XVIII

Le type véritablement original de _Don Juan_ est né le jour où la

chevalerie est morte en Europe. La chevalerie était la noble folie de la

vertu; les don Juan sont la folie du vice. C'est _Don Quichotte_ qui est

le véritable père de _Don Juan_; le jour où l'on a commencé à railler

l'héroïsme et l'amour, on a ouvert la carrière aux héros du scepticisme

et du libertinage. _Don Juan_, fils de _Don Quichotte_, après avoir

amusé sous différentes incarnations l'amoureuse Espagne, a fait son

apparition dans la fantastique Allemagne sous le nom de _Faust_. Les

vieux poëtes allemands s'en sont emparés et lui ont donné un degré de

dépravation de plus. Ils ont ajouté l'impiété à la débauche dans ce

caractère. Ils en ont fait un _Lucifer_ déguisé en amant pour séduire et

pour délaisser les jeunes filles éblouies à sa lueur infernale. Goethe

l'a rajeuni dans son _Faust_, tragédie épique et merveilleuse, où

l'innocente coupable Marguerite attendrit Dieu lui-même après avoir

attendri Satan.

Don Juan, dans lord Byron comme dans les poëtes espagnols, n'est plus

Satan, mais c'est un jeune homme satanique, une personnification de la

jeunesse corrompue dans sa fleur, corrompant tout autour d'elle, mais

ayant conservé, dans sa corruption précoce et malfaisante, quelque chose

de la grâce et du parfum de sou innocence. Don Juan, en un mot, c'est

l'étourdi blasé de l'univers, c'est le mauvais sujet de l'espèce

humaine, c'est le vice séduit et séduisant, éprouvant quelquefois la

passion, la jouant plus souvent par caprice et la finissant toujours par

un éclat de rire.

Voilà le modèle que _Don Quichotte_ de Cervantès, le _Faust_ de Goethe

et le _Don Juan_ de Byron offraient à Alfred de Musset.

_Henri Heine_, pour qui on commençait à s'engouer en France, lui en

offrait un bien plus dépravé.

Nous avons beaucoup lu _Henri Heine_ dans ses vers et dans sa prose. Ce

Voltaire de Hambourg, ce Camille Desmoulins de la mer Baltique, ce

Figaro d'outre-Rhin, était le fils d'une honorable et opulente maison

de banquiers d'Allemagne. Proscrit de son pays pour quelques peccadilles

de satiriste, il était venu à Paris; il s'y était fait le Coriolan de

plume de sa patrie.

Son prodigieux talent comme pamphlétaire, bien supérieur, selon nous, à

son très-médiocre talent comme poëte, l'avait bien vite naturalisé

Français. Nous lui rendons justice sous ce rapport: ni Aristophane, ni

Arioste, ni Voltaire, ni Beaumarchais, ni Camille Desmoulins, ces dieux

rieurs de la facétie, n'ont surpassé ce jeune Allemand dans cet art

méchant d'assaisonner le sérieux de ridicule et de mêler une poésie

véritable à la plus cynique raillerie des choses sacrées. Du reste, il

ne fallait lui demander aucune raison d'aimer ou de haïr ce qu'il

exaltait ou ce qu'il brisait avec la même verve d'esprit.

_Heine_ n'avait pour raison que son caprice. Tour à tour libéral,

monarchiste, allemand, français, radical, napoléoniste, orléaniste,

républicain, communiste, blasphémant la société quand elle règne, sapant

le trône quand il est debout, impréquant la république quand elle sort

pour un jour de ses propres voeux, cynique d'impiété quand il s'amuse,

dévot quand il souffre, ambigu quand il meurt, indéchiffrable partout,

ce n'est pas un homme, c'est une plume, ou plutôt c'est une griffe, mais

c'est la griffe d'un aigle de ténèbres, d'un singe de l'enfer amuseur

des mauvais esprits: cette griffe égratigne jusqu'au sang tout ce

qu'elle touche et elle brûle tout ce qu'elle a égratigné. En conscience

nous ne croyons pas que la nature humaine ait jamais réuni dans un seul

homme, tant de talent, tant de légèreté, tant de poésie, tant de grâce à

tant d'innocente perversité. Nous disons innocente, car un enfant n'est

jamais coupable, et sous les premiers cheveux blancs Henri Heine est

mort enfant!

