meilleraye, dont le Roi croyoit avoir besoin en cette rencontre,

ne servit pas peu à son Eminence, pour la raccommoder avec Sa Majesté.

Il lui fit entendre que ce que les ennemis de ce Ministre publioient

touchant la reserve dont je viens de parler, étoit honteux seulement à

penser, d'un homme qui s'étoit toûjours sacrifié pour les interêts de

l'Etat; qu'à plus forte raison, il y avoit de l'insolence à le debiter,

puisque cette calomnie se détruisoit d'elle même; que sans cette

précaution l'on n'eut pas repris Corbie si aisément que l'on avoit fait,

en 1636. ni forcé quelques années auparavant le pas de Suse: que ce

secrêt devoit être permis à un Ministre, parce que l'on savoit bien que

quand un Prince étoit assuré qu'il y avoit de l'argent dans son trésor,

c'étoit le premier qu'il faisoit prendre, sans se mettre en peine bien

souvent s'il n'en auroit point affaire à l'avenir.

Le Marêchal qui ne faisoit que de prendre Couilloure, Port de mer sur la

Mediterranée à l'extrémité du Roussillon, & qui étoit encore sur le

point de faire la même chose de Perpignan, s'étant rendu encore plus

persuasif par là, que par toutes les raisons qu'il rapportoit pour

prouver son dire; Cinqmars en conçut tant de rage que la tête lui en

tourna. Au lieu d'attendre que le Roi changeât encore de sentiment,

suivant cette vicissitude ordinaire qui paroissoit dans la plûpart de

ses actions, il resolut de faire entrer en France une Armée d'Espagnols.

Il savoit qu'ils seroient toûjours prêts à le faire, d'abord qu'ils en

seroient requis, par quelque personne en qui ils pussent prendre

confiance, ainsi ne s'étant plus attaché qu'à mettre dans son parti des

gens aussi mal intentionnées que lui, il fit aprouver sa resolution au

Duc d'Orléans, & au Marêchal de Schomberg. Le Duc de Bouillon qui étoit

toûjours prêt à brouiller l'Etat, par les raisons que nous avons

deduites ci-dessus, entra aussi dans cette conspiration. Au reste

n'étant plus question, que de la faire réüssir, Fontrailles, qui étoit

des amis de Cinqmars, & à qui il avoit fait part de son secrêt, fit

semblant de prendre querelle contre un des principaux Officiers de

l'Armée, afin d'avoir sujet de là de passer en Espagne. La chose

s'executa de même qu'ils l'avoient resoluë ensemble, Fontrailles ayant

non seulement querellé devant bien du monde, celui dont je viens de

parler, mais l'ayant encore appellé en duel, il ne sçut pas plûtôt qu'il

y avoit ordre de l'arrêter, comme il étoit impossible que cela arrivât

autrement, après l'éclat qu'il avoit fait, qu'il s'en allât en Espagne.

Quoi que Cinqmars prit des mesures si honteuses, & qui ne pouvoient

manquer de le perdre dans l'esprit de Sa Majesté, il ne laissa pas de

ramener auprès d'elle ses complaisances que l'on avoit veu sur le point

de s'éteindre bien souvent. Le Roi raluma son amitié pour lui à cette

veuë, & comme il savoit que Sa Majesté concevoit aisément du soupçon de

peu de chose, il lui fit peur du pouvoir excessif, qui etoit entre les

mains de son Eminence. Il lui dit qu'elle étoit maîtresse de la Mer, par

l'Admirante qu'elle avoit mise dans sa maison; que sur Terre, elle

n'étoit pas moins puissante; que le Marêchal de Bresé son beaufrere

pouvoit, quand il voudroit, s'emparer de la Catalogne, dont elle lui

avoit fait donner la Vice-Royauté; que l'Armée qui étoit presentement

devant Perpignan, obéissoit aussi entierement au Marêchal de la

Meilleraye, quoi qu'elle parût avoir encore un autre Chef; que ceux qui

commandoient en Flandres étoient pareillement maris de ses nieces,

tellement que comme la plûpart des Governeurs de Provinces, étoient

encore entre les mains de gens qui lui étoient tout devouez, l'on

pouvoit dire qu'il ne tenoit plus qu'à elle de s'emparer de sa Couronne.

Il n'en falloit pas davantage au Roi pour le mettre aux champs; ainsi

ayant fait dés le jour même à ce Ministre, le plus méchant visage que

l'on sauroit jamais faire, son Eminence en fut d'autant plus étonnée,

qu'elle savoit que Sa Majesté étoit bien éloignée de cette dissimulation

que l'on voit d'ordinaire dans toutes les Cours. Ce fut encore bien pis

les jours suivans, & Cinqmars voyant qu'il en prenoit l'allarme lui fit

donner avis sous main, que s'il ne pourvoyoit de bonne heure à sa

seureté, il lui en pouroit bien arriver pis que tout ce qu'on lui en

pouvoit dire.

