second à son ennemi. Il trouva que j'avois mauvaise grace, moi qui étois
son compatriote, ou peu s'en falloit, d'avoir pris le parti d'un
Bausseron à son préjudice. Car Mainvilliers étoit de quelque part
d'auprès d'Etampes, & si je m'en souviens bien d'entre cette Ville &
celle de Pluviers. Le Roi qui aimoit son Regiment des Gardes, & qui en
connoissoit tous les Cadets, jusques à leur parler bien souvent, & même
avec assez de familiarité, me dit le même jour que je fus sorti de
prison, que je ne durerois guéres, si je ne changeois de conduite; qu'il
n'y avoit pas encore trois semaines que j'étois arrivé de mon païs, &
que cependant j'avois déja fait deux combats, & que j'en eusse encore
fait un troisiéme si on ne m'en eut empêché; qu'il falloit être plus
sage, si l'on avoit envie de lui plaire, sinon que je ne m'en trouverois
pas trop bien. Sa Majesté m'eut bien parlé encore d'une autre maniere si
elle eut sçû ce qui m'étoit arrivé en m'en venant de chez moi. J'avois
pourtant cette affaire autant à coeur que je l'avois jamais euë, & je ne
comprenois point comment Montigré, après m'avoir témoigné tant
d'honêteté, me laissoit si long-tems sans me donner de ses nouvelles de
mon faiseur d'affront. Je lui avois écrit en lui renvoyant son argent,
ma lettre étoit aussi honnête qu'elle le pouvoit être par raport à
l'obligation que je lui avois, & à celle que je lui voulois encore avoir
à cet égard. Cependant je n'en avois point eu de réponse, ce qui m'eut
presque fait douter qu'on lui eut donné mon argent, si ce n'est qu'on
m'avoit renvoyé le billet qu'il avoit de moi.
Aussi-tôt que nous fumes de retour de Fontainebleau nôtre Regiment fit
revûë devant le Roi, qui nous commanda de nous tenir prêts pour aller à
Amiens, où sa Majesté devoit s'acheminer incessamment. Elle y alloit
pour appuyer le Siege d'Arras que les Maréchaux de Chaulnes, de
Châtillon, & de la Meilleraie avoient formé par ses ordres. Il y avoit
déja quelque tems qu'il duroit, & le Cardinal Infant qui rodoit autour
de leur Camp avec une armée qui n'étoit guéres moins forte que la leur,
pretendoit leur faire lever le Siege sans coup ferir. Il n'y réüssissoit
pas trop mal jusques-là, nôtre armée commençoit déja à manquer de toutes
choses, & comme il n'y pouvoit rien venir qu'à force de convois, tout
son soin fut de les empêcher d'arriver à bon port. Cela lui étoit assez
facile, à cause de la quantité de monde qu'il avoit avec lui. Aussi y
avoit-il d'ordinaire la moitié de ces convois pris, & les autres qui
passoient étoient bientôt consumez, parce que nôtre armée étoit si
considerable, qu'il lui en eut bien fallu davantage pour les tirer de
nécessité. Ce malheureux succès rendoit les assiegez insolens. Ils
mirent sur leurs murailles des Rats de carton qu'ils affronterent contre
des Chats faits de même matiere; les assiegeans ne furent ce que cela
vouloit dire, & ayant fait deux ou trois prisonniers dans une sortie,
ils leur en demanderent l'explication. Ces prisonniers qui étoient de
veritables Espagnols, Nation qui a beaucoup d'esprit, principalement la
Soldatesque, où l'on en trouve d'ordinaire plus que dans les Officiers,
parce que la plûpart de ces Officiers, du moins en ce tems-là, avoient
été ou Marchands ou quelque chose de semblable, & qu'ils n'embrassoient
cette condition que parce qu'ils avoient fait banqueroute en leur païs,
ou que leurs affaires étoient en méchant état, aussi achetoient-ils tous
leur emploi, & comme ils conservoient toûjours une certaine crasse de
leur premier métier, il y avoit bien à dire qu'ils eussent le même feu
qu'avoient les autres; quoi qu'il en soit ces prisonniers qui n'étoient
ni bêtes ni honteux, ayant été conduits au quartier du Maréchal de
Châtillon, & ce Maréchal leur ayant fait la demande que je viens de
dire, ils lui répondirent hardiment, que si c'étoit un autre qui la leur
fit, ils le lui pardonneroient aisément, mais que pour lui ils ne s'y
pouvoient resoudre, parce qu'il leur sembloit qu'il devoit être plus
intelligent qu'il n'étoit; s'il ne voyoit pas bien que cela vouloit
dire, que quand les Rats mangeroient les Chats, les François prendroient
Arras.
Le Marêchal n'osa se moquer de ce rebus, ce qu'il eut peut-être fait si
les affaires du siege eussent été en meilleur état qu'elles n'étoient.
Il ne fit pas même semblant d'avoir entendu ce qu'ils lui disoient,
comme si le mépris eut été le salaire que devoit avoir une sotte
réponse, comme la leur. Le Roi partit cependant de Paris, & étant arrivé
à Amiens, une partie de nôtre Regiment eut ordre de marcher à Doullens,
où on preparoit un grand convoi pour les assiegeans. L'autre resta à
Amiens, en partie pour la garde de Sa Majesté, & en partie pour escorter
un autre convoi qu'on devoit joindre au premier. Ce n'est pas qu'il
parut aucun danger depuis Amiens jusques à Dourlens qui n'en est qu'à
sept lieües, mais comme un parti pouvoit passer la riviere qui est au de
là de cette petite ville, & y venir mettre le feu, lors qu'on y
penseroit le moins, on étoit bien aise de prendre toutes ses
precautions, afin de n'avoir point de reproches à se faire.
Le Roi qui faisoit son principal plaisir de voir defiler ses Troupes
devant lui, faisoit venir quelques autres Regimens de Champagne, afin
d'en grossir l'Armée de ces Marêchaux. Il y en avoit un entr'autres dont
le Colonel étoit bien jeune, parce qu'en ce tems-là, comme dans
celui-ci, la condition des personnes servoit bien plus à leur faire
obtenir un poste comme celui-là, que leurs services, & en effet ce n'est
pas sans raison qu'on a toujours eu plus d'égard à l'un qu'à l'autre,
puisqu'une des qualités des plus essentielles pour un Colonel qui veut
avoir un bon Regiment, est de tenir bonne table. Cela sert
merveilleusement bien à ses Officiers, & ils l'estiment bien autant par
là que par tout le reste. Celui-ci qui ne manquoit pas d'esprit; mais
qui croyoit peut-être en avoir encore plus qu'il n'en avoit, n'étoit pas
trop aimé des siens, soit qu'il ne s'acquittât pas trop bien de ce
devoir, ou qu'il eut le malheur qu'ont presque tous les gens qui ont
plus d'esprit que les autres, savoir de se faire beaucoup plus d'ennemis
que d'amis. En effet comme on les apprehende toûjours, parce qu'ils ne
pardonnent guéres les fautes dans lesquelles on peut tomber, on les
regarde aussi presque continuellement comme des Pedagogues incommodes,
qualité qui attire plus de haine que d'amour.
Ce Colonel, qui par malheur pour lui étoit sur ce pied là, car pour moi,
j'estime qu'il vaut mieux n'avoir point tant d'esprit & se faire
d'avantage aimer, n'étant plus qu'à un quart de lieu d'Amiens avec son
Regiment, le beffroi donna avis en même tems de son arrivée. Le Roi ne
l'entendit pas plutôt sonner qu'il envoya savoir aussi-tôt ce qu'il
avoit découvert. On lui raporta que c'étoit un Regiment qui marchoit en
corps & qui faisoit un bataillon. Sa Majesté voulant le voir deffiler
devant lui, devant qu'il se rendit au camp, qui lui avoit été marqué,
lui envoya ordre de passer les long de remparts de la Ville sur lesquels
elle se rendit. Le Major, que ce Colonel envoyoit au Roi pour prendre
ses ordres, ayant trouvé à l'entrée de la Ville l'homme qui étoit
porteur de celui dont je viens de parler, le renvoya sur ses pas, & le
chargea de témoigner à son Colonel la volonté du Roi. Cependant comme il
étoit bien aise de lui faire recevoir quelque mortification, afin de lui
apprendre une fois pour toutes que, tout habile qu'il se croyoit, il y
avoit encore beaucoup de choses sur lesquelles il feroit bien de prendre
conseil des vieux Officiers, il renvoya un Capitaine qu'il avoit avec
lui au Regiment pour avertir le Lieutenant Colonel de la reveuë que le
Roi en vouloir faire, sans lui en dite un seul mot. Le Lieutenant
Colonel fit passer cette nouvelle de bouche en bouche à tous les
Capitaines, sans en faire part au Colonel, chacun prit ses mesures là
dessus, en gardant toujours le même silence. Ceux qui étoient bottés se
firent debotter, entendant, cela, & se mirent en souliers comme il faut
que l'Infanterie soit quand elle passe en reveuë. Enfin quand le
Regiment ne fut plus qu'à une portée de pistolet de la Ville, le Major
en sortit pour aller dire au Colonel que le Roi étoit à cent pas de là
pour le voir défiler devant lui. Ce Colonel qui ne s'étoit point apperçu
de la manoeuvre de son Lieutenant Colonel & de ses Capitaines, mit alors
pied à terre, & fit passer la parole, afin que chacun en fit autant que
lui. Il ne songea qu'à prendre une pique, sans songer nullement à ses
bottes. Ainsi passant devant Sa Majesté tout botté qu'il étoit, Mr. du
Hallier Marêchal de Camp qui devoit être chargé de la conduite du
convoi, & qui étoit parent de ce Colonel, dit au Roi à côté de qui il
étoit, qu'il desireroit pour le bien de son service, que tous ceux qui
portoient les armes pour lui eussent autant d'esprit qu'il en avoit. Sa
Majesté détourna les yeux à cette parole de dessus le Regiment où il les
tenoit attachés, pour regarder ce Marêchal. Il ne disoit rien cependant,
ce qui étonnant celui-ci, il demanda à Sa Majesté ce que cela vouloit
dire: c'est ce que je n'ose vous expliquer, lui répondit le Roi, de peur
de vous desobliger, car s'il m'étoit permis de vous dire ce que je
pense, je vous avouerois franchement que si vous croyez beaucoup
d'esprit à un homme comme celui-là, il faut que vous n'en ayez gueres
vous même.
Mr. du Hallier fut fort surpris, quand il entendit le Roi parler de la
sorte. Il le supplia de le vouloir redresser, puis qu'il n'avoit pas
encore l'esprit de reconnoître sa faute. Je vous l'eusse pardonnée lui
répondit le Roi, s'il vous fut arrivé de la faire devant que d'être
Officier General. J'eusse cru qu'ayant toûjours servi ou dans mes Gardes
du corps, ou dans mes Gendarmes, vous eussiez été tellement accoûtumé à
voir des bottes que vous ne vous en seriez pas même étonné, quand vous
en eussiez veus à des singes; mais qu'un Marêchal de Camp, qui en voit à
un Colonel d'Infanterie qui passe en reveuë la pique en main devant moi,
n'apperçoive pas que c'est une grande beveuë, c'est ce que je ne puis
souffrir.
Mr. du Hallier fut bien honteux quand il s'entendit faire ces reproches,
il eut bien voulu retenir alors la parole qui les lui avoit attirez,
mais n'en étant plus tems il envoya avertir, sous main, son parent de se
préparer à recevoir une grande mercuriale de Sa Majesté, & en effet ce
Colonel étant venu pour la saluer, après la reveuë de son Regiment, un
tel, lui dit le Roi Mr. du Hallier me vient de dire que vous aviez bien
de l'esprit, je lui ai répondu que je le croyois de bonne foi, mais
qu'il falloit aussi qu'il crut avec moi, que vous aviez bien peu de
service, ou que vous aviez bien mal profité du tems que vous y avez
employé: où avez-vous jamais appris qu'un Colonel dût defiler devant
moi, la botte levée. Sire lui répondit le Colonel, je n'ai sû que vôtre
Majesté vouloit voir mon Regiment, que lors que je n'avois plus le tems
de me débotter, j'étois déja aux portes de la Ville, ainsi je n'ai eu
que celui de prendre ma pique; d'ailleurs qui eut cru que vôtre Majesté,
parmi la chaleur & la poussiere qu'il fait aujourd'hui, eut voulu se
donner la peine qu'elle se donne presentement. Croyez-moi, lui repliqua
le Roi, quelque esprit que vous ayez, vous vous tirerez mal de cette
affaire, il vaut bien mieux vous taire que de parler si mal à propos,
c'est le meilleur conseil que j'aye à vous donner. Ce Colonel qui étoit
fort en bouche, répondit au Roi qu'il n'avoit plus garde de s'excuser,
puis que sa Majesté ne le trouvoit pas bon; mais que quelque grande que
put être sa faute, elle avoit servi du moins à lui témoigner le premier
l'admiration, ou tout le monde devoit être aussi bien que lui, de voir
le plus grand Roi de la Chrêtienté à cheval, dans un tems où chacun ne
demandoit qu'à se mettre à l'abri du grand chaud & des autres
incommoditez de la saison.
Ses flatteries ne lui servirent de rien, non plus que son chagrin contre
son Major, qu'il fût lui avoir fait cette piece. Il tâcha inutilement de
le faire casser aussi-bien que quelques Officiers de son Regiment, qu'il
soupçonnoit d'avoir eu part avec lui à l'affront qu'il venoit de
recevoir. Ce n'est pas que les Colonels en ce tems-là, n'eussent une
grande authorité sur leurs Capitaines, mais enfin quand les Capitaines
étoient reconnus pour braves gens, & qu'ils avoient des amis, s'il
arrivoit aux Colonels de vouloir entreprendre quelque chose contr'eux,
ils se liguoient tous contre lui; le démenti lui en demeuroit ainsi le
plus souvent, parce que la Cour ne jugeoit pas à propos, pour satisfaire
à la passion d'un seul, d'ôter de leurs postes des gens qui y servoient
bien.
