Alfred de Musset ne devait pas persister toujours dans ce faux genre. La
tristesse venait avec les années, et avec la tristesse venait la
véritable poésie, celle de son second volume, celle surtout de ses
_Nuits_ que nous vous ferons admirer tout à l'heure sans réserve. Depuis
quinze ans il s'était retiré de tout, du monde, de l'amour, de la poésie
même, de tout excepté de la famille et des amitiés qui lui étaient
restées pieusement fidèles.
La maladie du désenchantement, vengeance de ceux qui n'ont pas placé
leur perspective et leur espérance assez haut, explique les silences et
les défaillances qu'on a reprochés à ses dernières années. La
philosophie du plaisir ne laisse dans la bouche que cendre amère, elle
ne survit pas à la jeunesse: il faut mourir quand les feuilles tombent,
à l'approche de l'hiver, de l'arbre de vie. Musset désirait mourir; il
disait à son excellent frère, homme d'une grâce aussi tendre, mais d'une
raison plus saine que lui: «Je suis le poëte de la jeunesse, je dois
m'en aller jeune avec le printemps. Je ne voudrais pas passer l'âge de
Raphaël, de Mozart, de Weber, de la divine Malibran!»
Une maladie de coeur l'avertissait depuis longtemps que ses voeux
seraient exaucés. Le premier mai de cette année il s'alita comme pour
une indisposition légère; rien de funeste en apparence n'alarmait sa
mère, son frère, ses amis, la gouvernante dévouée qui le servait depuis
vingt ans avec une affection maternelle. Lui cependant avait les vagues
pressentiments d'un adieu prochain, il s'entretenait souvent avec une
tendre sollicitude de la douleur des siens, du sort de la pauvre femme
qui le veillait, providence domestique de son foyer.
Une légère crise les alarma un instant dans la soirée; elle fut suivie
d'un bien-être et d'un calme perfides; il témoigna le désir de dormir;
il s'endormit et ne se réveilla pas. Il avait passé sans secousse d'un
monde à l'autre; son dernier souffle n'avait pas été entendu. Mort
douce et nonchalante, désirée de ceux qui ne craignent ici-bas que la
douleur! De sourds sanglots éclatèrent autour de sa couche, et des
prières suivirent son âme légère et repentante au séjour des bons et des
miséricordieux; il avait été l'un et l'autre. Dante l'aurait placé dans
les limbes, comme les enfants dont ses faiblesses mêmes avaient
l'innocence.