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MEMOIRES
DE
MR. D'ARTAGNAN,
Capitaine Lieutenant de la premiere Compagnie des Mousquetaires du Roi,
Contenant quantité de choses PARTICULIERES ET SECRETTES
Qui se sont passées sous le Regne de LOUIS LE GRAND.
A COLOGNE,
Chez PIERRE MARTEAU,
M. DCC.
Avis au Lecteur.
_L'on trouvera dans le premier Tome de cet Ouvrage quelques Amourettes
qui ne seront peut-être pas du goût du Lecteur. Les gens sages ne
demandent que des choses serieuses, mais il faut considerer que l'Amour
est le partage d'un jeune homme, & que cela ne se pouvoit supprimer sans
altérer la verité. Quand Mr. d'Artagnan a été un peu plus avancé en âge
il s'est corrigé de ce deffaut: C'est ce que l'on trouvera dans les deux
autres Tomes de ces Memoires, qui sont actuellement sous la presse. L'on
y verra même tout ce que peuvent desirer les gens du monde qui ont le
plus d'aversion pour la bagatelle._
AVERTISSEMENT.
Comme il n'y a pas encore long-tems que Mr. d'Artagnan est mort, & qu'il
y a plusieurs personnes qui l'ont connu, & qui ont même été de ses Amis,
ils ne seront pas fâchez, sur tout, ceux qui l'ont trouvé digne de leur
estime, que je rassemble ici quantité de morceaux que j'ai trouvez parmi
ses papiers après sa mort. Je m'en suis servi pour composer ces
Memoires, en leur donnant quelque liaison. Ils n'en avoient point
d'eux-mêmes, & c'est là tout l'honneur que je prétends donner de cet
Ouvrage. Voilà aussi tout ce que j'ai mis du mien. Je ne m'amuse point à
venter sa naissance, quoique j'aye trouvé à cet égard des choses bien
avantageuses parmi ses écrits. J'ai eu peur qu'on ne m'accusât de
l'avoir voulu flatter, d'autant plus que tout le monde ne convient pas
qu'il fut veritablement de la famille dont il avoit pris le nom. Si cela
est il n'est pas le seul qui ait voulu paroître plus qu'il n'étoit. Il
eut un camarade de fortune qui fit du moins la même chose quand il se
vit le vent en poupe: je veux parler de Mr. de Besmaux qui fut Soldat
aux Gardes avec lui, puis Mousquetaire, & enfin Gouverneur de la
Bastille. Toute la difference qu'il y eut entr'eux c'est, qu'après avoir
eu tous deux des commencemens tout égaux, savoir, beaucoup de pauvreté &
de misére, & s'être élevez au delà de leur esperance, l'un est mort
presque aussi gueux qu'il étoit venu au monde, & l'autre extrémement
riche. Le riche, c'est à dire Mr. de Besmaux, n'a pourtant jamais essuyé
un coup de mousquet; mais la flaterie, l'avarice, la dureté & l'adresse
lui ont plus servi que la sincerité, le desinteressement, le bon coeur,
& le courage que l'autre eut en partage. Ils ont été tous deux, à ce
qu'il faut croire, bons serviteurs du Roi; mais l'un jusques à la
bourse: de sorte qu'il ressembloit à un certain Ambassadeur que le Roi
avoit en Angleterre, dont sa Majesté disoit qu'il n'eut pas voulu
depenser un sou, quand même il y eut allé du salut de son Etat; au lieu
que l'autre faisoit litiere de son argent, pour peu qu'il crut qu'il y
allât de son service.
Si je parle ici de Mr. de Besmaux, c'est que comme j'aurai beaucoup de
choses à en dire dans la suite, il n'est pas hors de propos de le faire
connoître pour ce qu'il étoit. Je ne dirai rien ici de cet Ouvrage. Ce
n'est pas ce que j'en dirois qui le rendroit recommandable; il faut
qu'il le soit de lui-même pour le paroître aux yeux des autres:
peut-être me tromperois-je même dans le jugement que j'en ferois, parce
que j'y ai mis la main en quelque façon, & qu'on est toûjours amateur de
ce que l'on fait. En effet, si je n'en suis pas le pere, j'en ai eu du
moins la direction. Ainsi je ne dois pas être moins suspect que le
seroit un maître qui voudroit parler de son éleve, parce qu'il sauroit
bien qu'on lui donneroit la gloire de tout ce qu'il auroit de
recommendable. Je n'en dirai donc rien de peur de m'exposer moi-même à
la censure dont je chercherois à preserver les autres. J'aime mieux en
laisser toute la gloire à Mr. d'Artagnan, si l'on juge qu'il lui en
doive revenir aucune d'avoir composé cet Ouvrage, que d'en partager la
honte avec lui, si le public vient à juger qu'il n'ait rien fait qui
vaille. Tout ce que je dirai pour ma justification, supposé toutefois
que je dise rien qui puisse ennuyer, c'est qu'il y aura autant de la
faute des materiaux qu'on m'a preparez, que de la mienne. L'on ne
sauroit faire une grande & superbe maison, à moins que l'on n'ait en sa
disposition tout ce qu'il convient pour en executer le dessein. L'on ne
sauroit non plus faire paroître un beau diamant d'un petit, quelque
adresse que l'on ait à le mettre en oeuvre; mais parlons ici de
meilleure foi, & que sert de faire le modeste. C'est contre mon
sentiment que je parle, quand je témoigne douter que les materiaux me
manquent en cette rencontre, & que je témoigne de la crainte de ne les
pouvoir placer en leur lieu. Disons donc plûtôt, pour marquer plus de
sincerité, que la matière que j'ai trouvée ici est très-précieuse
d'elle-même, & que l'on trouvera peut-être que je ne m'en serai pas trop
mal servi.
MEMOIRES DE Mr. D'ARTAGNAN,
Capitaine Lieutenant de la premiere Compagnie des Mousquetaires du Roi.
Je ne m'amuserai point ici à rien rapporter de ma naissance, ni de ma
jeunesse, parce que je ne trouve pas que j'en puisse rien dire qui soit
digne d'être rapporté. Quand je dirois que je suis né Gentilhomme, de
bonne Maison, je n'en tirerois ce me semble que peu d'avantage, puisque
la naissance est un pur effet du hasard, ou pour mieux dire de la
providence divine. Elle nous fait naître comme il lui plaît, sans que
nous ayons dequoi nous en vanter. D'ailleurs, quoi que le nom d'Artagnan
fut déjà connu quand je vins au monde, & que je n'ai servi qu'à en
relever l'éclat, parce que la fortune m'en a voulu en quelque façon, il
y a toûjours bien à dire qu'il le fut à l'égal des _Chatillon_ sur
Marne, des _Montmoranci_ & de quantité d'autres Maisons qui brillent
parmi la Noblesse de France. S'il apartient à quelqu'un de se vanter,
quoi que ce ne doive être qu'à Dieu, c'est tout au plus à des personnes
qui sortent d'un sang aussi illustre que celui-là: Quoi qu'il en soit
ayant été élevé assez pauvrement, parce que mon Pére & ma Mére n'étoient
pas riches, je ne songeai qu'à m'en aller chercher fortune, du moment
que j'eus atteint l'âge de quinze ans.
Tous les Cadets de Bearn, Province dont je suis sorti, étoient assez sur
ce pied-là, tant parce que ces peuples sont naturellement très
belliqueux, que parce que la sterilité de leur Païs n'exhorte pas à en
faire toutes leurs delices. Une troisiéme raison m'y portoit encore, qui
n'étoit pas moindre que ces deux là, aussi avoit-elle, avant moi, engagé
plusieurs de mes voisins & de mes amis à en quitter plûtôt le coin de
leur feu. Un pauvre Gentilhomme de nôtre voisinage, s'en étoit allé à
Paris, il y avoit quelques années avec une petite male sur le dos, & il
avoit fait une si grande fortune à la Cour, que s'il eut été aussi
souple qu'il avoit de courage, il n'y eut eu rien à quoi il n'eut pû
aspirer. Le Roi lui avoit donné la Compagnie des Mousquetaires qui étoit
unique en ce tems-là. Sa Majesté disoit même, pour mieux témoigner
l'estime qu'elle en faisoit, que si elle eut eu quelque combat
particulier à faire, elle n'eut point voulu d'autre second que lui. Ce
Gentilhomme s'appelloit Troisville, vulgairement appellé Treville, & a
eu deux enfans qui étoient assez bien faits, mais qui ont été bien
éloignés de marcher sur ses traces. Ils vivent encore tous deux
aujourd'hui, l'ainé est d'Eglise, son Pére ayant jugé à propos, de lui
faire embrasser cet état, parce qu'ayant été taillé dans sa jeunesse, il
crut qu'il en seroit moins capable que son Frere de soutenir les
fatigues de la Guerre. D'ailleurs comme la plûpart des Péres croyent
selon ce que faisoit _Cain_, que ce qu'ils ont à offrir à Dieu doit être
le rebut de toutes choses, il aimoit mieux que son Cadet, qui paroissoit
avoir plus d'esprit que l'ainé, fut pour soutenir la fortune de sa
Maison, qu'il avoit élevée aux dépens de ses travaux, que de la
transmettre à celui qui en devoit être chargé naturellement. Ainsi il
lui donna le droit d'ainesse, comme je le dirai tantôt, pendant qu'il se
contenta de procurer une grosse Abbaye à son Frere; mais comme il arrive
souvent que ceux qui ont le plus d'esprit font les plus grandes fautes,
ce Cadet, qui étoit ainsi devenu l'ainé, se rendit si insupportable à
tous les jeunes gens de son âge, & de sa volée, en leur voulant montrer
qu'il étoit plus habile qu'eux qu'ils ne purent le lui pardonner. Ils
l'accuserent à son tour, que s'ils n'étoient pas aussi capables que lui
de beaucoup de choses, ils étoient du moins plus braves qu'il n'etoit.
Je ne sçais pourquoi ils disoient cela, & je ne crois pas même qu'ils
eussent raison; mais comme on croit bien plûtôt le mal que le bien, ce
bruit étant parvenu jusques aux oreilles du Roi, qui l'avoit fait
Cornette des Mousquetaires, Sa Majesté qui ne vouloit dans sa Maison que
des gens dont le courage ne fut point soupçonné, lui fit insinuer sous
main de quitter sa charge, pour un Regiment de Cavallerie, qui lui fut
proposé. Il le fit, soit qu'il soupçonnât que le Roi le vouloit, ou
qu'avec tout son esprit, il donnât dans le panneau. Cependant ce qui fit
qu'on le soupçonna plus que jamais quelque tems après de foiblesse,
c'est que la Campagne de l'Isle étant survenue, il quitta son Regiment
pour se jetter parmi les Prêtres de l'Oratoire, encore passe s'il en eut
pris l'habit, & qu'il s'y fut tout à fait consacré à Dieu, mais comme il
n'y fit que prendre un appartement, & qu'il l'a même quitté depuis, cela
donna lieu plus que jamais, à ceux qui lui vouloient du mal, de
continuer leurs medisances. Mes Parens étoient si pauvres qu'ils ne me
purent donner qu'un bidet de vint-deux francs, avec dix écus dans ma
poche, pour faire mon voyage. Mais s'ils ne me donnerent guéres
d'argent, ils me donnerent en recompense quantité de bons avis. Ils me
remontrerent que je prisse bien garde à ne jamais faire de lâcheté,
parce que si cela m'arivoit une fois, je n'en reviendrois de ma vie. Ils
me représenterent que l'honneur d'un homme de Guerre, profession que
j'allois embrasser, étoit aussi delicat que celui d'une femme; dont la
vertu ne pouvoit jamais être soupçonnée que cela ne lui fit un tort
infini dans le monde, quand elle trouveroit après cela le moyen de s'y
justifier: que je sçavois bien le peu de cas que j'avois toûjours
entendu faire de celles qui passoient pour être de mediocre vertu; qu'il
en étoit de même des hommes qui témoignoient quelque lâcheté, que
j'eusse toûjours cela devant les yeux, parce que je ne pouvois me le
graver trop avant dans la cervelle.
Il est quelquefois dangereux de faire à un jeune homme un portrait fort
vif de certaines choses, parce qu'il n'a pas l'esprit de les bien
digerer. C'est dequoi je m'apperçus bien, d'abord que la raison me fut
venuë; mais en attendant je fis quantité de fautes pour vouloir
m'attacher au pied de la lettre à ce qu'on m'avoit dit. D'abord que je
vis que l'on me regardoit entre deux yeux, je pris sujet de là de
quereller les gens, sans qu'ils eussent dessein néanmoins de me faire
aucune injure. Cela m'arriva la premiere fois entre Blois & Orleans, ce
qui me couta un peu cher, & qui devoit bien me rendre sage. Comme le
bidet que j'avois étoit fatigué du voyage, & qu'à peine avoit-il la
force de pouvoir lever la queuë, un Gentilhomme de ce Païs-là me regarda
moi & mon equipage d'un oeil de mépris. Je le reconnus bien à un souris
qu'il ne se pût empêcher de faire à trois ou quatre personnes avec qui
il étoit, car c'étoit dans une petite Ville nommée St. Alié, que cela
arriva, il y étoit allé, à ce que j'appris depuis, pour y vendre des
bois, & il étoit avec le Marchand à qui il s'étoit addressé pour cela, &
avec le Notaire qui en avoit passé le marché. Ce souris me fut si
desagréable que je ne pus m'empêcher de lui en témoigner mon
ressentiment, par une parole très offençante. Il fut beaucoup plus sage
que moi, il fit semblant de ne la pas entendre, soit qu'il me regardât,
comme un enfant qui ne le pouvoit offenser, ou qu'il ne voulut pas se
servir de l'avantage qu'il croyoit avoir sur moi. Car c'étoit un grand
homme, & qui étoit à la fleur de son âge, de sorte qu'on eut dit à nous
voir tous deux qu'il falloir que je fusse fou, pour oser m'attaquer à
une personne comme lui. J'étois pourtant d'assez bonne taille pour le
mien; mais comme on ne paroit jamais qu'un enfant, quand on n'est pas
plus âgé que je l'étois, tous ceux qui étoient avec lui, le loüerent en
eux mêmes de sa moderation, pendant qu'ils me blâmerent de mon
emportement. Il n'y eut que moi qui le pris sur un autre pied qu'ils ne
le prenoient. Je trouvai que le mépris qu'il faisoit de moi, étoit
encore plus offensant que la premiere injure que je croyois en avoir
receuë. Ainsi perdant tout à fait le jugement je m'en allai sur lui
comme un furieux, sans considerer qu'il étoit sur son pallié, & que
j'allois avoir sur les bras tous ceux qui lui faisoient compagnie.