Le Roi fit reveuë pareillement de toutes les autres Troupes qui
arriverent dans le camp, que l'on avoit formé à un quart de lieuë
d'Amiens. Il en fila bien ainsi, jusques à quinze ou seize mille hommes,
entre lesquels étoit comprise la Maison du Roi. Quand elles furent
toutes assemblées, nous nous mîmes en marche pour aller à Dourlens avec
le convoi que nous y devions escorter. Nous n'y arrivâmes qu'en deux
jours, à cause de la quantité de charettes que nous avions à conduire, &
que quelque bon ordre que l'on puisse donner dans une marche comme celle
là, elles ne laissent pas toûjours d'embarasser. Nous y prîmes l'autre
convoi, que l'on y preparoit de longue main, & ayant marché le long des
bois qui sont de la dependance de la Comté de St Paul, nous ne pûmes
faire que deux lieües ce jour-là. Nous n'en fîmes guéres davantage le
lendemain, quoi que nous partissions beaucoup plus matin que nous
n'avions fait le jour precedent. La raison est, que les ennemis qui
avoient resolu de nous donner une fausse alarme, pour couvrir le dessein
qu'ils avoient de forcer les lignes des assiegeans, avoient jetté de
l'Infanterie dans les bois qui regnent là à droit & à gauche. Elle parut
en divers endroits, comme si elle eut eu dessein de faire de grandes
choses: nous nous contentâmes de la repousser avec de petits pelottons à
mesure qu'elle paroissoit, sans nous mettre autrement en peine de la
deffaire. Mr. du Hallier considera que ce n'étoit pas là de quoi il
étoit question pour lui, & que pourveu qu'il put conduire son convoi à
bon port, c'étoit tout ce que la Cour lui demandoit.
Nous campâmes ce jour-là entre deux bois, & nous allumâmes de grands
feux dans nôtre camp, qui avoit pour le moins une lieuë de long, car
comme la plaine est extrémement serrée en cet endroit, à cause des bois
qui y sont à droit & à gauche, il falloit bien de toute nécessité se
conformer à l'incommodité du terrain. Les ennemis pour faire toûjours
acroire de plus en plus qu'ils ne laisseroient pas passer le convoi sans
coup ferir, avoient envoyé de ce côté-là quelques petites pieces de
campagne. Ils nous en batirent toute la nuit, mais sur nôtre gauche
seulement, parce qu'ils en avoient les derrieres plus libres que sur
nôtre droite, où nous les eussions pû couper. Nous avions fait un parc
de toutes nos charettes, de sorte que quand même les ennemis eussent été
plus forts qu'ils n'étoient, il ne leur eut pas été bien facile de nous
y forcer. Leurs petites pieces de campagne nous tuerent quelques
chevaux, mais ayant été remplacez le lendemain par d'autres, que les
munitionnaires tenoient tout prêts, nous arrivâmes à la fin à la veuë de
nos lignes.
Les ennemis s'étoient postez entre deux, pour nous empêcher le passage,
ce qui nous obligea de nous retrancher, de peur qu'ils ne nous
tombassent tout d'un coup sur les bras. Ils vinrent même nous
reconnoître pour nous faire toujours acroire de plus en plus que c'étoit
à nous qu'ils en vouloient, mais après nous avoir ainsi amusés pendant
deux jours, ils firent éclore à la fin leur dessein par l'attaque d'un
Fort, que le Comte de Rantzau, qui fut depuis Marêchal de France, avoit
élevé pour la seureté de nos lignes. Ce Comte étoit un bon homme de
Guerre, & n'eut peut-être pas eu son pareil pour bien des choses, s'il
eut été moins adonné au vin qu'il l'étoit. Mais autant qu'il étoit actif
& vigilant, quand il étoit de sang froid, autant étoit-il assoupi &
incapable de rien faire, quand il avoit une fois dix ou douze bouteilles
de vin de Champagne sur l'étomach, car il ne lui en falloit pas moins
pour l'abatre, & quand il n'en avoit que la moitié il n'y paroissoit,
non plus que quand il tombe une goute d'eau dans la mer. Le Cardinal
Infant qui avoit de bons espions, par lesquels il avoit appris le bon &
le mauvais de tous nos Generaux, sachant qu'il avoit cette inclination,
avoit toûjours depuis le commancement du siege, qui duroit dès près de
deux mois, entreprit d'attaquer son quartier préférablement à tout
autre, quoi qu'il fut peut-être le plus fort, mais le peu de resistance
qu'il pretendoit y trouver s'il y prenoit bien son tems, lui en ayant
applani toutes les difficultés, il avoit toûjours persisté jusques là
dans la même resolution, sans que rien l'en eut pû retenir.
Rantzaw qui s'étoit apperçu de son dessein, s'étoit empêché de faire
aucune debauche, tant qu'il avoit cru qu'il y avoit du danger pour lui.
Il s'étoit tenu à cheval & jour & nuit, pour lui ôter toute esperance
d'y réüssir. Il avoit même perfectionné ce Fort d'une maniere, qu'il
sembloit que c'étoit entreprendre l'impossible, que de le vouloir
emporter, à la veuë d'une Armée telle qu'étoit celle des trois
Marêchaux. Mais enfin Rantzaw qui avoit toûjours été jusques là si bien
sur ses gardes qu'il en avoit édifié toutes les Troupes, commençant à
croire que toute la vigilance qu'il pouvoit avoir dorésenavant lui
seroit inutile, puis que le Cardinal Infant ne songeoit plus qu'à
attaquer nôtre convoi, il en revint tout aussi-tôt à son vomissement. Il
fit une debauche, où il appella les principaux Officiers de deux
Regimens qu'il avoit, l'un d'Infanterie & l'autre de Cavalerie. Ils
étoient campez tous deux auprès de lui, & étoient composez de personnes
de sa Nation. Car la Cour n'avoit pas alors la Politique que je lui ai
remarquée depuis, savoir de ne pas laisser le commandement à des
étrangers, lors qu'ils étoient Officiers Generaux des Troupes qui leur
appartenoient, de peur qu'ils n'en abusassent, ou qu'ils ne se
rendissent trop puissans. Il est bien vrai qu'on a toûjours laissé leurs
Regimens à des Brigadiers, comme on fit à Konisgmark, la premiere année
de la Guerre de Hollande; mais quand ils ont été ou Lieutenans Generaux,
ou Marêchaux de Camp, ou on les a obligez de s'en défaire, ou l'on a
envoyé ces Regimens servir ailleurs, que là où ils devoient servir
eux-mêmes, afin de prendre toutes ses précautions.
Quoi qu'il en soit Rantzaw ne fut pas plûtôt à table que les espions du
Cardinal Infant, qui savoient qu'il n'en sortiroit pas sitôt, en furent
avertir ce Prince. Il n'y avoit pas loin d'un camp à l'autre, ainsi
comme il ne lui falloit pas bien du tems pour arriver au fort, qu'il
avoit resolu d'attaquer, il ne monta à cheval que plus de deux heures
après. Il vouloit donner le loisir à ce Comte d'entamer, non seulement
son pas, mais encore de le pousser si loin qu'il en fut hors d'état de
se défendre. Les mesures qu'il prit ne purent pas être plus justes. Il
n'arriva à ce fort que plus de quatre heures après que Rantzaw s'étoit
mis à table; néanmoins, comme jusques à ce qu'il fut tout à fait
enseveli dans le vin, il ne laissoit pas d'agir si vigoureusement qu'il
sembloit n'en avoir que plus de courage, il courut à la défense de cette
piece & en rendit la prise plus difficile, que le Cardinal Infant ne
croyoit: le Marêchal de Chatillon courut aussi promptement de ce
côté-là, sachant qu'il y étoit d'autant plus nécessaire qu'on lui venoit
d'apprendre que Rantzaw avoit été surpris lors qu'il étoit encore à
table. Il étoit pourtant alors plus de deux heures après minuit, & comme
il savoit qu'il s'y étoit mis à dix heures du soir, il jugea qu'il
s'étoit vuidé tant de bouteilles, pendant tout le tems qu'il y avoit
été, qu'il ne devoit pas être trop en état de faire ce qu'il lui
convenoit presentement. Il trouva Rantzaw à cheval, qui étoit cause
qu'une partie des gens qui étoient à son repas avoient été tuez. C'étoit
un miracle comment il ne l'avoit pas été lui même; car étant ainsi à
cheval, au lieu que tous les autres qui s'étoient approchés des ennemis
étoient à pied, on lui avoit tiré une infinité de coups, comme à un
homme qui devoit être Officier General. Le Marêchal de Chatillon
reconnut bien à la première parole qu'il lui dit, qu'il avoit bû un coup
plus qu'il ne falloit; mais le tems ne lui paroissant pas propre pour
lui en faire reproche, joint qu'il avoit alors d'autres affaires, il lui
conseilla de mettre pied à terre, ou de se retirer un peu derriere les
autres, parce que s'il avoit échapé jusques là, il ne lui falloit qu'un
moment pour trouver ce qu'il avoit evité si heureusement. Il ne l'eut
jamais fait, si nous eussions pû conserver le fort davantage; mais le
Cardinal Infant s'en étant emparé après un assez long combat, & assez
opiniatré, il commança alors à tourner contre lui quelques pieces de
canon, qu'il avoit trouvées dans le Fort.
Le Marêchal de Chatillon, qui avoit amené des Troupes avec lui, lors
qu'il étoit arrivé là, leur commanda alors de reprendre ce Fort, qui
étoit tout ouvert de son côté. Il y fût même tout le premier avec elles,
afin de les encourager par son exemple, de sorte que ces Troupes, qui
eussent eu honte de ne pas faire leur devoir en presence de leur
General, s'y porterent si vaillament qu'elles ne laisserent guéres ce
Fort entre les mains des ennemis. Nous perdîmes bien quatre cent hommes
à cette premiere attaque, & les ennemis deux cent cinquante. Il se
trouva parmi les nôtres soixante & quatre Officiers, & entr'autres
vint-neuf des deux Regimens de Rantzaw. Le Cardinal Infant qui ne
s'attendoit pas à ce revers de fortune, se trouva plus excité que
jamais, à faire recommencer le combat. Il commanda des gens frais à la
place de ceux, qui après s'être veus vainqueurs étoient devenus vaincus
à leur tour. Il leur dit en peu de mots que le salut d'Arras, ou sa
perte ne dependoient que de leur courage, & que pour peu qu'ils fussent
affectionnez à leur Roi & à leur Païs, ils ne trouveroient peut-être
jamais d'occasion plus importante que celle-là pour le témoigner. Cette
Ville en effet, étoit d'une extrême consequence à sa Majesté Catholique,
& le Roi la prenant couvroit non seulement par là sa frontière, mais se
donnoit encore une grande entrée dans la sienne. C'étoit d'ailleurs la
capitale de l'Artois, conquête qui devoit donner de la reputation aux
armes de France, & en ôter à celles d'Espagne.
La petite harangue du Cardinal Infant ne lui fut pas inutile: les
Troupes qu'il venoit de commander, marcherent bravement contre celles
qui venoient de se remparer du Fort. Celles-ci voulurent le défendre, &
ne pas perdre sitôt la gloire qu'elles venoient d'acquerir; mais quoi
qu'elles soutinssent vigoureusement leur effort, elles furent obligées à
la fin d'y ceder, la plûpart d'entr'elles furent tuées sur la place ou
mises hors de combat. Le Marêchal de Chatillon, qui avoit fait avancer
de ce côté-là des gens frais, afin de les soutenir en cas de besoin,
voyant qu'elles plioient non seulement, mais qu'elles se retiroient
encore assez vite pour croire qu'elles s'en fuyoient plûtôt que de
plier, mena encore lui-même à la charge ceux qu'il avoit amené pour leur
secours. Il fit merveille & eux aussi, tellement que les ennemis n'ayant
pas eu le tems de se loger dans ce Fort, ils en furent chassés pour la
seconde fois. Mr. du Hallier qui étoit allé au camp pendant ce tems-là,
avec huit ou neuf mille hommes, du nombre desquels étoit nôtre Regiment,
fit peur au Cardinal Infant par cette marche. Il savoit qu'il amenoit
avec lui la Maison du Roi, qui n'étoit pas les moindres Troupes qu'eut
Sa Majesté. Ainsi ne songeant plus à reprendre ce Fort, nous eumes le
tems de faire passer nôtre convoi. Il mit l'abondance dans le camp, &
les assiegés qui s'étoient défendus jusques-là, fort vigoureusement en
ayant perdu le courage, ils ne tarderent plus que deux jours à demander
à capituler.
Le Roi qui étoit demeuré à Amiens sans autre Garde que le guet des
Gardes du corps, la Brigade des Gendarmes, & des chevaux legers, & la
Compagnie de ses Mousquetaires, qui faisoient auprès de lui les mêmes
fonctions que nôtre Regiment avoit accoutumé de faire, n'en fut pas
plûtôt averti qu'il se mit en chemin pour visiter sa nouvelle conquête.
Mais devant que de partir d'Amiens, trois Mousquetaires & trois Gardes
du Cardinal se battirent encore les uns contre les autres, sans qu'ils
voulussent demeurer d'accord à qui étoit resté l'avantage. Leur querelle
étoit venuë dans un billard, où suivant la coutume de ces deux
Compagnies, ils ne s'étoient pas plûtôt reconnus qu'ils s'étoient
regardé de travers. Des gens qui joüoient ayant fini leur partie, & ne
voulant plus joüer, un de ces Mousquetaires avoit pris un billard, & un
de ces Gardes un autre. Ils n'étoient pas pour joüer ensemble, & ils ne
s'aimoient pas assez pour cela; mais comme lors qu'on s'en veut l'on
cherche à se faire piece de toutes façons, le Mousquetaire nommé
Danneveu, qui étoit un Gentilhomme de Picardie, tira la bille que le
Garde avoit devant lui, & comme il joüoit parfaitement bien à ce jeu là,
il la fit sauter: elle donna par malheur dans le visage du Garde, qui,
soit qu'il crut qu'il l'eut fait pour l'insulter, ou qu'il fut bien aise
de prendre ce pretexte, lui fit signe de l'oeil qu'il eut à sortir, afin
de voir s'il seroit aussi adroit à tirer l'épée qu'à tirer une bille.
Les deux camarades du Garde le suivirent, & les deux du Mousquetaire
ayant fait la même chose de leur côté, Danneveu tua son homme pendant
qu'il y eut aussi un Mousquetaire de tué. Les quatre autres furent
separés par des Bourgeois, qui furent obligés de crier aux armes, pour
les obliger de cesser leur combat. Ils furent même contraints de leur
jetter des pierres avant que d'en pouvoir venir à bout. Une Escouade de
Mousquetaires fut commandée en même tems pour venir voir ce que c'étoit,
sur ce que l'on crioit aux armes. Les deux Gardes s'enfuirent d'abord
qu'ils la virent. Ils crurent qu'elle ne venoit que pour leur faire
piece, & ayant ainsi abandonné le champ de bataille, les deux
Mousquetaires contre qui ils se battoient, pretendirent avoir remporté
la victoire, puis qu'il leur étoit demeuré. Leur prétention étoit fondée
d'ailleurs, sur ce que les deux fuyards étoient encore blessés, & que
pour eux ils ne l'étoient pas. Les Gardes disoient à cela, que leurs
blessures n'étoient rien, & qu'elles ne les eussent pas empêché de
mettre leurs ennemis à la raison, si on les eut laissé faire; qu'à
l'égard de leur retraite c'étoit la prudence, & non pas la crainte qui
les y avoit obligez, qu'il n'étoit pas extraordinaire que deux hommes se
retirassent de devant une douzaine, sur tout quand cette douzaine venoit
avec de bons Mousquets, & qu'ils n'avoient que leur épée pour toute
défense.
