Trois conditions, selon nous, sont nécessaires pour former un grand
poëte sérieux dans tous les siècles. Ces trois conditions sont: un
amour, une foi, un caractère.
Nous venons de voir que la première de ces conditions, un saint amour,
un amour de _Béatrice_ ou de Laure, avait malheureusement manqué à M. de
Musset.
Ses oeuvres, à dater de ce jour, nous prouvent assez qu'une foi
quelconque, soit religieuse, soit philosophique, soit même politique,
lui manqua aussi; nous n'en voudrions d'autre preuve que ses vers. Ils
badinent presque sans cesse avec les choses sérieuses, ils font de la
poésie la flamme bleue d'un bol de punch, au lieu d'en faire la flamme
inextinguible d'un autel. Musset fait plus que de badiner avec les
grands sentiments, il les raille, soit que ces grands sentiments
s'appellent amour, soit qu'ils s'appellent religion, soit qu'ils
s'appellent patriotisme: lisez, sur les matières religieuses et
politiques, sa profession ironique adressée à un ami.
«Vous me demandez si j'aime ma patrie?
Oui, j'aime fort aussi l'Espagne et la Turquie.
. . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . .
«Vous me demandez si je suis catholique?
Oui, j'aime fort aussi les dieux....
. . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . .
«Vous me demandez si j'aime la sagesse?
Oui, j'aime fort aussi le tabac à fumer.
. . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . .
«J'estime le Bordeaux, surtout dans sa vieillesse.
J'aime tous les vins francs parce qu'ils font aimer!»
Lisez, dans les vers sur la naissance d'un prince, l'apostrophe à la
nation pour la désintéresser de tout ce qui n'est pas jouissance
matérielle.
«As-tu vendu ton blé, ton bétail et ton vin?»
. . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . .
Enfin lisez dans la dernière page dont il a scellé ses oeuvres, son
sonnet d'adieu à ce bas monde:
Jusqu'à présent, lecteur, suivant l'antique usage,
Je te disais bonjour à la première page.
Mon livre cette fois se ferme moins gaiement;
En vérité, ce siècle est un mauvais moment.
Tout s'en va, les plaisirs et les moeurs d'un autre âge.
Les rois, les dieux vaincus, le hasard triomphant,
Rosalinde et Suzon qui me trouvent trop sage,
Lamartine vieilli qui me traite en enfant.
La politique, hélas! voilà notre misère.
Mes meilleurs ennemis me conseillent d'en faire.
Être rouge ce soir, blanc demain, ma foi, non.
Je veux, quand on m'a lu, qu'on puisse me relire.
Si deux noms, par hasard, s'embrouillent sur ma lyre,
Ce ne sera jamais que Ninette ou Ninon.
Charmante plaisanterie, triste symbole d'une foi absente qui ne donne
aucune unité, aucune spiritualité, aucun but grandiose, aucune tendance
même perceptible au génie; ces moeurs délicieuses, mais toujours
légères, sont des osselets avec lesquels un enfant joue sur les deux
seuils de la vie. Une philosophie manque donc à ce poëte pour être un
homme fait de la littérature.
La troisième condition, un caractère, ne lui a pas moins manqué. Si l'on
entend par ce mot une nature saine, bonne, honnête, tendre même et
capable de tous les excellents sentiments du coeur et de l'esprit dans
la vie privée; non, ce caractère-là n'a pas manqué au poëte, c'est pour
cela même qu'il fut aimé, et qu'il sera pleuré: sa physionomie seule
révélait un homme de bien. Mais si l'on entend par caractère cette
solidité de membres, cet aplomb de stature, cette énergie de pose qui
font qu'un homme se tient debout contre les vents de la vie et qu'il
marche droit à pas réguliers dans les sentiers difficiles, vers un but
humain ou divin placé au bout de notre courte carrière humaine; non,
Alfred de Musset ne reçut pas de la nature et ne conquit pas par
l'éducation ce caractère, seul lest qui empêche le navire de chavirer
dans le roulis des vagues. Son âme, qui n'était que grâce, flexibilité
et souplesse comme son talent, s'inclinait à tout vent de l'imagination.
