Nous venons de relire, pour les comparer aux oeuvres d'Alfred de Musset,
les _Mémoires du comte de Grammont_. Nous ne connaissons dans aucune
langue une si charmante débauche d'esprit, de déraison et de style.
Pourquoi? C'est que le comte de Grammont ne songeait pas le moins du
monde, en écrivant ou en dictant son livre, à faire de l'esprit, de la
folie ou du style; il ne songeait qu'à se raconter lui-même, et, comme
la nature avait fait de lui, en le créant, le plus fin et le plus
spirituel badinage vivant qui soit jamais sorti des sources de
l'héroïque et facétieuse Garonne, en se racontant lui-même, il faisait
un chef-d'oeuvre de bonne plaisanterie. Son livre n'est pas un livre,
c'est un homme, et cet homme n'est pas un homme, c'est un esprit follet.
On ne sait pas bien au juste dans quelle proportion exacte le comte de
Grammont, son beau-frère l'anglais Hamilton, et Saint-Évremond, l'ami
des deux et vivant à Londres avec eux, concourent à cet inimitable
livre. Il y a vingt romans de moeurs, trente comédies et cinquante
mariages de Figaro dans cet opuscule. À coup sûr, Voltaire le savait par
coeur et Beaumarchais l'avait beaucoup lu. Le comte de Grammont fut
l'original de ces esprits fins, légers, futiles, inconsistants, mais
cependant justes, sensés, exquis, dont notre littérature de passe-temps
a eu depuis cette époque tant de copies. Mais ces esprits-là ne se
copient pas, ils jaillissent du caractère et de la verve de
l'écrivain; il faut que le livre naisse avec l'homme.