Et certainement quoi que j'aye toûjours eu l'ame Mousquetaire, ce qui
m'est assez pardonnable, puis que c'est là, ou j'ai pris ma nouriture
comme je le dirai en son lieu, je ne puis m'empêcher de dire que ces
deux Gardes n'avoient pas trop de tort de soutenir leur bon droit.
Cependant le Roi à qui il prenoit de tems en tems une certaine
demangeaison de chagriner le Cardinal ne sçut pas plutôt cette histoire,
que sans se mettre beaucoup en peine si elle devoit passer pour duel ou
seulement pour rencontre, il se mit à l'en railler. Il lui dit qu'il
voyoit tous les jours la difference qu'il y avoit entre ses
Mousquetaires & la Compagnie de ses Gardes: mais que quand même il ne
l'eut pas veuë jusques là, cette seule rencontre suffisoit pour la lui
apprendre. Le Cardinal qui, quelque grand esprit qu'il eut, avoit
souvent des momens, qui ne répondoient pas autrement à cette haute
estime qu'il s'étoit acquise dans le monde, par une infinité de grandes
actions, se trouva choqué de ces paroles, sans considerer que le respect
qu'il devoit à Sa Majesté l'obligeoit à en entendre bien d'autres de sa
bouche, quand même il lui eut plu de lui en dire, sans en paroître si
délicat. Il lui répondit assez brutalement, si l'on ose ainsi parler
d'un Ministre, qu'il falloit avoüer que ses Mousquetaires étoient de
braves gens, mais que c'était quand ils se trouvoient douze contre un,
le Roi fut piqué de ces paroles: il lui répondit que cela n'appartenoit
qu'à ses Gardes, qui n'étoient qu'un ramassi de tout ce qu'il y avoit de
bretteurs à Paris; que cependant Danneveu en avoit tué un; que ceux qui
le servoient avoient aussi blessé les autres, & que quoi qu'il y eut eu
un Mousquetaire de tué de son côté, cela ne l'avoit pas empêché de faire
prendre le fuite à ses ennemis. Enfin qu'il n'y avoit point de
Mousquetaire qui n'en fit autant qu'en avoit fait Danneveu & que tous
ceux de ses Gardes qui auroient affaire à eux n'avoient que faire d'en
esperer un meilleur traitement.
Ces paroles en attirerent d'autres de la part du Cardinal, qui oublioit
toujours de plus en plus qu'il avoit affaire à son Maître, & qu'il lui
devoit toute sorte de respect. Ainsi l'on pouvoit dire au procedé de son
Eminence, que dans ce tems même, qu'il lui prenoit des vertiges, ce qui
lui arrivoit assez souvent, il n'avoit jamais été si extravagant qu'il
étoit alors, quand le Comte de Nogent vint à entrer. Il reconnut d'abord
au visage de Sa Majesté & à celui de son Eminence, qu'il y avoit quelque
chose d'extraordinaire sur le tapis, étant donc fâché d'avoir pris un
tems comme celui-là pour entrer, il vouloit resortir à l'heure même,
quand le Cardinal qui commençoit à reconnoître sa faute, lui dit de ne
s'en pas aller, qu'il avoit besoin de lui pour lui dire s'il avoit tort
ou non, parce qu'un tiers étoit plus capable d'en juger que soi-même.
Ce Comte étoit un Comte de nouvelle impression, & qui de fort peu de
chose qu'il étoit naturellement étoit devenu extrémement riche. Il avoit
passé quelque tems à la Cour pour un bouffon, mais enfin les plus sages
avoient bientôt reconnu qu'il avoit plus d'esprit que les autres, puis
qu'il avoit amassé plus de trois millions de bien, quoi qu'on crut qu'il
ne dît que des sottises. Il aimoit le jeu au delà de tout ce que l'on en
sauroit dire, & même il y avoit perdu de l'argent. Il n'étoit pas de
bonne humeur quand cela lui arrivoit, parce qu'il étoit extrémement
interessé. Il juroit & renioit pour ainsi dire créme & bâteme, ce qui
étonna tellement un jour un des Freres du Duc de Luines qui joüoit très
gros jeu contre lui, que pour ne le pas entendre blasphemer davantage,
il lui remit plus de cinquante mille écus qu'il lui gaignoit. Il lui dit
en brouillant les jettons qu'ils avoient devant eux, & qui valoient
chacun cinquante pistoles, qu'il faisoit plus d'état de son amitié que
de son argent, qu'il ne pouvoit se mettre en colere si fort sans altérer
sa santé, & que de peur de le rendre malade, il aimoit mieux ne joüer
jamais avec lui, que de l'exposer à ce peril. Cependant ce grand
blasphemateur devint homme de bien sur la fin de ses jours, dont les
Capucins ne se trouverent pas mal quelquefois. Comme il étoit voisin
d'un de leurs Convens, quand il voyoit un bon plat sur sa table, il le
faisoit ôter par mortification sans y vouloir toucher, il le leur
envoyoit en même tems, & leur faisoit dire de le manger à son intention.
Sa femme & ses enfans qui en eussent bien mangé eux-mêmes, & qui
n'étoient pas si devots que lui, en enrageoient bien souvent, mais il
leur falloit prendre patience, parce qu'il se faisoit obéir en depit
qu'ils en eussent.
Cet homme dont je viens en peu de mots d'ébaucher le portrait, vit bien
à l'air dont lui parloit le Cardinal, qu'il avoit besoin de son secours
pour le tirer de quelque affaire. Il ne pouvoit comprendre néanmoins ce
que ce pouvoit être, puis qu'il ne le croyoit pas si fou ni si peu
politique, que de manquer de respect envers Sa Majesté. Mais quand il
lui eut raconté la chose de son consentement, il vit bien que les plus
grands hommes étoient tout aussi capables que les autres de faire de
grandes fautes. Il ne manqua pas de lui donner le tort, parce qu'il ne
pouvoit lui dire qu'il eut raison, sans lui faire voir qu'il ne l'avoit
pas lui même. Cependant bien loin de lui ressembler il étoit si
politique & si flatteur, qu'il l'eut encore blamé, quand il eut veu que
c'eut été le Roi qui le devoit être. Il voyoit que ce Prince qui se
trouvoit choqué avec raison, de ce que lui avoit dit son Eminence, avoit
le ressentiment peint sur le visage, qu'ainsi il n'y avoit point de
moyen de l'appaiser qu'en donnant le tort à ce Ministre.
Le Roi fut ravi que Nogent se declarât pour lui. Il se crut en droit
d'en faire une plus grande correction à son Eminence, & lui avant dit
qu'elle s'aveugloit tellement sur ses propres interêts, qu'elle en étoit
incapable d'entendre raison, il lui reprocha que s'il ne fut survenu un
tiers pour le condamner, il lui eut tenu tête jusques au jour du
Jugement. Le Cardinal qui reconnut à ces paroles que sa Majesté étoit
véritablement en colere, fut assez habile pour reparer ce qu'il avoit
fait par une humble confession de sa faute. Il lui en demanda même
pardon en presence de Nogent, & il dit à celui-ci en particulier, c'est
à dire la premiere fois qu'il se trouva tête à tête avec lui, qu'il lui
avoit rendu un si grand service en le tirant de ce mauvais pas qu'il lui
en auroit obligation toute sa vie.
Le Roi donna le Gouvernement d'Arras à un Officier nommé St. Preuil, qui
avoit été Capitaine aux Gardes. Il étoit alors Gouverneur de Dourlens: &
comme c'étoit de là que l'on avoit tiré la plûpart des convois qui
avoient servi à faire subsister l'Armée, & par consequent à prendre la
place, Sa Majesté crut que les services qu'il avoit rendus en cela
meritoient bien cette recompense. Il étoit très brave homme, & très
entendu dans son métier, infatigable d'ailleurs, de sorte que depuis
quatre heures du matin qu'il avoit accoûtumé de se lever jusques à onze
heures du soir qu'il se couchoit d'ordinaire, il ne s'appliquoit
uniquement qu'à faire échoüer tous les desseins que les ennemis
pouvoient avoir. Cependant quand sa garnison le croyoit enseveli le plus
dans le sommeil, c'étoit alors qu'il alloit faire sa ronde, & qu'elle le
voyoit sur les remparts. Il y alloit même souvent deux ou trois fois
pendant une même nuit, tellement que quoi que les Soldats vinssent de le
voir, ils n'étoient pas assurés de ne le pas revoir dans un moment. Cela
les tenoit plus allerte, qu'ils ne l'étoient dans d'autres places, parce
qu'il y avoit quantité de Gouverneurs qui croyoient, que quand on leur
donnoit un Gouvernement, comme ce n'étoit qu'en veuë de les recompenser
de leurs peines, & de leurs travaux passez, ils en devoient être exempts
à l'avenir.
St. Preuil n'étoit point marié, & même ne l'avoit jamais été. Ce n'est
pas qu'il n'eut trouvé occasion de l'être avantageusement, & même
plusieurs fois, mais il avoit toûjours cru, que le mariage ne
s'accordoit gueres bien avec un homme de son métier. Néanmoins comme il
n'étoit encore qu'à la fleur de son âge, & qu'il avoit les passions
vives, il avoit toûjours eu quelque Maîtresse au deffaut d'une femme. Au
reste étant allé, quelque jours après avoir eu son Gouvernement, visiter
tout ce qui étoit alentour jusques à deux lieües à la ronde, il trouva
dans un Moulin la femme du Meunier si jolie qu'il voulut l'avoir à toute
force. Cette femme qui avoit d'aussi bons yeux que si elle eut été née
autre chose, qu'elle n'étoit, ne fut qu'un moment pour faire la
difference qu'il y avoit à faire entre le Gouverneur & son Mari. Le tems
ni la conjoncture ne leur permirent pas ni à l'un ni à l'autre de se
dire rien de ce qu'ils pensoient; mais comme l'usage avoit appris à St.
Preuil, que dans une occasion comme cela là, on réussissoit mieux par un
tiers que par soi-même, il lui mit aux trousses son valet de chambre,
qui depuis deux ou trois ans étoit devenu son maître d'hôtel. Celui-ci
fut trouver son mari avec le boulanger de St. Preuil, sous pretexte de
lui faire faire de la farine pour le pain de son maître. Mais tandis que
le boulanger entretenoit le mari, le maître d'hôtel entretint la femme,
& lui dit, que son maître étoit devenu si fort amoureux d'elle, depuis
qu'il l'avoit veuë, qu'il n'auroit point de repos jusques à ce qu'il la
possedât, qu'il ne pretendoit pas cependant que ce ne fut qu'une
passade; qu'il en voulait faire sa maîtresse, & ne pas souffrir que son
mari partageât ses caresses avec lui.
La Meuniere à qui le maître d'hôtel voulut faire present en même tems,
d'un diamant qui valoit bien cinquante pistoles, sentit reveiller sa
tendresse a une marque si assurée de son amour. Elle en savoit assez,
toute grossiere qu'elle étoit, pour ne pas douter que lors que l'on se
mettoit sur le pied de donner, ce ne fut une marque qu'on en tenoit tout
de bon; ainsi elle eut fait son marché dés l'heure même, si ce n'est
qu'elle crut que si elle se montroit si facile, ce seroit le moyen
d'éteindre sa passion plutôt que de l'allumer. Elle en avoit peut-être
fait l'experience dans les embrassemens de quelque autre, ou du moins
dans ceux de son mari; quoi qu'il en soit ayant renvoyé le maître
d'hôtel, sans vouloir recevoir son present, ils se separerent sans qu'il
eut pu convenir de rien avec elle. Comme elle ne le renvoyoit néanmoins
que d'une certaine maniere à lui faire connoître, qu'il n'y avoit que la
honte qui la retenoit il en fit son rapport à son maître, qui ne fut pas
fâché que sa maîtresse ne se fut pas renduë à la première proposition
qu'il lui avoit fait faire. Il la fit épier quand elle viendroit à la
Ville, afin de lui faire reparler, & cette femme y étant venuë à la
nôtre Dame de Septembre ensuivant, le maître d'hôtel la convia avec deux
autres femmes avec qui elle étoit, à venir faire collation chez le
Gouverneur. Il ne parla pourtant qu'en son nom, & il n'avoit garde de le
faire au nom de son maître devant ces deux témoins, à qui il n'étoit pas
d'humeur de dire son secret. La Meuniere voulut bien accepter cette
collation, & ces deux femmes le voulant encore mieux qu'elle, parce
qu'elles s'attendoient qu'on leur feroit boire là de bon vin, dont les
Flamandes ne sont pas moins amoureuses que leurs maris, elles s'y en
furent toutes trois de compagnie. Le maître d'hôtel les y regala
magnifiquement, & y ayant fait saouller les deux femmes, pendant qu'il
fit signe à l'autre de se menager, il les mit bientôt dans un tel état
qu'elles en perdirent la connoissance. On leur fit un lit à chacune, où
on les mit coucher, sans qu'elles eussent aucune connoissance de ce
qu'on leur faisoit; tant les fumées du vin qu'elles avaient bû, leur
étoient montées à la tête. Elles y dormirent toute la nuit sans se
reveiller, tandis que le maître d'hôtel livra la Meuniere entre les bras
de son maître. Elle fit quelque façons devant que de s'y jetter, de peur
qu'il ne la renvoyât, quand il en auroit passé sa fantaisie; mais St.
Preuil lui ayant juré, que c'étoit à quoi il pensoit si peu qu'il lui
avoit déja acheté de l'étoffe pour l'habiller, parce qu'il ne vouloit
pas qu'elle fut toûjours vetuë comme elle étoit, il envoya chercher
cette étoffe à l'heure même afin de la lui faire voir.