Il n'y avait en lui de solide que ce qu'on entend par l'honnête homme:
tout le reste était d'un enfant; ses fautes même dont on a trop parlé
n'étaient que des enfantillages. C'étaient des fautes de tempérament, ce
ne furent jamais des vices de coeur.
Mais enfin pour être vrai il faut reconnaître que l'absence de ces
trois conditions qui font seules la grande poésie: l'amour, la foi, le
caractère, lui manquent comme elles manquèrent à un homme du
dix-septième siècle avec lequel il a une lointaine ressemblance, la
Fontaine. Il faut reconnaître de plus que l'absence de ces trois
conditions qui n'ont pas empêché la Fontaine d'être ce qu'on appelle
immortel, mais qui l'ont empêché d'être moral, il faut reconnaître,
disons-nous, que l'absence totale de ces trois conditions de l'homme a
porté un préjudice immense au poëte; il faut reconnaître que l'absence
de ces trois qualités donne à l'ensemble des oeuvres de Musset quelque
chose de vide, de creux, de léger dans la main, d'incohérent, de
sardonique, d'éternellement jeune, et par conséquent de souvent puéril
et de quelquefois licencieux qui ne satisfait pas la raison, qui ne
vivifie pas le coeur autant que ses oeuvres séduisent et caressent
l'esprit.
Enfin il faut reconnaître qu'il y a dans ces éternels enjouements, dans
cette folle ironie des choses graves: amour, beauté, religion, chasteté
des moeurs, dévouement à ses opinions, quelque chose qui fait une
impression pénible même à l'imagination. Cette impression est tout à
fait semblable à celle que fait, dans un bain d'Orient, le baigneur qui
vous verse une pluie d'eau froide sur la poitrine, après vous avoir
plongé dans l'eau tiède et parfumée du bassin de marbre. On a froid et
chaud tout ensemble, on ne sait si l'on doit s'épanouir ou frissonner.
Pour moi j'avoue (mais c'est sans doute un tort de ma nature un peu trop
sensible aux impressions de l'air ambiant), j'avoue que c'est surtout
cette ironie moqueuse, cette caresse à rebrousse-poil, ce chaud et froid
de ses vers, cette profanation du sentiment qui m'ont rendu moins
sensible que je ne devais l'être au mérite incomparable des ouvrages
légers de cet émule en poésie.
Dirai-je ici toute ma pensée? Il m'est arrivé souvent, en fermant avec
humeur le volume de _Don Juan_ de Byron, les facéties presque toujours
sacriléges de _Heine_, et quelquefois les poésies trop juvéniles et trop
rabelaisiennes de Musset, il m'est arrivé, dis-je, de comparer
l'impression que j'avais reçue dans ces volumes léthifères à une Morgue
de la pensée où l'on va, pour les reconnaître, contempler avec
répugnance et dégoût les choses mortes et décomposées du coeur humain!
Il me semblait que j'entendais la voix ricaneuse de don Juan, ou la voix
plus grinçante de _Heine_ le _poëte réprouvé_ de cette école, nous dire,
en se faisant une joie de notre horreur: Tenez, regardez votre idéal:
Ici la jeunesse, ici la beauté, ici l'innocence, ici l'amour, ici la
pudeur, ici la vertu, ici la piété, ici la poésie, cette fleur de l'âme!
ici l'héroïsme trompé par la fortune! Les voilà, mais les voilà tués!
les voilà trouvés dans la rue après une nuit de carnaval! les voilà tout
salis de boue et de lie! les voilà honteux, même après leur mort, de
leur nudité! Et, pour que le spectacle soit plus funèbre et que l'ironie
des poëtes soit plus sanglante: Regardez! voilà, sous le vestibule de
cette Morgue de l'âme, une statue du rire qui grimace la volupté en face
de la mort et qui vous encourage du doigt à vous moquer des plus belles
et des plus tristes choses de la vie!
Pardon de cette image, mais il ne s'en présente pas d'autre sous ma main
pour peindre cet attrait mêlé de répulsion qui me saisit en lisant ces
poésies renversées qui placent l'idéal en bas au lieu de le laisser où
Dieu l'a placé, dans les hauteurs de l'âme et dans les horizons du
ciel. Est-ce là ce qu'on éprouve en lisant l'Arioste? Non! le franc rire
n'est pas le ricanement.