Le Cardinal avoit toûjours paru ferme dans les plus fâcheux evenemens,

qui étoient arrivez durant son ministere. Du tems de la prise de Corbie,

ses ennemis faisant courir le bruit que les Peuples l'accusoient de tous

les desordres de l'Etat, & que dès qu'il paroitroit public, ils

l'immoleroient à leur ressentiment, il avoit si peu craint ces menaces

qu'il étoit monté en carosse tout seul, & s'étoit allé promener par tout

Paris. Mais s'il avoit été si hardi cette fois là, ce n'avoit été

peut-être que parce qu'il savoit bien que tous ces bruits étoient faux,

ou que les Peuples menacent bien souvent des gens en leur absence,

devant qui ils tremblent, quand ils se trouvent une fois devant eux.

Quoi qu'il en soit ce Ministre considerant qu'il n'en étoit pas de même

en cette rencontre, où il avoit affaire à un favori, qui étoit non

seulement insolent de sa faveur, mais encore capable de tout

entreprendre contre lui, parce qu'il l'accusoit hautement de s'opposer

lui seul à son amour & à sa vanité, il fit semblant d'être encore bien

plus mal qu'il n'avoit été à Narbonne. Sous ce pretexte il demanda

permission au Roi de s'y en retourner, & Sa Majesté le lui ayant

accordé; au lieu de s'y arrêter, il passa jusques à Tarascon, parce

qu'il ne s'y croyoit pas en seureté. Il avoit resolu même de se retirer

plus loin, suivant les avis qu'il recevroit de la Cour, où il avoit

encore quelques amis, malgré qu'il y eut fait pieces á bien du monde.

Cinqmars ne le vit pas plûtôt parti que Mr. de Thou Conseiller d'Etat, à

qui il avoit dit en secret comme à son ami particulier ce que

Fontrailles étoit allé faire en Espagne, lui remontra qu'il s'étoit un

peu trop pressé, qu'il lui conseilloit maintenant qu'il avoit donné la

chasse à son ennemi de se contenter de ce Triomphe, sans persister dans

un engagement qui le rendroit criminel auprès de Sa Majesté, si elle

venoit jamais à le savoir; qu'il devoit faire revenir Fontrailles tout

le plûtôt qu'il lui seroit possible, & lui mander de trouver un pretexte

de rompre tout ce qu'il avoit ébauché. Cinqmars lui répondit que les

choses étoient trop avancées presentement pour en venir là, que les

Espagnols étoient gens à abuser de son secret, s'ils voyoient qu'il

voulut se moquer d'eux. Il se servit même de ce terme (pour lui montrer

qu'il n'en étoit plus le maître) que puis que le vin étoit tiré il le

faloit boire; qu'aussi-bien le Roi vouloit tantôt une chose & tantôt une

autre, de sorte qu'il n'y avoit nul fonds à faire sur la disposition

presente de son esprit. Mr. de Thou ne put repliquer, voyant qu'il ne le

payoit que de méchantes raisons, ou plûtôt d'une obstination qui le

menaçoit si visiblement de sa perte. Il lui dit pourtant tout ce qu'il

crut lui devoir dire là-dessus, mais cela n'ayant fait aucune impression

sur lui, il laissa aller les choses selon leur courant, voyant qu'il ne

pouvoit l'empêcher.

Le Cardinal ne fut pas plûtôt arrivé à Tarascon que ses amis lui

manderent que Cinqmars continuoit toûjours de le perdre dans l'esprit de

Sa Majesté, qu'ils en faisoient des railleries continuelles ensemble, &

que si cela venoit à durer ils ne savoient pas ce qui en arriveroit:

qu'en effet on parloit déja de lui faire rendre compte de tous les

deniers qui avoient été levez sous son ministere; qu'on l'accusoit

hautement d'en avoir converti une partie à son profit particulier; qu'on

faisoit, à propos de cela, sonner bien haut la depense qu'il avoit faite

à Richelieu, à Ruel & au Palais Cardinal; qu'on disoit même que Sa

Majesté ne lui devoit pas être bien obligée du don qu'elle lui faisoit

de ce Palais par son Testament, parce que c'étoit plûtôt une

restitution, qu'un don.

Le Cardinal fut allarmé à ces nouvelles. Il les regarda comme les

avant-coureurs de quelque disgrace qui ne pouvoit être que très-grande à

son égard, parce que quand les Ministres viennent à tomber une fois ils

ne tombent jamais que de bien haut. Néanmoins comme il trouvoit des

ressources dans son esprit que tous les autres ne trouvoient pas, il le

banda tellement qu'il vit quelque jour à pouvoir reveiller le besoin que

Sa Majesté avoit toûjours eu de lui, quand il s'étoit presenté quelque

affaire épineuse. Comme les ennemis étoient forts en Flandres, & que le

Comte de Harcourt, & le Marêchal de Grammont, qui y commandoient chacun

une armée separée l'une de l'autre, n'y étoient que sur la défensive, il

manda à ce dernier de faire quelque fausse demarche dont il ne se pût

retirer, que par une fuite honteuse. Il n'osa en demander autant à

l'autre, parce que le soin de sa reputation qu'il avoit élevée au plus

haut point par un nombre infini de grandes actions, le touchoit de plus

près que le desir qu'il pouvoit avoir de lui plaire. Le Marêchal qui

n'avoit pas tant de choses à ménager ne se montra pas si scrupuleux, il

fit le pas que son Eminence vouloit qu'il fit, & les ennemis l'ayant

chargé en même-tems, il prit si fort à tâche de se sauver que cette

journée fut nommée la journée des éperons, autrement la défaite de

Honrecourt.

