IX

Saint-Évremond, l'ami du comte de Grammont et d'Hamilton, était un de

ces hommes qui ne se font pas avec de la volonté, du travail et du

talent, mais qui naissent tout faits des mains capricieuses de la

nature. Son histoire ressemble elle-même à un caprice du hasard.

Élevé dans les lettres pour le parlement, emporté par l'ardeur du sang

et de la jeunesse vers la guerre, il entra dans les camps et dans les

cours à une de ces époques toujours fertiles en talents neufs, où les

esprits secoués par de longues guerres civiles se détendent et se

reposent dans le loisir de la paix. La société comme la terre, n'est

jamais plus féconde que quand elle a été bien remuée par le soc des

révolutions: elle produit alors des plantes inattendues. L'époque de la

_Fronde_, où les partis, déjà à demi-désarmés se combattaient avec la

plume autant qu'avec l'épée, fournit à l'esprit aiguisé plus que malin

de Saint-Évremond l'occasion de railler spirituellement et gracieusement

ses adversaires. Son bon sens l'avait rangé de bonne heure dans le parti

du jeune roi Louis XIV, de la reine-mère et de l'habile ministre

Mazarin. Il ne voyait, avec raison, dans les partis opposés que des

queues de factions, d'intrigues et d'ambitions sans tête, propres à

perpétuer les désastres de la France, mais nullement à y constituer la

liberté pratique et morale. Mazarin, aussi spirituel que lui, se

délectait jusque sur son lit de mort à entendre la lecture de ses

facétieuses ripostes au parti des princes et du parlement. Le jeune roi

l'aimait comme il aima plus tard Molière et Boileau. Mais un badinage

épistolaire un peu trop hardi contre le cardinal, à propos de la paix

des Pyrénées, fut envenimé aux yeux du roi par Colbert, infiniment moins

spirituel et par conséquent infiniment moins tolérant que le cardinal

italien; ce badinage fut travesti en crime d'État. Menacé de la Bastille

après l'emprisonnement de Fouquet, son ami, Saint-Évremond se réfugia

d'abord en Hollande; il y connut Spinosa dont la fréquentation ajouta

une teinte de philosophie sceptique, mais non athée, à la voluptueuse

licence de sa vie.

De là il passa en Angleterre. C'était le règne de l'esprit, de la

débauche, de la beauté, sous le spirituel et voluptueux Charles II.

Charles II était une sorte de Louis XV anglais, avec plus de gaieté,

plus de liberté et plus d'élégance dans ses scandales de cour.

Saint-Évremond se lia d'une amitié passionnée, quoique mûre, avec la

belle duchesse de Mazarin, nièce du cardinal, errante comme lui de cour

en cour, et fixée enfin en Angleterre. Il se fit de cette Cléopâtre

italienne, digne d'être adorée dans tous les pays, une divinité

terrestre. Il attira autour d'elle, dans un centre de société

cosmopolite, le comte de Grammont, l'abbé de Saint-Réal, historien

superficiel, mais entraînant, précurseur de Voltaire dans l'art de

donner de la couleur et du mouvement au récit, Hamilton, le

Saint-Évremond anglais, Waller enfin, l'Anacréon de la Grande-Bretagne.

L'amitié solide, l'amour respectueux, la liberté d'esprit, la grâce de

l'entretien, l'oisiveté d'habitude, le travail par amusement, la

plaisanterie sans malice, la poésie sans prétention, la recherche du

plaisir décent comme but d'une vie où rien n'est certain que la mort, le

doute nonchalant sur les vérités morales, la philosophie des sens en un

mot assaisonnée seulement des délicatesses du bon goût, prolongèrent

jusqu'à quatre-vingt-dix ans les années toujours saines et l'esprit

toujours productif du philosophe français.

La mort de la duchesse de Mazarin, son amie, attrista sans le briser le

coeur de Saint-Évremond. Elle emportait en mourant tout son bonheur et

toute sa fortune qu'il lui avait généreusement prêtée. Il refusa de

rentrer en France, voulant mourir où il avait aimé.

La médiocrité de ses ressources n'altéra ni son désintéressement ni sa

paix: «Je me contente de mon indolence, écrit-il à ses amis. J'avais

encore cinq ou six ans à aimer le théâtre, la musique, la table; il faut

vivre de privations et d'économies; je saurai me passer de ce que je ne

puis avoir sans m'enchaîner, je suis un philosophe également éloigné de

la superstition et de l'impiété, un voluptueux qui n'a pas moins

d'aversion pour la débauche que de goût pour le plaisir. J'ai mis mon

bonheur dans moi-même pour qu'il ne dépendît que de ma raison: jeune,

j'ai évité la dissipation, persuadé qu'un peu de bien était nécessaire

aux commodités d'une vie avancée; vieux, j'ai cessé d'être économe,

pensant que la nécessité est peu à craindre quand on a peu de temps à en

souffrir. Je me loue de la nature et ne me plains point de la fortune.

J'aime le commerce des belles personnes autant que jamais, mais je les

trouve aimables sans le dessein de m'en faire aimer. Je ne compte que

sur mes propres sentiments, et ce que je cherche avec elles, c'est moins

la tendresse de leur coeur que celle du mien.»

X

Quinze jours avant sa fin, il écrivit encore des vers pleins des

souvenirs de son amoureuse jeunesse. Il la faisait revivre cette

jeunesse entre la mort et lui pour se retenir encore à la vie par les

perspectives en arrière du bonheur passé.

Saint-Évremond avait naturalisé la légèreté et la grâce françaises en

Angleterre. Il lui avait appris à badiner et à sourire; la littérature

anglaise lui doit quelque chose de cette qualité de style qu'on appelle

en anglais _humour_; cette qualité du style ou de la conversation, qui

n'a pas de nom en français, pourrait s'appeler l'étonnement. C'est

quelque chose de neuf dans l'idée, de contrastant dans l'esprit,

d'heureux dans l'expression, d'inespéré dans le mot, qui tient au

caractère plus encore qu'au génie de l'écrivain. Ce don de l'esprit

appartient plus généralement aux amateurs de littérature qu'aux auteurs

de profession, parce qu'il est inséparable d'une certaine légèreté; les

hommes du monde possèdent plus souvent cette légèreté que les hommes

d'études, parce que la conversation rend la phrase légère et que la

plume rend quelquefois la main lourde.

L'Angleterre reconnaissante du plaisir qu'elle avait eu de la

conversation de Saint-Évremond, réclama sa cendre et l'ensevelit avec

honneur parmi ses rois, ses orateurs, ses hommes illustres, dans

l'abbaye de Westminster. Quoiqu'il eût vécu presque autant qu'un siècle,

il n'y avait eu rien de sérieux dans sa longue vie, que son honneur et

son amour pour la belle Hortense Mancini, duchesse de Mazarin.

Cours familier de Littérature - Volume 03 · 第 218 / 232 题