Comme il m'avoit tourné le dos après ce qui venoit de se passer, je lui
criai d'abord de mettre l'épée à la main, parce que je n'étois pas homme
à le prendre par derriere. Il me méprisa encore assez pour me regarder
comme un enfant, de sorte que me disant de passer mon chemin au lieu de
faire ce que je lui disois, je me sentis tellement ému de colere, quoi
que naturellement j'aye toûjours été assez moderé, que je lui donnai
deux ou trois coups de plat d'épée sur la tête. J'eus plûtôt fait cela
que je ne songai à ce que je faisois, dont je ne me trouvai pas trop
bien: le Gentilhomme qui se nommoit Rosnai mit l'épée à la main en même
tems, & me menaça qu'il ne seroit guéres à me faire repentir de ma
folie. Je ne pris pas garde à ce qu'il me disoit, & peut-être eut-il été
assez empêché à le faire, quand je me sentis accablé de coups de
fourche, & de coups de baton. Deux de ceux qui étoient avec lui, & dont
l'un avoit en main un baton qui sert ordinairement à mesurer les bois,
furent les premiers qui me chargerent, pendant que les deux autres se
furent fournir dans la maison prochaine des autres armes, dont ils
pretendoient m'attaquer. Comme ils me prirent par derriere, je fus
bientôt hors de combat. Je tombai même à terre le visage tout plein de
sang, d'une blessure qu'ils m'avoient faite à la tête. Je criai à
Rosnai, voyant l'insulte qu'on me faisoit, que cela étoit bien indigne
d'un honnête homme, comme je l'avois cru d'abord, que s'il avoit un peu
d'honneur, il étoit impossible qu'il ne se fit quelque reproche secret
de souffrir qu'on me maltraitât de la sorte; que je l'avois pris pour un
Gentilhomme, mais que je voyois bien à son procédé, qu'il en étoit bien
éloigné, que tel cependant qu'il pût être il feroit bien de me faire
achever pendant que j'étois sous sa puissance, parceque si j'en sortois
jamais, il trouveroit un jour à qui parler. Il me repondit, qu'il
n'étoit pas cause de cet accident que je m'étois attiré par ma faute;
que bien loin d'avoir commandé à ces gens là de me maltraiter comme ils
avoient fait, il en étoit au desespoir; que j'eusse cependant à profiter
de cette correction, & à en être plus sage à l'avenir.
Ce compliment me parut tout aussi peu honnête que son procedé. Si j'en
trouvai le commencement assez passable, la suite ne me le parut guéres.
Cela fut cause que je lui fis encore d'autres menaces, tandis qu'au lieu
des paroles que j'employois pour toutes armes, l'on me foura encore en
prison. Si j'eusse toûjours eu mon épée on ne m'y eut pas mené comme on
faisoit, mais ces hommes s'en étoient saisis en me prenant par derriere,
& l'avoient même cassée en ma presence, pour me faire encore un plus
grand affront. Je ne sçais ce qu'ils firent de mon bidet ni de mon linge
que je n'ai jamais reveus depuis. On informa cependant contre moi sous
le nom de ce Gentilhomme, & quoi que j'eusse été batu, & que ce fut à
moi à demander de gros dommages & interêts, je fus encore condamné à lui
faire reparation. On me supposa de lui avoir dit des injures, & ma
sentence m'ayant été prononcée, je dis au Greffier que j'en appellois.
Cette canaille se moqua de mon appel, & m'ayant encore condamné aux
frais, mon cheval & mon linge furent vendus apparement sur & tant moins
de ce qu'elle pretendoit que je lui devois. Elle me garda deux mois &
demi en prison, pour voir si personne ne me reclameroit. J'eusse eu
beaucoup à souffrir pendant tout ce tems-là, si au bout de quatre ou
cinq jours le curé du lieu ne me fut venu voir. Il tâcha de me consoler,
& me dit que j'étois bien malheureux qu'un Gentilhomme du voisinage de
Rosnai, n'eut été sur les lieux lorsque mon accident étoit arrivé, qu'il
eut fait faire les informations tout autrement qu'elles n'avoient été
faites; mais qu'étant trop tard presentement pour y remedier, tout ce
qu'il pouvoit faire pour moi étoit de m'offrir tout le secours dont il
étoit capable; qu'il m'envoyoit toûjours quelques chemises & quelque
argent, & que s'il ne venoit pas me voir lui même, c'est qu'ayant eu des
differens avec mon ennemi, dans lesquels il l'avoit même un peu
maltraité, il lui avoit été fait deffense de la part de Messieurs les
Mâréchaux de France, sous peine de prison, d'épouser jamais aucuns
interêts contraires aux siens.
Ce secours ne me pouvoit venir plus à propos. L'on m'avoit pris ce qui
me restoit d'argent de mes dix écus, lorsqu'on m'avoit mis en prison. Je
n'avois d'ailleurs qu'une seule chemise laquelle ne devoit guéres tarder
à pourir sur mon dos, parce que je n'en avois point à changer; mais
comme j'avois bonne provision de ce que l'on accuse ordinairement les
Bearnois de ne pas manquer, c'est à dire beaucoup de gloire, je crus que
c'étoit me faire affront que de m'offrir ainsi la charité. Je répondis
donc au curé que j'étois bien obligé au Gentilhomme qui l'envoyoit, mais
qu'il ne me connoissoit pas encore; que j'étois Gentilhomme aussi bien
que lui, de sorte que je ne ferois jamais rien d'indigne de ma
naissance; quelle m'apprenoit que je ne devois rien prendre que du Roi,
que je pretendois me conformer à cette régle, & mourir plûtôt le plus
miserable du monde que d'y manquer.
Le Gentilhomme, à qui l'on avoit conté tout ce que j'avois fait, s'étoit
bien douté de ma réponse, trouvant trop de fierté dans mon procedé pour
m'en dementir en cette occasion: ainsi il lui avoit fait la bouche en
cas que ce qu'il croyoit arrivât. C'étoit de me dire qu'il ne contoit
pas de me donner ni l'argent qu'il m'offroit, ni les chemises, mais bien
de me les prêter jusques à ce que je pusse lui rendre l'un & l'autre;
qu'un Gentilhomme tomboit quelque fois dans la nécessité aussi bien
qu'un homme du commun, & qu'il ne lui étoit pas plus interdit qu'à lui
d'avoir recours à ses amis pour s'en tirer. Je trouvai que mon honneur
seroit à couvert par là. Je fis un billet au curé du montant de cet
argent, & de ces chemises qui alloit à quarante-cinq francs. Cet argent
qu'on me vit dépenser fit durer ma prison les deux mois & demi que je
viens de dire, & même l'eut peut-être fait durer encore d'avantage par
l'esperance qu'eut eu la justice, que celui qui me le donnoit m'eut
encore donné de quoi me tirer de ses pattes, si ce n'est que le curé
prit soin de publier que c'étoient des charités qui lui passoient par
les mains, dont il m'avoit assisté: ainsi ces miserables croyans qu'ils
ne gaigneroient rien de me garder plus long-tems, ils me mirent dehors
au bout de ce tems là.
Je ne fus pas plutôt sorti que je fus chez le curé pour le remercier de
ses bons offices, & de toutes les peines qu'il avoit bien voulu prendre
pour moi. Car outre ce que je viens de dire, il avoit encore sollicité
ma liberté, & n'y avoit pas nui assurément. Je lui demandai s'il m'étoit
permis d'aller voir mon créancier, pour lui témoigner ma reconnoissance,
que j'étois bien aise aussi de l'assurer que je ne serois pas plûtôt en
état de m'acquitter de ce que je lui devois, que je le ferois
fidélement. Il me répondit, qu'il avoit ordre de lui de me prier de n'en
rien faire, de peur que ma visite ne se prit en mauvaise part par son
ennemi, & le mien; que cependant comme il avoit envie de me voir il se
rendroit le lendemain à Orleans _incognito_; que je m'en fusse loger à
l'écu de France, que je l'y trouverois, ou du moins qu'il s'y rendroit
tout aussi-tôt que moi; qu'il me preteroit son cheval pour y aller à mon
aise, & que comme il sçavoit bien qu'il ne me pouvoit plus guéres rester
d'argent de celui qu'il m'avoit donné, ce Gentilhomme m'en preteroit
encore pour achever mon voyage. J'en avois assez de besoin, comme il
disoit, ainsi n'étant pas fâché de trouver ce secours, je partis le
lendemain pour Orleans, bien resolu de revenir tout le plûtôt que je
pourois en ce païs là, pour m'acquitter de l'argent que j'y avois
emprunté, & pour me venger de l'affront qui j'y avois receu. Je n'en
serois pas même parti sans satisfaire à mon juste ressentiment, si ce
n'est que le Curé m'apprit que le Gentilhomme à qui j'avois eu affaire,
sçachant que l'on me devoit faire sortir de prison, étoit monté à cheval
pour s'en aller dans une terre qu'il avoit à cinquante ou soixante
lieües de là. Je trouvai ce procedé digne de lui, & ne disant pas au
curé ce que j'en pensois, parce que je sçavois bien, que ceux qui
menaçoient d'avantage n'étoient pas toujours les plus dangereux, je
partis le lendemain avant le jour pour m'en aller à Orleans.
Je fus loger à l'écu de France comme le curé me l'avoit dit, & le
Gentilhomme qui m'avoit obligé de si bonne grace, & qui s'appelloit
Montigré, s'y étant rendu dès le même jour, il se fit connoître à moi,
comme le curé m'avoit dit qu'il devoit faire, d'abord qu'il seroit
arrivé. Je le remerciai en des termes les plus reconnoissans qu'il me
fut possible, & m'ayant répondu que c'étoit si peu de chose, que cela ne
valloit pas seulement la peine d'en parler, je le mis sur le chapitre de
Rosnai. Il me dit, voyant que j'avois grande demangeaison de le joindre,
que j'y serois bien empêché, que je m'y devois prendre finement, se j'y
voulois réussir, parce qu'il étoit homme à me faire ce qu'il lui avoit
fait, c'est à dire à en user si mal que je n'en serois jamais content:
que s'il venoit par hasard à s'appercevoir que je lui en voulusse, il me
feroit venir tout aussi-tôt devant les Marêchaux de France; que cela
romproit toutes les mesures que je pouvois prendre, desorte qu'il étoit
besoin que j'usasse d'une grande dissimulation, si je voulois
l'attraper.
Ce Gentilhomme voulut à toute force que je prisse le carosse pour m'en
aller. Il me prêta encore dix pistoles d'Espagne, quoi que je fisse
difficulté de les prendre, tellement que je me trouvai engagé avec lui,
de près de deux cent francs devant que d'arriver à Paris. C'étoit
presque, pour en dire le vrai, tout ce que je pouvois esperer de ma
legitime, parce que, comme j'ai déja dit, mes richesses n'étoient pas
bien grandes; mais me reservant l'esperance en partage, j'achevai mon
chemin, après être convenu avec Montigré, qu'il me donneroit de ses
nouvelles, & que je lui donnerois des miennes.
Je ne fus pas plûtôt arrivé à Paris, que je fus trouver Mr. de Treville
qui logeoit tout auprès du Luxembourg. J'avois apporté, en m'en venant
de chez mon Pére, une lettre de recommandation pour lui. Mais par
malheur on me l'avoit prise à St. Dié, & le vol qu'on m'en avoit fait
avoit encore augmenté ma colere contre Rosnai. Pour lui il n'en étoit
devenu que plus timide, parce que cette lettre lui apprenoit que j'étois
Gentilhomme, & que je devois trouver de la protection auprès de Mr. de
Treville. Enfin toute ma ressource étoit de lui dire l'accident qui
m'étoit arrivé, quoi que j'eusse bien de la peine à le faire, parce
qu'il me sembloit qu'il n'auroit pas trop bonne opinion de moi, quand il
sçauroit que je serois revenu de là, sans tirer raison de l'affront que
j'y avois receu.
Je fus loger dans son quartier, afin d'être plus près de lui. Je pris
une petite chambre dans la ruë des Fossoïeurs, tout auprès de St.
Sulpice, il y avoit pour enseigne le gaillard Bois, il y avoit des jeux
de boule, comme je crois qu'il y en a encore, & elle avoit une porte qui
perçoit dans la ruë Ferou, qui est au derriere de la ruë des Fossoïeurs.
Je fus dès le lendemain matin au lever de Mr. de Treville, dont je
trouvai l'Antichambre toute pleine de Mousquetaires. La plûpart étoient
de mon Païs, ce que j'entendis bien à leur langage; ainsi me croyant
plus fort de moitié que je n'étois auparavant, de me trouver ainsi en
païs de connoïssance, je me mis à accoster le premier que je trouvai
sous ma main. J'avois employé une partie de l'argent de Montigré à me
faire propre, & je n'avois pas aussi oublié la coutume du païs, qui est,
quand on n'auroit pas un sou dans sa poche, d'avoir toûjours le plumet
sur l'oreille & le ruban de couleur à la cravate. Celui que j'accostai
s'appelloit Porthos, & étoit voisin de mon Pére de deux ou trois lieuës.
Il avoit encore deux Freres dans la Compagnie, dont l'un s'appelloit
Athos, & l'autre Aramis. Mr. de Treville les avoit fait venir tous trois
du païs, parce qu'ils y avoient fait quelques combats, qui leur
donnoient beaucoup de reputation dans la Province. Au reste il étoit
bien aise de choisir ainsi ses gens, parce qu'il y avoit une telle
jalousie entre la Compagnie des Mousquetaires, & celle des Gardes du
Cardinal de Richelieu, qu'ils en venoient aux mains tous les jours.
Cela n'étoit rien, puisqu'il arrive tous les jours que des particuliers
ont querelle ensemble, principalement quand il y a comme assaut de
reputation entr'eux. Mais ce qui est d'assez étonnant, c'est que les
maîtres se piquoient tous les premiers d'avoir des gens, dont le courage
l'emportoit par dessus tous les autres. Il n'y avoit point de jour que
le Cardinal ne vantât la bravoure de ses Gardes, & que le Roi ne tâchât
de la diminuer, parce qu'il voyoit bien que son Eminence ne songeoit par
là, qu'à élever sa Compagnie par dessus la sienne, & il est si vrai que
c'étoit là le dessein de ce Ministre, qu'il avoit tout exprès dans les
Provinces des gens appostez pour lui amener ceux qui s'y rendoient
redoutables par quelques combats particuliers. Ainsi dans le tems qu'il
y avoit des Edits rigoureux contre les Duels, & même qu'on avoit puni de
mort quelques personnes de la premiere qualité, qui s'étoient batus au
préjudice de la Publication qui en avoit été faite, il leur donnoit non
seulement azile auprès de lui, mais encore part le plus souvent, dans
ses bonnes grâces.