Tel était le second modèle que l'esprit tentateur offrait à

l'adolescence inexpérimentée d'Alfred de Musset quand il entra dans le

monde. Mais s'il fut malheureux dans ses premiers modèles, il fut

également malheureux dans ses premières tendresses de coeur.

Un jeune écrivain aussi délicat de touche qu'il est accompli

d'intelligence et qu'il est viril de caractère, M. Laurent Pichat, poëte

et politique de la même main, fait aujourd'hui même dans la _Revue de

Paris_, une allusion par réticence à cette infortune de coeur d'Alfred

de Musset, hélas! et peut-être la plus irrémédiable de ses

infortunes!--«Les biographes» écrit M. Laurent Pichat, «chercheront à

rendre publique l'anecdote de cette douleur qui le fît pleurer comme un

enfant: déjà même les indiscrétions personnelles en ont trop dit

peut-être. Ne nous arrêtons pas à ces légendes du sentiment. Quand nous

dévorions ses plaintes, et quand des voix vagues voulaient nous révéler

cette mystérieuse histoire, nous nous refusions à entendre, et

aujourd'hui même nous ne voulons rien savoir et rien répéter de ce qu'on

a murmuré. Lisons les vers et respectons les secrets de l'âme.»

Nous ne déchirerons pas le voile, et cela avec d'autant plus de raison,

que nous n'avons recueilli, comme M. Laurent Pichat, que les commérages

à demi-mot de l'ignorance et de la malveillance contre deux natures de

génie. Il paraît résulter de ces balbutiements de vagues sur les lagunes

de Venise, que le premier amour de ce jeune homme ne fut pas heureux, et

que né d'un caprice, il fut abrégé et puni par un abandon. De là ces

gouttes de larmes amères qui tombèrent pendant toute la vie de Musset

sur ces feuilles de rose de ses vers, et qui en sont peut-être les

perles les plus précieuses, comme dans un tableau de fleurs _de

Saint-Jean_ les gouttes de rosée que transperce un rayon de soleil. Mais

de là aussi une incrédulité impie à l'amour vertueux, une ironie

habituelle contre l'amour fidèle, une moquerie de l'amour de l'âme, un

culte à l'amour des yeux, et enfin un abandon sans résistance à l'amour

capricieux et volage de l'instinct qui est à la fois la profanation et

la vengeance de ce qu'il y a de plus divin dans le calice où l'homme

boit ses délices et ses larmes.

Ce fut un grand malheur que cette rencontre au printemps de leur vie,

entre deux grandes imaginations et entre deux belles jeunesses qui

n'étaient pas nées pour se refléter l'une à l'autre des clartés, mais

des ombres. Elles se ternirent ainsi au lieu de s'illuminer

mutuellement. Il y eut éclipse dans leur ciel, elles en souffrirent, et

tout le monde en souffrit avec elles.

Il y a deux éducations pour tout homme jeune qui entre bien doué des

dons de Dieu dans la vie: l'éducation de sa mère et l'éducation de la

première femme qu'il aime après sa mère. Heureux celui qui aime plus

haut que lui à son premier soupir de tendresse! Malheureux celui qui

n'aime pas à son niveau! L'un ne cessera pas de monter, l'autre ne

cessera pas de descendre. La Destinée est femme.

Ce n'était pas un caprice de jeunesse qu'il fallait à Musset, c'était

une religion du coeur, notre premier maître de philosophie, c'est un

chaste amour. C'est Béatrice qui fît Dante, c'est Laure qui fît

Pétrarque, c'est Léonore qui fît le Tasse, c'est Vittoria Colonna qui

fit Michel-Ange, aussi poëte de coeur qu'il fut artiste du ciseau; dans

la Grèce, c'est Sapho qui fît Alcée; les femmes olympiques de la Grèce

ne firent que des Anacréons, les belles _Délies_ de Rome ne firent que

des Tibulles, les _Éléonores_ de Paris ne firent que des Parnys. L'amour

est un holocauste dans les coeurs purs, mais c'est à condition de ne

brûler que des parfums.

Cours familier de Littérature - Volume 03 · 第 226 / 232 题