Il ne l'avoit pourtant pas achetée pour elle, comme il disoit, ç'avoit
été pour une maîtresse qu'il avoit euë avant elle; mais l'ayant
soupçonnée de quelque infidélité, & celle-ci qui étoit fiere ne lui
ayant pas fait grande satisfaction là dessus, soit qu'elle fut
innocente, & qu'elle crut ne lui en point devoir, ou que se sentant
coupable effectivement, elle ne voulut pas lui faire des excuses
inutiles, celle-ci dis-je lui ayant encore donné par là un plus grand
sujet de la haïr, bien loin qu'il lui eut fait ce present, elle s'étoit
cruë encore trop heureuse d'emporter ce qu'il lui avoit donné
auparavant. Au reste la veuë de cette étoffe ayant fait croire à la
Meuniere qu'il n'y avoit point de fiction, à tout ce que le maître
d'hôtel lui avoit dit de sa part, ni à ce qu'il lui disoit lui-même,
elle ne se fit plus tant tirer l'oreille pour demeurer avec lui. Le
Meunier fut extrémement en peine quand il ne vit point revenir la
Meuniere, & comme il savoit qu'elle étoit allée dans la Ville en la
compagnie des deux femmes, dont je viens de parler, il s'en fut chez
elles, l'une après l'autre, pour savoir ce qu'elle étoient devenuës.
Leurs maris en étoient aussi en peine qu'il pouvoit être de la sienne, &
comme il commençoit à se faire trop tard pour les aller chercher dans
une Ville de guerre, dont les Portes devoient être fermées à l'heure
qu'il étoit, ils attendirent aux Portes ouvrantes à aller faire cette
perquisition.
St. Preuil qui s'en doutoit bien avoit embouché son maître d'hôtel pour
aller au devant deux. Comme celui-ci savoit par quelle Porte ils
devoient venir, il s'étoit rendu sur les avenuës, sous pretexte d'avoir
affaire là dans la boutique d'un epicier. Il avoit l'oeil au guet, afin
que le Meunier ne lui échapât pas, & le voyant passer il l'appella par
son nom, & lui demanda en presence de l'epicier & de sa famille, s'il ne
connoissoit point deux femmes qui étoient venuës la veille avec la
sienne. Que c'étoient de plaisantes commeres, qu'elles s'étoient gorgées
de vin dans son office, où elles étoient venuës avec lui, qu'il avoit
été obligé de les faire mettre au lit, & qu'il ne croyoit pas qu'elles
se fussent encore réveillées. Le maître d'hôtel avoit déja fait ce conte
à l'epicier & à sa femme, afin de les prevenir. Les deux hommes ne
furent plus en peine de chercher leurs femmes, puis qu'ils les savoient
encore au gite, mais le Meunier n'apprenant point par là des nouvelles
de la sienne, il fut plus en peine que jamais. Il demanda au maître
d'hôtel si elle n'étoit point encore couchée comme les autres. Il
feignit d'être étonné de sa demande, & lui dit qu'elle devoit avoir
couché chez lui, puis qu'elle s'en étoit retournée de bonne heure. Cette
réponse augmenta son inquiétude. Il la fut chercher en le quittant, par
tout où il crut pouvoir apprendre de ses nouvelles; mais personne
n'ayant garde de lui en dire, puis que St. Preuil la tenoit sous la
clef, tout le recours de ce pauvre homme fut d'aller demander à ses deux
compagnes ce qu'elle étoit devenuë. Elles s'étoient reveillées à la fin;
mais elles ne se souvenoient d'aucune chose, ainsi le pauvre Meunier
n'en ayant pas eu grand contentement, il commença à craindre qu'il ne
lui fut arrivé quelque malheur, sans rien soupçonner néanmoins de ce qui
en étoit.
Il passa quelques jours à la chercher de tous côtés, car comme elle
étoit fort jolie, il trouvoit que les peines qu'il y prendroit ne
pouvoient être mieux employées. Le maître d'hôtel cependant le visitoit
très souvent par l'ordre de son maître, & lui disoit de tems à autre,
pour voir comment il prendroit son affliction, qu'il falloit que quelque
Officier qui l'avoit trouvée à son gré, la lui eut enlevée. Le Meunier
répondit à cela, que s'il le savoit il prendroit bien la peine de s'en
aller tout exprès à Paris, pour se jetter aux pieds du Roi; que Sa
Majesté ne portoit pas le nom de juste inutilement, qu'il lui
demanderait justice d'une si grande violence, & qu'il ne doutoit pas
qu'il ne la lui fit.
Ce discours étant rapporté à St. Preuil, il crut qu'il étoit de sa
prudence de ne pas faire paraître sitôt aux yeux du public, le rapt qu
il venoit de faire de cette femme. Il la tint cachée pour le moins un
mois ou deux, tandis qu'il fit tous les plaisirs qu'il put faire à ce
Meunier, pour desarmer sa colere. Il s'y prit néanmoins fort
adroitement, afin qu'il ne se doutât encore de rien. Il envoya une belle
nuit bruler une étable qui étoit auprès de son Moulin, & où il n'y avoit
que des Vaches. Le Meunier qui avoit querelle contre un de ses voisins,
crut que c'étoit lui qui avoit fait le coup, & lui fit un procès
criminel. Or le Meunier ne pouvant manquer qu'il n'y succombât, puis
qu'il accusoit cet homme injustement, il eut recours à la protection du
Gouverneur, voyant qu'il alloit être condamné faute de preuve, St.
Preuil la lui accorda à l'heure même, & pour les mettre l'accord, il
paya non seulement tous les frais, mais fit encore rebatir l'étable à
ses dépens. Il lui donna aussi le double des Vaches qui avoient été
brulées. Enfin croyant l'avoir addouci par là, & par quantité d'autres
traits d'une generosité apparente, il se flatta qu'il n'y avoit plus
tant de danger pour lui de lui découvrir ce qui se passoit. Ainsi
l'envoyant chercher un beau matin, il lui demanda s'il étoit vrai ce
qu'il avoit oui dire de sa femme, qu'on lui avoit rapporté qu'elle étoit
entretenuë par une personne de grande distinction, qu'elle étoit fort
bien traitée, & qu'afin qu'il se ressentit de son bonheur, elle lui
avoit envoyé une somme de deux mille livres.
Le Meunier qui savoit bien qu'une partie de ce discours n'étoit pas
veritable, quand même l'autre l'auroit été, lui répondit que c'étoit là
la premiere fois qu'il avoit entendu parler de pareille chose; qu'il ne
pouvoit dire au juste si sa femme étoit tombée ou non entre les mains
d'une personne qui en eut tant de soin, mais que toûjours savoit-il bien
qu'elle n'en avoit guéres eu de lui, puis qu'il n'en avoit pas seulement
oui parler depuis le tems qu'elle étoit perduë. Qu'ainsi qu'elle n'avoit
eu garde de lui faire un present comme celui-là, & que si elle étoit si
fort à son aise, elle se contentoit d'y être sans se mettre guéres en
peine que les autres y fussent ou non.
Comme ce discours sembloit plus interessé qu'amoureux, St. Preuil ne fit
plus de façon de parler plus clairement. Il dit à cet homme que ce qu'il
lui avoit dit par maniere de nouvelles, il le lui disoit maintenant
comme une chose bien assurée; que même la personne qui avoit pris sa
femme, lui avoit remis à lui même les deux mille francs dont il lui
parloit, qu'il s'étoit chargé de les lui offrir de sa part, & s'il ne
vouloit pas bien les recevoir. Ces paroles r'ouvrirent les blessures de
ce pauvre homme, que le tems n'avoit pas encore bien fermées. Il ne se
put empêcher de faire un soupir. Cependant, comme il pouvoit s'assurer
de ces deux mille francs en consentant de les prendre, au lieu que quand
il eut voulu ravoir sa femme, il n'étoit pas assuré qu'on voulut la lui
redonner, il les demanda toûjours par provision. Il savoit que l'argent
étoit d'une grande utilité dans le siècle où nous sommes, & qu'il n'y
avoit point de consolation plus assurée que celle-là. St. Preuil qui ne
manquoit pas d'esprit, & qui savoit qu'il avoit des ennemis puissans,
fit un tour d'habile homme en lui contant cet argent, mais qui néanmoins
ne lui servit pas de grande chose. Il prit quittance de cette somme, &
il la fit causer pour affaire secrette qui s'étoit passée entr'eux deux.
Il pretendoit par là, que si cet homme s'avisoit en suite de se plaindre
qu'il lui eut enlevé sa femme, il feroit voir qu'il la lui auroit venduë
lui même. Il contoit qu'on ne pouvoit donner un autre sens à ces
paroles, & que quoi que ce pauvre cocu pût faire, il n'en auroit que le
démenti.
Quand il eut cette quittance, & que l'homme eut pris son argent, il crut
qu'il n'y avoit pas grand peril à lui faire voir que c'étoit lui qui
jouissoit de sa femme. Il le fit entrer dans une chambre où elle étoit:
elle avoit des habits magnifiques, & à voir sa parure, on eut dit bien
plutôt qu'elle eut été la femme du Gouverneur que du Meunier. Le pauvre
mari, à qui St. Preuil n'avoit rien dit avant que de le faire entrer là,
fut si saisi à cette veuë qu'il tomba évanoui aux pieds de l'un & de
l'autre. Ils eurent bien de la peine à le faire revenir, mais en étant
enfin venu à bout, St. Preuil lui donna encore mille francs pour moderer
son affliction. Il lui promit même qu'il lui feroit encore du bien dans
l'occasion, pourveu qu'il se montrât sage, & qu'il ne s'amusât pas à
causer. Le Meunier prit encore ces mille francs, sans oser approcher de
sa femme, & s'en étant retourné à son Moulin, il ne fut plus en peine
comme il avoit été auparavant de ce qu'elle étoit devenuë. Comme ils
s'étoient separez bons amis St. Preuil & lui, ou au moins que
l'apparence étoit, que ce pauvre homme consentoit tacitement à toutes
choses, ce Gouverneur ne crut plus devoir tenir sa maîtresse enfermée.
Il lui laissa prendre l'effort, & comme il avoit le don, aussi bien de
se faire aimer que de se faire craindre, l'on vit tout d'un coup que
toute sa Garnison porta un aussi grand respect à la Meuniere, que si
elle eut été sa femme.
La Cour ayant été à Abbeville avant que de s'en revenir d'Arras, nôtre
Regiment arriva à Paris vers le milieu du mois de Septembre. J'y trouvai
une lettre de Montigré, par laquelle il me mandoit que Rosnay étoit
revenu dans sa maison, mais qu'il n'y avoit couché qu'une seule nuit,
que j'en étois cause apparemment, qu'il m'apprehendoit comme la mort,
sur tout depuis qu'il avoit appris les deux combats que j'avois faits,
qu'il jugeoit de là que je lui ferois mal passer son tems, si je venois
jamais à le joindre, que le meilleur conseil qu'il eut cependant à me
donner, étoit de me tenir sur mes gardes, parce que comme il étoit
riche, il étoit homme à ne pas épargner l'argent, pour se mettre à
couvert de ce qu'il apprehendoit. C'étoit me dire en peu de mots, qu'il
étoit homme à me faire assassiner, ce que j'eus peine à croire, parce
que naturellement je juge assez bien de mon prochain: en effet je n'ai
jamais pû me mettre en tête, qu'on se puisse porter à une si grande
méchanceté, qui est indigne non seulement d'un honnête homme, mais
encore d'un homme qui n'en auroit que l'apparence. Je savois d'ailleurs,
que bien loin de lui avoir jamais fait quelque mal, c'étoit lui au
contraire qui m'avoit offensé si cruellement, que s'il pouvoit jamais
être permis d'en venir à cette extremité, c'étoit à moi à le faire & non
pas à lui.
Quoi qu'il en soit dormant en repos sur la foi de ma conscience, je crus
si bien que ce que me mandoit Montigré n'étoit que l'effet de la haine,
qui regne entre deux personnes qui ont procès ensemble, que je n'en eus
pas un moment d'inquietude. Je lui fis réponse, cependant, pour le
remercier de son avis, comme si je l'eusse cru veritable, quoi que je
n'y ajoutasse aucune foi. Je le priois par cette lettre de me mander
s'il croyoit qu'il fut à Paris, afin que soit qu'il me voulut du mal ou
non, je pusse toûjours en le prevenant, mais en galant homme & non pas
en assassin, lui faire voir que quand une fois on avoit receu un affront
pareil à celui qu'il m'avoit fait, on ne le pouvoit oublier, qu'on ne se
fut mis en état auparavant d'en tirer vengeance. La réponse que m'y fit
Montigré, fut qu'il en avoit pris le chemin, & que personne ne m'en
pouvoit dire mieux des nouvelles, qu'un nommé Mr. Gillot, qui avoit été
Conseiller Clerc au Parlement de Paris, qu'il logeoit quelque part vers
la Charité, & que si les gens de ce quartier là ne me pouvoient dire sa
demeure, je la saurois toûjours chez Mr. le Bouts, Conseiller, ou chez
Mr. Encellin, Officier de la Chambre des Comptes, qui étoient ses
neveux; que ce Mr. Gillot avoit été autre fois ami intime de mon ennemi,
mais qu'ayant aujourd'hui procès ensemble pour quelque bagatelle, leur
inimitié alloit encore plus loin que n'avoit jamais été leur amitié.
Je crus à ces nouvelles que je ne risquerois rien d'aller voir ce Mr.
Gillot, puis que nous étions de moitié tous deux dans la haine que nous
portions à Rosnay. Je le cherchai dans le quartier qui m'étoit indiqué
par ma lettre, & l'ayant bientôt trouvé, parce qu'il y logeoit
effectivement, peu s'en fallut que je ne hâtasse ma perte par là, au
lieu de hâter ma vengeance, comme c'étoit mon dessein. Un des laquais de
ce vieux Conseiller m'ayant introduit dans sa chambre il me fallut,
parce qu'il étoit sourd, lui dire dans un Cornet qu'il approchoit de son
oreille ce qui m'amenoit chez lui. Ce laquais qui étoit resté dans sa
chambre, étoit un espion de Montigré, & m'ayant depeint à lui, il lui
fut redire dès le même jour, le propos que j'avois tenu avec son maître.
Mr. Gillot m'avoit appris où il demeuroit; j'étois seur de l'y trouver
sans cette circonstance, & par conséquent de n'être pas encore long-tems
sans m'en venger. Mais le portrait que lui avoit fait ce laquais, lui
faisant connoître que ce ne pouvoit pas être un autre que moi, qui l'eut
été demander, il delogea à l'heure même, & me fit perdre par là toutes
mes mesures. Cependant il ne se contenta pas de cela, il chercha encore
des Soldats aux Gardes pour me donner mon fait, sans considerer qu'étant
leur camarade, comme je l'étois, ils ne voudroient peut-être pas tremper
leur main dans mon sang, quand même ils seroient d'humeur à n'y pas
prendre garde de si prés avec un autre. Il contoit que comme l'argent
faisoit tout faire à mille sortes de gens, ceux là feroient aussi tout
ce qu'il voudroit, sur tout si l'on avoit soin de les lui choisir comme
il les vouloit avoir.
