Et maintenant on recueille ses vers. Mais quelle influence ce poëte de
la jeunesse a-t-il eue sur cette jeunesse de la France, qui s'est
enivrée pendant vingt-cinq ans à cette coupe? Une influence maladive et
funeste, nous le disons hautement. Cette poésie est _un perpétuel
lendemain de fête_, après lequel on éprouve cette lourdeur de tête et
cet allanguissement de vie qu'on éprouve le matin à son réveil après une
nuit de festin, de danse et d'étourdissement des liqueurs malsaines
qu'on a savourées. Poésie de la paresse qui ne laisse, en retombant
comme une couronne de convive, que des feuilles de roses séchées et
foulées aux pieds. Philosophie du plaisir qui n'a pour moralité que le
déboire et le dégoût.
Pendant vingt-cinq ans, cette jeunesse épicurienne de ses disciples ne
s'est nourrie malheureusement que de cette fumée des vers qui s'exhalait
avec une séduction, enivrante des poésies de son favori. Musset a fait
une école, l'école de ceux qui ne croient à rien qu'aux beaux vers et
aux belles ivresses.
Ô Jeunesse d'aujourd'hui! Jeunesse dorée de Musset, toi qui le pleures,
mais qui ne t'es pas même donné la fatigue d'aller jeter une feuille de
rose sur son cercueil ou de l'accompagner jusqu'au seuil creux de
l'éternité, de peur de déranger une de tes paresses ou d'attrister une
de tes joies! Ô Jeunesse d'aujourd'hui! Jeunesse qu'il a faite, il est
mort, ton poëte! Mais toi, interroge-toi bien: est-ce que tu vis?
Est-ce que tu vis par l'intelligence? Est-ce que tu vis par le coeur?
Est-ce que tu vis même par aucune de ces illusions généreuses et
juvéniles qui poussent l'homme en avant sur les routes de l'idéal, de la
passion, de l'activité, de l'étude, et qui sont les mirages de la
liberté et de la vertu? Non! tu ne vis, comme le vieillard blasé, que
de la vie sénile des sens. Le ricanement de l'indifférence sur les
lèvres, du plaisir pour de l'or et de l'or pour le plaisir dans la main:
voilà ta poésie!
Tu as été élevée sous ce règne terre à terre où la France de 1830,
antichevaleresque et antilibérale tout à la fois, s'était fondu un trône
à son image avec des rognures d'écus entassées dans ses coffres-forts,
et où le matérialisme de la jouissance ne prêchait pour toute morale aux
enfants de tels pères que le mépris de toute noble intellectualité! Le
_savoir-faire_ dans une petite faction gouvernante et le _savoir-vivre_
dans les fils de cette oligarchie dorée, étaient les seuls mérites
appréciés dans les gymnases de cette époque en possession du sceptre et
du comptoir. _Enrichis-toi et jouis_ était le catéchisme du temps.
Tu sortais de ces gymnases déjà toute corrompue par cette prétendue
sagesse de la vie sans rêves. Il te fallait un poëte à l'image de ta
politique; car enfin les poëtes sortent de terre comme en France sortent
les soldats, quel que soit le parti qui frappe du pied cette terre
féconde. Alfred de Musset naquit; il volait plus haut que toi, car il
avait des ailes pour s'élancer, quand il était dégoûté, au-dessus de son
siècle; il avait un génie pour mépriser même sa propre trivialité. Il
badinait avec le vice, et ton vice à toi était sincère. Il t'a chanté ce
que tu demandais qu'on te chantât, les seules choses que tu voulais
entendre: la beauté de chair et de sang, le plaisir sans choix, le vin
sans mesure,
Qu'importe le flacon, pourvu qu'il ait l'ivresse!
les sérénades espagnoles, les aventures risquées, les strophes
titubantes, le dédain de Platon, les assouvissements d'Épicure, le
mépris de la politique, le rire de la sainteté, le doute sur les
immortels lendemains de cette courte vie! Tu l'as applaudi, et vous vous
êtes pervertis l'un et l'autre. Il est remonté de cette perversion par
le ressort vainement comprimé de son génie. Mais toi, Jeunesse, tu y es
restée et tu t'y complais, et tu répètes ses vers, après tes orgies,
pour te justifier à toi-même ta mollesse par un élégant exemple!
