XXIII

Et maintenant on recueille ses vers. Mais quelle influence ce poëte de

la jeunesse a-t-il eue sur cette jeunesse de la France, qui s'est

enivrée pendant vingt-cinq ans à cette coupe? Une influence maladive et

funeste, nous le disons hautement. Cette poésie est _un perpétuel

lendemain de fête_, après lequel on éprouve cette lourdeur de tête et

cet allanguissement de vie qu'on éprouve le matin à son réveil après une

nuit de festin, de danse et d'étourdissement des liqueurs malsaines

qu'on a savourées. Poésie de la paresse qui ne laisse, en retombant

comme une couronne de convive, que des feuilles de roses séchées et

foulées aux pieds. Philosophie du plaisir qui n'a pour moralité que le

déboire et le dégoût.

Pendant vingt-cinq ans, cette jeunesse épicurienne de ses disciples ne

s'est nourrie malheureusement que de cette fumée des vers qui s'exhalait

avec une séduction, enivrante des poésies de son favori. Musset a fait

une école, l'école de ceux qui ne croient à rien qu'aux beaux vers et

aux belles ivresses.

Ô Jeunesse d'aujourd'hui! Jeunesse dorée de Musset, toi qui le pleures,

mais qui ne t'es pas même donné la fatigue d'aller jeter une feuille de

rose sur son cercueil ou de l'accompagner jusqu'au seuil creux de

l'éternité, de peur de déranger une de tes paresses ou d'attrister une

de tes joies! Ô Jeunesse d'aujourd'hui! Jeunesse qu'il a faite, il est

mort, ton poëte! Mais toi, interroge-toi bien: est-ce que tu vis?

Est-ce que tu vis par l'intelligence? Est-ce que tu vis par le coeur?

Est-ce que tu vis même par aucune de ces illusions généreuses et

juvéniles qui poussent l'homme en avant sur les routes de l'idéal, de la

passion, de l'activité, de l'étude, et qui sont les mirages de la

liberté et de la vertu? Non! tu ne vis, comme le vieillard blasé, que

de la vie sénile des sens. Le ricanement de l'indifférence sur les

lèvres, du plaisir pour de l'or et de l'or pour le plaisir dans la main:

voilà ta poésie!

Tu as été élevée sous ce règne terre à terre où la France de 1830,

antichevaleresque et antilibérale tout à la fois, s'était fondu un trône

à son image avec des rognures d'écus entassées dans ses coffres-forts,

et où le matérialisme de la jouissance ne prêchait pour toute morale aux

enfants de tels pères que le mépris de toute noble intellectualité! Le

_savoir-faire_ dans une petite faction gouvernante et le _savoir-vivre_

dans les fils de cette oligarchie dorée, étaient les seuls mérites

appréciés dans les gymnases de cette époque en possession du sceptre et

du comptoir. _Enrichis-toi et jouis_ était le catéchisme du temps.

Tu sortais de ces gymnases déjà toute corrompue par cette prétendue

sagesse de la vie sans rêves. Il te fallait un poëte à l'image de ta

politique; car enfin les poëtes sortent de terre comme en France sortent

les soldats, quel que soit le parti qui frappe du pied cette terre

féconde. Alfred de Musset naquit; il volait plus haut que toi, car il

avait des ailes pour s'élancer, quand il était dégoûté, au-dessus de son

siècle; il avait un génie pour mépriser même sa propre trivialité. Il

badinait avec le vice, et ton vice à toi était sincère. Il t'a chanté ce

que tu demandais qu'on te chantât, les seules choses que tu voulais

entendre: la beauté de chair et de sang, le plaisir sans choix, le vin

sans mesure,

Qu'importe le flacon, pourvu qu'il ait l'ivresse!

les sérénades espagnoles, les aventures risquées, les strophes

titubantes, le dédain de Platon, les assouvissements d'Épicure, le

mépris de la politique, le rire de la sainteté, le doute sur les

immortels lendemains de cette courte vie! Tu l'as applaudi, et vous vous

êtes pervertis l'un et l'autre. Il est remonté de cette perversion par

le ressort vainement comprimé de son génie. Mais toi, Jeunesse, tu y es

restée et tu t'y complais, et tu répètes ses vers, après tes orgies,

pour te justifier à toi-même ta mollesse par un élégant exemple!