Il s'addressa pour cela au tambour major des Gardes, qui étoit de son
païs, & qui avoit été autre fois tambour dans une autre Compagnie
qu'avoit un de ses freres. Il ne lui dit pas néanmoins son dessein,
parce que quoi qu'il contât beaucoup sur son ancienne connoissance, &
sur la consideration qu'il devoit avoir pour lui, à cause qu'il n'étoit
que de sa porte, il ne savoit pas si se voyant dans un poste assez
considerable pour un homme comme lui, il n'auroit point de peur de
perdre sa fortune, en cas qu'il vint à faire quelque chose qui ne fut
pas bien. Le Tambour le refusa effectivement, & même d'une maniere assez
brusque. Il lui dit, que quoi qu'il connut tous les braves gens, qui
étoient dans le Regiment & qu'il se fourât même quelque fois avec eux,
quand il étoit question de servir un ami, il ne se mêloit point d'en
donner, quand on lui faisoit mystere du service qu'on en pretendoit.
Rosnay s'addressa à un Sergent, au refus du Tambour Major, & celui-ci
n'étant pas si délicat que lui, quoi qu'il le dût être davantage par
rapport à son emploi, lui amena le lendemain matin quatre Soldats, qui
faisoient à peu près à Paris le même métier que font en Italie, ceux à
qui l'on donne le nom de _braves_. Ce nom ne leur convient guéres
néanmoins, puis que toute leur bravoure ne consiste qu'à tuer un homme
de sang froid, sur tout quand ils sont six contre un, & qu'ils le
peuvent faire sans peril.
Je ne me doutois guéres de ce qui se brassoit contre moi, & je ne
songeois, au contraire, qu'à aller guetter Rosnay à l'endroit où Mr.
Gillot m'avoit dit qu'il logeoit, quand je sus qu'il avoit changé de
demeure dès le jour même que j'avois été chez ce Conseiller. Je demandai
à son hôtesse qui étoit une fort jolie femme, & qui valoit bien la peine
qu'on lui en contât, où il étoit allé loger; elle me répondit qu'elle
n'en savoit rien, mais que tout ce qu'elle me pouvoit dire, c'est qu'il
falloit de toute necessité, qu'il lui fut arrivé quelque affaire qui
l'inquietoit extrémement; que ce qui le lui faisoit croire, c'est qu'il
n'avoit point eu de cesse qu'il n'eut fait emporter ses hardes, quoi
qu'il fut déja tard; que tout ce qu'elle pouvoit m'apprendre encore,
c'est qu'il n'en parloit pas un moment auparavant; mais qu'un laquais
vêtu de vert lui étant venu parler il étoit descendu tout d'un coup dans
sa chambre, lui avoit demandé à compter, & s'en étoit allé à l'heure
même. Je reconnus à ces livrées qu'il falloit que le laquais, dont elle
me parloit, fut celui de Mr. Gillot, qui m'avoit introduit dans sa
chambre, car il étoit justement de cette couleur. Ainsi étant bien aise
ou de me confirmer toûjours de plus en plus dans ma pensée, on de ne pas
faire davantage de méchant jugement, je la priai de me dire comment il
étoit fait; elle m'en fit le portrait en même tems, & comme il étoit
tout pareil à l'original que j'avois veu, je ne doutai point que je
n'eusse donné droit au but, quand j'avois cru que c'étoit là justement
le personnage qui avoit fait décamper mon homme si vite.
Il ne me fallut pas bien du tems pour faire ces demandes à l'hôtesse, &
pour en entendre la réponse, mais ce peu de tems me suffisant pour m'en
rendre amoureux, & peut-être pour la rendre amoureuse elle-même de moi,
je lui dis qu'elle venoit de perdre un hôte en perdant Rosnay; mais que
je voulois lui en redonner un autre, pourveu qu'elle le voulut recevoir:
que sa bourse à la verité ne seroit peut-être pas aussi bien garnie que
la sienne; mais que toûjours pouvois-je lui assurer qu'il lui payeroit
fidélement ce qu'il lui promettroit, & que de plus il seroit du moins
aussi porté que pas un autre à tout ce qui seroit de ses interêts, & que
j'étois prêt de l'en cautionner. Elle comprit bien, quand je lui parlai
de la sorte, que c'étoit moi-même qui m'offrois à elle pour venir loger
dans sa maison, & comme elle avoit déja quelque bonne volonté pour moi,
comme elle m'avoüa elle-même depuis, elle me répondit à l'heure même,
qu'il ne lui importoit pas que ses hôtes fussent riches ou non, pourveu
qu'ils la payassent bien; qu'elle faisoit plus d'état de l'honnêteté que
des richesses, & que puis que je voulois lui faire l'honneur de vouloir
venir loger chez elle, je n'avois qu'à prendre la chambre que Rosnay
venoit de quitter, qu'il y avoit une garderobe qui étoit assez commode,
qu'elles étoient même toutes deux assez proprement meublées, & que quand
je serois là, il y en auroit mille autres à Paris, qui n'y seroient pas
si bien logés que moi.
Quoi que je fusse Gascon, & que du Païs d'où je suis l'on ne tombe
guéres d'accord volontiers de sa pauvreté, je ne laissai pas de lui dire
que ce qu'elle me disoit là, étoit justement une raison qui m'empêchoit
d'accepter ses offres; qu'il falloit que chacun se mesurât selon sa
bourse, que cette chambre étoit trop belle pour moi, & que je n'en
voulois qu'une des plus communes, afin d'être en état de la payer; que
je n'avois que faire ni de garderobe, ni d'anti-chambre, ni d'écurie,
parce que n'étant qu'un pauvre Gentilhomme de Bearn, je n'avois ni
chevaux, ni valet. Une autre que cette femme, & qui eut fait le métier
qu'elle faisoit, eut peut-être été rebutée d'une declaration aussi
ingenuë que la mienne, mais celle-ci qui étoit plus genereuse que
beaucoup d'autres, me répondit que quelque pauvre que je pusse être,
elle vouloit que j'occupasse cet appartement, ou que je ne vinsse point
loger chez elle, que je ne lui en donnerois que ce que je voudrois
presentement, & même rien du tour, pour peu que cela me fit plaisir,
qu'elle se contenteroit que je me ressouvinsse d'elle, quand j'aurois
fait fortune, & qu'elle étoit bien trompée, si cela ne m'arrivoit
quelque jour. J'aimai sa générosité, & sa prediction. Je lui répondis en
même tems que si d'abord que je l'avois veuë, je m'étois resolu de
prendre un grenier chez elle, plûtôt que de ne la pas avoir pour mon
hôtesse, elle pouvoit bien juger dans quels sentimens je pouvois être,
maintenant qu'elle m'offroit de si bonne grace un de ses plus beaux
appartemens; que je tâcherois de ne lui être à charge que le moins qu'il
me seroit possible, & que si l'horoscope qu'elle venoit de me tirer
pouvoit jamais se trouver véritable, je serois ravi de partager ma
fortune avec elle, ou que je changerois bien de sentiment.
Il ne falloit pas s'étonner si cette femme avoit des sentimens si
éloignez de ceux qu'ont d'ordinaire les personnes qui font le même
métier qu'elle faisoit; elle étoit née quelque chose de plus qu'elle ne
paroissoit être, elle étoit Demoiselle d'extraction, & même d'une
famille assez ancienne de Normandie; mais la méchante conduite de sa
Mere, avoit été cause de la ruine de sa maison, cette femme s'étant
amourachée d'un Gentilhomme de son voisinage, & lui d'elle pareillement;
son mari n'avoit pû souffrir leur commerce, & avoit tué le galant un
jour qu'il étoit venu voir sa femme, & qu'il le croyoit bien loin de là.
Ce meurtre avoit ruiné ces deux maisons, qui étoient fort à leur aise
auparavant, l'une avoit consumé tout son bien, en poursuivant la mort de
l'assassin, l'autre en se défendant. Enfin le meurtrier avoit obtenu
grace, & fait enfermer sa femme sans lui vouloir jamais pardonner. Il
s'étoit chargé de l'éducation de ses enfans, qui étoient en grand
nombre; car il en avoit huit, savoir trois garçons, & cinq filles; les
garçons ne l'avoient guéres embarassé, parce qu'il contoit, comme il
avoit fait effectivement de les envoyer à la guerre. Il contoit aussi de
jetter les filles dans des Convens, mais soit qu'elles tinssent un peu
de la mere, c'est à dire qu'elles aimassent le libertinage un peu plus
que de raison, ou qu'elles ne se pussent resoudre à s'enfermer pour
toute leur vie, il n'y en eut pas une seule qui en voulut tâter. Il fut
donc obligé de les marier au premier venu, parce que quand on n'a point
de bien, comme il n'en avoit plus, bien loin que l'on soit en état de se
choisir des gendres, on est encore trop heureux de les prendre comme ils
se presentent. L'une avoit été mariée à un pauvre Gentilhomme, qui
faisoit abstinence la moitié de l'année, & qui la faisoit faire
pareillement à sa femme, non par devotion, ni par aucun commandement de
l'Eglise, mais parce qu'il n'avoit pas le plus souvent de quoi manger.
Une autre avoit épousé un Maître Chicanneur, qui dans une jurisdiction
assez proche de l'endroit où elle étoit née, faisoit le métier d'Avocat
& de Procureur. Celle-là n'étoit pas la plus malheureuse, parce que ces
sortes de gens trouvent toûjours moyen de vivre aux dépens d'autrui;
deux autres avoient épousé à peu près des gens de même étoffe, &
vivottoient, du moins, si elles ne vivoient pas splendidement. Enfin
celle chez qui je devois aller loger, avoit eu pour mari, un homme qui
étoit absent, il y avoit cinq ou six mois, & qui après avoir été
Lieutenant d'Infanterie, avoit changé son métier en celui de louer des
Chambres Garnies. Il avoit cru que si cette profession n'étoit pas aussi
honnête que l'autre, il y vivroit du moins plus à son aise.
Je ne sai si sa femme qui se sentoit toûjours du lieu, d'où elle venoit,
ne se mit point en tête en me voyant, que quoi qu'elle fut pour le moins
de cinq ou six ans plus veille que moi, je serois encore trop heureux de
faire auprès d'elle ce que celui que son Pere avoit tué avoit fait
auprès de sa Mere. Son mari étoit allé en Bourgogne, pour une succession
qu'il y pretendoit. Cela lui donnoit un procès au Parlement de Dijon, &
elle n'étoit point fâchée de son absence, parce qu'elle ne l'aimoit
nullement.
D'abord que je fus établi chez elle, & qu'elle m'eut fait prendre malgré
moi l'appartement de Rosnay, elle ne voulut pas souffrir, ni que je
mangeasse dans ma chambre, ni que je fusse manger dehors, comme je m'y
attendois; elle me fit manger avec elle, & voyant que j'avois peine
encore à y consentir, à cause de la depense que je craignois que cela ne
me fit, elle me dit que je démentois ma Nation d'être si façonnier,
qu'il n'y avoit point de Gascon à ma place, qui ne se tint bien heureux
de sa fortune, principalement si elle lui disoit, comme elle faisoit
encore à moi, que tout cela se trouveroit un jour, lors que j'aurois
fait fortune. J'étois encore si jeune, & si peu accoutumé avec les
femmes, que je n'en fus guéres plus hardi. Cependant devinant à peu près
ce que tout cela vouloit dire, j'étois comme resolu de m'en expliquer
avec elle, quand je me vis sur les bras une affaire bien plus
embarrassante que celle-là. Les quatre Soldats que le Sergent, dont je
viens de parler, avoit donnez à Rosnay, lui ayant promis de m'assassiner
moyennant quarante pistoles, ne mirent de distance entre l'execution &
le dessein, que le tems qu'il leur falloit pour en trouver l'occasion.
Depuis le premier combat que j'avois fait, je m'étois tellement acquis
Athos, Porthos & Aramis, que non seulement ces trois freres étoient mes
intimes amis, mais encore que la plûpart de leurs amis étoient les
miens. Ainsi je sortois rarement tout seul, & je revenois presque
toûjours chez moi pareillement en compagnie. La beauté de mon hôtesse y
contribuoit peut-être, autant que l'amitié que tous ces gens là disoient
avoir pour moi. Je logeois dans la ruë du vieux Coulombier au Faubourg
St. Germain; & comme cette ruë n'est pas éloignée de l'hôtel des
Mousquetaires, & que ce chemin de ces trois freres pour aller & pour
revenir de la Ville étoit de passer chez moi, les quatres Soldats furent
quelques jours sans pouvoir tenir leur parole.
Sur ces entrefaites un autre Soldat de la Compagnie dont j'étois, & qui
étoit ami de l'un de ces quatre assassins, n'ayant pas d'argent pour
faire accoucher une fille avec qui il avoit eu commerce, eut recours à
lui pour lui en emprunter. Il lui demanda quatre ou cinq pistoles, & lui
dit la nécessité où il en étoit, afin qu'il ne le refusât pas sitôt.
Celui à qui il s'addressoit lui répondit, qu'il étoit au desespoir
d'être obligé de l'éconduire; mais qu'enfin il étoit impossible de
prêter de l'argent, quand on n'en avoit point soi-même, que si c'étoit
pour une autre affaire que pour celle qu'il lui annonçoit presentement,
il lui diroit de se donner patience trois ou quatre jours, parce qu'il
étoit comme impossible qu'il n'en eut entre ci & là, mais que comme la
chose pressoit, & qu'il pouvoit être pris à toute heure au depourveu, il
lui conseilloit en bon ami d'avoir recours à quelque autre.
Cet emprunteur qui savoit le metier qu'il faisoit, & qui ne croyoit pas
qu'en hasardant sa vie, comme il faisoit tous les jours, il pût manquer
d'une si petite somme, l'accusa en même tems de l'éconduire plûtôt
manque de bonne volonté que de pouvoir. Celui-ci pour lui faire voir le
contraire, lui dit de s'en venir avec lui, qu'ils étoient quatre qui
avoient entrepris de tuer un homme, & que s'ils y pouvoient réüssir, ils
auroient quarante pistoles tout aussi-tôt; qu'il partageroit volontiers
avec lui, les dix qu'il auroit pour sa part, que cet argent étoit
consigné entre les mains d'un ami commun, & qu'il ne s'agissoit plus que
de le gâgner. L'envie ou plûtôt le besoin que celui-ci avoit d'avoir ce
qu'il demandoit, fit qu'il s'accorda de faire compagnie aux quatre
assassins. L'autre lui donne rendez-vous à cent pas de chez moi, &
l'ayant tenu avec lui plus de deux heures en embuscade, je vins à y
passer au bout de ce tems-là. Porthos & Aramis, avec deux de leurs
camarades, m'étoient venu prendre au logis pour me mener à la Comedie.
