Saint-Évremond n'avait jamais ni imprimé, ni recueilli, ni vendu ses
légers ouvrages; il ne travaillait pas, il s'amusait; il s'en rapportait
au vent pour disséminer çà et là ou pour laisser tomber à terre ses
feuilles éparses, simples badinages, la destinée de son talent n'étant,
selon lui, que de faire sourire ses amis.
Mais aussitôt qu'il fut mort, l'Angleterre et la France recueillirent
avec un engouement passionné ses moindres reliques en vers et en prose.
«Donnez-nous du Saint-Évremond, disaient les éditeurs aux auteurs, nous
vous payerons ces grâces sans poids au poids de l'or.»
Cinq volumes multipliés par d'innombrables éditions suffirent à peine à
l'empressement de son siècle. Ils sont rares et négligés aujourd'hui
dans les bibliothèques; c'est un malheur pour l'esprit français. Les
grâces indéfinissables de ce style sont ensevelies dans ces pages, mais
elles n'y sont pas évaporées. Mes mains tombèrent par hasard sur ces
cinq volumes poudreux de Saint-Évremond, dans une vieille bibliothèque
de famille, chez un de mes oncles, curieux de reliques d'esprit. Je les
feuilletai avec complaisance et avec assiduité dans ma première
jeunesse. J'en ai conservé la saveur que laissent aux doigts des roses
séchées retrouvées sur la pierre d'un vieux sépulcre: vers, prose,
correspondance, épanchement du coeur, enjouement d'esprit, fines
railleries, plaisanteries d'autant plus rieuses qu'elles sont plus
inoffensives, voilà le patrimoine héréditaire de cet ancêtre de Voltaire
et d'Alfred de Musset.
Il y a surtout dans ces volumes une conversation réelle ou imaginaire
sur les plus graves sujets de la philosophie traduits en comique et
assaisonnés du rire inextinguible d'Homère. Elle est intitulée
_Conversation du père Canaye avec le maréchal d'Hocquincourt_. C'est
certainement le chef-d'oeuvre sans rival de l'enjouement et de la fine
ironie. Molière n'a pas plus de verve dans ses bouffonneries grotesques,
Voltaire n'a pas plus d'éclat de fou-rire dans ses facéties.
Saint-Évremond a été évidemment leur modèle. C'est un Rabelais de cour
et de bon goût qui n'a du français que la séve, mais qui a du grec
l'atticisme. Il y soulève les idées métaphysiques avec la grâce d'un
enfant d'Athènes jouant sous les portiques aux osselets, pendant que
Platon y pérore ou qu'Alcibiade y promène ses grâces pour séduire les
Athéniens.
En recherchant bien dans la littérature française le type original et
l'ancêtre direct d'Alfred de Musset, nous ne trouvons pour cette
généalogie lointaine que Saint-Évremond qui soit digne de cette parenté.
Nous allons, en feuilletant avec vous ses oeuvres et en faisant glisser
sous le pouce bien des pages, lui trouver des ancêtres moins purs et
plus rapprochés de nous.
Mais d'abord un mot de l'homme lui-même. Dans ces écrivains sans marque
dont l'inspiration est le caprice et dont la nonchalance est la seule
muse, l'homme et le livre se confondent tellement, que si vous n'aviez
pas le caractère, vous n'auriez pas le livre. Car la grâce est un don
gratuit de la nature. Les poëtes de cette école sont des favoris de
talent; ils se sont seulement donné, comme on dit, la peine de naître.
Ils n'ont rien acquis, ils ont tout reçu. Ne leur demandez pas compte
de leurs efforts, mais de leur bonheur. Ce sont des prédestinés.