Le Roi n'eut pas plûtôt avis de cet accident qu'il n'eut plus d'envie de

rire avec Cinqmars. Il regretta l'éloignement du Cardinal, dont il

trouvoit que les conseils lui étoient absolument necessaires dans une

rencontre comme celle-là. Il lui envoya même couriers sur couriers pour

le faire revenir, lui mandant qu'il eut à pourvoir à la seureté de la

Frontiere qui alloit être exposée au ravage des Espagnols, maintenant

qu'ils ne trouveroient plus d'Armée pour leur faire tête. Le Cardinal

ravi d'avoir si bien reüssi dans son dessein, ne partit ni à l'arrivée

du premier Courier ni même à celle du second. Il voulut que le mal

devint encore plus pressant avant que d'y apporter remede. Il laissa

faire aux ennemis une partie de ce que l'on a accoutumé de faire quand

on a remporté une grande Victoire. Le Roi qui se voyoit à plus de deux

cent lieuës delà, & qui s'en étoit toûjours réposé sur lui de bien des

choses, se trouvant encore plus incapable qu'auparavant d'y mettre

ordre, lui envoya de nouveaux couriers par lui commander de hâter son

depart. Il ne s'en pressa pas plus qu'auparavant, & ayant continué de

faire le malade, il manda au Roi qu'il étoit dans un si pitoyable état

qu'il lui étoit impossible de lui obeïr, sans se mettre en danger de

mourir en chemin. Le chagrin qu'il avoit eu depuis quelque tems l'avoit

si fort changé qu'il pouvoit faire accroire aisément ce qu'il lui

plairoit de dire de sa maladie, outre que pour en dire la verité il

avoit des hemorroïdes qui le desoloient depuis quelque-tems.

Le Roi fut sur le point de partir tout aussi-tôt pour l'aller trouver, &

il l'eut fait indubitablement si ce n'est que Cinqmars qui vouloit

empêcher à quelque prix que ce fut qu'il ne le vit point lui dit, que

s'il s'éloignoit du Camp tant soi peu, les affaires du siege, au lieu de

bien aller seroient bien-tôt dans un étrange desordre. On lui dit à

propos de cela que la jalousie qui regnoit entre le Marêchal de

Schomberg, & le Marêchal de Meilleraie causeroit bientôt d'étranges

revolutions; qu'il n'y avoit que sa presence seule qui le put empêcher,

tellement que la Conquête ou la perte de cette place ne dépendoit que de

la resolution qu'elle prendroit en cette occasion; que le Marêchal de la

Meilleraie étoit haï terriblement de toutes les troupes, à cause de la

vanité insupportable; qu'il avoit tous les jours des demêlez avec les

principaux Officiers, si-bien que quand ce ne seroit que pour lui faire

perdre la gloire qu'il pretendoit se donner de la prise de cette Ville,

ils ne se soucieroient guéres d'y faire leur devoir.

Ce discours qui étoit fondé sur l'apparence, parce qu'effectivement le

Marêchal s'en faisoit beaucoup accroire, mit le Roi dans une étrange

perplexité. Cependant dans le tems qu'il croyoit tout perdu, le Cardinal

eut avis de ce que Fontrailles qui étoit revenu d'Espagne y avoit été

faire. Cet avis lui vint d'Italie où étoit le Duc de Bouillon, à qui Sa

Majesté avoit donné le commandement de ses armées en ce païs-là. On

croit qu'il lui fut donné par un domestique de ce Duc qui étoit son

Pensionnaire, & à qui son maître se confioit entierement, parce qu'il le

croyoit bien éloigné de lui être infidèle. D'abord que le Cardinal l'eut

reçû avec une copie du traité qui lui fut envoyée en même-tems, afin

qu'il ne doutat point qu'il ne contint verité, il partit de Tarascon

pour aller trouver le Roi. Mr. de Chavigny Secretaire d'Etat, que

Cinqmars n'avoit jamais pû gaigner, donna avis à Sa Majesté de sa venuë.