Ainsi ayant moins de commodité que jamais de faire leur coup, celui à
qui l'on demandoit de l'argent à emprunter, dit à l'emprunteur en lui
faisant connoître que c'étoit à moi qu'ils en vouloient, qu'il falloit
que je me defiasse de quelque chose, parce que je ne sortois plus qu'en
compagnie.
De tous les quatre assassins il n'y en avoit pas un qui me reconnut
encore pour être du Regiment. Comme ils étoient du premier bataillon, &
que je n'étois que du second, nous ne nous étions point encore trouvé
ensemble. A l'affaire d'Arras, un de ces Bataillons avoit été à
Dourlens, pendant que l'autre étoit demeuré à Amiens, & depuis ce tems
là, quand ils m'avoient veu ce n'avoit été qu'avec un autre habit que
celui du Regiment. Je m'en étois fait faire un qui étoit assez modeste,
mais qui ne laissoit pas d'être fort propre. Au reste l'emprunteur qui
étoit comme je viens de dire, de même Compagnie que moi, & qui ne m'eut
pas méconnu quand même je me fusse encore deguisé davantage n'eut pas
plûtôt jetté les yeux sur moi qu'il resolut de m'avertir de leur
dessein. Il crut qu'en me rendant ce service, je ne lui refuserois pas
l'argent qu'il demandoit à l'autre que si je n'en avois point, je
l'emprunterois plûtôt dans mille bourses que d'y manquer, sur tout lui
ayant déja paru plein de coeur à une garde, où je l'avois regalé lui &
trois de ses camarades.
Il n'eut garde de rien dire aux autres de ce qu'il pensoit, & comme il
étoit assez habile pour un Soldat, & qu'il savoit bien que pour rendre
son avis plus considerable auprès de moi, il devoit savoir tous les
tenans, & tous les aboutissans de celui qui l'avoit mis en besogne, il
s'informa de lui adroitement qui étoit celui qui l'employoit. Celui-ci
ne fit point de difficulté de lui dire tout ce qu'il en savoit. Il lui
avoüa que c'étoit Rosnay, & même qu'il ne le faisoit, que parce qu'il
craignoit, que je ne tirasse vengeance d'un affront que j'en avois
receu; qu'il n'étoit venu à Paris que pour cela, & qu'il devoit s'en
retourner d'abord que le coup seroit fait.
Ce Soldat s'étant si bien instruit, me vint trouver le lendemain matin
dans ma chambre, lors que j'étois encore au lit. Je n'étois pas déja
trop mal avec mon hôtesse, ainsi l'ayant introduit elle-même à mon
chevet, parce que sur la réponse qu'elle lui avoit faite, lors qu'il lui
avoit demandé à me voir, qu'il étoit encore trop matin pour me
réveiller, il lui avoit repliqué qu'il falloit pourtant qu'il me vit à
cette heure même, pour une affaire de grande conséquence, & au reste
l'interêt qu'elle commençoit à prendre en moi, la rendant sensible à
cette parole, elle n'avoit pas voulu permettre qu'il entrât sans elle, &
pretendoit entendre tout ce qu'il me diroit. Le Soldat ne le pretendoit
point, & alleguoit pour ses raisons, que l'affaire dont il s'agissoit
n'étoit pas de la competence d'une femme; mais celle-ci qui étoit
obstinée comme une mulle, ne voulut jamais se retirer. J'eus beau lui
faire signe que cela lui feroit tort, & qu'il ne faudroit que cela seul
à ce Soldat pour lui faire croire bien des choses d'elle & de moi, elle
ne m'obeït pas plus qu'à lui. Cet entêtement n'étoit causé que par la
crainte qu'elle avoit qu'il ne vint pour m'appeller en duel, & que ce ne
fut là l'affaire de grande consequence, pour laquelle il s'étoit fait
ouvrir la porte malgré elle. Pour moi, ce n'étoit point là ma pensée, je
savois que je n'avois donné sujet à personne de me haïr, & que par
consequent je ne devois avoir aucun ennemi à apprehender. Je crus bien
plûtôt qu'il venoit pour m'emprunter quelque écu, & que la confusion
qu'il en avoit l'empêchoit d'oser parler devant elle.
Comme je me fortifiois de moment à autre dans ce sentiment, à cause de
toutes les façons qu'il faisoit, je lui demandai franchement si ce
n'étoit point cela qui m'attiroit sa visite, que je me faisois toujours
plaisir, quand je le pouvois, d'obliger mes amis, & particulierement lui
que je connoissois pour honnête garçon. Je croyois que cette avance ne
me couteroit qu'une écu ou une demie pistole, tout au plus, & je contois
cela pour rien en comparaison de la peine où je voyois mon hôtesse. Le
Soldat voyant que je l'avois mis en si beau chemin de parler, me
répondit qu'il m'avoit toûjours reconnu assez genereux pour assister mes
amis quand ils étoient dans le besoin, qu'à la verité il avoit affaire
de moi dans l'état où il étoit, & que c'étoit en partie ce qui
l'amenoit. Mais qu'il pouvoit se vanter que si je lui allois rendre un
signalé service en lui accordant sa demande, il me recompenseroit bien
en même tems en m'apprenant une chose où il n'y alloit pas moins que de
ma vie; que le hazard & son bonheur la lui avoient fait découvrir; qu'il
venoit pour m'en rendre compte, afin que je prisse toutes les
precautions qu'il y avoit à prendre là dessus.
Comme je ne croyois point avoir d'ennemi qui songeât à conspirer contre
moi, j'avoüe que je pris d'abord son discours pour un pretexte qu'il
cherchoit pour couvrir la demande qu'il avoit à me faire. Mon hôtesse
qui étoit plus sensible que l'on ne sauroit croire à tout ce qui me
regardoit, n'en fit pas le même jugement que moi, elle lui demanda avec
beaucoup de précipitation, & avec tout aussi peu de jugement qu'une
femme en put jamais avoir, puis qu'il ne falloit que cela seul pour
faire découvrir qu'elle prenoit plus de part en moi qu'elle ne devoit,
de ne pas tenir davantage mon esprit en suspens, que des paroles comme
les siennes ne pouvoient qu'elles ne fissent un grand boulversement dans
l'esprit; qu'il ne falloit que cela pour me faire malade, & qu'elle lui
seroit obligée en son particulier de me découvrir le mystere d'iniquité
dont il parloit.
J'eus peine à souffrir l'imprudence de cette femme, bien plûtôt par
rapport à elle que non pas par rapport à moi. Ce qu'elle disoit là ne me
faisoit nul tort, puis que tout au contraire il n'y avoit que de
l'estime pour moi à acquerir, quand on eut sû que j'eusse eu ses bonnes
graces: quoi qu'il en soit je persistois toûjours dans la pensée que
j'avois de mon Soldat, quand il me la fit perdre à la premiere parole
qu'il me dit. Il me demanda si je connoissois Rosnay, & lui ayant
répondu, que je ne le connoissois que trop bien, puis que j'avois à me
venger sur lui d'un affront qu'il m'avoit fait faire, il me repliqua que
si je n'y prenois garde il m'en empêcheroit bien, qu'il avoit promis
quarante pistoles à quatre Soldats pour m'assassiner, & que je ne
m'étois tiré de ce peril, que parce que je n'étois sorti depuis quelques
jours qu'en bonne compagnie, qu'il y avoit je ne sais combien de tems
qu'ils me guettoient soir & matin, resolus de m'attaquer tôt ou tard,
dans la pensée qu'ils avoient, que je ne prendrois pas toûjours si bien
mes précautions; qu'il me feroit prendre ces quatre Soldats, si je
voulois, & que des coquins comme ils étoient ne meritoient pas qu'il eut
aucune consideration pour eux.
Il me conta en même tems comment étant venu demander à emprunter de
l'argent à l'un d'entr'eux, il s'étoit excusé de lui en préter, sur ce
qu'il n'en avoit point. Il me conta aussi tout ce qui s'en étoit
ensuivi, jusques au moment qu'il m'étoit venu trouver. Il tâcha en me
faisant ce récit de me couvrir la part qu'il avoit voulu avoir à leur
crime, puis qu'il leur avoit tenu compagnie pour m'assassiner. J'en crus
tout ce qu'il voulut m'en dire, ou du moins j'en fis le semblant, &
enfin ayant fini son discours par l'emprunt qu'il me vouloit faire, sans
me cacher ce que c'étoit, quoi que la presence de mon hôtesse,
l'obligeât à se montrer plus discret, je lui pretai, ou plûtôt je lui
donnai les quatre pistoles dont il me disoit avoir tant de besoin. Je
lui fis jurer pourtant, avant que de les lui donner qu'il déposeroit
tout ce qu'il venoit de me dire, quand il en seroit tems, & l'ayant
congedié à l'heure même, sous pretexte qu'il devoit aller dire à sa
maîtresse, sans perdre un moment de tems qu'il avoit de quoi l'assister,
je m'amusai à raisonner avec mon hôtesse, sur ce que j'avois à faire
dans une occasion si delicate.
Son avis fut que, sans me hazarder à sortir davantage, de peur que ces
quatre Soldats voyant la peine qu'il y avoit à m'attraper n'en
apostassent encore quatre autres pour me prendre à leur avantage,
j'envoiasse querir un Commissaire pour lui rendre ma plainte, que sur la
permission qu'il me donneroit d'informer j'aurois un decret, que je
ferois exécuter ensuite, tant à l'encontre d'eux qu'à l'encontre de
Rosnay. Je ne trouvai pas son avis bon dans toutes ses parties, sachant
que pour obtenir un decret, il falloit avoir deux témoins, & que je n'en
avois qu'un; mais je resolus de m'y conformer à l'égard de la plainte,
jugeant qu'elle ne me seroit pas inutile pour justifier tout ce qui
pouroit s'ensuivre de cette affaire. Mon hôtesse s'offrit à aller
chercher elle-même le Commissaire qui étoit de ses voisins, & de ses
amis. Je la pris au mot, & lui dis de l'amener en manteau court, de peur
d'effaroucher le gibier s'il étoit par hazard aux environs pour me
guetter, comme il y avoit beaucoup d'apparence. Je m'habillai en
attendant qu'elle revint, & pendant que je m'habillois un Mousquetaire
des amis d'Athos, de Porthos, d'Aramis & des miens entra. Il me trouva
tout inquiet, à ce qu'il me témoigna à l'heure même, & m'en ayant
demandé la raison, je lui contai ce qui venoit de m'arriver, & les
mesures que je prennois là dessus.
Comme il étoit encore jeune, & qu'il n'avoit pas plus de jugement qu'il
lui en falloit, il me répondit que je n'y pensois pas d'avoir recours à
la Justice, qui étoit toûjours lente & quelquefois incertaine, que
j'avois d'autres voyes plus assurées pour me venger, & que j'y aurois
recours si je le croyois, qu'il alloit faire venir une brigade de
Mousquetaires, pour faire main basse sur ces coquins, qu'on iroit en
fuite jusques dans la maison de Rosnay, lui faire le même traitement, de
sorte qu'il ne me faudroit qu'une demie heure, ou trois quart d'heure de
tems tout au plus, pour être défait de mes ennemis. Il vouloit sortir à
l'heure même pour executer ce qu'il disoit, mais l'ayant retenu par le
bras, je lui répondis qu'il ne falloit pas aller si vite dans une
affaire de si grande consequence; qu'une resolution aussi précipitée que
celle-là étoit sujette d'ordinaire à répentir; qu'il falloit, pour bien
faire, réflechir sur toutes choses, parce qu'après cela on n'avoit plus
rien à se reprocher. Il voulut encore me prouver qu'il avoit raison, &
battit bien du païs pour me le persuader. Je ne me laissai pas aller à
son opinion, & n'en ayant voulu croire que la mienne, je le retins en
dépit qu'il en eut. Le Commissaire vint un moment après, & ayant pris
des mesures avec lui, pour attraper mes droles, voici ce qu'il fit de
son côté, & ce que je fis du mien.
Il envoya chercher un exempt, & lui dit de faire mettre une trentaine
d'archers dans l'endroit où le Soldat m'avoit dit qu'ils me guettoient.
L'exemt les fit déguiser pour aller là, & il les fit tous aller l'un
après l'autre. Je fus averti d'abord qu'ils y furent, & étant alors
sorti tout seul, afin d'amorcer mes assassins, je me tins sur mes gardes
de peur d'en être surpris. Ils debusquerent sur moi d'abord qu'ils
virent qu'ils me pouvoient prendre à leur avantage, mais les Archers
ayant fait à l'heure même une sortie, ils furent pris tous quatre, sans
avoir eu le tems de me faire aucun mal. Le Commissaire qui n'attendoit
que cette execution pour aller se saisir de la personne de Rosnay, dont
mon donneur d'avis m'avoit indiqué la maison, s'y en fut en même tems.
Par bonheur pour lui, il étoit déjà sorti quand le Commissaire y arriva,
ainsi n'en ayant trouvé que le nid, il s'assembla un nombre infini de
peuple devant sa porte, comme il arrive d'ordinaire en ces sortes de
rencontres. Ce qui fit faire cette beveuë au Commissaire qui ne devoit
pas entrer chez lui, qu'il ne sçut s'il y étoit ou non, c'est qu'une
servante qui ne l'avoit point veu sortir, lui avoit assuré qu'il le
trouveroit encore au giste, qu'il étoit tout au beau milieu de son lit,
& qu'il n'y avoit qu'un moment qu'elle l'y avoit veu. Rosnay n'étoit pas
allé bien loin, ainsi étant revenu sur ces entrefaites, il ne vit pas
plûtôt tant de peuple assemblé devant sa porte, qu'il jugea à propos de
n'y pas rentrer. Il se defia qu'il étoit arrivé quelque chose à ses
braves, & que l'ayant accusé sans doute on vouloit le mettre en prison,
pour savoir de lui la verité. Il tourna donc tout d'un coup dans une ruë
qui traversoit dans sienne, & s'étant mis en seureté par là, il n'eut
point de repos qu'il ne s'en fut allé en Normandie chez un de ses beau
freres, qui étoit un Gentilhomme de cette Province. Son beau frere
écrivit de là à Paris à un de ses amis, pour s'informer s'il avoit pris
l'alarme à bon tiltre, ou s'il s'étoit épouvanté sans sujet. Cet ami lui
répondit qu'il en avoit sagement usé, quand il s'en étoit allé, parce
que cette affaire faisoit grand bruit, que les prisonniers après avoir
pris le parti de nier la chose, croyant qu'il n'y eut point de témoins,
l'avoient avoüée à la fin, sur ce qu'on leur en avoit confronté un, &
qu'on les menaçoit de la question, qu'il y avoit eu tout aussi-tôt une
prise de corps contre Rosnay, & que son procès lui alloit être fait &
parfait par contumace.