Porthos me demanda depuis quand j'étois arrivé, quand il sçut qui
j'étois, & à quel dessein je venois à Paris. Je le contentai sur sa
curiosité, & me disant que mon nom ne lui étoit pas inconnu, & qu'il
avoit ouï dire souvent à son Pére qu'il y avoit eu de braves gens de ma
Maison, il me dit que je leur devois ressembler, ou m'en retourner
incessamment en nôtre païs. Le compliment que mes Parens m'avoient fait
devant que de partir, me rendoit si chatouilleux sur tout ce qui
regardoit le point d'honneur, que je commençai non seulement à le
regarder entre deux yeux; mais encore à lui demander assez brusquement,
pourquoi il me tenoit ce langage, que s'il doutoit de ma bravoure, je ne
serois pas long-tems sans la lui faire voir, qu'il n'avoit qu'à
descendre avec moi dans la ruë, & que cela seroit bientôt terminé. Il se
prit à rire, m'entendant parler de la sorte, & me dit que quoi qu'en
allant vite, on fit d'ordinaire beaucoup de chemin, je ne sçavois
peut-être pas encore qu'on se heurtoit aussi le pied bien souvent, à
force de vouloir trop avancer: que s'il falloit être brave, il ne
falloit pas être querelleur; que de se piquer mal à propos, étoit un
excés qui étoit tout aussi blamable que la foiblesse qu'il vouloit me
faire éviter; que puisque j'étois non seulement de son païs, mais encore
son voisin, il vouloit me servir de Gouverneur, bien loin de se vouloir
batre contre moi; que cependant si j'avois tant d'envie d'en decoudre il
me la ferait passer avant qu'il fut peu.
Je crus, quand je l'entendis parler de la sorte, qu'après avoir fait le
modeste, il me mettoit le marché à la main. Ainsi le prenant au mot, je
croyois que nous allions tirer l'épée d'abord que nous serions descendus
dans la ruë, quand il me dit lorsque nous fumes à la porte, que je le
suivisse à neuf ou dix pas sans m'approcher de plus près de lui. Je ne
sus ce que cela vouloit dire; mais songeant que devant qu'il fut peu
j'en serois éclairci, je me donnai patience jusques à ce que j'en visse
l'accomplissement. Il descendit le long de la ruë de Vaugirard du côté
qui va vers les carmes deschaus. Il s'arrêta à l'hotel d'Aiguillon à un
nommé Jussac qui étoit sur la porte, & fut bien un demi quart d'heure à
lui parler. Ce Jussac est le même que nous avons veu depuis à Mrs. de
Vendôme, & à Mr. le Duc de Maine. Je crus d'abord qu'il l'aborda qu'ils
étoient les meilleurs amis du monde aux embrassades qu'ils se firent, &
je n'en fus desabusé que lors qu'ayant passé outre, je retournai la tête
pour voir si Porthos me suivoit. Je vis en effet qu'au lieu de continuer
ainsi à se caresser Jussac lui parloit avec chaleur, & comme un homme
qui n'étoit pas content. Je me mis sur la Porte du Calvaire, maison
Religieuse qui est tout auprès de là; j'y attendis mon homme que je
voyois répondre du même air que l'autre lui parloit, car ils s'étoient
mis tous deux au milieu de la ruë, afin que le Suisse de l'hôtel
d'Aiguillon n'entendit pas ce qu'ils disoient: je vis de là que Porthos
qui m'avoit aperçu me montroit, ce qui me donna encore plus d'inquiétude
que je n'en avois, ne sçachant ce que tout cela vouloit dire.
Enfin Porthos l'ayant quitté après ce long entretien, me vint trouver, &
me dit qu'il venoit de bien disputer pour l'amour de moi, qu'ils se
dévoient batre dans une heure, trois contre trois, aux près aux Clercs,
qui est au bout du Fauxbourg St. Germain; & que s'étant resolu, sans
m'en rien dire, à me mettre de la partie, il venoit de dire à cet homme,
qu'il falloit qu'il cherchât un quatriéme pour que je me pusse éprouver
contre lui; qu'il lui avoit répondu qu'il ne sçavoit où en trouver un à
l'heure qu'il étoit, que chacun étoit alors hors de chez soi, & que
ç'avoit été là le sujet de leur contestation; que je voyois bien par ce
qu'il venoit de me dire qu'il n'avoit pas été en son pouvoir d'accepter
mon deffi, que l'on ne pouvoit pas courir deux lievres à la fois, mais
qu'il avoit crû me faire voir que ce n'étoit pas manque de coeur en me
rendant témoin moi même des raisons qu'il avoit euës de me refuser. Je
compris alors tout ce que je n'avois pû deviner auparavant, & lui ayant
demandé le nom de cet homme, & si c'étoit lui qui étoit le chef de la
querelle, il m'apprit tout ce que j'en voulois sçavoir, il me dit qu'il
s'appelloit Jussac, qu'il commandoit dans le Havre de Grace, sous le Duc
de Richelieu, qui en étoit Gouverneur en survivance du Cardinal son
Oncle, qu'il étoit le chef de la querelle, qui se devoit terminer
presentement, qu'il l'avoit euë avec son Frere ainé, & qu'elle ne venoit
que parce que l'un avoit soutenu que les Mousquetaires batroient les
Gardes du Cardinal, toutes les fois qu'ils auroient affaire à eux, & que
l'autre avoit soutenu le contraire.
Je le remerciai du mieux que je pus, lui disant qu'après être parti de
chez moi dans le dessein de prendre Mr. de Treville pour mon Patron, il
me faisoit plaisir de me choisir avec ses autres amis, pour soutenir une
querelle en l'honneur de sa compagnie: D'ailleurs que comme je sçavois
qu'il avoit toujours fait gloire de prendre le parti du Roi, au
préjudice de toutes les offres avantageuses que son Eminence lui avoit
faites pour embrasser ses interêts, j'étois bien aise d'avoir à
combattre pour une cause qui n'étoit pas moins selon mon inclination,
que selon la sienne; que je ne pouvois mieux faire pour mon coup
d'essay, & que je tâcherois de ne pas dementir la bonne opinion qu'il me
témoignoit par là de mon courage. Nous marchâmes dans cet entretien
jusques en deça des Carmes où nous tournâmes par la ruë Cassette; nous y
descendîmes tout du long, & ayant gaigné le coin de la ruë du Colombier,
nous entrâmes en suite dans la ruë St. Pere, puis dans celle de
l'université, au bout de laquelle étoit l'endroit où se devoit faire
nôtre combat.
Nous y trouvâmes Athos avec son Frere Aramis, qui ne surent ce que cela
vouloit dire, quand ils me virent avec lui. Ils le tirerent à part pour
lui en demander la raison, & leur ayant répondu qu'il n'avoit pû faire
autrement pour se tirer de l'embarras, où le jettoit le marché que je
lui avois mis à la main, ils lui repliquerent qu'il avoit grand tort
d'en avoir usé de la sorte, que je n'étois encore qu'un enfant, & que
Jussac en tireroit un avantage qui ne manqueroit pas de tourner à leur
préjudice; qu'il m'opposeroit quelque homme qui m'auroit bientôt
expedié, & que cet homme tombant sur eux, après cela il se trouveroit
qu'ils ne seroient plus que trois contre quatre, dont il ne leur pouroit
arriver que du malheur.
J'eusse été en grande colere si j'eusse sçû ce qu'ils disoient de moi.
C'étoit en effet avoir bien méchante opinion de ma personne que de me
croire capable d'être battu si facilement; cependant comme c'étoit une
chose faite que ce que Porthos avoit fait, & qu'il n'y avoit plus de
remede, ils se crurent obligez de faire bonne mine, comme on dit, à
mauvais jeu. Ainsi faisant semblant d'être les plus contens du monde, de
ce que je voulois bien exposer ma vie pour leur querelle, moi qui ne les
connoissois point, ils me firent un compliment bien fleuri, mais qui ne
passoit pas le noeud de la gorge.
Jussac avoit pris pour seconds Biscarat & Cahusac qui étoient Freres, &
créatures de Mr. le Cardinal. Ils avoient encore un troisiéme Frere
nommé Rotondis, & celui-ci qui étoit à la veille d'avoir des benefices,
voyant que Jussac & ses Freres étoient en peine de sçavoir qui ils
prendroient pour se battre contre moi, leur dit que sa soutanne ne
tenoit qu'à un bouton, & qu'il l'alloit quitter pour les en delivrer. Ce
n'est pas qu'ils manquassent d'amis ni les uns ni les autres, mais comme
il étoit déja dix heures passées, & qu'il approchoit même plus de onze,
que de dix, ils avoient d'autant plus de peur que nous ne nous
impatientassions, qu'ils avoient déja été en cinq ou six endroits sans
trouver personne au logis, ainsi ils étoient tout prêts de prendre
Rotondis au mot, quand par bonheur pour eux & pour lui, il entra un
Capitaine du Regiment de Navare, qui étoit des amis de Biscarat.
Biscarat sans un plus long compliment le tira à quartier, & lui dit
qu'ils avoient besoin de lui, pour un different qu'ils avoient à vuider
tout présentement; qu'il ne pouvoit venir plus à propos pour les tirer
d'embarras, & qu'il étoit si grand que s'il ne fut venu il alloit faire
prendre une épée à Retondis, quoi que sa profession ne fût pas de s'en
servir. Ce Capitaine qui se nommoit Bernajoux, & qui étoit un
Gentilhomme de condition de la Comté de Foix, se tint honoré de ce que
Biscarat jettoit les yeux sur lui, pour rendre ce service à son ami: il
lui fit offre de son bras, & de son épée, & étant montez tous quatre
dans le Carosse de Jussac, ils mirent pied à terre à l'entrée du pré aux
Clercs, comme si ç'eut été pour se promener. Ils laisserent là leur
Cocher & leurs Laquais, & nous ne les aperçûmes pas plûtôt de loin que
nous nous en rejouîmes, parce que comme il se faisoit déja tard, nous ne
les attendions presque plus. Nous nous avançâmes du côté de l'isle
Maquerelle, au lieu d'aller au devant d'eux, afin de nous éloigner
d'avantage du monde, qui se promenoit de leur côté, nous gaignâmes ainsi
un petit fonds d'où ne voyant plus personne, nous les y attendîmes de
pied ferme.
Ils ne tarderent guéres à nous joindre, & Bernajoux qui avoit une grosse
Moustache, comme c'étoit la mode en ce tems là d'en porter, voyant que
Jussac, Biscarat & Cahusac choisissoient les trois Freres pour avoir
affaire à eux, tandis qu'ils ne lui laissoient que moi pour l'amuser,
lui demanda, s'ils se moquoient de lui de vouloir qu'il n'eut affaire
qu'à un enfant. Je me trouvai piqué de ces paroles, & lui ayant répondu
que les enfans de mon âge & de mon courage en sçavoient bien autant que
ceux qui les méprisoient, parce qu'ils avoient deux fois moins d'âge
qu'eux, je mis l'épée à la main pour lui montrer que je sçavois joindre
l'effet aux paroles. Il fut obligé de tirer la sienne pour se défendre,
voyant que de la maniére que je m'y prenois, je n'avois pas envie de le
marchander. Il m'allongea même quelque coups assez vigoureusement,
pretendant qu'il ne feroit guéres à se défaire de moi. Mais les ayant
parez avec beaucoup de bonheur, je lui en portai un par dessous le bras,
dont je le perçai de part en part. Il fut tomber à quatre pas de là, je
crus qu'il étoit mort, & étant allé à lui pour lui donner remede, s'il
en étoit encore tems, je vis qu'il me présentoit la pointe de l'épée,
croyant apparemment que je serois assez fou pour m'y aller enfiler moi
même. Je jugeai bien par là, qu'on pouvoit encore le secourir: Ainsi
comme j'avois été élevé Chrêtiennement, & que je sçavois que la perte de
son ame étoit la chose la plus terrible qui lui pût jamais arriver, je
lui criai de loin qu'il eut à penser à Dieu, & que je ne venois pas pour
lui arracher les restes de sa vie, mais bien plûtôt pour la lui
conserver: que j'étois même bien faché de l'état où je l'avois mis, mais
qu'il considerât que j'y avois été obligé par la barbare fureur, qui
faisoit consister l'honneur d'un Gentilhomme à oter la vie à un homme
que l'on n'avoit souvent jamais veu, & même quelquefois au meilleur de
ses amis. Il me répondit que puisque je parlois si juste, il ne faisoit
point de difficulté de me rendre son épée, qu'il me prioit de lui
vouloir bander sa playe, en coupant le devant de sa chemise; que
j'empêcherois par là qu'il ne perdit le reste de son sang que je lui
donnerois la main après cela, pour se lever, afin qu'il put regaigner le
Carosse dans lequel il étoit venu, à moins que je n'eusse encore la
charité de l'aller chercher moi-même, de peur qu'il ne tombât en
deffaillance par le chemin.
Il jetta son épée en même tems à quatre pas de là, pour me montrer qu'il
n'avoit pas envie de s'en servir contre moi, quand je m'approcherois de
lui. Je fis ce qu'il me dit, je coupai sa chemise avec des ciseaux que
je tirai de ma poche, & lui ayant mis une compresse par devant, je lui
donnai la main pour se lever à son seant, afin d'en pouvoir faire autant
par derrière. Comme j'avois une bande toute prête que j'avois faite de
deux pièces le mieux qu'il m'avoit été possible, j'eus bientôt fait cet
ouvrage. Cependant, ce tems que j'y avois employé plûtôt que perdu,
puisque c'étoit une bonne oeuvre que ce que je venois de faire, pensa
couter la vie à Athos, & peut-être en même tems à ses deux Freres.
Jussac contre qui il se battoit lui donna un coup d'épée dans le bras, &
s'étant jetté sur lui pour lui faire demander la vie, il ne cherchoit
qu'à lui mettre la pointe de son épée dans le ventre, parce qu'il ne
vouloit pas la lui demander, quand je m'aperçus du peril où il étoit, je
courus en même tems à lui, & ayant crié à Jussac de tourner visage,
parce que je ne pouvois me resoudre à le prendre par derrière, il trouva
qu'il avoit un nouveau combat à rendre, au lieu qu'il croyoit avoir
achevé le sien. Ce combat même ne pouvoit lui être que
très-desavantageux, parce qu'Athos après être ainsi delivré de danger,
n'étoit pas pour demeurer les bras croisés, pendant que nous
ferraillerions ensemble; & en effet voyant qu'il étoit dangereux qu'il
ne le prit par derrière, pendant que je le prendrois par devant, il
voulut s'aprocher de Biscarat son Frere, afin d'être du moins deux
contre trois, au lieu qu'il étoit présentement seul contre deux. Je
reconnus son dessein & l'empêchai de l'executer. Il se vit alors obligé
lui même de demander la vie, lui qui la vouloit faire demander aux
autres, & ayant rendu son épée à Athos, à qui je laissai l'honneur de sa
deffaite, quoi que je pusse me l'attribuer, du moins avec autant de
raison que lui, nous nous en fumes lui & moi à Porthos & à Aramis pour
leur faire remporter la victoire sur leurs ennemis. Cela ne nous fut pas
bien difficile, comme ils avoient déja assez de courage & d'addresse
pour les embarrasser sans avoir besoin de nôtre secours, ce fut encore
autre chose, quand ils virent que nous étions à portée de le leur
donner. Il fut impossible aux autres effectivement de leur ressister,
eux qui n'étoient plus que deux contre quatre, ainsi ayant été obligés
de leur rendre leurs épées, & le combat fini de cette maniere, nous nous
en fûmes alors tous à Bernajoux, qui s'étoit recouché sur la terre, à
cause d'une foiblesse qui lui avoit prise. Comme j'étois plus allerte
que les autres, & que j'avois de meilleures jambes que pas un de ceux
qui étoient là, je m'en fus chercher le Carosse de Jussac, où nous le
mimes. On le conduisit ainsi chez lui, où il demeura six semaines sur la
litière, devant que de pouvoir guerir. Mais enfin sa blessure, quoi que
très-grande, ne se trouvant pas mortelle, il en fut quitte pour le mal,
sans qu'il lui en arrivât d'autre accident. Nous fûmes depuis bons amis,
lui & moi, & quand je fus Sous-lieutenant des Mousquetaires, comme je le
dirai tantôt, il me donna un de ses Freres pour mettre dans la
compagnie. Il ne tint pas même à moi qu'il ne fit quelque chose, ce qui
avec mon secours lui fut arrivé sans doute, si ce n'est qu'il prefera
ses plaisirs à un établissement qui lui étoit assuré, pour peu qu'il eut
voulu y contribuer par lui même.