Il en avoit été averti lui-même par un Courier exprès, & qu'il apportoit

avec lui dequoi confondre ses ennemis. Chavigny qui étoit des bons amis

de Mr. de Fabert le lui dit en confidence, & celui-ci qui l'étoit du

Marêchal de Schomberg lui en fit part, afin qu'il renonçât de bonne

heure à l'amitié d'un homme qu'il croyoit perdu. Il savoit le

particulier qu'il avoit depuis quelque tems avec Mr. de Cinqmars, & il

ne doutoit pas que son avis ne lui dut être agréable, parce qu'il avoit

encore assez de tems pour en profiter.

Le Marêchal fut bien surpris quand il entendit parler de la sorte

Fabert, qui étoit un homme sincere & incapable d'en donner à garder à

personne. Il envoya chercher un moment après Fontrailles, pour lui dire

ce qu'il venoit d'apprendre. Fontrailles lui répondit que ce qu'il lui

disoit-là ne le surprenoit point, & qu'il avoit déja soupçonné qu'il y

avoit quelque chose de conséquence sur le tapis, parce que depuis

quelques jours, le Roi ne faisoit plus si bonne mine à Cinqmars, qu'il

avoit accoutumé de lui faire. Il disoit vrai, mais sans que la nouvelle

que le Marêchal venoit de lui apprendre en fut cause: Tout le chagrin de

Sa Majesté ne venoit que de la défaite du Maréchal de Grammont.

Cependant, comme tout fait peur quand on se sent coupable, il n'en falut

pas davantage à l'un & à l'autre pour leur faire prendre leur parti. Le

Marêchal, sous pretexte d'être malade, quitta l'armée pour voir de loin

sur qui l'orage dont on étoit menacé viendroit à fondre; Fontrailles en

fit tout autant, après avoir tâché de persuader à Cinqmars de ne pas

attendre la foudre.

Le Cardinal étant arrivé devant Perpignan n'eut pas plûtôt instruit le

Roi de ce qu'il avoit découvert, que Sa Majesté fit arrêter Cinqmars. On

envoya ordre aussi en même-tems d'arrêter Mr. de Bouillon. Mr. de

Couvonges que le Comte du Plessis, qui commandoit en ce païs-là les

troupes du Roi, avoit chargé de cet ordre, l'executa fort adroitement.

Mr. de Thou fut arrêté, & celui-ci ayant été conduit à Lion avec Mr. de

Cinqmars, leur procès leur fut fait & parfait. Ils furent condamnez tout

deux à perdre la tête, celui-ci pour avoir voulu faire entrer les

ennemis dans le Royaume, celui là pour en avoir eu connoissance & ne

l'avoir pas revelé. Pour ce qui est de Mr. de Bouillon on parloit bien

de lui faire la même chose, mais comme il avoit dequoi racheter sa vie,

il en fut quitte pour donner sa place de Sedan. Fabert qui faisoit sa

Cour au Cardinal depuis plusieurs années, fut pourvû de ce Gouvernement

que plusieurs Officiers plus considérables que lui demandoient. Le

Cardinal ne survecut guéres à ce triomphe: les Hemorroïdes continuant

toûjours de lui faire mille ravages, il ne pût plus n'y s'asseoir ni

même durer dans une même situation. Ainsi il fut obligé de se faire

rapporter du Roussillon par des Suisses qui le portoient sur leurs

épaules. Dans tous les lieux où il logea on l'entra par les fenêtres

qu'on élargissoit à proportion du besoin que l'on en avoit, afin de l'y

faire passer plus commodément. On l'amena ainsi jusques à Rouanne, où on

le mit jusques à Briare dans un batteau; de Briare les Suisses

recommencerent à le porter comme ils avoient fait auparavant, & étant

arrivé de cette maniere à son Palais, il y mourut deux mois & vingt deux

jours après avoir fait mourir Cinqmars & de Thou.

Perpignan se rendit au Marêchal de la Meilleraie que le Roi ne faisoit

encore que d'arriver à Paris, & il prit Salée ensuite, pendant que nôtre

Régiment s'en revint à la Cour. Je vis pour la premiere fois, lors que

j'étois encore devant Perpignan, le Cardinal Mazarin à qui le Roi avoit

Procuré la pourpre deux ans auparavant, mais qui n'en reçût la _Barethe_

que lors que nous étions encore à ce siege. Sa fortune a été si

prodigieuse qu'il y a quantité de Souverains dont les richesses n'ont

jamais approché des siennes; aussi n'y a-t-il jamais eu d'homme qui se

soit prevalu comme lui du poste où il fut bientôt placé. Il y a

cependant lieu de s'étonner comment il put resister au grand nombre

d'ennemis & de jaloux qu'il se fit bientôt par sa haute conduite; mais

ce qu'il y a encore de plus étonnant ce me semble, c'est qu'un Peuple

qui a toûjours aimé la liberté autant que le nôtre, ait jamais pû

souffrir de se voir la proye de son avarice. Le Roi l'avoit mis de son

Conseil après quelques services qu'il avoit rendus en Italie; & comme il

avoit l'esprit souple, le Cardinal de Richelieu à qui il avoit grand

soin de faire sa Cour, l'employa bientôt dans des affaires de grande

importance. Le Roi le chargea d'aller prendre possession de la Ville de

Sedan, & y ayant installé Fabert il s'en revint en Cour où la mort de ce

premier Ministre arriva bientôt après.