Aussi regarde: qu'es-tu devenue depuis que cette moralité du plaisir a

été aspirée par toi dans ces vers ivres de verve, mais malsains de

substance. Ton trône de 1830 est tombé, et tu n'as pas levé un bras

seulement pour le défendre. La république a surgi sous tes pieds, et tu

n'as pas fait un geste pour la modérer et pour l'asseoir sur ta propre

souveraineté, comme si tu t'étais sentie indigne de ce règne de la

raison et de l'énergie civiles que le hasard t'offrait pour te relever à

tes propres yeux et aux yeux du monde. Souverain fatigué avant le

travail, tu as abdiqué avec insouciance, comme un roi de la race des

Sardanapale, une dignité qui t'aurait coûté une heure de ton sommeil ou

une coupe de tes festins! Mille tribunes se sont élevées, et tu n'es

montée à aucune pour défendre ou réfuter des opinions. Des opinions? Ton

poëte t'avait bien recommandé de ne pas te compromettre à en avoir une.

Qui? moi? noir ou blanc? Ma foi non!

La dictature est venue et tu as regardé passer, les bras croisés, la

fortune comme un spectacle! Que t'importe à toi ce qui passe dans la

rue, pourvu que l'or roule, que le verre écume, que la courtisane

chante, et que la baïonnette étincelle au soleil? car, il faut te rendre

justice, la bravoure est la seule incorruptibilité de ta race!

En littérature tu n'as pas cessé de railler depuis dix ans toutes ces

vieilleries de religiosités, de philosophie, de spiritualisme,

d'éloquence, de lyrisme, de philanthropie, de politique, bulles de savon

colorées, selon toi, tantôt des rayons de nos vaines imaginations,

tantôt du sang de nos veines! Tu n'as pas cessé de reléguer dans le pays

des songes creux et des chimères tous ces poëtes, tous ces publicistes,

tous ces historiens, tous ces orateurs qui avaient le malheur de dater

de plus haut que toi dans la vie, d'être nés à des époques où l'âme se

rattachait à l'antiquité par l'étude des grands exemples, et où l'on

croyait bêtement à autre chose qu'à _Ninette_ ou _Ninon_! Tu te vautrais

dans ton prosaïsme, tu te pâmais d'aise pour ton _Rabelais_, tu te

châtrais le coeur avec ton _Don Juan_, tu te pervertissais l'esprit avec

ton _Heine_! Tu ne reconnaissais pour philosophe que _Stendal_ et pour

maître que Musset, et tu te targuais d'avance tous les matins des

oeuvres inouïes que tu couvais sur ton oreiller inspirateur entre une

nuit d'orgie et une aurore de paresse!

Moi-même, je l'avoue, étonné de tes forfanteries de coeur et d'esprit,

j'attendais, avec une admiration toute prête à t'applaudir, ces

chefs-d'oeuvre de nouveauté, promis par tes présomptueux pressentiments.

Nous avons attendu dix ans, et qu'avons-nous vu sortir de ces écoles de

Byron, de Heine, de Musset? Une foule d'imitateurs grimaçant des grâces,

naturelles chez ces grands artistes, affectées chez vous! la platitude

systématique ou innée se masquant pompeusement sous le nom prétentieux

de _réalisme_! la poésie se dégradant au tour de force comme une

danseuse de corde! les poëtes oubliant le sens pour ne s'occuper que des

mètres ou des rimes de leurs compositions, et finissant par se glorifier

eux-mêmes du nom de _funambules_ de la poësie! un jeu, en un mot, au

lieu d'un talent! un effort, au lieu d'une grâce! un caprice, au lieu

d'une âme! une profanation, au lieu d'un culte! un sacrilége, au lieu

d'une adoration du bien et du beau dans l'art? Y a-t-il là de quoi tant

se vanter de sa jeunesse, et de quoi tant mépriser ses pères?

Royer-Collard s'écriait que ce qui manquait à la jeunesse de son temps,

c'était le respect des supériorités: ne pourrait-on pas vous dire à

vous que ce qui vous manque aujourd'hui, c'est le respect de vous-mêmes?

Et nous qui vieillissons aujourd'hui, sommes-nous fondés à vieillir du

moins avec espérance?

