Nous ne parlons pas ici de RABELAIS, le génie ordurier du cynisme, le
scandale de l'oreille, de l'esprit, du coeur et du goût, le champignon
vénéneux et fétide, né du fumier du cloître du moyen âge, le pourceau
grognant de la Gaule, non le pourceau du troupeau d'Épicure comme dit
Horace:
... _Epicuri de grege porcum!_
mais le pourceau des moines défroqués, se délectant dans sa bauge
immonde et faisant rejaillir avec délices les éclaboussures de sa lie
sur le visage, sur les moeurs et sur la langue de son siècle. Rabelais,
selon nous, ne représente pas le plaisir, mais l'ordure; il enivre, mais
en infectant. La jeune école littéraire du réalisme qui s'évertue
aujourd'hui à le réhabiliter, ne parviendra qu'à se salir l'imagination
sans parvenir à le laver. Toute l'eau de rose du Bosphore ou de
Fontenay-aux-Roses ne suffirait pas à parfumer ce léviathan de la
crapule. Rabelais a quelquefois une folle ivresse qui fait qu'on se
récrie d'admiration sur la sordide fécondité de la langue, j'en
conviens, mais c'est un ivrogne de verve.--Aux égouts le festin!
Deux écrivains du XVIIe siècle ont laissé à la France, en l'amusant, la
délicatesse de ses plaisirs et de son goût. Ces deux écrivains sont:
Hamilton, l'auteur des _Mémoires du comte de Grammont_, et
Saint-Évremond, le premier importateur du véritable sel attique en
France.
Saint-Évremond est le patriarche de cette tribu des voluptueux et des
rieurs en prose et en vers. Il enfanta dans sa vieillesse Mme de
Sévigné, puis Chaulieu, Lafare, l'abbé Courtin, l'école des gracieux
débauchés du _temple_, puis le Voltaire des poésies légères, des
facéties, de la correspondance, puis Beaumarchais, puis Alfred de
Musset, le dernier des petits-fils de Saint-Évremond, non pas plus
voluptueux, mais mille fois plus poëte que cet aïeul de ses vers.
Il y a un air de famille incontestable entre Hamilton, Saint-Évremond et
Alfred de Musset; coeurs de même grâce, esprits de même séve,
philosophes de même insouciance, si on peut appliquer à l'insouciance le
nom de philosophie. C'est du moins la philosophie de l'agrément.