Le Roi sçut nôtre combat, & nous eûmes peur qu'il ne nous en arrivât
quelque chose, à cause qu'il étoit fort jaloux de ses Edits; mais Mr. de
Treville lui ayant fait entendre que nous étant trouvés fortuitement aux
prés aux Clercs, sans penser à rien moins qu'à nous battre, Athos,
Porthos & Aramis n'avoient pû entendre vanter à Jussac & à ses amis, la
Compagnie des Gardes du Cardinal, au préjudice de celle de ses
Mousquetaires, sans en être indignés, comme ils devoient être
naturellement; que cela avoit causé des paroles entre les uns & les
autres, & que des paroles en étant venus aux mains tout aussi-tôt, on ne
pouvoit régarder cette action que comme une rencontre, & non pas comme
un Duel; qu'au surplus le Cardinal en alloit être bien mortifié, lui qui
estimoit Biscarat & Cahusac comme des prodiges de valeur, & qui les
regardoit, pour ainsi dire, comme son bras droit. En effet il les avoit
élevés au delà de ce qu'ils pouvoient esperer vraisemblablement par leur
naissance, & peut-être par leur merite: la meilleure qualité qu'ils
eussent étoit de lui être affectionnez, si néanmoins cela se doit
prendre pour une bonne qualité, par rapport à ce qu'elle leur faisoit
faire tous les jours contre le service du Roi. Ils prenoient son parti à
tort & à travers, sans considerer si sa Majesté y étoit interessée ou
non; ainsi pour soutenir sa querelle, ils se brouilloient non seulement
de moment à autre avec les meilleurs serviteurs qu'elle pouvoit avoir,
mais se battoient encore tous les jours contr'eux, parce qu'ils
faisoient plus de cas du Ministre que du Maître.
Ce que venoit de dire Mr. de Treville, étoit un trait d'un fin
courtisan. Il sçavoit que le Roi n'aimoit pas ces deux Freres, par
rapport à l'attache qu'ils avoient pour le Cardinal. Il sçavoit
d'ailleurs, qu'il ne pouvoit faire plus de plaisir à sa Majesté, que de
lui apprendre que les Mousquetaires avoient remporté la victoire sur les
créatures de ce Ministre; aussi le Roi sans s'informer d'avantage si
nôtre combat étoit une rencontre ou non, il donna ordre à Mr. de
Treville de lui amener dans son Cabinet, Athos, Porthos & Aramis, par le
petit escalier derobé. Il lui donna une heure qu'il devoit être tout
seul, & Mr. de Treville s'y étant rendu avec ces trois Freres, ils lui
dirent, comme ils étoient tout trois de braves gens, les choses comme
elles s'étoient passées. Ils lui cacherent néanmoins, ce qui pouvait
servir à lui faire connoître que ç'avoit été un duel & non pas une
rencontre, & lui ayant aussi parlé de moi, sa Majesté eut curiosité de
me voir, elle commanda donc à Mr. de Treville de m'amener le lendemain à
la même heure dans son Cabinet, & Mr. de Treville ayant ordonné à ces
trois Frères de me le dire de la part de sa Majesté, & de la sienne, je
les priai de me mener le même jour au lever de ce commandant. Je fus
ravi de ce que la fortune me guidoit ainsi si heureusement, pour être
connu d'abord du Roi mon Maître. Je me mis sur mon propre ce jour là du
mieux qu'il me fut possible, & come sans vanité, j'étois d'assez belle
taille, d'assez bonne mine & même assez beau de visage, j'esperai que ma
figure ne feroit pas le même effet auprès de sa Majesté, qu'avoit fait
celle de Mr. de Fabert il y avoit déja quelque tems. Il avoit acheté une
Compagnie dans un vieux corps, dont le Roi lui avoit refusé l'agrément,
parce que sa mine, bien loin de lui être agréable, lui avoit extrémement
déplu.
Je n'eus plus besoin après le commandement de sa Majesté de regretter la
perte de la lettre de recommandation, que j'avois pour Mr. de Treville.
Ce que je venois de faire m'y alloit introduire plus avantageusement que
toutes les lettres du monde, & même procurer l'honneur de faire la
reverence à mon Maître. La joye que j'en eus, me fit trouver la nuit
bien plus longue que pas une que j'eusse passée de ma vie. Enfin le
matin étant venu, je sortis du lit, & m'habillai en attendant qu'Athos,
Porthos & Aramis me vinssent prendre, pour me presenter à leur
Commandant. Ils vinrent quelque tems après, & comme il n'y avoit pas
loin de chez moi, chez Mr. de Treville, nous nous y rendîmes bientôt. Il
avoit commandé à son Valet de Chambre, que d'abord que nous serions dans
son Antichambre, il nous fit passer dans son Cabinet. La porte en étoit
interdite à tout autre, & cela s'étant executé à nôtre arrivée, Mr. de
Treville n'eut pas plûtôt jetté les yeux sur moi, qu'il dit à ces trois
Freres qu'ils ne lui avoient pas dit la verité, quand ils lui avoient
dit, que j'étois un jeune homme, qu'ils lui devoient dire, bien plûtôt,
que je n'étois qu'un enfant, puisqu'en effet je n'étois pas autre chose.
Dans un autre tems j'eusse été bien fâché de l'entendre parler de la
sorte, parce que par ce mot d'enfant il sembloit que je dusse être
exclus du service, jusques à ce que l'âge me fut venu: mais ce que je
venois de faire parlant en ma faveur, bien plus que si j'eusse eu
quelques années davantage, je crus que plus je paroissois jeune, plus il
y avoit d'honneur pour moi. Cependant comme je sçavois que ce n'étoit
pas le tout que de faire son devoir, si l'on n'avoit encore l'esprit
d'assaisonner ses actions d'une honnête assurance, je lui répondis
très-respectueusement, que j'étois jeune à la verité, mais que tout
jeune que j'étois, je tuerois bien un Espagnol, puisque j'avois déja eu
l'addresse de mettre un Capitaine d'un vieux corps hors de combat. Il me
répondit fort obligeamment qu'en disant cela, je ne me donnois encore,
que la moindre partie de la gloire qui m'étoit duë, que je pouvois dire
aussi, que j'avois desarmé deux Commandans de Places, & un Commandant de
gens d'Armes, qui valoient bien tout du moins un Capitaine de vieux
corps; qu'Athos, Porthos & Aramis lui avoient conté la chose tout comme
elle s'étoit passée, qu'ils convenoient de bonne foi, que sans moi ils
n'eussent peut-être pas remporté sur leurs ennemis l'avantage qu'ils
avoient fait, & principalement Athos, qui avouoit même que sans le
secours que je lui avoit donné, il eût eu de la peine à se tirer des
mains de Jussac; qu'il n'en avoit pas encore parlé à sa Majesté, parce
qu'il ignoroit toutes ces circonstances, quand il avoit eu l'honneur de
l'entretenir de nôtre combat, mais que maintenant qu'il les sçavoit il
ne manqueroit pas de les lui apprendre; qu'il les lui diroit même en ma
presence, afin que j'eusse le plaisir, d'entendre de sa propre bouche,
les loüanges qui m'en étoient duës.
Je fis le modeste à un discours comme celui-là, quoi que dans le fonds
il ne m'en put guéres tenir qui me fut plus agréable, Mr. de Treville
fit mettre dans le même tems les chevaux au carosse, & s'en fut voir
Bernajoux qu'il connoissoit particulièrement. Il vouloit sçavoir de lui
apparemment de quelle manière s'étoit passé nôtre combat, non qu'il
revoquât en doute ce que les trois Freres lui en avoient dit, mais pour
pouvoir assurer le Roi qu'il tenoit les choses d'un endroit qui ne lui
devoit point être suspect, puis que c'étoit de la bouche même de ceux à
qui nous avions eu affaire. Il nous dit cependant de venir dîner avec
lui, & en attendant qu'il fut revenu de sa visite, nous nous en fumes
dans un Tripot qui étoit tout auprès des Ecuries du Luxembourg. Nous ne
fîmes que balloter, métier où je n'étois pas trop habile, & où, pour
mieux dire, j'étois fort ignorant, puis que je ne l'avois jamais fait
que cette fois là, aussi craignant de recevoir quelque coup dans le
visage, & que cela ne m'empechât de me trouver au rendez-vous que le Roi
avoit donné, je quittai la raquette, & me mis dans la Gallerie, tout
auprès de la corde. Il y avoit là quatre ou cinq hommes d'épées; que je
ne connoissois point, et entre lesquels étoit un Garde de Mr. le
Cardinal, qu'Athos, Porthos, & Aramis ne connoissoient pas non plus que
moi. Pour lui il les connoissoit bien, & sçavoit qu'ils étoient
Mousquetaires: & comme il y avoit une certaine antipathie entre ces deux
Compagnies, & que la protection que son Eminence donnoit à ses Gardes,
les rendoit insolens, à peine me fus-je mis sous la Galerie, que
j'entendis que celui-ci dit à ceux avec qui il étoit, qu'il ne falloit
pas s'étonner que j'eusse eu peur, parce que j'étois apparemment un
apprentis Mousquetaire.
Comme il ne se soucioit guéres que j'entendisse ces paroles, puis qu il
les disoit assez haut auprès de moi, pour me les faire entendre, je lui
fis signe un moment après, sans que les gens avec qui il étoit en
vissent rien, que j'avois un mot à lui dire. Je sortis en même tems de
la Galerie, & Athos & Aramis, qui étoient du côté, par où il me falloit
passer pour aller dans la ruë, me demandant, où j'allois, je leur
répondis, que j'allois où ils ne pouvoient aller pour moi. Ils crurent
donc que c'étoit quelque necessité qui m'obligeoit de sortir, &
continuant toûjours de balotter, le garde, qui croyoit avoir bon marché
de moi, parce qu'il me voyoit si jeune, me suivit un moment après sans
faire semblant de rien. Ses camarades qui ne s'étoient point aperçus du
signe que je lui avois fait, lui demanderent où il alloit, il leur
répondit, de peur qu'ils ne se deffiassent de quelque chose, qu'il
alloit à l'Hôtel de la Trimouille, qui étoit attenant de ce jeu de
paume, & qu'il alloit revenir. Il y avoit déja passé avec eux devant que
de venir là, & comme il y avoit un Cousin qui étoit Ecuyer de Mr. le Duc
de la Trimouille, & que même il l'étoit allé demander auparavant, ils
crurent aisément que ne l'ayant point trouvé, il alloit voir s'il ne
seroit point revenu par hazard.
J'attendois mon homme sur la porte, & je voulois le faire repentir de la
parole qu'il avoit lâchée si insolemment, en lui faisant mettre l'épée à
la main; ainsi lui voulant faire connoître le sujet que j'avois de le
quereller, il ne m'eut pas plûtôt joint, que je lui dis en tirant mon
épée hors du foureau, qu'il étoit bien heureux de n'avoir affaire qu'à
un apprentis Mousquetaire, parce que s'il avoit affaire à un Maître, je
ne le croyois pas capable de lui pouvoir resister. Je ne sçais ce qu'il
me répondit, & j'y pris moins garde qu'à me venger de son insolence,
avant qu'il survint quelqu'un pour nous separer. Je n'y réussis pas trop
mal, je lui donnai deux coups d'épée, l'un dans le bras, & l'autre dans
le corps, devant que personne se presentât pour nous rendre ce bon
office. Enfin pour peu qu'on nous eut encore laissé faire, il y avoit
apparence que j'en allois rendre bon compte, quand il s'éleva un bruit
jusques dans le Jeu de paume, de ce qui se passoit devant la porte, les
amis de celui-ci accoururent tout aussi-tôt: Athos, Porthos & Aramis en
firent tout autant après avoir pris leurs épées, se méfiant presque
qu'il ne me fut arrivé quelque chose, parce qu'ils ne me voyoient point
revenir. Les premiers qui parurent furent les amis du Garde, dont bien
lui prit assurément: je le serois de prés, & comme je lui venois encore
de donner un coup d'épée dans la cuisse, il ne songeoit plus qu'à gagner
l'hôtel de la Trimouille pour se sauver, quand leur presence lui donna
quelque relâche. Au reste ses amis le voyant en cet état, mirent l'épée
à la main en même tems, pour empêcher que je n'achevasse de le tuer;
peut-être même ne se fussent-ils pas arrêtez-la, & qu'ils eussent
converti leurs armes défensives en armes offensives, sans la venuë
d'Athos, de Porthos & d'Aramis. Tout l'hôtel de la Trimouille se souleva
en même tems contre nous, sçachant que le blessé étoit parent de leur
Ecuyer, & nous en eussions été sans doute accablez, si ce n'est
qu'Aramis commença à crier, à nous Mousquetaires. On accouroit assez
volontiers au secours des gens, quand on entendoit ce nom là, les
demêlez qu'ils avoient avec les Gardes du Cardinal, qui étoit haï du
peuple, comme le sont presque tous les Ministres, quoi que le plus
souvent l'on ne sçache pas trop pourquoi on les hait, faisoit que
presque tous les gens d'épée, & tous les Soldats aux Gardes prenoient
volontiers parti pour eux, quand ils en trouvoient l'occasion. Au reste
un particulier, qui avoit plus d'esprit que les autres, étant venu à
passer justement dans ce tems là, crut qu'il nous rendroit bien plus de
service, s'il couroit promptement avertir chez Mr. de Treville, de ce
qui se passoit, que s'il s'amusoit à mettre l'épée à la main pour nous
secourir. Par bonheur pour nous, il y avoit alors une vingtaine de
Mousquetaires dans la Cour, qui attendoient qu'il revint de la Ville,
sur ce que le Portier leur avoit dit, qu'il ne serait pas long-tems sans
arriver. Ils accoururent tout aussi-tôt où nous étions, & ayant reconnu
les gens de Mr. de la Trimouille dans son hôtel, les amis de celui à qui
j'avois affaire, furent trop heureux de s'y retirer, sans regarder
seulement derriere eux. Pour le blessé, il y étoit déja entré, il y
avoit quelque tems, & n'étoit pas en trop bon état, le coup qu'il avoit
reçu dans le corps, étoit très-dangereux, & voila ce que lui avoit
attiré son imprudence.