Et comment bien espérer encore de ce réveil de ton âme, ô Jeunesse dorée

de Musset, Jeunesse à qui tes poëtes eux-mêmes, tes poëtes épicuriens,

chantres jadis des nobles passions, baladins de paroles aujourd'hui,

prêchent l'indifférence, le boudoir et la coupe pour toute vérité?

Comment bien espérer de ton âme, quand la législation de ton

enseignement national décrète elle-même la suppression facultative de

l'étude des lettres humaines qui font l'homme moral, au profit exclusif

de l'enseignement mathématique qui fait l'homme machine? Crois-tu fonder

ainsi une civilisation pensante sur le chiffre qui ne pense pas? Ne

sens-tu pas qu'un pareil système n'est propre qu'à dégrader d'autant la

pensée dans le monde? Ne sais-tu pas ce que c'est que l'âme d'un peuple?

L'âme d'un peuple n'est pas ce chiffre muet et mort à l'aide duquel il

compte des quantités et mesure des étendues; un calcul n'est pas une

idée: la toise et le compas en font autant! L'âme d'un peuple, c'est sa

littérature sous toutes ses formes: religion, philosophie, langue,

morale, législation, histoire, sentiment, poésie! Si tu laisses diminuer

dans ton enseignement la part immense et principale qui doit appartenir

à la pensée dans l'homme, c'est ton âme elle-même que tu diminues pour

toi et pour les générations qui naîtront de toi; et quand on aura

diminué ainsi l'âme de cette grande nation intellectuelle, c'est sa

place dans le monde et dans les siècles que vous aurez faite plus petite

avec votre propre compas! Ce n'est pas en chiffres morts, c'est en

lettres vivantes et immortelles que le nom français a été écrit sur la

face du globe!

Voilà pourtant à quoi tu applaudis, Jeunesse atteinte jusque dans ta

moelle! Voilà de quoi tu te rends complice: tu désertes les lettres pour

les chiffres, tu affectes, à l'exemple de tes corrupteurs en prose et en

vers, le dédain du beau, l'estime exclusive de l'utile, l'insouciance

des institutions qui font l'avenir, le mépris pour ces noms littéraires

et politiques qui te restent encore comme des reproches vivants de ta

mollesse, écrivains, orateurs, philosophes, poëtes, qui n'ont de vieux

que leurs services, leur expérience et leurs gloires! Ces gloires

t'offusquent, tu aimes mieux les insulter que les atteindre! Prends

garde! cela porte malheur de déshonorer ses pères!

Il en fut exactement ainsi à Rome du temps de César. Tu pourrais le lire

dans Cicéron, si tu n'aimais mieux lire la ballade _à la Lune_ ou les

facéties de tes pamphlétaires que _le Songe de Scipion_; toute la

jeunesse romaine, après les longues guerres civiles, séduite par l'éclat

des armes et par les robes flottantes de César, d'Antoine, de Dolabella,

fut prise d'un épicuréisme insolent, d'une insouciance pour les lettres,

et d'un mépris pour les choses cultivées et honorées jusque-là, qui

devaient précipiter vite la ruine morale de l'Italie; il ne resta du

parti des patriciens de la vieille liberté et de la vieille austérité

romaines, que des têtes chauves abandonnées par les idolâtres de la

gloire militaire et raillées par les poëtes lascifs du plaisir et de la

jeunesse, tels que le lâche Horace qui avait jeté son bouclier. Mais ces

têtes chauves étaient les _Scipion_, les _Caton_, les _Cicéron_, les

noms par qui Rome vivait et vivra dans les lettres, dans le coeur et

dans la mémoire des hommes de bien de tous les âges futurs.

Prends garde, encore une fois, ô présomptueuse et folle Jeunesse de

l'école des sens, qu'il n'en soit ainsi de toi-même! Prends garde que

les têtes mûres, sur lesquelles tu jettes la poussière de tes mépris, ne

dominent encore de toute la hauteur d'un autre temps les cheveux

couronnés de roses; ce serait là le symptôme fatal de l'abaissement du

niveau de l'intelligence nationale et de la diminution des proportions

de l'âme parmi nous; car ce qu'il y a de plus déplorable et de plus

irrémédiable dans un peuple, c'est quand la jeunesse du coeur se réfugie

sous les cheveux blancs!

Cours familier de Littérature - Volume 03 · 第 231 / 232 题