Soyons justes dans nos indulgences cependant: il n'est pas exact de dire
que tout fut neuf dans l'âme de l'artiste, dans la musique et dans
l'instrument. Hélas! malheureusement non: tout n'était pas original dans
cette poésie charmante et bouffonne du nouveau poëte. Il ne nous imitait
pas, cela est vrai, mais la nature humaine, dans la première jeunesse,
est tellement imitatrice qu'à son insu Alfred de Musset en imitait
d'autres que nous. Si nous avions fondé l'école des larmes, deux
écrivains d'un immense génie, mais d'une dépravation de coeur aussi
prodigieuse que leur génie, avaient fondé l'école du rire. Mais de quel
rire? du faux rire! Car rire du sérieux, rire du triste, rire des
sentiments les plus délicats et les plus saints du coeur de l'homme,
rire de soi-même, rire du bien, rire du beau, rire de l'amour, rire de
la femme, rire de Dieu, ce n'est plus rire: c'est grimacer le blasphème,
c'est grincer des dents en proférant le sacrilége, c'est profaner la
poésie, c'est se griser à l'autel dans le calice de l'enthousiasme et
des larmes.
Ces deux hommes étaient alors lord Byron en Angleterre, Henri _Heine_ en
Allemagne, et ensuite à Paris.
Lord Byron, après avoir écrit les plus pathétiques et les plus
orientales poésies qui aient jamais attendri ou enchanté l'Occident,
écrivait maintenant son poëme burlesque de _Don Juan_, apostasie
quelquefois ravissante, quelquefois grossière et plate de son âme et de
son génie. _Don Juan_, précisément parce que c'était un scandale, avait
un succès immense et très-disproportionné à son mérite. On passait sur
des chants interminables de divagations, d'obscénités et de platitudes,
pour s'extasier avec raison sur des chants inouïs de passion naïve, de
jeunesse, d'innocence et de félicité, tels que les amours de Don Juan et
d'Haïdé, cette Chloé et ce Daphnis de l'Archipel. Tout le monde se
croyait capable d'écrire des _Haïdé_, parce qu'on se sentait
très-capable de rimer en français les prosaïques obscénités et les
grossières plaisanteries de cette longue et mauvaise rapsodie du poëte
anglais.
Le sujet de _Don Juan_ a été et sera mille fois encore l'éternelle
tentation des imaginations poétiques. _Don Juan_ est Espagnol d'origine,
puis Allemand de conception, puis Anglais d'exécution; il sera
certainement Français tôt ou tard d'imitation, quand le poëte sera né
assez enthousiaste pour s'élever au sublime, assez corrompu pour se
moquer de son enthousiasme, assez souple pour se précipiter de l'empirée
dans l'égout sans se casser les reins dans ce tour de force. Dieu
préserve le plus longtemps possible la littérature française de ce
casse-cou! Voltaire l'a essayé dans un poëme plus ordurier que
plaisant; où Voltaire a échoué qui osera se flatter de réussir?