L'insolence qu'avoient eu les Domestiques de l'hôtel de la Trimouille,
de faire une sortie sur nous, comme ils en avoient fait une, fit que
quelques uns de ces Mousquetaires qui étoient venus à nôtre secours,
mirent en deliberation de mettre le feu à la porte de cet hôtel, pour
leur apprendre une autrefois de ne se pas mêler de ce qu'ils n'avoient
que faire: mais Athos, Porthos & Aramis avec quelques autres, qui
étoient plus sages qu'eux, leur ayant remontré que tout ce qui venoit de
se passer, n'étant qu'à la gloire de la Compagnie, il ne falloit pas par
une action aussi indigne que celle-là, donner sujet au Roi de les
blâmer, ils se rendirent à son conseil, qui étoit bien plus sage que le
leur. Nous avions tout lieu effectivement d'en être contens; outre le
Garde du Cardinal, que j'avois mis en l'état que je viens de dire, il y
avoit encore deux de ses amis qui étoient blessés: Athos & Aramis leur
avoient donné chacun un bon coup d'épée, & ils en avoient tous trois
pour plus d'un mois à demeurer dans le lit, supposé toutefois que le
Garde ne mourut pas de ses blessures. Nous nous en retournâmes après
cela chez Mr. de Treville, qui n'étoit pas encore de retour. Nous
l'attendîmes dans sa salle, chacun me venant faire compliment sur ce que
j'avois fait. Ces commencemens étoient trop beaux, pour n'en être pas
tout à fait charmé. Je me promettois même déja une grande fortune, quand
je ne fus guéres à voir, qu'il me falloit beaucoup déconter.
J'expliquerai cela dans un moment, mais il faut auparavant que j'achève
cette journée, afin de faire toutes choses par ordre.
Mr. de Treville étant venu bientôt après cela, Athos, Porthos & Aramis
le prièrent de leur vouloir donner un petit mot d'audience en
particulier, parce qu'ils avoient des choses de consequence à lui dire.
Quand même ils ne se seroient pas servi de ce mot, pour lui annoncer
quelle étoit la nature de celle dont ils avoient à l'entretenir, il eut
bien reconnu à leur visage, qu'ils étoient plus intrigués qu'à
l'ordinaire. Il les fit passer en même tems dans son cabinet, pour les
entendre, & lui ayant demandé permission de m'y faire entrer avec eux,
parce que ce qu'ils avoient à lui dire me regardoit plus que personne,
ils ne l'eurent pas plûtôt obtenue, que je les y suivis. Ils lui dirent
là ce qui venoit de m'arriver, & comment j'avois soutenu l'honneur de la
Compagnie qu'un garde du Cardinal, avoit osé attaquer insolemment, sans
qu'on lui en eut donné aucun sujet. Mr. de Treville fut ravi que je l'en
eusse si bien puni, & sçachant qu'il y avoit encore deux de ceux qui
avoient voulu le défendre qui étoient blessés, il envoya prier Mr. le
Duc de la Trimouille de ne point donner retraitte à des gens, qui s'en
montraient si indignes par leur procedé. Il lui demanda même justice de
la sortie que ses gens avoient faite sur nous. Mr. de la Trimouille qui
étoit prévenu par son écuyer, le lui envoya à son tour, pour lui dire
que c'étoit à lui à se plaindre, & non pas à ses Mousquetaires; qu'après
avoir assassiné devant sa porte un Garde de Mr. le Cardinal, qui étoit
parent d'un de ses principaux domestiques, ils y avoient encore voulu
mettre le feu; qu'ils avoient même blessé deux autres personnes qui les
avoient voulu separer; de sorte que s'il ne punissoit les autheurs de ce
desordre, il n'y auroit plus personne qui fut en sureté chez soi. Mr. de
Treville entendant parler cet écuyer de la sorte, lui dit que son Maître
ne l'en devoit pas croire, puis qu'il étoit trop interessé; qu'il
sçavoit bien comment la chose s'étoit passée, & que des gens tout aussi
croyables que lui, & qui en avoient été témoins la lui avoient racontée.
Il s'en fut en même temps chez le Duc & m'y mena. Il avoit peur que s'il
se laissoit abuser davantage, il ne prévint l'esprit de sa Majesté, en
lui contant la chose tout autrement qu'elle n'étoit. Il craignoit
d'ailleurs, que le Roi étant ainsi prévenu, Mr. le Cardinal ne vint
encore à la charge, auprès de lui; qu'ainsi il ne fermât l'entrée par
là, à tout ce qu'on lui pouroit dire en suite. Car sa Majesté avoit ce
défaut, que quand elle étoit prévenue une fois, il n'y avoit rien de
plus difficile que de la desabuser. Ce qu'il eut pû faire encore de
mieux, que d'aller ainsi trouver le Duc, étoit d'aller lui même trouver
le Roi, & de le prévenir le premier. C'eut été un coup de partie, mais
sa Majesté par malheur étoit allé à la chasse dès le matin, & il ne
sçavoit presque de quel côté elle avoit tourné: en effet quoi qu'elle
eut dit la veille, qu'elle vouloit aller chasser à Versailles, elle
avoit changé de sentiment depuis, & étoit sortie par la porte St.
Martin.
Mr. le Duc de la Trimouille réceut Mr. de Treville assez froidement, &
lui dit en ma presence, qu'il lui conseilloit encore une fois en bon
ami, de faire châtier ceux de ses Mousquetaires, qui se trouveraient
coupables de l'assassinat, qui venoit d'être commis; que cette affaire
n'en demeurerait pas là; que Mr. le Cardinal en avoit déjà connoissance,
& que Cavois, Capitaine Lieutenant de ses Mousquetaires à pied, ne
faisoit que de sortir de chez lui, pour le prier de la part de son
Eminence, de se joindre avec elle, pour tirer raison d'une injure qui
leur devoit être commune à tous deux; que Cavois lui avoit dit encore,
que si le Garde de ce Ministre avoit été blessé, sa maison avoit pensé
être brulée, que l'un étoit du moins aussi offensant que l'autre, parce
que l'on prenoit querelle souvent contre un homme, sans songer au maître
à qui il appartenoit, au lieu qu'on ne pouvoit avoir dessein de bruler
une maison, sans faire reflexion que celui à qui elle étoit en seroit
scandalisé, quand même il n'en recevroit point de dommage.
Mr. de Treville qui étoit homme de bon sens, le laissa dire, afin de
voir tout ce qu'il avoit sur le coeur; mais voyant qu'il avoit cessé de
parler, il lui demanda, comme s'il eut reflechi à ce qu'il lui disoit,
si l'homme qui étoit blessé l'étoit bien dangereusement: Mr. de la
Trimouille lui répondit, qu'il l'étoit si fort, qu'il y avoit beaucoup
moins d'esperance à sa vie, qu'il n'y avoit de danger pour sa mort; que
le coup qu'il avoit dans le corps, lui avoit percé les poumons; qu'aussi
la premiere chose, qu'on lui avoit conseillé de faire, avoit été de
songer à sa conscience, parce qu'il étoit entre la vie & la mort. Mr. de
Treville lui demanda alors si c'étoit lui, qui lui eut dit de quelle
maniere il avoit été blessé, & le Duc étant convenu de bonne foi, que ce
n'étoit pas lui, mais un de ceux qui étoient accourus à son secours, il
le pria de le vouloir mener dans sa chambre, afin que pendant qu'il
étoit encore en état de dire la vérité, on la put entendre de sa propre
bouche. Il lui dit que cela serviroit à faire rendre à ce garde garde,
une justice prompte & entiere, s'il se trouvoit qu'il eut été insulté;
mais aussi que s'il se trouvoit qu'il eut été l'aggresseur, comme il
avoit oui dire aux Mousquetaires, cela serviroit à ne pas accabler des
malheureux, qui n'avoient fait ce qu'ils avoient fait, que pour
repousser une injure, qu'ils n'eussent pû souffrir sans la perte de leur
honneur.
Le Duc qui étoit un assez bon homme, & qui ne se soucioit guéres de
faire sa Cour au Cardinal, qu'il voyoit très-rarement aussi bien que le
Roi, ne put trouver à redire à sa demande. Il s'en fut avec lui dans la
chambre du blessé, & je ne voulus pas les y suivre, de peur de lui faire
de la peine en me voyant, moi qui l'avois mis dans le pitoiable état où
il étoit. Le Duc ne lui eut pas plûtôt demandé qui avoit tort, ou de
lui, ou de celui qui avoit fait ses blessures, qu'il avoüa la chose tout
comme elle s'étoit passée. Le Duc fut bien étonné, quand il l'entendit
parler de la sorte, & ayant en même tems fait venir devant lui, celui
qui la lui avoit contée tout autrement, il lui commanda de sortir de sa
maison, & de ne se presenter jamais devant ses yeux, puis qu'il avoit
été capable de lui imposer. Il n'y étoit demeuré que pour secourir le
blessé qui étoit son parent, aussi bien que son écuyer. Cependant la
parenté de ce domestique ne lui servant de rien, pour adoucir son
ressentiment, il fut obligé de lui obéir à l'heure même, sans avoir pû
obtenir seulement permission de les revoir ni l'un ni l'autre.
Mr. de Treville s'en étant retourné chez lui, bien content de sa visite,
nous y dînâmes Athos, Porthos, Aramis, & moi, ainsi qu'il nous en avoit
prié dès la veille. Comme il y avoit aussi fort bonne compagnie, & que
nous étions dix-huit à table, on ne s'y entretint presque d'autre chose
que de mes deux combats. Il n'y eut personne qui ne m'en donnât beaucoup
de gloire, ce qui n'étoit que trop capable de tenter un jeune homme, qui
avoit déja de lui même assez de vanité pour croire qu'il valoit quelque
chose. Quand nous eûmes diné, on se mit à joüer au lansquenet: les mains
me demangeoient assez pour faire comme les autres, si j'eusse eu le
gousset aussi bien garni que j'eusse voulu; mais mes Parens m'ayant
entr'autres remontrances fait celle-là, avant que de partir, que j'eusse
à fuir le jeu comme un écueil, qui perdoit la plupart de la jeunesse, je
me tins si bien en garde, non seulement cette fois là, contre ma propre
inclination, mais encore dans toutes les autres rencontres, où la même
démangeaison me prenoit, que quelque tentation que je receusse, je ne
m'y laissai succomber que de bonne sorte.
L'après dînée s'étant passée de cette maniere, c'est à dire les uns en
joüant, & les autres voyant joüer, nous nous en fûmes au Louvre sur le
soir, Athos, Porthos, Aramis & moi. Le Roi n'étoit point encore revenu
de la chasse, mais comme il ne pouvoit guéres tarder à venir, nous
demeurâmes dans son Antichambre, où Mr. de Treville qui étoit monté en
carosse l'après dînée nous avoit dit, qu'il nous viendroit prendre pour
nous mener dans le Cabinet du Roi. Sa Majesté vint un moment après que
nous fûmes là, & ses trois Freres qui avoient l'honneur d'en être connus
particulierement, & même d'en être estimés, s'étant mis sur son passage,
pour s'en attirer quelque regard, au lieu d'en obtenir ce qu'ils
souhaitoient n'en furent regardez qu'avec un oeil de colere &
d'indignation. Ils s'en revinrent tout tristes auprès d'une fenêtre où
j'étois, n'ayant osé me montrer devant le Roi, avant que de lui être
presenté, & lui avoir fait la reverence. Ils étoient si mortifiés tous
trois, de ce qui leur venoit d'arriver, qu'il ne me fut pas difficile de
reconnoître leur chagrin. Je leur demandai ce qui leur étoit survenu
depuis un moment, pour les voir maintenant dans cet état. Ils me
répondirent que nos affaires alloient mal, ou qu'ils se trompoient fort,
que cependant il falloit attendre l'arrivée de Mr. de Treville, pour en
juger sainement; qu'il demanderoit lui-même à sa Majesté ce qui en
étoit, mais que du caractére dont étoit ce Monarque, il ne leur avoit
pas fait la mine pour rien; qu'il étoit extremement naturel, & que si
c'étoit une qualité absolument nécessaire, comme le prétendoit un
certain Politique que de sçavoir dissimuler pour regner, jamais Prince
n'y avoit été moins propre que lui.
Je me sentis tout mortifié à ces paroles. J'eus peur, sans que je
pénétrasse néanmoins ce qui pouvoit être arrivé, que la mauvaise humeur
de sa Majesté ne s'étendit jusques sur moi; ainsi n'ayant plus d'autre
impatience que de voir arriver Mr. de Treville, afin d'être feur plutôt
de mon sort, il vint enfin, & augmenta encore mon inquiétude, par ce
qu'il nous dit en arrivant. Il nous apprit que Mr. le Cardinal, après
avoir envoyé Cavois au Duc de la Trimouille, n'avoit pas crû plûtôt
l'avoir fait entrer dans son ressentiment, qu'il avoit depêché vers le
Roi, pour lui apprendre ce qui s'étoit passé au sortir de nôtre jeu de
paume; que son Eminence lui avoit écrit même une longue lettre là
dessus, lui mandant que s'il ne punissoit ses Mousquetaires, ils
feroient tous les jours mille meurtres, & mille insolences, sans que
persone osât plus entreprendre de les reprimer.
Mr. de Treville nous quitta après nous avoir dit, qu'il ne croyoit pas
que l'occasion nous fut favorable ce jour là de voir sa Majesté, qu'il
alloit entrer dans sa chambre, & que s'il ne revenoit pas nous trouver
dans un moment, nous pouvions nous en retourner chacun chez nous; qu'il
nous y iroit avertir de ce que nous aurions à faire, & qu'il n'y
perdroit pas un moment de tems. Il nous quitta à l'heure même & étant
entré chez le Roi, sa Majesté fut quelque tems sans lui rien dire, elle
lui fit même la mine, comme elle l'avoit faite aux trois Frères. Mr. de
Treville, qui ne s'en embarrassoit pas beaucoup, parce qu'il sçavoit
qu'il la desabuseroit bientôt des impressions que le Cardinal lui avoit
données, ne lui dit rien aussi de son côté, sçachant qu'il devoit
remettre nôtre justification à un autre tems. Le Roi qui étoit fort
naturel, comme je viens de dire, voyant qu'il ne lui parloit point de ce
qui étoit arrivé, dont il croyoit qu'il lui devoit rendre compte, rompit
le silence à la fin tout d'un coup, & lui demanda si c'étoit ainsi que
l'on faisoit sa charge; qu'il étoit arrivé à ses Mousquetaires
d'assassiner un homme & de faire beaucoup de desordre, & que cependant
il ne lui en disoit pas un seul mot; qu'à plus forte raison n'avoit-il
pas eu le soin de les faire mettre en prison pour les faire punir en
tems & lieu; que cette conduite n'étoit guéres d'un bon Officier comme
il l'avoit toûjours crû, & qu'il en étoit d'autant plus étonné qu'il
connoissoit mieux que personne combien il étoit ennemi de toute violence
& de toute injustice.