L'on crut, d'abord qu'il fut mort, que comme le Roi ne l'avoit jamais

guéres aimé, sa famille ne seroit pas long-tems dans le lustre où il

l'avoit mise. Mais Sa Majesté qui prevoyoit que si elle faisoit un coup

comme celui là, ce seroit témoigner trop ouvertement, comme on l'avoit

dit souvent dans le monde, que ce Ministre l'avoit toûjours tenuë en

tutelle, & qu'il n'y avoit que sa mort qui l'en eut fait sortir, elle

l'y maintint non-seulement, mais lui accorda encore de nouveaux

honneurs. Elle fit recevoir au Parlement le fils du Marêchal de Bresé

Duc & Pair, ce qui ne plut point du tout à la Reine, qui ayant toûjours

été maltraitée durant son ministere, esperoit que maintenant que son

Eminence avoit les yeux fermez Sa Majesté la vengeroit elle-même de tout

ce qu'elle lui avoit fait. Elle le croyait d'autant plus, qu'il sembloit

qu'en la vengeant elle se vengeroit elle-même en même tems de quantité

de choses, où l'on pouvoit dire qu'il avoit manqué de respect envers

elle, comme dans les rencontres dont j'ai parlé ci-devant.

Cependant quoi que le Roi usât de cette Politique à cet égard, cela ne

l'empêcha pas de mettre en liberté quantité de Prisonniers que ce

Ministre avoit fait arrêter sous divers pretextes. Il y en avoit

quelques-uns entr'autres comme le Marêchal de Bassompiere & le Comte de

Carmain qui étoient renfermez à la Bastille depuis dix ans, & à qui l'on

n'eut jamais fait voir le jour, si le Cardinal eut toûjours vécu; mais

bien que Sa Majesté ne le fit que pour rejetter sur lui la cause de leur

prison, & se disculper par là de la haine publique, il arriva qu'en

voulant acquerir la réputation d'un Prince rempli de bonté, puis qu'il

rendoit la liberté à des malheureux, qui ne l'avoient perduë que parce

qu'ils avoient osé déplaire à ce Ministre, elle acheva de persuader à

tout le monde, comme on le croyoit déja tout aussi-bien, qu'elle n'avoit

jamais eu la force de gouverner son état par elle-même. En effet elle

n'eut jamais souffert qu'on leur eut fait cette violence si elle se fut

montrée maîtresse comme elle devoit l'être. C'est ce que tous ses bons

sujets, qui avoient beaucoup souffert sous ce Cardinal desiroient

qu'elle fit, mais à quoi ils ne purent jamais parvenir tant qu'elle

vécut. Ce qu'il y a d'assez extraordinaire en cela, c'est que ce

Ministre avoit joint souvent la raillerie à la violence envers ceux

qu'il prenoit à tâche d'opprimer. Madame de St. Luc qui étoit soeur du

Marêchal de Bassompiere l'étant allé voir plusieurs fois pour le prier

de vouloir addoucir les peines de son frere, il avoit feint, comme il y

avoit bien à dire qu'elle n'eut autant d'esprit que lui, d'être le

premier à y entrer: ainsi en lui parlant là dessus il lui avoit demandé,

comme elle lui disoit qu'il étoit malade, si ce n'étoit point qu'il

s'ennuyât. C'étoit une plaisante demande à faire d'un homme qui étoit

renfermé depuis dix ans entre quatre murailles, & sur tout d'un homme

qui avoit été autant du monde que l'avoit été ce Marêchal: aussi Mr. de

S. Luc, & tous ceux que prenoient part dans le malheur de ce prisonnier

ne voulurent plus qu'elle retournât voir son Eminence, trouvant qu'il y

avoit tout autant de peine, & même peut-être d'avantage, à souffrir

cette insulte que la violence qu'il faisoit au Marêchal.

D'abord que je fus de retour à Paris la cabaretiere mit en usage toute

sorte d'industrie pour me voir malgré son mari, elle me donna divers

rendez-vous, tantôt chez une de ses amies tantôt chez une autre &c.

Ce pauvre jaloux avoit toûjours toute aussi méchante opinion que jamais

de sa femme, & comme le parti qu'ils avoient pris l'un & l'autre de ne

plus coucher ensemble mettoit encore une plus grande aversion entr'eux,

il ne songea qu'à la surprendre en flagrant delit, afin d'avoir lieu de

la faire raser & de la mettre dans un couvent. C'est pourquoi il fit

semblant que son Commerce l'appelloit en Bourgogne. Et prepara toutes

choses comme s'il eût eu effectivement envie d'y aller: ainsi pendant

que nous croyons qu'il alloit partir, il ne songeoit qu'à demeurer à

Paris, afin d'observer lui même toutes nos demarches. Il fit cependant

tout ce qu'il devoit faire, afin de nous mieux tromper. Il graissa ses

bottes, accommoda sa valise, s'acheta un cheval & fit parti avec trois

ou quatre Marchans de vin pour faire leur Voyage ensemble de Compagnie.

