Ces vers nous ramènent malgré nous à un amer souvenir.
Nous l'avons connue et admirée aussi, cette apparition transparente du
génie dans la beauté. Nous avons entrevu dans tous les climats bien des
femmes dont les traits éblouissaient les yeux, dont le timbre de l'âme
dans la voix ébranlait le coeur, dont les regards répandaient plus de
lueurs qu'il n'y en a dans l'aube et dans les étoiles d'un ciel
d'Orient; mais nous n'avons jamais vu et nous craignons qu'on ne revoie
jamais (car la nature s'égale mais ne se répète pas) une créature
innomée comparable à cette bayadère du ciel ici-bas. Nous disons
bayadère dans le sens pur et pieux du mot, une cariatide vivante des
temples de la divinité dans les Indes, l'ivresse de l'oreille et des
yeux dévoilée aux hommes pour enlever l'âme au ciel par les regards et
par la voix!
Un mystère qu'elle nous a à demi révélé un jour à nous-même planait sur
sa vie comme un nuage sur la source d'un fleuve. Ce nuage assombrissait
sa beauté. Il répandait sur ses traits éclatants de jeunesse et
d'inspiration une arrière-pensée de tristesse. Cette mélancolie
s'éclairait, mais ne se dissipait jamais entièrement. Elle avait trop
souffert pour que le sourire ne conservât pas une certaine langueur et
une certaine amertume irréfléchie sur ses lèvres.
Cette beauté de madame Malibran existait par elle-même sans avoir besoin
de formes, de contours, de couleurs pour se révéler. C'était la beauté
métaphysique n'empruntant à la matière que juste assez de forme pour
être perceptible aux yeux d'ici-bas. Son corps charmant ne la parait
pas, il la voilait à peine. Cependant cette beauté, qui transperçait à
travers ce frêle tissu comme la lueur à travers l'albâtre, fascinait
tous les sens autant qu'elle divinisait l'âme. On se sentait en présence
d'un être dont le feu sacré de l'art avait dévoré le tissu. Ce feu de
l'enthousiasme était si ardent et si pur en elle, qu'à chaque instant on
croyait voir cette enveloppe consumée tomber en une pincée de cendre et
tenir dans une urne ou dans la main. On connaît les prodigieux
engouements qu'elle excitait d'un bout de l'Europe à l'autre par son
chant. Mais ce n'était ni son chant, ni son geste, ni son drame que
j'admirais le plus en elle, c'était sa personne. Elle n'avait pas besoin
de baguette pour ses enchantements, le charme était dans son âme. Ce
charme ne tombait pas avec ses parures ou ses couronnes de théâtre, il
s'endormait et se réveillait avec elle.
Un hasard nous rapprocha; elle me tendit la main comme à un frère. Toute
son âme était dans ce geste. Je la vis assidûment pendant un court
printemps, le dernier de ses beaux printemps; c'était tantôt dans des
nuits musicales sous les arbres illuminés des jardins de Paris, où elle
faisait taire et mourir de mélodie les rossignols; tantôt dans son salon
familier de la rue de Provence, où les instruments de musique et les
guitares de la veille jonchaient les meubles et les tapis. La
conversation y prenait bien plus souvent le ton mélancolique de
l'enthousiasme qui est le mal du pays des grandes âmes, que le ton de
l'enjouement qui n'était chez elle que l'ivresse d'une soirée.
Elle me traitait en ami supérieur en âge à qui l'on se plaît à se
confier, parce qu'on sent l'affection désintéressée dans le conseil. Il
dépendit plusieurs fois de moi d'avoir une influence heureuse sur sa
destinée. Cependant je ne la détournai pas assez du chemin de la mort.
Elle partit. Elle épousa un homme supérieur dans l'art qu'elle aimait.
Elle fut heureuse quelques jours, puis elle mourut dans le bonheur et
dans le triomphe. Ses bienfaits incalculables l'avaient devancée dans le
ciel et l'attendaient sur le seuil des miséricordes. Je venais de
recevoir d'elle peu de jours avant sa mort une lettre badine de trente
pages, qui dort encore quelque part parmi mes papiers. «Je voudrais, m'y
disait-elle, avoir sous la main une feuille de papier longue et large
comme le firmament pour la remplir de mon bavardage et de mes
épanchements avec vous.» Jeunesse, beauté, bonté, génie, âme de
prédilection parmi les âmes expressives, la petite croix dont parle
Alfred de Musset couvrit tout.
Voilà la vision à la fois charmante et surnaturelle que le hasard aurait
dû placer à temps sur la route du poëte dont nous parlons! voilà le
_Sursum corda_ qu'il fallait à ce jeune homme pour l'empêcher de
regarder jamais ailleurs. Ils étaient jeunes, ils étaient libres, ils
étaient beaux, ils étaient poëtes au moins autant l'un que l'autre, ils
pouvaient s'attacher saintement dans la vie l'un à l'autre aussi
indissolublement que la musique s'attache aux paroles dans une mélodie
de Cimarosa!
Il ne devait pas en être ainsi, nous dit M. de Sainte-Beuve dans un
tendre reproche à la destinée de cet ami mort. «La passion vint,
ajoute-t-il; elle éclaira un instant ce génie si bien fait pour elle;
mais elle le ravagea. On connaît trop bien cette histoire pour que ce
soit une indiscrétion de la rappeler.»
M. de Sainte-Beuve a raison; du jour, en effet, où ce jeune poëte cessa
de croire à la sainteté de l'amour et à la durée de l'enthousiasme, il
fit plus que de tomber dans l'incrédulité, il tomba dans la dérision de
l'amour, il devint un sceptique du sentiment, un athée de
l'enthousiasme, un blasphémateur du feu sacré; de là au cynisme il n'y a
qu'un pas; sa nature élégante et attique lui défendait de s'y livrer,
mais il glissa trop souvent dans des libertinages de style qui ne se
dégradent pas jusqu'à l'Arétin, mais qui rappellent Boccace, le Musset
immortel d'Italie.