Mr. de Treville ayant été bien-aise de le laisser dire pour lui faire
decharger sa bile, lui répondit alors qu'il étoit informé de tout ce que
Sa Majesté lui disoit, mais que pour elle elle ne l'étoit que très-mal,
apparement, puis qu'elle lui parloit de cette sorte; qu'il lui demandoit
pardon s'il osoit lui parler ainsi, mais que comme il s'en étoit informé
à fond, jusques à aller lui-même chez Mr. le Duc de la Trimouille, elle
ne trouveroit pas mauvais qu'il la priât d'envoyer querir ce Duc, avant
que de lui en dire d'avantage; qu'il y avoit même un homme chez lui qui
en pouvoit encore parler plus assurément que les autres; que cet homme
étoit celui là même qu'on avoit fait accroire à Sa Majesté avoir été
assassiné; qu'il l'avoit interogé lui-même en presence du Duc, & qu'il
étoit convenu avec lui, que bien loin que ce fussent les Mousquetaires
de Sa Majesté qui eussent tort, c'étoit lui qui par son insolence avoit
été cause de son malheur; qu'au surplus ce n'étoit pas seulement eux qui
l'avoient blessé, mais bien le même jeune homme qui avoit rendu le
combat dont il avoit eu l'honneur de l'entretenir la veille.
Le Roi fut surpris quand il l'entendit parler de la sorte. Neanmoins
comme il étoit de sa prudence, après le ressentiment qu'il venoit de
faire éclatter, de ne pas ajouter foi tellement à ses paroles, qu'il ne
fut bien aise auparavant d'être éclairci si elles contenoient verité, il
envoya dire au Duc de la Trimouille de ne pas manquer de se trouver le
lendemain à son lever. Le Cardinal qui avoit des espions dans la Chambre
du Roi pour lui rendre compte de tout ce qui s'y passoit, avoit déja
appris la mauvaise mine que Sa Majesté y avoit faite à Treville. Cela
lui avoit donné espérance qu'il le perdroit à la fin dans son esprit. Il
s'y étudioit depuis long-tems, non qu'il ne l'estimât infiniment; mais
parce que, quelque promesse qu'il lui eut faites, il n'avoit jamais pu
le faire entrer dans ses intérêts; Mais quand il vint à apprendre ce
qu'il lui avoit dit, non seulement pour se justifier, mais encore pour
justifier ceux qu'il avoit accusez de cet assassinat, il eut bien peur
de n'en avoir que le dementi. Il renvoya savoir dés la même heure chez
Mr. le Duc de la Trimouille, pour savoir de lui si c'étoit qu'il eut
changé d'avis, depuis la parole qu'il lui avoit rapportée de sa part. Ce
Duc n'y étoit pas, il étoit allé souper en Ville; & comme ses gens ne
pouvoient dire à quelle heure il reviendroit, Cavois prit le parti de
s'en retourner dans sa maison & d'attendre au lendemain matin à executer
les ordres de son Eminence. Il ne fit pas trop mal, le Duc ne revint
qu'à deux heures après minuit, & son Suisse lui ayant rendu une Lettre
que lui écrivoit Mr. Bontems, par laquelle il lui mandoit de la part du
Roi qu'il eut à se trouver à son lever, il se leva de meilleur matin
qu'il n'avoit de coutume, afin d'être ponctuel à ce qui lui étoit
prescrit.
Cela fut cause que quand Cavois y retourna il ne le trouva plus, le
Suisse lui dit qu'il étoit allé au Louvre, ce qu'il eut peine à croire,
parce que, comme j'ai déja dit, il ne se soucioit pas autrement d'aller
faire sa Cour à Sa Majesté. Il avoit même accoutumé de dire qu'une des
choses du monde qui lui faisoit croire qu'il étoit plus heureux que les
autres, c'est qu'il avoit toûjours mieux aimé sa Maison de Touars que le
Louvre, de sorte qu'il avoit plus de trente-cinq ans devant qu'il eut
jamais vu le Roi. La Religion Protestante dont il faisoit profession
étoit cause qu'il haissoit le métier de Courtisan, il savoit que le Roi
n'aimoit pas ceux qui en étoient; il savoit dis-je qu'il se contentoit
de les craindre & cela est si vrai, que le Roi d'aujourd'hui parlant un
jour à des gens de cette Religion, qui avoient la hardiesse de lui
remontrer que la rigueur de ses édits ne repondoient pas à leurs
espérances, c'est, leur repliqua-t-il, que vous m'avez toûjours regardé
comme le Roi mon Pere, & comme le Roi mon grand Pere: Vous avez cru sans
doute que je vous aimois comme faisoit l'un ou que je vous craignois
comme faisoit l'autre, mais je veux que vous sachiez que je ne vous aime
ni ne vous crains.
Le Duc de la Trimouille avoit déja parlé au Roi quand Cavois arriva, &
lui avoit confirmé tout ce que Treville lui avoit dit. Sa Majesté ne fut
plus en colere après cela contre ses Mousquetaires; mais le Cardinal y
fut beaucoup contre Cavois, de ce qu'il avoit si mal executé ses ordres.
Il lui dit qu'il devoit plûtôt attendre le Duc chez lui pendant toute la
nuit, que de le manquer, comme il avoit fait; qu'ils eussent pris des
mesures ensemble pour perdre un petit Gentillâtre qui s'en faisoit si
fort accroire que d'oser toûjours lui resister; qu'il ne le lui
pardonneroit de sa vie; qu'il eut à se retirer de devant ses yeux, & à
ne s'y jamais presenter sans ses ordres. Cavois qui connoissoit l'humeur
de son maître, ne voulut lui rien repliquer, de peur qu'étant innocent
comme il l'étoit, il ne se rendit coupable en voulant lui faire
connoître son injustice; il s'en retourna chez lui tout chagrin, & sa
femme qui avoit bien autant d'esprit que lui, voulant savoir ce qu'il
avoit fait, n'en eut pas plûtôt connoissance qu'elle lui dit en même
tems qu'il se laissoit là abbattre de peu de chose, qu'il y avoit du
remede à tout hors à la mort, & que devant qu'il fut trois jours elle le
remettroit mieux avec son Eminence qu'il n'y avoit jamais été. Il lui
repliqua qu'elle ne la connoissoit pas, qu'elle étoit têtue comme une
mulle, & que quand elle prenoit une fois quelqu'un en aversion il n'y
avoit pas moyen, quoi que l'on peut faire, de l'en faire jamais revenir.
Madame de Cavois lui répondit qu'elle connoissoit tout aussi-bien que
lui de quoi ce Ministre étoit capable, qu'ainsi il n'avoit que faire de
se mettre en peine comment elle s'y prendroit pour le mettre à la
raison, qu'elle en faisoit son affaire, & que comme elle n'entreprenoit
jamais rien dont elle ne vînt à bout, il n'avoit plus qu'à dormir eu
repos.
Cette Dame effectivement faisoit une partie de ce qu'elle vouloit à la
Cour, & faisoit rire souvent ce Ministre, lors qu'il n'en avoit point
d'envie. Ce n'étoit pas cependant ni par des traits de femmes ni par des
railleries fades, telles qu'on en voit souvent dans la bouche des
Courtisans, qu'elle faisoit toutes ces merveilles. Tout ce qu'elle
disoit étoit assaisonné d'un certain sel qui contentoit les plus
difficiles en même tems qu'il repandoit une certaine estime pour elle
qui faisoit qu'on ne se pouvoit plus passer de sa Compagnie. Son mari
qui étoit redevable à son adresse d'une partie de sa fortune, se jetta
entre les bras pour se tirer du mauvais état où il étoit: elle lui dit
alors que puis qu'elle l'avoit amené au point qu'elle desiroit, il
n'avoit plus maintenent qu'à bien executer ce qu'elle lui alloit
recommander; qu'il se mit dans son lit, qu'il y fit bien le malade, &
qu'il dit à tous ceux qui le visiteroient ou qui viendroient de la part
de quelqu'un pour lui demander des nouvelles de sa santé, qu'elle ne
pouvoit pas être en plus mechant état qu'elle étoit, qu'il affectat
cependant de ne parler à personne, que le moins qu'il pourroit, & que
quand il y seroit obligé il ne le fit que d'une voix engagée, & comme un
homme qui auroit une oppression de poitrine.
Pour elle, elle se tint tout le jour comme elle étoit au sortir de son
lit, & tout de même que si la feinte maladie de son mari l'eut mise hors
d'état de songer à son ajustement. Cet homme qui avoit beaucoup d'amis
comme en ont tous ceux qui ont quelque faveur auprès du Ministre, car il
avoit toûjours été fort bien avec lui, ne manqua pas de visites, quand
le bruit de son mal se fut répandu par la Ville. Ils savoient bien
pourtant les paroles que le Cardinal lui avoit dites; ce qui étoit plus
que capable selon la coutume des courtisans de lui faire perdre leur
amitié. Mais comme ils esperoient que sa disgrace ne dureroit pas, sur
tout n'ayant rien fait qui pût le perdre dans l'esprit de son Eminence,
ils continuerent d'en user avec lui comme ils avoient accoutumé. Le
Cardinal qui venoit d'essuyer de grosses paroles du Roi qui lui avoit
reproché qu'il n'avoit pas tenu à lui, par ses faux rapports, qu'il
n'eut cassé Treville & sa Compagnie de Mousquetaires, étoit encore plus
en colere que jamais contre Cavois. Ainsi apprenant que sa maison ne
desemplissoit point de monde, il dit tout haut devant mille personnes,
qu'il s'étonnoit grandement qu'on eut si peu de consideration pour lui,
que d'aller visiter un homme qu'il jugeoit digne de son ressentiment.
Ces paroles suffirent pour rendre la maison du feint malade tout aussi
deserte qu'elle étoit frequentée auparavant. Madame de Cavois en fut
ravie, parce qu'elle avoit peur que quelqu'un reconnut sa feinte, &
qu'il n'en allât rendre compte au Cardinal. Cependant ses parens ne
croyant pas que cette defense s'étendit sur eux, aussi particulierement
que sur les autres, y envoyerent du moins des laquais, s'ils n'y osérent
plus aller: ces laquais leur rapporterent ce que Madame de Cavois leur
disoit, tantôt elle même quand ils montoient jusques dans son
anti-chambre, & tantôt ce qu'on leur disoit à la porte quand ils ne
prenoient pas la peine d'y monter. Toutes ces nouvelles ne pouvoient
cependant être plus tristes qu'elles l'étoient; le malade se portoit,
toûjours à ce qu'on disoit de moment à autre, de plus mal en plus mal, &
afin qu'on le crut mieux dans le monde Madame de Cavois fit venir chez
elle le premier Medecin du Roi, afin qu'il dit ce qu'il pensoit de son
mal: elle ne risquoit pas beaucoup en faisant cela, jamais il n'y avoit
eu de medecin plus ignorant que lui, ce qu'on reconnut si bien à la fin
à la Cour qu'il en fut chassé honteusement. Au reste pour le mieux
tromper, elle fit apporter dans la chambre de son mari le sang d'un de
ses laquais qui étoit malade d'une pleuresie, & lui fit accroire que
c'étoit le sien. Il ne falloit pas être trop habile pour décider que ce
sang ne valloit rien il hocha la tête en le voyant, comme pour lui dire
d'un ton misterieux qu'il y avoit là bien du danger. Madame de Cavois
fit en même temps la pleureuse, métier qu'elle savoit naturellement,
comme savent la plûpart des femmes & qu'elle avoit encore étudié avec
beaucoup de soin, afin de s'en servir en tems & lieu.
Peu s'en fallut que Bouvard, c'étoit le nom de ce médecin, ne pleurât de
même quand il lui vit verser des larmes, & accompagner de mille sanglots
le recit qu'elle lui faisoit de sa maladie. Il voulut tâter cependant le
poux du malade, & il crut qu'il étoit tout en sueur, parce qu'il avoit
dans son lit un petit vase d'eau tiede, dont il avoit arrosé sa main,
jusques au dessus du poignet, afin de faire accroire la même chose à
tous ceux qui auroient la curiosité de le vouloir tâter. On en avoit
même repandu quelques gouttes sur une aleze dont on lui fit accroire
qu'on avoit enveloppé le malade, & comme on l'avoit laissée ressuyer
dans le lit, elle n'étoit plus que moette, afin qu'il donnât plûtôt dans
le panneau. Il sentit cette aleze, & trouva à ce qu'il disoit que ce qui
causoit sa moetteur sentoit extremement mauvais. Il tira encore des
inductions delà que cette maladie étoit très dangereuse, & étant sorti
de cette Maison, il en repandit le bruit par toute la Cour. M. le
Cardinal le sut comme les autres, sans en paroître autrement touché,
quoi qu'il le fut dans le fonds. Il crut que pour soutenir le caractere
d'un grand Ministre, comme il étoit, il ne devoit pas changer sitôt de
sentiment, qu'aussi bien cela lui seroit tout à fait inutile, s'il
venoit à mourir, & que s'il en réchapoit il feroit toûjours bien sa paix
avec lui.
Pendant que cela se passoit le Roi, qui, du même moment qu'il avoit été
desabusé, avoit rendu son amitié à Mr. de Treville & lui avoit redit de
nous amener les trois freres & moi dans son Cabinet, comme il le lui
avoit commandé auparavant. La nouvelle action que je venois de faire lui
donnoit encore plus d'envie de me voir que jamais. Mr. de Treville nous
y conduisit dés le même jour que le Duc de la Trimouille avoit confirmé
à sa Majesté ce qu'il lui avoit dit. Le Roi me trouva extrémement jeune
pour avoir fait ce que j'avois fait, & me parlant avec beaucoup de
bonté, il dit à Mr. de Treville de me mettre Cadet dans la Compagnie de
son beau Frere qui étoit Capitaine aux Gardes. Il s'appelloit des
Essarts, & ce fut là où se fit mon apprentissage dans le metier des
armes. Ce Régiment étoit alors tout autre qu'il n'est aujourd'hui: tous
les Officiers étoient gens de qualité, & l'on n'y voyoit point de gens
de Robe ni de fils de Partisan comme il s'y en voit maintenant, & même
comme il en est tout rempli. Ce n'est pas que je veuille dire que les
premiers soient à mépriser. Ils ont leur merite tout comme les personnes
les plus qualifiées, & s'il leur étoit deffendu de porter les armes nous
n'aurions pas eu deux Marêchaux de France que le Parlement de Paris nous
a déja donnez. Le Maréchal de Marillac, quoi qu'il ait péri
malheureusement, n'en est pas moins recommandable par mille honnêtes
gens qui savent de quelle maniere arriva son malheur. Le Maréchal
Foucaut étoit pareillement d'une famille de Robe, & quoi qu'il portât
d'autres armes que n'en portent ceux qui viennent comme lui de la
famille qui porte ce nom là, ce n'étoit qu'à cause qu'Henri IV. les
avoit changées pour un service important que l'un de ses ancêtres lui
avoit rendu.