Sa femme qui fut temoin de tout cela, me le dit dans un rendez-vous que

j'eus avec elle.

Nous n'étions encore alors qu'au commencement du mois d'Octobre, & la

saison avoit été si chaude cette année là, que toutes les vendanges

étoient déja faites. Par tout l'Automne étoit même toute aussi-belle que

l'Eté l'avoit pu être, de sorte que je me souviens encore comme si ce

n'étoit qu'aujourd'hui que le jour que le cabaretier fit semblant de

partir il avoit fait ce jour là une si grande chaleur qu'à peine en

avoit-il fait d'avantage à la S. Jean. Les soirées qui commencent

d'ordinaire à être fraisches en ce tems là, ne l'étoient pas même encore

devenuës, & on le va bien voir par ce que je vais dire tout

presentement. Il faisoit d'ailleurs ce soir là un grand clair de l'une,

& encore il sembloit que l'on fut en été, tant il y avoit de monde à

toutes les promenades. Quoi qu'il en soit, comme les ténébres sont plus

commodes aux amans que la lumiere, ce grand clair de lune ne m'eut point

accommodé du tout, si j'eusse cru devoir apprehender quelque chose; mais

étant hors de toute inquiétude là dessus je m'en fus sur le soir chez

une confidente de ma maîtresse où je devois trouver la clef de sa

chambre, afin que j'y pusse entrer devant qu'elle vint à s'y retirer.

Cette confidente l'étoit allée voit une heure auparavant, & m'ayant fait

souper avec elle, comme elles en étoient convenuës ensemble, je partis

sur les neuf heures de sa maison pour m'acheminer à mon rendez-vous.

Le mari faisoit le guet de l'autre côté de la ruë, tout vis-à-vis de sa

porte. Il avoit le nez enveloppé dans un manteau d'écarlatte qu'il avoit

acheté tout exprés à la fripperie pour se mieux déguiser. Il l'apperçus

bien, quoi qu'il fut sur le pas d'une porte; mais comme je le croyois

déja à plus de dix lieuës de là & que ce manteau le defiguroit encore si

bien qu'il eut fallu être sorcier pour le reconnoître, il ne me vint pas

seulement dans la pensée que ce fut lui. J'entrai donc dans l'allée de

son logis, tout en sa presence, & comme il me reconnut mieux que je ne

le reconnoissois, il fut ravi de se voir si près du tems qu'il attendoit

de se pouvoir venger de sa femme & de moy; car il avoit resolu de me

faire une méchant parti au hasard de tout ce qui lui en pourroit

arriver. Il pretendoit, m'estropier tout du moins s'il ne me tuoit pas,

& c'est ce que je sçu depuis de son garçon même qui lui avoit promis de

lui prêter main forte pour l'exécution de son dessein.

D'abord que je fus entré dans ce logis je montai le plus doucement qu'il

me fut possible à la chambre où j'avois rendez-vous; elle étoit au

second étage, parce que cet homme avoit laissé la premiere pour les

escots de consequence, qui lui pouvoient venir: elle étoit même assez

parée d'ordinaire; mais ne voulant pas que la justice pût mordre sur lui

quand il auroit fait le coup qu'il pretendoit, il l'avoit fait démeubler

la veille, sans que personne le sçut que son garçon. Il en avoit fait

porter les meubles chez un cousin de ce garçon qui étoit un de ses

locataires, & qu'ils avoient mis tous deux de leur secret.