Aussi regarde: qu'es-tu devenue depuis que cette moralité du plaisir a
été aspirée par toi dans ces vers ivres de verve, mais malsains de
substance. Ton trône de 1830 est tombé, et tu n'as pas levé un bras
seulement pour le défendre. La république a surgi sous tes pieds, et tu
n'as pas fait un geste pour la modérer et pour l'asseoir sur ta propre
souveraineté, comme si tu t'étais sentie indigne de ce règne de la
raison et de l'énergie civiles que le hasard t'offrait pour te relever à
tes propres yeux et aux yeux du monde. Souverain fatigué avant le
travail, tu as abdiqué avec insouciance, comme un roi de la race des
Sardanapale, une dignité qui t'aurait coûté une heure de ton sommeil ou
une coupe de tes festins! Mille tribunes se sont élevées, et tu n'es
montée à aucune pour défendre ou réfuter des opinions. Des opinions? Ton
poëte t'avait bien recommandé de ne pas te compromettre à en avoir une.
Qui? moi? noir ou blanc? Ma foi non!
La dictature est venue et tu as regardé passer, les bras croisés, la
fortune comme un spectacle! Que t'importe à toi ce qui passe dans la
rue, pourvu que l'or roule, que le verre écume, que la courtisane
chante, et que la baïonnette étincelle au soleil? car, il faut te rendre
justice, la bravoure est la seule incorruptibilité de ta race!
En littérature tu n'as pas cessé de railler depuis dix ans toutes ces
vieilleries de religiosités, de philosophie, de spiritualisme,
d'éloquence, de lyrisme, de philanthropie, de politique, bulles de savon
colorées, selon toi, tantôt des rayons de nos vaines imaginations,
tantôt du sang de nos veines! Tu n'as pas cessé de reléguer dans le pays
des songes creux et des chimères tous ces poëtes, tous ces publicistes,
tous ces historiens, tous ces orateurs qui avaient le malheur de dater
de plus haut que toi dans la vie, d'être nés à des époques où l'âme se
rattachait à l'antiquité par l'étude des grands exemples, et où l'on
croyait bêtement à autre chose qu'à _Ninette_ ou _Ninon_! Tu te vautrais
dans ton prosaïsme, tu te pâmais d'aise pour ton _Rabelais_, tu te
châtrais le coeur avec ton _Don Juan_, tu te pervertissais l'esprit avec
ton _Heine_! Tu ne reconnaissais pour philosophe que _Stendal_ et pour
maître que Musset, et tu te targuais d'avance tous les matins des
oeuvres inouïes que tu couvais sur ton oreiller inspirateur entre une
nuit d'orgie et une aurore de paresse!
Moi-même, je l'avoue, étonné de tes forfanteries de coeur et d'esprit,
j'attendais, avec une admiration toute prête à t'applaudir, ces
chefs-d'oeuvre de nouveauté, promis par tes présomptueux pressentiments.
Nous avons attendu dix ans, et qu'avons-nous vu sortir de ces écoles de
Byron, de Heine, de Musset? Une foule d'imitateurs grimaçant des grâces,
naturelles chez ces grands artistes, affectées chez vous! la platitude
systématique ou innée se masquant pompeusement sous le nom prétentieux
de _réalisme_! la poésie se dégradant au tour de force comme une
danseuse de corde! les poëtes oubliant le sens pour ne s'occuper que des
mètres ou des rimes de leurs compositions, et finissant par se glorifier
eux-mêmes du nom de _funambules_ de la poësie! un jeu, en un mot, au
lieu d'un talent! un effort, au lieu d'une grâce! un caprice, au lieu
d'une âme! une profanation, au lieu d'un culte! un sacrilége, au lieu
d'une adoration du bien et du beau dans l'art? Y a-t-il là de quoi tant
se vanter de sa jeunesse, et de quoi tant mépriser ses pères?
Royer-Collard s'écriait que ce qui manquait à la jeunesse de son temps,
c'était le respect des supériorités: ne pourrait-on pas vous dire à
vous que ce qui vous manque aujourd'hui, c'est le respect de vous-mêmes?
Et nous qui vieillissons aujourd'hui, sommes-nous fondés à vieillir du
moins avec espérance?