Le Roi avant que de me renvoyer voulut que je lui contasse non seulement
mes deux combats, mais encore tout ce que j'avois fait depuis que
j'avois l'âge de connoissance. Je contentai sa curiosité, à la reserve
de ce qui m'étoit arrivé à S. Die, que je n'eus garde de lui dire. Je
trouvois qu'il y alloit un peu trop du mien, & rien ne me faisoit
souffrir avec patience l'affront que j'y avois reçu que l'esperance d'en
pouvoir tirer vengeance bientôt. Je me fondois particulièrement sur les
promesses que m'avoit fait Montigré de m'avertir quand Rosnay ne se
deffieroit plus de rien, & qu'il reviendroit dans sa Maison. Je trouvois
même qu'il ne m'avoit pas donné de méchantes arres de sa parole, en me
prêtant son argent aussi genereusement qu'il avoit fait. J'avois
cependant quelque inquiétude de savoir comment je le lui pourrois
rendre, quand le Roi m'en tira heureusement. Il dit à l'Huissier de son
Cabinet, avant que j'en sortisse, qu'il eut à lui faire venir son
premier Valet de Chambre, & ce premier Valet de Chambre étant venu, il
lui commanda de prendre cinquante Loüis dans sa Cassette, & de les lui
apporter. Je me doutai bien, quand je l'entendis lui faire ce
commandement, que ces cinquante Loüis étoient pour moi, & de fait le Roi
ne les eut pas plûtôt qu'il me les donna à l'heure même. Il me dit en me
les donnant que j'eusse soin seulement d'être honnéte homme, & qu'il ne
me laisseroit manquer de rien.
Je crus ma fortune faite d'abord que je l'entendis parler de la sorte, &
comme je n'avois pas envie de m'éloigner du chemin qu'il me prescrivoit,
je regardai comme une chose indubitable ce qui me venoit de la bouche
d'un si grand Roi. Mais je reconnus bientôt que c'étoit à tort que
j'avois adjouté foi à ce Discours, & que si j'eusse étudié cette parole
de l'Ecriture, qui nous apprend que nous ne devons jamais mettre nôtre
confiance dans les Princes, mais en Dieu seul qui ne trompe jamais, ni
qui ne sauroit jamais être trompe, j'eusse beaucoup mieux fait que de
conter là dessus. J'expliquerai cela dans un moment & il faut que je
rapporte auparavant ce qui arriva de la tromperie que faisoit Madame de
Cavois. Elle garda son mari pendant quatre jours de la maniere que je
viens de dire, & Bouvart, pour mieux trancher de l'homme important,
continuant d'assurer qu'il lui étoit impossible de rechaper, à moins que
d'un miracle, en l'état qu'il l'avoit laissé, elle s'en fut le lendemain
au Palais Cardinal dans l'habit de deuil, le plus grand que put jamais
porter une femme. Les Officiers du Cardinal qui la connoissoient
aussi-bien qu'ils faisoient leur Maître ne la virent pas plûtôt dans cet
équipage, qu'ils ne douterent point qu'elle ne l'eut perdu. Ils
l'accablerent là dessus de complimens qu'elle réceut d'un air tout aussi
triste que si la chose eut été bien vraye. Ils voulurent l'annoncer en
même tems à son Eminence, ce qu'elle ne voulut pas souffrir, elle leur
repondit qu'elle l'attendroit quand elle iroit à la Messe, & qu'il lui
suffiroit de se faire voir à elle pour lui apprendre le besoin, qu'elle
avoit de son secours. On fut dire en même tems à ce Ministre que Cavois
étoit mort, & que sa veuve l'attendoit sur le passage de sa Chapelle
pour lui recommander ses enfans. Le Cardinal à cette nouvelle n'osa
sortir de sa Chambre, craignant que ce ne fut bien plûtôt pour l'accuser
d'avoir fait mourir son mari, que pour lui demander quelque chose. Ainsi
aimant mieux qu'elle lui fit une Mercurialle dans son Cabinet que de la
lui faire devant tous ses Courtisans, il commanda en même tems qu'on la
lui amenât. Il s'en fut au devant d'elle: d'abord qu'il l'apperçut il
l'embrassa & lui dit qu'il étoit bien faché de la perte qu'elle avoit
faite, que le deffunt avoit eu tort de prendre les choses à coeur aussi
fortement qu'il avoit fait, qu'il devoit connoitre son humeur depuis le
tems qu'il étoit à lui, & savoir que quelque violente que fut sa colère
contre ses veritables serviteurs, elle n'étoit pas de longue durée; que
cependant si elle avoit beaucoup perdu en le perdant, la perte qu'il
faisoit lui même en lui n'étoit guéres moindre que la sienne; qu'il
reconnoissoit mieux que jamais combien il avoit été de ses amis, puis
qu'il n'avoit pû souffrir de sa bouche une seule parole rude sans en
mourir de douleur.
Madame de Cavois ne l'entendit pas plûtôt parler de la sorte qu'elle lui
dit qu'elle n'avoit que faire de pleurer ni de porter davantage son
habit, qu'elle ne l'avoit pris que pour porter le deuil de la perte que
son mari & elle avoient faite de l'honneur de ses bonnes graces; mais
que puis qu'elle les leur rendoit elle n'avoir plus que faire ni de
deuil ni d'armes; que son mari étoit bien mal à la verité, mais que
comme il n'étoit pas encore mort il guériroit bientôt, quand il
apprendroit cette bonne nouvelle. Le Cardinal fut bien surpris quand il
lui vit quitter sitôt son personnage. Il se douta bien qu'elle ne
l'avoit fait que pour l'obliger à le faire parler ainsi: il fut fâché de
s'être si fort pressé, voyant bien qu'il ne feroit pas sans en être
raillé dans le monde. Néanmoins Comme c'étoit une chose faite, & qu'il
n'y avoit plus de remede, il se prit à en rire tout le premier. Il lui
dit donc en même tems qu'il ne connoissoit point de meilleure Comedienne
qu'elle, & il ajouta à cela qu'il vouloit, pour lui faire plaisir,
demander au Roi qu'il lui plût créer en sa faveur une charge de
Surintendant de la Comedie, tout de même qu'il y en avoit une de
Surintendant des Bâtimens, afin de l'en gratifier; que quoique ce ne fut
pas la coutume de donner le moindre emploi à une femme il ne laisseroit
pas de tâcher de lui faire tomber celui-là, qu'il remontreroit sa
capacité au Roi, & que comme il ne demandoit qu'à être bien servi, il ne
doutoit pas qu'il ne la lui donnât preferablement à tout autre, puis
qu'elle étoit plus capable que personne de l'exercer.
Mr. le Cardinal s'étant ainsi amusé à badiner avec elle, fit entrer ses
principaux Officiers dans son Cabinet, & leur dit qu'ils n'avoient pas
tout tant qu'ils étoient à se moquer les uns des autres, puis qu'elle
les avoit tous attrapez également, qu'ils avoient crû que Cavois étoit
mort, & que cependant à peine croiroit-il presentement qu'il fut malade;
qu'il étoit bien vrai que Bouvart, qui l'avoit été voir, l'assuroit, &
même qu'il l'avoit été bien dangereusement, mais que comme ce n'étoit
qu'un ignorant, il étoit persuadé qu'on pouvoit se dispenser de le
croire, sans courre risque de passer pour heretique. Ses Officiers qui
n'étoient pas trop prévenus en faveur de ce medecin, le voyant de si
belle humeur lui répondirent qu'il faisoit bien d'en avoir cette
opinion, parce que s'il n'y avoit que cela qui le persuadât il pouvoit
bien encore se tromper; que Bouvart, comme il le disoit fort bien, étoit
un grand asne en matiere de medecine, & que tout Paris en convenoit
aussi bien qu'ils convenoient de bonne foi que Madame de Cavois les
avoit tous trompés.
Cette Dame ayant ainsi fait la paix de son mari avec le Cardinal,
quelqu'un dit au Roi le tour qu'elle avoit joué à son Eminence, & en fit
bien rire Sa Majesté. Treville qui lui en vouloit, parce que son
Eminence lui en vouloit à lui même, ne fut pas un des derniers à s'en
divertir avec elle. Il lui dit que c'étoit ainsi que les grands hommes
avoient leur ridicule aussi bien que les autres, & prenant sujet de là
de lui conter tout ce qu'il en savoit, il se donna carrière à ses
depends, pendant je ne sais combien de tems.
D'abord que j'eus les cinquante Loüis du Roi je ne songeai plus qu'à
renvoyer à Montigré l'argent qu'il m'avoir prêté si honnêtement. Une
personne d'Orleans qui logeoit dans mon même logis & qui y étoit fort
connu, voyant que j'étois en peine à qui m'addresser pour faire les
choses seurement, me dit que si je m'en voulais bien fier à lui il me
rendroit ce petit service, qu'il connoissoit Mr. de Montigré, & qu'il
lui feroit tenir cet argent par une personne sûre; qu'elle n'étoit
jamais une semaine sans aller chez lui. Je fus ravi de cette occasion
qui me tiroit d'embarras. Je lui donnai en même tems la somme que je
devois à ce Gentilhomme, & y ayant voulu ajouter quelque chose pour la
dépense de celui qui lui porteroit cet argent, l'homme à qui je le
donnois me dit que je lui faisois injure d'oser seulement lui en parler,
qu'il n'étoit pas homme à demander retribution de si peu de chose, & que
le plaisir de me rendre service étoit tout ce qu'il désiroit. Je ne
l'eusse pas fait avec un autre, mais comme c'étoit un homme qui tenoit
Hotellerie à Orleans, & qui ne me paroissoit pas trop riche, je ne
voulois pas avoir à me reprocher de lui avoir fait dépenser un sol pour
l'amour de moi.
Mon argent fut rendu fidelement à Montigré, d'abord qu'il eut écrit une
Lettre à son ami. Montigré ne s'attendoit pas à le ravoir sitôt, &
peut-être même à le ravoir jamais. Il savoit combien il étoit rare de
recevoir des lettres de change de mon pais, & sur tout à un pauvre
gentilhomme tel que j'étois. Richard, c'est le nom de l'homme qui me
rendit ce service, avoit prié son ami de lui renvoyer le billet que
j'avois fait à Montigré. Il me le remit entre les mains pour marque
qu'il avoit eu soin d'executer ce dont je l'avois prié. Je le remerciai
de la peine qu'il en avoit bien voulu prendre, quoi que je ne fusse pas
à le faire, & que je m'en fusse acquitté dès le moment que je lui avois
fait cette priere. Je mis ce billet dans ma poche, au lieu de le
dechirer comme je devois, & l'ayant perdu ou le même jour ou le
lendemain, en tirant peut-être mon mouchoir ou bien en prenant autre
chose, je ne m'apperçus de sa perte que deux ou trois jours après. Je le
dis à Richard qui me blama du peu de soin que j'en avois eu, & comme il
vit que cela m'inquietoit comme si j'eusse prevû ce qui m'en devoit
arriver un jour, il tâcha de m'en consoler. Il me dit que quand même
quelqu'un le trouveroit, il ne m'en pouvoit arriver d'accident, que
premierement je n'étois pas en âge pour faire un billet, & que
secondement étant sous le nom de Montigré, il n'y avoit point de
friponnerie à faire là dessus, à moins qu'il n'en fut de moitié avec
quelqu'un; que j'avois dû reconnoître au procedé qu'il avoit tenu avec
moi qu'il étoit honnête homme, mais que s'il avoit encore besoin, avec
cela d'une caution pour me le certifier, il lui en serviroit en tout
tems, & en tout lieu, quoi qu'il ne s'en reconnût pas capable.
Cette dernière raison me toucha plus que la premiere, à laquelle j'avois
mis obstacle moi même par un excès de delicatesse. Comme il savoit aussi
bien que cet Aubergiste que je n'étois pas en âge de pouvoir m'obliger
valablement, je n'étois engagé dans ce billet à en payer le contenu que
parole d'honneur, ainsi il n'y avoit point là de minorité à alleguer
pour s'exempter du payement, puis que les Maréchaux de France devant qui
l'on faisoit venir pour l'éxecution de ces sortes de billets
condamnoient & jeunes & vieux également, quand on étoit de si mauvaise
foi que de ne le pas vouloir payer. J'avois appris cela d'une affaire
que mon pere avoit euë devant eux, où il étoit porteur d'un semblable
billet; ainsi je m'étois servi de ma propre connoissance contre moi
même, parce que je croyois que quand on avoit bien envie de payer il
devoit être indifferent ou de se bien lier ou de ne se point lier du
tout.
Cette circonstance entretint donc mon inquietude pendant quelques jours,
mais comme il n'y a rien que l'on n'oublie à la longue, je n'y songeai
plus au bout de quelque tems. Je tachai cependant de remplir mon devoir
de Soldat tout du mieux qu'il me fut possible. Je trouvai Besmaux dans
la même compagnie où j'étois. C'étoit un homme tout d'un autre humeur
que moi, & nous ne nous ressemblions en rien ni l'un ni l'autre, si ce
n'est que nous étions tous deux Gascons. Il n'y avoit rien effectivement
de plus opposé que nos manieres d'agir. Il avoit de la vanité au delà de
l'imagination. Il eut voulu presque que nous l'eussions crû de la côte
de St. Loüis, tant il s'en faisoit accroire: tout cela n'étoit fondé
cependant que sur ce qu'il étoit plus vain que les autres, quoi qu'il ne
vallut pas mieux. Le nom de Besmaux qu'il portoit étoit le nom d'une
petite metairie qui étoit plus chargée de taille qu'elle n'apportoit de
revenu; mais comme lors que l'on s'entête une fois de vouloir paroître
plus que l'on est, l'âge n'a guerres de coûtume de reformer ce deffaut,
il fit porter le nom de Marquisat à cette chaumiere d'abord qu'il devint
en fortune.
Pour moi je fus toûjours mon chemin sans vouloir paroître plus que je
n'étois. Je savois que je n'étois qu'un pauvre Gentilhomme: je vécus
donc comme je devois faire, sans vouloir ni me relever au dessus de mon
état ni me rabbaisser au dessous de ceux qui n'étoient pas plus que moi.