J'ouvris la porte de la chambre où je devois entrer, tout aussi

doucement que j'étois monté le degré. Je la refermai sur moi tout de

même, & me tins tout auprès sans bouger de ma place, tant, de peur de

faire du bruit & que l'on ne m'entendit au dessous, que pour entendre

moi même quand la cabaretiere monteroit. J'étois convenu avec elle de

lui ouvrir cette porte d'abord qu'elle grateroit, & il falloit que je

fusse ainsi tout auprès pour ne pas prendre pour elle des gens qui

pouroient y venir, si je manquois à y prendre garde. Le tems me dura

assez long tems devant que de l'entendre monter, parce que quoi qu'il

fut déja tard, quand j'étois arrivé elle vouloit voir retirer tous ses

gens devant que de s'aller coucher. Son mari avoit averti son garçon de

mon arrivée, sans qu'elle eut pû s'en deffier, ce garçon étoit allé sous

pretexte de quelque necessité dans l'allée du logis, où le Maître étoit

convenu qu'il iroit lui même le trouver pour lui dire à l'oreille, ce

qu'il auroit découvert. Cela s'étoit exécuté tout de même qu'ils

l'avoient concerté ensemble. Le garçon ayant paru sur la porte, le

Maître lui étoit venu dire de se tenir prêt & que la bête étoit dans les

toilles. C'étoit ainsi qu'il m'avoit nommé à lui, & il croyoit sans

doute ma mort toute aussi proche que celle d'un pauvre sanglier ou de

quelque autre animal qu'on y fait donner. Quoi qu'il en soit la femme

s'étant retirée après avoir vu passer tous ses gens où ils avoient

coutume de s'aller reposer, elle vint à la porte de la chambre où elle

n'eut pas plûtôt gratté, qu'elle lui fut ouverte. Nous nous mimes au lit

un moment après, & il n'y avoit pas une demie heure que nous y étions

que le garçon fut ouvrir la porte de la ruë à son Maître. Il s'étoit

muni d'un pistolet & d'un poignard pour ne me pas marchander.

Nous étions bien éloignez sa femme & moi de songer à ce qui s'alloit

passer, & nous ne pensions uniquement qu'à nous donner du bon tems,

quand ce mari qui étoit monté tout doucement avec son garçon voulut

ouvrir nôtre porte avec une double clef qu'il avoit fait faire; nous

fumes bien surpris elle & moi quand nous entendîmes ce manége; mais

comme par bonheur j'en avois fermé le verrouil, j'eus le tems de prendre

le parti que me conseilloit la prudence, car je me doutai aussi-tôt de

ce que c'étoit, ce qui fut cause que je ne fus pas long-tems à prendre

mon parti. Mais comme je voulois m'habiller & me jetter dans la Cour

d'un Rotisseur qui étoit sous les fenêtres d'un cabinet à côté de la

Chambre, je me trouvai tellement pressé que je n'eus pas le tems de

mettre seulement, ni mon justaucorps ni mon haut de chemise. Le

cabaretier qui étoit homme de precaution aussi-bien que moi, avoit

apporté avec lui une barre de fer pour casser la porte en cas qu'elle

lui fit la moindre resistance, & comme cette porte n'étoit pas trop

bonne, il l'eut bientôt fenduë en deux. Je fus sage: dès le premier coup

qu'il y donna, j'ouvris la fenêtre de ce cabinet, & m'étant jetté du

haut en bas, dans la Cour dont je viens de parler, je fus tomber sur une

vingtaine de garçons rotisseurs qui étoient assis les uns auprès des

autres. Ils profitoient du beau clair de Lune qu'il faisoit pour piquer

leur viande, & ne songeoint guéres à moi. Comme j'etois nud en chemise,

je laisse à penser combien ils furent surpris me voyant en cet équipage:

j'en étois connu, parce que depuis le gain des quatre-vingt pistoles que

j'avois fait, j'avois toûjours continué à carabiner dans l'antichambre

du Roi, & n'y avois pas été trop malheureux; ainsi comme cet argent qui

ne me coutoit rien ne me coutoit guéres aussi à depenser, j'en avois

fait grand chere, & bon feu, de sorte que les rotisseurs & les

cabaretiers s'en étoient ressentis aussi-bien que les plumassiers, les

Marchands d'étoffes & les Marchands de ruban. Or tandis qu'il m'avoit

été permis de voir ma maîtresse chez elle, ce rotisseur avoit toûjours

eu ma pratique, & même je ne la lui avois pas encore ôtée depuis, parce

qu'il me sembloit qu'il avoit de meilleure viande que les autres.

Ces garçons qui avoient ouï parler de mon intrigue avec la femme de leur

voisin, parce qu'après l'éclat qu'il avoit fait, il étoit impossible

qu'ils n'en sçussent quelque chose, se douterent bien alors de ce qui

m'étoit arrivé. Leur maître & leur maîtresse qui ne l'aimoient point,

parce qu'il étoit extrémement avare, & peu traitable avec ceux à qui il

avoit affaire, me donnerent en même-tems des souliers avec un manteau &

un chapeau. Ils m'eussent bien donné l'habit tout complet, si j'eusse eu

le tems de l'endosser, mais comme ils craignoient que le jaloux ne me

vint chercher chez-eux quand il verroit que je ne me pourois être sauvé

autre part, ils me conseillerent de gagner païs, sans perdre un moment

de tems. Je crus que leur Conseil n'étoit pas mauvais, & l'ayant suivi à

l'heure même, je m'en fus chez le même Commissaire qui l'avoit emmené en

prison, lors qu'il m'avoit fait sa premiere incartade. Je me donnai bien

de garde étant arrivé chez lui de lui conter mon affaire, comme elle

étoit, il n'y eut pas eu pour moi le mot pour rire; Car s'il est vrai

qu'il n'y ait point de Ville au monde où il se fasse tant de cocus

impunément qu'il s'en fait à Paris, il ne laisse pas d'être constant que

cet abus se punit dans de certains cas, comme étoit le mien; du moins

s'il ne m'en fut pas arrivé grand mal, toûjours est-il certain que ma

maîtresse dont j'étois bien aise d'épargner la réputation & le repos,

n'en eut pas été quitte à si bon marché.