Et comment bien espérer encore de ce réveil de ton âme, ô Jeunesse dorée
de Musset, Jeunesse à qui tes poëtes eux-mêmes, tes poëtes épicuriens,
chantres jadis des nobles passions, baladins de paroles aujourd'hui,
prêchent l'indifférence, le boudoir et la coupe pour toute vérité?
Comment bien espérer de ton âme, quand la législation de ton
enseignement national décrète elle-même la suppression facultative de
l'étude des lettres humaines qui font l'homme moral, au profit exclusif
de l'enseignement mathématique qui fait l'homme machine? Crois-tu fonder
ainsi une civilisation pensante sur le chiffre qui ne pense pas? Ne
sens-tu pas qu'un pareil système n'est propre qu'à dégrader d'autant la
pensée dans le monde? Ne sais-tu pas ce que c'est que l'âme d'un peuple?
L'âme d'un peuple n'est pas ce chiffre muet et mort à l'aide duquel il
compte des quantités et mesure des étendues; un calcul n'est pas une
idée: la toise et le compas en font autant! L'âme d'un peuple, c'est sa
littérature sous toutes ses formes: religion, philosophie, langue,
morale, législation, histoire, sentiment, poésie! Si tu laisses diminuer
dans ton enseignement la part immense et principale qui doit appartenir
à la pensée dans l'homme, c'est ton âme elle-même que tu diminues pour
toi et pour les générations qui naîtront de toi; et quand on aura
diminué ainsi l'âme de cette grande nation intellectuelle, c'est sa
place dans le monde et dans les siècles que vous aurez faite plus petite
avec votre propre compas! Ce n'est pas en chiffres morts, c'est en
lettres vivantes et immortelles que le nom français a été écrit sur la
face du globe!
Voilà pourtant à quoi tu applaudis, Jeunesse atteinte jusque dans ta
moelle! Voilà de quoi tu te rends complice: tu désertes les lettres pour
les chiffres, tu affectes, à l'exemple de tes corrupteurs en prose et en
vers, le dédain du beau, l'estime exclusive de l'utile, l'insouciance
des institutions qui font l'avenir, le mépris pour ces noms littéraires
et politiques qui te restent encore comme des reproches vivants de ta
mollesse, écrivains, orateurs, philosophes, poëtes, qui n'ont de vieux
que leurs services, leur expérience et leurs gloires! Ces gloires
t'offusquent, tu aimes mieux les insulter que les atteindre! Prends
garde! cela porte malheur de déshonorer ses pères!
Il en fut exactement ainsi à Rome du temps de César. Tu pourrais le lire
dans Cicéron, si tu n'aimais mieux lire la ballade _à la Lune_ ou les
facéties de tes pamphlétaires que _le Songe de Scipion_; toute la
jeunesse romaine, après les longues guerres civiles, séduite par l'éclat
des armes et par les robes flottantes de César, d'Antoine, de Dolabella,
fut prise d'un épicuréisme insolent, d'une insouciance pour les lettres,
et d'un mépris pour les choses cultivées et honorées jusque-là, qui
devaient précipiter vite la ruine morale de l'Italie; il ne resta du
parti des patriciens de la vieille liberté et de la vieille austérité
romaines, que des têtes chauves abandonnées par les idolâtres de la
gloire militaire et raillées par les poëtes lascifs du plaisir et de la
jeunesse, tels que le lâche Horace qui avait jeté son bouclier. Mais ces
têtes chauves étaient les _Scipion_, les _Caton_, les _Cicéron_, les
noms par qui Rome vivait et vivra dans les lettres, dans le coeur et
dans la mémoire des hommes de bien de tous les âges futurs.
Prends garde, encore une fois, ô présomptueuse et folle Jeunesse de
l'école des sens, qu'il n'en soit ainsi de toi-même! Prends garde que
les têtes mûres, sur lesquelles tu jettes la poussière de tes mépris, ne
dominent encore de toute la hauteur d'un autre temps les cheveux
couronnés de roses; ce serait là le symptôme fatal de l'abaissement du
niveau de l'intelligence nationale et de la diminution des proportions
de l'âme parmi nous; car ce qu'il y a de plus déplorable et de plus
irrémédiable dans un peuple, c'est quand la jeunesse du coeur se réfugie
sous les cheveux blancs!