Rosnay qui avoit besoin de braves quand il en vouloit à quelqu'un, eut
eu besoin de plus de resolution qu'il n'en avoit naturellement pour
soutenir une nouvelle comme celle-là. Il crut avoir déja tous les
Archers de Paris à ses trousses, & ne se croyant plus en seureté chez
son beau frère, quoi que personne ne sut qu'il en eut pris le chemin, il
passa en Angleterre, où il savoit bien que la justice de France n'osoit
aller faire executer ses décrets. Mon hôtesse qui savoit qu'il avoit du
bien, croyant qu'il n'y eut rien à perdre à poursuivre contre lui, fut
assez folle pour se fourer dans ce procès, jusques par dessus la tête.
Je la laissai faire, étant encore trop jeune pour savoir ce que c'étoit
que de plaider. Toutes ces procedures se firent sous mon nom, & il lui
en couta pour le moins deux mille francs, devant que d'avoir arrêt
definitif contre mes assassins. Rosnay fut condamné à perdre la tête, &
les quatre Soldats à aller aux Galeres. Ce jugement fut executé
réellement contre ceux-ci, sans que leur Capitaine nommé du Boudet, qui
les reclamoit, put obtenir leur grace. Mr. de Treville qui me faisoit
mille amitiés, tant en consideration que nous étions compatriotes, que
de ce que j'étois ami d'Athos, de Porthos & d'Aramis, qu'il consideroit
beaucoup, s'y opposa sous main. Ainsi le Roi qui faisoit gloire de se
montrer digne du surnom de _Juste_, qu'on lui avoit donné, se tint roide
là dessus, & voulut que ces quatre Soldats fussent mis à la chaine. Pour
ce qui est de Rosnay l'arrêt ne fut executé contre lui qu'en effigie,
mais mon hôtesse fit saisir tous ses biens, & lui fit encore je ne sais
combien de frais devant qu'il y put donner ordre.
Comme elle n'avoit pas eu les reins assez forts pour soutenir toute
cette procedure sans emprunter, son mari trouva qu'elle devoit beaucoup
quand il revint de Dijon. Il y avoit gaigné son procès & en avoit ramené
de bon vin, ce qui l'eut mis de belle humeur, si ce n'est que dès le
lendemain de son arrivée, on lui vint faire commandement de payer huit
cent livres, que sa femme devoit à un seul homme: elle les avoit
empruntés d'un creancier incommode, en vertu d'une procuration qu'il lui
avoit laissée, avant que de partir. Il lui demanda à quoi elle les avoit
employés, & cette femme n'ayant garde de le lui dire, parce qu'avec la
perte de son argent, il se seroit peut-être encore apperçu qu'il auroit
perdu quelque autre chose, elle lui donna de si méchantes raisons,
qu'ils se brouillerent ensemble dés ce jour-là. La poursuite qu'on leur
faisoit pour l'amour de moi, me mit dans une grande inquiétude, & ne
sachant comment faire pour empêcher la vente de leurs meubles, que l'on
devoit faire au bout de la huitaine, que la saisie avoit été faite, je
pris le parti d'aller voir le creancier pour implorer sa misericorde. Il
se montra inexorable, de sorte que me trouvant encore plus chagrin
qu'auparavant, je pris le parti de le menacer, s'il étoit si hardi que
d'en venir à cette execution. Il me répondit que ce que je lui disois
là, seroit qu'il ne donneroit pas un moment de quartier à ses debiteurs,
qu'il me conseilloit cependant de sortir promptement de sa maison, parce
que s'il envoyoit chercher un Commissaire, il me feroit voir que nous
vivions sous un regne où il n'étoit pas permis de venir menacer un homme
qui avoit prêté son argent de bonne foi.
Ce que je venois de faire là, étoit un veritable trait de jeune homme,
sans faire reflexion que cela étoit bien plus capable de nuire à mon
hôte & à mon hôtesse, que de leur servir. Enfin les huit jours pour la
vente des meubles étant prêts d'expirer, j'offris à celle-ci quinze
louis d'or, qui me restoient encore des cinquante que le Roi m'avoit
donnés, elle eut la generosité de ne les pas vouloir recevoir d'abord,
mais enfin l'en ayant pressée extraordinairement, & lui ayant dit, que
si elle en pouvoit encore trouver huit ou dix, & qu'elle les portât à
son creancier, il surseoiroit peut-être les poursuites, elle me prit au
mot à la fin. Elle le fut trouver avec ce secours, & y ayant joint
encore quinze autre louis, c'étoit presque la moitié de la somme qu'elle
lui devoit, de sorte que nous crûmes qu'il ne seroit pas si turc que de
lui refuser sa demande. Mais ce que je lui avois fait, avoit tellement
aigri son esprit, qu'il lui dit de se retirer, sinon qu'il lui feroit
sauter les degrés de sa maison, qu'elle lui avoit envoyé un bretteur qui
étoit venu le menacer jusques chez lui, qu'il vouloit qu'elle s'en
ressouvint toute sa vie, & que puis qu'il avoit cette prise sur elle,
que de pouvoir faire vendre ses meubles, il n'y manqueroit pas d'abord
que le délai que l'on donne aux parties saisies se trouveroit expiré.
La pauvre femme s'en revint au logis bien desolée, & voulut que je
reprisse mon argent, puis qu'il ne lui pouvoit plus servir de rien. Je
fis ce que je pus pour m'en défendre, mais me l'ayant commandé
absolument, je remis ces quinze louis dans ma bourse, tout aussi affligé
de mon côté qu'elle le pouvoit être du sien. Nous étions au jeudi
l'après dinée, & c'étoit le samedi que se devoit faire la vente de ses
meubles: or voulant, pour ainsi dire, faire l'impossible pour empêcher
que cet affront ne lui arrivât, je m'en fus dans l'antichambre du Roi,
ou j'avois veu plusieurs fois qu'on joüoit beaucoup d'argent à trois
dès. Je ne possedois pas ce jeu, là à fonds, parce que bien loin d'être
joueur, j'avois resolu au contraire de ne joüer de ma vie. Tout ce que
j'en savois étoit de faire une _masse_, & de savoir quand on la gaignoit
ou qu'on la perdoit. Ainsi n'ayant plus pour toute ressource que de
hazarder mes quinze louis à ce jeu là, je m'approchai de la table où on
joüoit assez gros jeu, afin d'y prendre place, d'abord que quelqu'un en
sortiroit. Je fus plus d'une heure & demie avant que d'en pouvoir avoir
une; car il y avoit là plus de presse, qu'il n'y en pouvoit avoir au
Sermon du plus habile Predicateur de Paris. Je tremblois cependant de
peur de perdre mon argent, & d'aggraver encore par là mon afliction.
Enfin ayant trouvé à me placer avec bien de la peine, je reconnus le
terrain avant que de prononcer la parole sur laquelle devoit rouler tout
mon bonheur. Je vis que l'on joüoit un jeu effroyable, les moindres
couches étoient de douze ou quinze pistoles, & l'on en faisoit le
paroli, le quinze & le va tout de même, que s'il ne se fut agi que d'une
épingle. Cela me faisoit trembler encore plus qu'auparavant, me disant
de moment à autre qu'il ne me faudroit qu'un coup comme ceux-là, pour me
tirer de peine moi & ma pauvre hôtesse, ou pour nous envoyer à
l'hospital.
Après que j'eus ainsi regardé pendant un demi quart d'heure ou environ,
je me hazardai à la fin de faire une masse de cinq louis. Mr. le Duc de
St. Simon tenoit le dé, & regarda cette masse comme indigne de sa
colere, ainsi ne me répondant rien tant qu'il tint le Cornet, le dé vint
après lui au Chevalier de Montchevreuil, Gentilhomme du Vexin François,
qui étoit attaché à Mr. de Longueville. Il ne me meprisa pas comme avoit
fait le Duc de St. Simon, soit qu'il voulut m'enroller dans la
Confrairie des joueurs, où il joüoit un grand rolle, soit que n'ayant
guéres d'argent en ce tems là comme en effet c'étoit la vérité, il
trouvât ma masse plus proportionnée à ses forces, que quantité d'autres,
qu'on lui faisoit autour de la table. Il amena hazard bas, & comme
j'avois gaigné, je fis le paroli aussi hardiment, que si j'eusse eu cent
pistoles dans ma poche. Il prit dix pour sa chance, & ayant tiré ensuite
quatre ou cinq coups en amenant toûjours quinze sur d'autres masses,
qu'on lui faisoit, il grossit son argent de beaucoup, parce que la
droite étoit douze. Un nommé Phisica, qui étoit alors Capitaine dans
Turenne, & qui, quoi qu'il ne fut qu'un avanturier, faisoit quitter le
dés aux plus gros joueurs, voyant que ce Chevalier avoit déjà fait
quatre hazards avantageux pour lui, lui dit masse son reste, qui étoit
pour le moins de soixante pistoles, le Chevalier à qui il ne manquoit
que de l'argent, pour être aussi gros joueur que lui, lui répondit tope
& tingue, tout de même que s'il eut été assuré de gagner. Il amena la
droite, & gaigna ainsi la masse de Phisica pendant qu'il perdit mon
paroli. Le jeu s'échauffa après ce coup là. Le Chevalier qui se voyant
en fortune topa à tout le monde, & gaigna douze ou treize cent pistoles
en un moment. Je fus assez sage tout jeune que j'étois pour ne le pas
attaquer dans ce tems là. Cependant le Chevalier ne voulant pas se
contenter de ce gain, qu'il trouvoit encore trop petit par rapport à son
appetit qui étoit extraordinaire, il continua à joüer & dejoüa bientôt.
Je pris ce tems là pour lui masser tout de nouveau, & je lui emportai
encore un paroli, qui étoit plus fort que l'autre. Comme je lui avois
massé huit pistoles, j'en gagnai vint quatre, c'étoit déja plus de la
moitié de l'argent qu'il me falloit pour être content, tellement que
l'assurance m'étant venuë à la place de la crainte, dont j'étois saisi à
mon arrivée, j'esperai que je ne m'en retournerais point au logis sans y
porter ce que je desirois. Mon attente ne fut point trompée, je gagnai
quatre vint seize louis ou pistoles d'Espagne, qui ne valoient alors que
dix francs, c'etoit encore quelques pistoles plus que je n'avois desiré,
tellement que m'en étant retourné au logis, plus content que ne pouvoit
être le Roi, je trouvai en arrivant qu'il venoit de s'y passer des
choses qui eurent de quoi rabattre une partie de ma satisfaction.
L'hôte voyant qu'il n'avoit plus guéres que vingt quatre heures pour
empêcher que ses meubles ne fussent vendus, avoit été trouver son
creancier sans en rien dire à sa femme n'y sans savoir que j'y eusse été
avant lui: le creancier qui étoit non seulement un brutal, mais encore
un méchant homme, non content de le rabrouer extraordinairement, lui dit
encore qu'il eut à mieux prendre garde une autre fois à sa femme, parce
qu'elle avoit bien la mine d'avoir mangé avec moi l'argent qu'elle lui
devoit presentement. Ce compliment mit ce mari de méchante humeur, & il
s'en revint au logis, où il usa de main mise sur elle. Je la trouvai
ainsi toute en pleurs, de sorte qu'au lieu de songer à la rejouir, par
le récit de ma bonne fortune, tout mon soin ne fut que de savoir d'elle
ce qu'elle avoit; elle me le dit sans façon, & ayant tâché de la
consoler je lui appris ce qui m'étoit arrivé dans la garderobe, parce
que je crus que cela étoit bien capable d'y contribuer. Elle reprit
effectivement vigueur à ces paroles, & me dit que puis que cela étoit
ainsi, il falloit que je me fisse adjuger ses meubles qu'elle ne vouloit
pas que son mari les revit jamais, c'est pourquoi je ferois mal si j'en
empêchois la vente. Je vis bien à ces paroles qu'elle avoit envie de le
quitter, & que les coups qu'elle avoit receus lui tenoient bien fort au
coeur. Je lui témoignai en même tems que je ne pouvois approuver son
divorce: elle ne me fit point d'autre réponse, sinon qu'elle n'étoit pas
accoutumée à être battuë, qu'il falloit bien d'ailleurs lever le masque
du commencement, à moins que de vouloir que son mari n'en abusât encore
d'avantage à l'avenir; qu'il voudroit apparemment nous empêcher de nous
voir, ce qu'elle ne permettroit jamais, du moins de son bon gré.
Je l'aimois assez & j'en avois grande raison, puis qu'outre sa beauté
elle en avoit toûjours usé avec moi, depuis le premier jusques au
dernier jour que je l'avois veuë, d'une maniere si honnête qu'il eut
fallu que j'eusse été bien ingrat pour ne lui en pas avoir obligation;
aussi je lui dis toutes les douceurs que la reconnoissance & l'amitié me
pouvoient mettre à la bouche. Je l'assurai que cette nouvelle marque de
tendresse, m'étoit tout aussi sensible que pas une qu'elle m'eut donnée
jusques-là; mais après l'avoir ainsi preparée à ajouter plus de foi à ce
que j'avois envie de lui dire, je lui representai qu'elle ne pouvoit
ainsi quitter son mari sans appreter à parler à tout le monde, que je
l'aimois d'une manière que sa réputation ne m'étoit pas moins chere que
la mienne propre, que... Elle m'interompit à ces paroles, & me dit que
la langue étoit un bel instrument, & qu'on lui faisoit dire tout ce
qu'on vouloit, que quand un homme aimoit bien une femme, on ne lui
pouvoit persuader qu'il ne fut assez delicat pour n'être pas bien aise
de partager ses faveurs avec un mari; que pour elle, elle n'aimeroit pas
un homme qui auroit une femme, à moins qu'il ne se resolut en même tems
de la quitter pour l'amour d'elle.
Je la laissai dire & tâchai de la rassurer par mes caresses, afin de
l'amener au point que je desirois: enfin après m'avoir témoigné bien de
la repugnance de demeurer avec lui, nous convinmes ensemble, que le
lendemain à dîner, je dirois sans faire semblant d'être instruit de leur
mesintelligence, que j'avois trouvé un homme qui leur preteroit de
l'argent pour payer leur creancier, qu'il leur donneroit trois mois pour
le leur rendre, & qu'il demandoit qu'ils lui en passasent une
obligation. Elle pretendoit par là le tenir dans une étroite dépendance,
& que la crainte qu'il auroit d'être poursuivi pour le payement de cette
somme, l'obligeroit d'avoir de grands egards pour moi.