Ayant donc eu l'esprit assez present pour lui conter un mensonge au lieu

de la verité, je lui dis que m'étant engagé au jeu toute l'après dînée,

& y ayant demeuré jusques à dix heures du soir, la faim m'avoit

tellement pressé au sortir de là, que j'avois demandé qu'on m'appretât

quelque chose dans le premier cabaret que j'avois trouvé en mon chemin;

mais que l'heure induë qu'il étoit ayant été cause qu'on m'y avoit

refusé, j'avois cru que si j'allois en païs de connoissance, on y auroit

plus de charité pour moi; que dans cette esperance j'étois allé chez le

cabaretier en question, qui m'avoit assez bien reçû en apparence; qu'il

m'avoit fait monter dans une petite chambre à côté de la sienne, où il

m'avoit dit qu'il m'alloit faire apporter à manger; qu'un moment après,

il y étoit venu lui-même comme faisant semblant de vouloir s'aller

coucher; qu'il m'avoit dit d'entrer dans sa chambre, en attendant que

mon souper fut prêt, que je l'avois fait sans penser aucunement à ce qui

m'alloit arriver; mais qu'un moment après au lieu de me voir apporter à

manger, il étoit entré dans cette chambre accompagné de ses deux garçons

& de deux Bretteurs que je ne connoissois point; qu'ils s'étoient jettez

tous cinq sur moi, & qu'après m'avoir dépouillé nud comme la main à la

reserve de ma chemise, le cabaretier m'avoit dit de me recommander à

Dieu, parce qu'il alloit me poignarder dans un moment; que j'avois été

bien surpris à un compliment si terrible; mais qu'ayant été si heureux

que de conserver le jugement, quoi qu'il y ait bien des rencontres où on

le perd, qui néanmoins à beaucoup près ne sont pas aussi embarrassantes

que celle là, je l'avois prié que je me pusse retirer, en quelque coin,

pour y faire ma priere, qu'il me l'avoit permis, & qu'étant entré dans

le cabinet où je savois qu'il y avoit une fenêtre sur la Cour d'un

Rotisseur, je m'y étois jetté, aimant mieux m'exposer à me rompre le cou

que d'être poignardé si miserablement; que graces à Dieu, je ne m'étois

pas fait grand mal; que le Rotisseur & sa femme m'avoient donné le

manteau, le chapeau & les souliers qu'il me voyoit; qu'au surplus je ne

pouvois dire, pourquoi le cabaretier m'avoit voulu ainsi assassiner, si

ce n'est que je lui avois conté que j'avois gagné la veille soixante

Louis dans l'Antichambre du Roi, & que je les lui avoit montrez dans ma

bourse.

Le Commissaire, qui savoit le sujet que ce mari avoit de ne me pas

vouloir de bien, ne crut tout ce qui je lui disois que par benefice

d'inventaire. Il crut bien plûtôt que ce qui avoit pensé m'arriver

venoit de sa jalousie; de sorte que j'eus beau lui repêter qu'il avoit

voulu sans doute me voler mon argent, je ne fis pas grand impression sur

son esprit. Il étoit vrai, comme je venois de le dire, que j'avois gagné

soixante loüis la veille, mais il n'étoit point vrai ni que je les lui

eusse montrez, ni que je les eusse dans ma bourse, je les avois laissez

au logis avec le reste de mon argent, à cause de la quantité de voleurs

qui regnoient alors à Paris: comme impunément le Lieutenant criminel les

protegeoit, moyennant une certaine retribution qu'il recevoit d'eux à ce

qu'on pretendoit, je ne sais pas si l'on disoit vrai ou non, & tout ce

que je sais, c'est que du moment que les boutiques étoient fermées, il

ne faisoit pas seur de mettre son nez dans les ruës. Il n'y avoit encore

ni Lieutenant de Police ni guet, & ceux qui devoient avoir soin de

veiller à la seureté publique, étoient accusez aussi-bien que le

Lieutenant criminel d'avoir part aux vols qui s'y faisoient, moyennant

qu'ils fissent semblant de ne pas savoir qui les faisoit. Le bel ordre

que l'on voit aujourd'hui n'est dû qu'aux soins paternels du Roi envers

son Peuple, & à la vigilance d'un grand Ministre qui en a été haï

mortellement jusques à present, quoi que si l'on examine bien sa

conduite, l'on verra qu'il n'y en a guéres eu dans le Royaume qui ait

travaillé aussi utilement qu'il a fait à sa grandeur. C'est à lui que

nous devons l'établissement de quantité de Manufactures ausquelles on

n'avoit jamais pensé auparavant. Le bon ordre qu'il y a aujourd'hui dans

les Finances, la Puissance de la Marine, & mille autres belles choses

qui seroient trop longues à specifier sont aussi les effets de son grand

genie.

Mémoires de Mr. d'Artagnan · 第 3 / 28 题