J'avois peine ainsi à souffrir que Besmaux se donnât des airs de
grandeur en vantant le nom de Montlesun qu'il portoit. C'étoit à la
verité un nom qui étoit assez beau, mais comme tout le monde ne
convenoit pas trop qu'il lui appartint, je me crus obligé de lui dire, &
comme son camarade & comme son ami, que toute cette vanité lui faisoit
plus de tort que de bien. Il receut mal mon compliment, & l'attribuant
moins au desir que j'avois de lui rendre service, qu'à une certaine
jalousie qu'il se figuroit que j'eusse conçuë aussi-bien que les autres
Cadets de ce qu'il pretendoit s'élever au dessus de nous, il ne me
regarda plus que comme un homme qui lui devoit être suspect, bien loin
de prendre la moindre confiance en lui. Il avoit aussi cela de ridicule
que sans considerer ses forces qui ne pouvoient pas être moindres
qu'elles étoient, il vouloit imiter ceux qui avoient des ailes pour
voler: s'il voyoit quelque nouvelle mode, il en prenoit aussi-tôt
quelque chose, sans considerer qu'il y avoit plûtôt de l'extravagance à
le faire qu'il ne pouvoit y avoir ni de raison ni de bon sens. Il
pretendoit pourtant le contraire sans prendre garde qu'il s'en rendoit
ridicule à tout le monde. Je me souviens là-dessus d'une chose qu'il
fit, qui fit bien rire non seulement toute nôtre Compagnie, mais encore
tout le Regiment. Nous étions alors à Fontainebleau où il étoit logé
chez une hôtesse qui eut quelque bonne volonté pour lui. Il en profita
tout autant qu'il pût, mais comme elle n'étoit pas riche, ce qu'il en
tira ne se reduisit qu'à peu de chose. Il ne s'amusa point à en remplir
son ventre, comme font quantité de nations qui aiment mieux l'avoir
plein, que d'avoir toute la magnificence du monde sur leur dos. Il avoit
cela de commun avec tous les Gascons qu'il croyoit devoir pratiquer le
proverbe qui dit ventre de son & habit de velours. Ainsi il mit sur lui,
tout ce qu'il avoit pû tirer de cette femme sans se mettre en peine de
tout le reste. Il se donna un habit dont il avoit assez de besoin, parce
que quoi qu'il eut celui de Soldat comme les autres, la coutume des
Cadets étoit d'en avoir un distingué de ceux du commun. Pour moi c'est à
quoi je n'avois pas manqué, & je m'en étois donné un assez beau de
l'argent que le Roi m'avoit donné: J'y en avois employé une partie &
j'étois bon ménager du reste, sachant qu'il falloit garder une poire
pour la soif.
Au reste comme on commençoit à porter en ce tems là des baudriers en
broderie d'or qui coutoient huit ou dix pistoles, & que les finances de
Mr. de Besmaux ne pouvoient pas atteindre jusques là, il prit le parti
de se faire faire le devant d'un baudrier de cette façon, & le derriere
tout uni. Il affecta cependant, afin qu'on n'en vit pas le defaut, de
porter un manteau, sous prétexte d'une feinte incommodité, ainsi n'en
étalant aux yeux du monde que le devant, il n'y eut personne qui ne crut
pendant deux ou trois jours, qu'il avoit donné dans l'étoffe tout aussi
bien que les autres. Mais le tour de nôtre Compagnie étant venu de
monter la Garde au bout de ce tems là, & Besmaux ayant endossé un autre
baudrier que celui que nous venions de lui voir, parce qu'il ne pouvoit
pas là porter de manteau, il y eut un de mes camarades nommé
Mainvilliers qui ne pouvoit souffrir sa vanité non plus que moi, qui me
dit qu'il parieroit sa tête que son baudrier en broderie n'avoit point
de derriere. Je lui répondis que cela n'étoit pas croyable, & qu'il
étoit trop sage pour s'exposer à la raillerie qu'il s'attireroit par là,
si cela venoit jamais à être reconnu. Il me repliqua que j'en pouvois
croire tout ce qu'il me plaisoit, mais que pour lui il demeureroit dans
sa pensée jusques à ce qu'il eut lieu de s'en desabuser. Qu'il ne
tarderoit pas long tems à le faire, & que ce seroit alors que l'on
verroit qui auroit raison de lui ou de moi. Nôtre garde étant descenduë
Besmaux continua toûjours de feindre d'être incommodé pour avoir
pretexte de prendre son manteau. Il ne vouloit pas perdre sitôt
l'étalage de son baudrier, & comme il ne le pouvoit porter sans cela, il
étoit bien aisé pendant que c'en étoit la mode de faire voir à tout le
monde qu'il n'étoit pas homme du commun. Il craignoit qu'elle ne vint à
changer par l'inconstance à laquelle nôtre nation est sujette. Il savoit
qu'elle est fort grande, & que nos ennemis n'ayant guéres d'autre défaut
à nous reprocher, que celui là ne manquaient pas de nous en faire le
plus souvent un sujet de mepris.
Mainvilliers qui étoit un éveillé & qui ne demandoit pas mieux qu'à rire
& à faire rire les autres, voyant qu'il avoit repris son manteau, & cela
le confirmant plus que jamais dans sa pensée, dit à cinq ou six de nos
Camarades, qui se moquoient aussi bien que lui de Besmaux, tout ce qu'il
pensoit là-dessus. Ils n'y avoient pas songé, jusques-là, & je n'y eusse
pas songé non plus qu'eux, si ce n'est qu'il nous rebatoit toûjours la
même chose. Mais ce qu'il nous faisoit remarquer me faisant entrer à la
fin dans son sentiment, il y en eut un qui lui demanda comment il s'en
pouvoit éclaircir. Il lui répondit que s'il en étoit en peine tant soit
peu il se trouvât l'après dînée chez ce fanfaron, qu'il l'iroit prendre
avec moi pour aller se promener dans la forest, qu'il eut soin seulement
de marcher derriere lui & qu'il verroit lui-même de ses propres yeux
s'il s'étoit trompé ou non. Il m'en dit autant à moi & à tous ces
autres, & nous en étant allez chez Besmaux d'abord que nous eûmes diné,
nous le trouvâmes son manteau sur les épaules qui étoit tout prêt de
nous venir chercher pour passer l'après dînée avec nous. Nous lui
proposâmes nôtre promenade, & s'y en étant venu avec nous, nous fîmes
semblant cinq ou six que nous étions de nous arrêter à l'entrée de la
forêt, pour considerer un nid qui étoit tout au haut d'un arbre.
Mainvilliers s'amusoit à causer avec lui étant bien aise de lui ôter
tout soupçon de ce que nous avions envie de faire. Nous les suivîmes
donc comme nous avoit recommandé Mainvilliers, & celui-ci voyant, que
nous n'étions plus qu'à quinze ou vingt pas d'eux, fit un pas au devant
de lui sans lui faire rien paroître encore de son dessein. Mais lui
disant en même tems qu'il faisoit bien le papelard avec son manteau, &
que cela ne soit guéres bien à un jeune homme & encore à un Cadet aux
Gardes, il s'envelopa dans un des coins de ce manteau & fit trois ou
quatre demi tours à gauche, sans lui donner le tems de se reconnoître.
Il le lui enleva ainsi de dessus les épaules, & ceux qui étoient alors
derriere eux ayant reconnu les parties honteuses du baudrier, ils firent
un éclat de rire qu'on pouvoit entendre d'un quart de lieuë de là.
Besmaux tout Gascon qu'il étoit & même de la plus fine Gascogne, se
trouva demonté en cette rencontre, chacun le railla sur sa feinte
maladie, & comme c'étoit le railler en même tems sur son baudrier, il
crut que rien ne le pouvoit sauver de l'affront que cela lui alloit
faire dans tout le Regiment que de se battre contre Mainvilliers. Il
l'envoya appeller dès le même jour par un bretteur de Paris, qui étoit
de sa connoissance. Mainvilliers qui étoit un brave garçon le prit au
mot, & m'étant venu dire ce qui lui étoit arrivé & qu'il avoit besoin
d'un second, je lui fis offre de mes services, voyant bien qu'il ne me
disoit cela que pour me prier de lui en servir.
Le rendez-vous étoit pour le lendemain matin à cent pas de l'Hermitage
de St. Louïs qui est en deça de Fontainebleau tout au milieu de la
foret, mais devant que nous y arrivassions nous trouvâmes une escouade
de nôtre compagnie qui nous cherchoit pour empêcher nôtre combat: nôtre
Capitaine en avoit été averti dès le soir même, par un Billet du
Breteur, qui se croyant plus fort sur le pavé de Paris qu'à la Campagne,
ne voulût pas se hazarder de ne plus voir les commeres qu'il avoit
laissées en ce Païs-là. Besmaux témoigna être bien fâché de ce qu'on
l'empêchoit ainsi de contenter son ressentiment, pendant que nous ne
nous en souciâmes gueres Mainvilliers & moi. Nous savions qu'il n'y
alloit point du nôtre, quand même nous ne nous battrions pas, & cela
nous suffisoit pour être contens. Pour ce qui est du Bretteur, il
l'étoit encore bien plus que nous. Il avoit fait le brave à peu de
frais, & il pretendoit que Besmaux lui en dut avoir la même obligation
que s'il eut tué son homme, & qu'il lui eut aidé par-là à remporter la
victoire. Cette escouade nous remena à nôtre quartier, où Mr. des
Essarts nous fit mettre tous quatre en prison, parce que nous avions osé
contrevenir aux ordres du Roi. Il parloit même de faire faire le procès
au Bretteur, parce que c'étoit lui qui avoit porté parole à
Mainvilliers. Celui-ci en eut bientôt nouvelle, par une femme de sa
connoissance, qui le vint voir, sachant qu'il avoit été mis en prison.
Mr. des Essarts qui n'étoit pas ennemi de la joye alloit à Paris voir
quelquefois cette femme qui étoit une femelle commode, & où il y avoit
toûjours fort bonne Compagnie. Au reste la rencontrant comme elle
sortoit du Château, & qu'il y alloit entrer, pour demander au Roi qu'il
lui plut faire un exemple de ce Bretteur, il lui demanda par hazard si
elle ne le connoissoit point. Elle lui répondit en Gascon qu'elle
écorchoit un peu, langage qui plaisoit beaucoup à des Essarts, si jou le
connois Cadedis c'est lou meilleur de mes amis: des Essarts qui savoit
son nom le lui avoit dit, & c'étoit là-dessus qu'elle lui parloit de la
sorte, mais ce Capitaine lui ayant répondu serieusement qu'il ne falloit
point railler, & que plus elle étoit de ses amis, plus elle le devoit
plaindre, puis qu'il alloit travailler à le faire pendre, elle le pria
de n'en point parler au Roi, qu'elle ne l'eut vû, elle lui dit par une
espece de presentiment qu'il auroit peut-être quelque chose à alleguer
pour sa justification; qu'elle l'iroit voir de ce pas, qu'elle lui en
rendroit reponse avant qu'il fut une heure tout au plus.
Des Essarts lui répondit qu'il étoit obligé d'informer le Roi de tout ce
qui se passoit dans sa Compagnie, mais que comme il étoit encore de bon
matin, il ne vouloit pas, en faveur de leur connoissance, lui refuser le
tems qu'elle lui demandoit, qu'il alloit au lever de Mr. de Cinqmars
grand Ecuyer de France, & qu'il s'en reviendroit ensuite chez lui, où il
l'attendroit de pied ferme, pourvû qu'elle ne demeurât pas davantage
qu'elle le lui promettoit, qu'elle savoit où il étoit logé, & qu'il
donneroit ordre à ses gens de la faire parler à lui, quelque personne
qu'il put y avoir dans sa Chambre, Mr. des Essarts fut faire sa visite
après cela, & cette femme de son côté s'en étant allée faire la sienne,
elle surprit extrémement le Breteur par les nouvelles qu'elle lui
annonca. Il croyoit s'être tiré d'affaire habilement par le Billet qu'il
avoit écrit, & d'avoir accordé également le soin qu'il devoit avoir de
son honneur & de sa vie. Il savoit que son écriture n'étoit point connuë
de Mr. des Essarts, & qu'il n'auroit garde de la montrer à personne qui
la pût reconnoître, mais ce que lui venoit de dire cette femme le
mettant dans l'obligation de la faire connoître lui-même, à moins que de
s'exposer au hazard de tout ce qui lui en pouvoit arriver, il lui
répondit, après y avoir un peu songé, qu'il faloit que Mr. des Essarts
fut fol de lui vouloir faire une affaire de ce qui méritoit recompense,
qu'il n'avoit jamais prétendu se battre pour une aussi méchante cause
que celle de Besmaux, qu'il n'avoit jamais été homme à soutenir sa
vanité aux depends de sa vie, que bien loin de là il eut été le premier
à l'en railler, s'il l'eut suë aussi-tôt que les autres, qu'aussi
avoit-ce été lui qui avoit averti des Essarts qu'il vouloit faire couper
la gorge à quatre personnes pour son _nihil au dos_, que puis qu'il
avoit gaigné le devant de son baudrier à la sueur de son corps, il
devoit encore en gaigner le derriere avant que de le mettre, qu'il ne se
fut fait aucune affaire par là ni à lui ni à personne, & qu'il avoit
bien affaire qu'il fit le Gascon, pendant qu'il étoit gueux comme un
peintre.
Il tâcha de faire rire cette femme en lui apprenant ce qui avoit été
cause de leur querelle. Il crût que le plaisir qu'elle y prendroit ne
lui donneroit pas le tems de faire reflexion sur le grand soin qu'il
auroit eu de conserver sa vie; elle ne lui dit pas ce qu'elle en
pensoit, parce que si elle le lui eut reproché, il étoit homme à lui
reprocher autre chose; elle se contenta donc de lui dire qu'elle étoit
ravie qu'il se put si bien justifier, que cependant comme des Essarts
étoit un fin Gascon, & qu'il ne se contenteroit pas de paroles, il
falloit qu'il l'instruisit lui-même de tout ce qu'il venoit de lui dire,
par un nouveau Billet. La proposition lui déplut, parce qu'il ne
trouvoit pas qu'il lui fut autrement glorieux de lui apprendre lui-même
le soin qu'il avoit eu de sa vie. Mais la même raison qui l'y avoit
obligé l'y obligeant encore en cette rencontre, il vainquit ses
scrupules, & écrivit tout ce que cette femme voulut. Il la chargea même
de sa lettre, & celle-ci l'ayant renduë à des Essarts, il ne l'eut pas
plûtôt lûë & confrontée avec celle qu'il avoit déja de lui qu'il le fit
sortir de prison. Il prit pour pretexte, que, comme il n'étoit pas
soldat comme nous, il n'avoit point de jurisdiction sur lui. Il parla
cependant au Roi de nôtre affaire, mais d'une maniere à ne nous pas
nuire. Le Roi lui dit qu'il l'en laissoit le maître, mais qu'il ne
feroit pas trop mal de nous laisser quelques jours en prison, afin,
qu'une autre fois nous prissions garde à ne pas manquer à nôtre devoir.
Nous y demeurâmes cinq jours, ce qui est bien du tems à de la jeunesse
qui ne demande qu'à avoir toûjours un pied en l'air. Au sortir de là
nôtre Capitaine nous fit embrasser Mainvilliers & moi, avec Besmaux, &
nous deffendit les voyes de fait de la part de sa Majesté. Il nous
deffendit même de parler jamais à personne du baudrier, mais quand ç'eut
été sa Majesté elle-même, qui de sa propre bouche nous eut fait cette
deffense, je ne sçais s'il eut été en nôtre pouvoir de lui obéïr. En
effet, bien-loin que nous gardassions le silence là-dessus, Besmaux
n'eut plus d'autre nom dans le Regiment que Besmaux le Baudrier, tout de
même qu'on appelloit le Lieutenant Colonel d'un certain Regiment de
Fontenay coup d'épée, & qu'on apelle encore aujourd'hui un Conseiller du
Parlement, mendat coup de poignard.