Je fis le lendemain ce que nous étions convenus ensemble, & comme son
mari n'aimoit pas à voir vendre ses meubles, il me prit bientôt au mot.
Je priai Athos de me vouloir prêter son nom, pour cette affaire, & m'en
ayant passé une contre-lettre, nous vêcumes tout l'hiver dans un assez
bon commerce le mari, la femme & moi. Je mangeai toûjours avec eux; au
reste les trois mois que l'on avoit pris pour rendre cet argent, étant
expirés le mari me pria de demander un nouveau delai à mon ami; parce
qu'il n'étoit pas en état encore de payer, sa femme vouloit que je lui
disse qu'Athos avoit besoin de son argent, afin de lui faire peur, & de
le tenir par là dans une dependance plus étroite. Mais je crus qu'il ne
falloit pas ainsi lui tenir le pied sur la gorge, & qu'il étoit déja
assez maltraité sans le maltraiter encore davantage. La Campagne qui
alloit commencer m'en donnoit un beau pretexte à ce que sa femme
pretendoit. Cependant lui ayant fait entendre raison, nous fumes les
meilleurs amis du monde le mari & moi, parce que je lui dis qu'à ma
priere Athos attendroit volontiers jusques à ce que nous revinssions de
l'armée.
Les Espagnols qui s'étoient veu enlever Arras à la barbe de leur
General, avoient encore perdu dans la même Province quelques autres
Villes de grande importance, qui leur faisoient craindre que celles qui
leur y restoient ne tardassent guéres à avoir le même sort: ainsi comme
ils jugeoient que la conquête que le Roi avoit faite d'Aire ne tendoit
qu'à s'approcher de la Flandres maritime, ils tâcherent non seulement
d'en donner de la jalousie aux Anglois & aux Hollandois, mais encore de
se mettre en état de la reprendre. Il ne leur eut pas été difficile de
réussir à l'égard des Anglois, parce que cette Nation a de tout tems été
opposée à la nôtre, & qu'il semble que l'aversion qu'elle a toûjours euë
pour elle, se soit encore augmentée depuis quelque tems; mais le
Cardinal de Richelieu, qui n'attendoit pas que les choses arrivassent
pour y pourvoir, avoit si bien pris ses mesures, que bien loin que cette
Nation se pût ainsi mêler des affaires d'autrui, elle étoit assez
embarrassée comment se demêler des siennes. Elle étoit devenuë jalouse
de la protection secrête que son Roi accordoit aux Catholiques de son
Royaume, & de l'étroite liaison qui paroissoit alors entre ce Prince
Louis le Juste, & dont il avoit épousé la soeur. Cette Princesse étoit
belle, & d'une humeur tout à fait charmante, ainsi comme elle attiroit
beaucoup de monde à la Cour du Roi son mari, contre la coutume des
Anglois, qui croyent d'ordinaire qu'il y a une espece d'esclavage & de
bassesse dans les assiduités que l'on rend à son souverain, cela faisoit
encore que tout devenoit suspect à ceux qui couservoient dans le coeur
cette independance & cette liberté que leur Nation affecte par dessus
toutes les autres Nations du monde.
L'obstacle que le Cardinal de Richelieu avoit mis de ce côté là aux
desseins des Espagnols, consistoit en ce qu'il allumoit ce feu au lieu
de l'éteindre. La Politique qui est la regle ordinaire de tous les
mouvemens des Ministres, l'exigeoit de lui au préjudice de la charité,
qui l'en devoit detourner. Cependant comme la charité est une vertu que
l'on ne connoit guéres, non seulement dans toutes les Cours, mais que
l'on traite encore souvent de chimere, parmi les Courtisans & les
Politiques, bien loin qu'il en fut blâmé de personne, chacun au
contraire prenoit sujet de là de l'élever jusques au troisiéme Ciel. Les
Espagnols aussi n'ayant pas été long-tems à reconnoître qu'ils se
tromperoient lourdement, s'ils esperoient quelque secours de ce côté-là,
& ayant aussi reconnu la même chose, du côté de la Hollande, ou les
interêts de Frederic Henri Prince d'Orange, Stadhouder & Admiral-General
de leur Etat, s'opposoient à leur contentement, ils ne mirent plus leur
confiance qu'en leur propres forces soutenuës de leur addresse. Le
pouvoir, comme absolu, que le Cardinal de Richelieu s'étoit acquis à la
Cour, y avoit fait de tout tems un grand nombre de jaloux; les Grands
sur tout lui en vouloient, parce que pour s'élever par dessus eux, il
avoit interessé adroitement le Roi, & l'Etat dans sa querelle. Ce Prince
qui étoit aussi bon qu'il étoit peu pénétrant avoit veu avec plaisir,
que sous pretexte d'établir la Souveraine puissance dans son Royaume, il
avoit ruiné insensiblement tous ceux qui eussent pû s'y opposer, par
leur credit & par leur prudence: je dis prudence, parce que quoi que ce
soit une espece de paradoxe, que de dire qu'on peut être prudent, &
s'opposer aux volontés de son Prince; il est constant, néanmoins que
quand la volonté suprême, ne va qu'à renverser les loix d'un Etat, il
arrive souvent qu'on rend plus de service à son Souverain, de s'y
opposer en conservant le respect qui lui est dû, que d'y consentir par
un esprit de lâcheté & d'esclavage. C'est ainsi souvent que le Parlement
de Paris a fait des remontrances à Sa Majesté dans des conjonctures
delicates, aussi ont-elles été écoutées quelque fois avec succès;
pendant qu'il y a eu des tems où elles ont été rejettées, parce qu'il
est arrivé comme il se voit presque toûjours que ceux qui les faisoient,
ou du moins une bonne partie, au lieu de les faire avec le respect
convenable, se laissoient emporter ou à leurs passions ou à leur
interêt.
Quoi qu'il en soit les Espagnols ne se fians pas tant à leurs propres
forces, qu'ils ne fussent bien aises encore de fomenter la jalousie qui
regnoit dans nôtre Etat, envoyerent alors à la Cour un homme de
confiance nommé... sous pretexte d'y faire quelques propositions
d'accommodement. Le Cardinal de Richelieu qui y gouvernoit avec un
pouvoir presque aussi absolu que s'il eut été le Roi lui même, lui eut
refusé volontiers le passeport qu'il lui falloit pour y entrer, si ce
n'est qu'il eut peur que le peuple ne lui en voulut du mal. Il savoit
qu'il se lasse bientôt de la guerre, parce que c'est dans ce tems là,
qu'il est le plus accablé d'impots; qu'ainsi il ne manqueroit pas de
dire, que s'il la vouloit continuer, c'étoit plûtôt pour ses interêts
particuliers, que pour ceux de la Nation en general. Cependant ils
n'eussent pas dit vrai, quand ils eussent parlé de la sorte; puis que
pour en dire la verité, il y avoit long-tems que les affaires de la
France n'avoient été en si bon état qu'elles étoient alors. Ses armes du
côté de l'Allemagne s'étoient renduës formidables jusques au delà du
Rhin par là prise de Brisac, & de toute l'Alsace. En Italie par celle de
Pignerol, & en Flandres par celle d'Arras. Ses brigues n'avoient pas
fait un moindre effet en Portugal & en Catalogne, si néanmoins on ne
doit pas dire plûtôt que ce qui y étoit arrivé, étoit encore d'une autre
consequence, que tout ce qui étoit arrivé ailleurs. Ce Royaume & cette
Province s'étoient revoltés contre les Espagnols, l'un s'étoit rangé
sous la domination des Ducs de Bragance, qui pretendoient en être les
légitimes héritiers; l'autre sous celle de France, qui y avoit fait
entrer des Garnisons.
Au reste comme le Cardinal, en faisant soulever ces Etats contre leurs
anciens Maîtres, leur avoit montré le chemin qu'ils devoient suivre,
quand même ils ne l'eussent pas sû déja d'eux-mêmes, celui dont je viens
de parler, ne fut pas plûtôt arrivé à la Cour qu'il y vit secrêtement le
Duc de Bouillon. Ce Prince avoit toûjours des liaisons secrêtes avec
l'Espagne, quoi qu'il fut né François, & qu'il eut encore obligation à
la Couronne de lui avoir mis sur la tête celle qu'il portoit. Il l'avoit
heritée de son Pere que Henri IV en avoit revétu le premier, en lui
faisant épouser l'Heritiere de la Mark, à qui appartenoit la Duché de
Bouillon, & la principauté de Sedan. Il avoit encore bien fait plus pour
lui. Cette Princesse étant morte quelque tems après sans lui laisser
d'enfans, Sa Majesté l'avoit maintenu par sa protection dans la
possession de cette Principauté, au préjudice de Mrs. de la Boullaye, à
qui elle devoit appartenir légitimement, car il y en avoit un qui avoit
épousé une Soeur de la deffunte, & à qui par consequent devoit venir cet
heritage. Mais comme l'on est obligé, quand on change ainsi une
condition privée en celle de Souverain, de changer aussi de conduite,
toutes ces grandes obligations s'étoient evanouies à la veuë de la
jalousie, que lui causoit la situation de son Etat. Il ne doutoit point
qu'étant à la bienseance de la France comme il l'étoit, puis que c'étoit
une clef de ce Royaume, il ne vint un tems qu'on ne lui demandât la
restitution de ce qui ne lui appartenoit pas, qu'ainsi à proprement
parler, il ne se devoit regarder que comme un homme à qui l'on avoit
confié un fidei-commis, & dont on l'obligeroit bientôt malgré lui à
rendre compte.
Voila quelle étoit la cause des engagemens secrêts que Mr de Bouillon
avoit avec les Espagnols. Il pretendoit que par leur moyen il se
pourroit maintenir dans son nouvel état, & recevoir garnison dans un
besoin dans son Château de Bouillon, & dans celui de Sedan. Le premier
passoit pour imprenable dans ce tems-là, où l'on ne savoit pas encore ce
que c'étoit que d'assieger une place, & où l'on faisoit la Guerre tout
autrement qu'on ne fait dans ce tems ci. Le second étoit très fort, & du
moins il en avait la reputation, quoi qu'à dire le vrai, il y eut bien à
dire qu'il le fut tant que l'on disoit. Le Roi se défioit bien que Mr.
de Bouillon ne lui étoit pas trop fidéle; mais comme il avoit des
affaires de tous côtés, il étoit persuadé aussi qu'il devoit faire tout
de même, que s'il n'y eut pas pris garde, d'autant plus qu'il ne doutoit
pas qu'il ne fit tout cela par précaution; & en effet tous les traités
qu'il avoit faits jusques-là, n'avoient été qu'en cas qu'il vint à être
attaqué; & comme le Roi n'avoit nul dessein de le faire presentement, il
croyoit qu'il devoit toujours aller son train, jusques ce que la
conjoncture lui permit de faire éclater le ressentiment qu'il pouvoit
avoir de sa conduite.
L'Espagnol qui étoit venu à Paris, & qui étoit bien instruit des
interêts de ce Duc, ce qui n'étoit pas difficile, puis qu'ils sautoient
aux yeux de tout le monde, ayant ordre du Roi son maître de le voir, en
fut fort bien receu, comme il ne lui pouvoit arriver autrement. Il
apprit à son arrivée à la Cour, que Louis de Bourbon Comte de Soissons,
étoit mécontent du Cardinal, ce qui lui fit dire à l'autre que la
qualité de Prince du Sang qu'il avoit, suffisant toute seule pour faire
entrer quantité de personnes de condition dans son parti, l'on pouroit
par son moyen, s'il vouloit se donner la peine de le gâgner, rendre à la
France ce qu'elle venoit de prêter à l'Espagne, en lui faisant soulever
ses Provinces; que le Cardinal de Richelieu avoit beaucoup d'ennemis, &
que s'ils voyoient entrer une Armée d'étrangers dans le Royaume, ils
prendroient ce tems-là pour se revolter contre lui; que ce Ministre en
entreprenoit tant qu'il ne falloit rien pour le faire succomber, qu'il
envoyoit des Troupes en Portugal & en Catalogne, & que les Frontieres de
Royaume demeurant dégarnies par ce moyen, il ne seroit pas difficile
maintenant d'y percer, pour peu qu'on prit bien ses mesures.
Le Duc de Bouillon mouroit d'envie depuis long-tems de se faire une
barriere du côté de la Champagne, en obligeant la Cour de lui donner
Damvilliers de gré ou de force. Il avoit même osé témoigner un jour son
ambition au Cardinal de Richelieu, qui plus Politique que tout ce que
l'on en sauroit dire, lui en avoit laissé entrevoir quelque esperance,
afin de l'embarquer dans quelque mauvais pas, qui lui fit perdre le
sien, au lieu d'acquerir celui d'autrui. L'Espagnol, qui savoit quelle
étoit sa demangeaison là dessus, lui en parla comme d'une chose tout à
fait facile, & que la France seroit trop heureuse de lui ceder, pour
appaiser la guerre qu'il allumeroit de ce côté-là. Il se laissa aller à
ces flatteries, & ayant veu le Comte de Soissons secrêtement, il n'eut
pas de peine à le gâgner. Ce Prince avoit sur le coeur que le Cardinal
après lui avoir fait perdre un procès qu'il avoit intenté à l'encontre
de Henri de Bourbon Prince de Condé pour le faire declarer illegitime,
eut encore marié sa Niece au Duc d'Anguien son fils ainé. Il voyoit par
là que tant que ce Ministre vivroit, il ne devoit pas attendre grand
succès d'une requête civile, qu'il avoit prise contre l'arrêt qui étoit
intervenu. Il avoit encore d'autres mécontentemens personnels.
Le Cardinal diminuoit tout autant qu'il pouvoit les prerogatives de sa
charge de Grand Maître de la Maison du Roi, & lui avoit fait refuser
d'ailleurs quantité de graces qu'il avoit demandées à Sa Majesté. Ce qui
étoit cause que ce Ministre lui étoit ainsi opposé en toutes choses,
c'est qu'il avoit été plus fier que le Prince de Condé. Il avoit refusé
son alliance qu'il lui avoit fait proposer par Sennetere. Celui-ci qui
étoit son Intendant d'épée, ne s'en étoit pas trop bien trouvé. Le Comte
fâché de voir qu'un de ses Domestiques se fut chargé d'une commission
comme celle là, parce que la vertu de la Dame qu'on lui offroit lui
étoit un peu suspecte, l'avoit non seulement maltraité de paroles, mais
encore chassé de sa maison.