II

Nous avons dit tout à l'heure: «VIVE LA JEUNESSE, À CONDITION QU'ELLE NE

DURE PAS TOUTE LA VIE!» Expliquons cette exclamation involontaire, mais

qui a cependant un sens profond quand la réflexion l'analyse.

La jeunesse de tout est la grâce de l'être. Tout le monde l'aime, tout

le monde lui pardonne, tout le monde lui sourit. Mais pourquoi

l'aime-t-on? pourquoi lui sourit-on? C'est que la jeunesse est une

grâce, c'est qu'elle est une espérance, disons plus, c'est qu'elle est

une promesse. Si la jeunesse reste éternellement grâce, elle ne sera

jamais force; si elle reste éternellement espérance, elle ne sera jamais

réalité; si elle reste éternellement promesse, elle ne sera jamais

fructification. Il faut que la nature même la plus féconde tienne enfin

un jour ce qu'elle a promis.

Sans doute il est beau d'être jeune, de n'avoir que des songes gais du

matin dans le coeur, des éblouissements de réveil dans les yeux, des

éclats de rire ou des tendresses de sourire sur les lèvres; il est beau,

comme le charmant génie du matin, dans le tableau de l'_Aurore_, de

s'élancer sans toucher terre devant le char du jour, la torche de

l'amour dans une main, des roses dans l'autre, dont on sème, pour ne pas

voir les tombeaux, le sentier de la vie.

Mais s'il est beau de fleurir, il est plus beau de mûrir, il est plus

beau de transformer sa mâle adolescence en forte virilité; il est plus

beau de découvrir des horizons plus sévères, plus tristes, mais plus

vrais, sans pâlir et sans se détourner en arrière à mesure qu'on avance

dans la route; il est plus beau de voir, sans reculer et sans pleurer,

les roses de l'aurore pâlir et sécher aux feux, et à la sueur du milieu

du jour; il est plus beau d'avancer toujours courageusement en teignant

du sang de ses pieds les rudes aspérités du chemin. S'il est beau d'être

enfant, il est beau d'être homme, fils, époux, père penché gravement sur

les devoirs pénibles de l'existence, artiste sérieux, citoyen utile,

philosophe pensif, soldat de la patrie, martyr au besoin d'une raison

développée par la réflexion et par le temps. Quand les anciens, nos

maîtres en tout, parce qu'ils ont marché les premiers, voulurent

exprimer dans une seule figure la suprême beauté physique de l'homme,

ils ne sculptèrent pas un enfant, ils sculptèrent Apollon, le dieu de la

beauté à trente ans; ils sculptèrent Hercule, le dieu de la force à

quarante. Et quand ils voulurent exprimer dans une seule figure la

suprême beauté intellectuelle et morale, ils sculptèrent la figure d'un

vieillard, le vieil Homère, visage presque sépulcral sur lequel la

cécité même, infirmité des sens, ajoute à la beauté intellectuelle,

morale et recueillie en dedans du vieillard; car s'il est beau d'être

jeune, s'il est beau d'être mûr, il est peut-être plus beau encore de

vieillir avec les fruits amers, mais sains de la vie dans l'esprit, dans

le coeur et dans la main.

Que de beauté, en effet, dans le vieillard digne de porter le poids et

l'honneur des longues années qu'il a plu à la Providence d'accumuler sur

ses épaules courbées?

Les sens usés au service d'une intelligence immortelle, qui tombent

comme l'écorce vermoulue de l'arbre, pour laisser cette intelligence,

dégagée de la matière, prendre plus librement les larges proportions de

son immatérialité; les cheveux blancs, ce symbole d'hiver après tant

d'étés traversés sans regret sous les cheveux bruns; les rides, sillons

des années, pleines de mystères, de souvenirs, d'expérience, sentiers

creusés sur le front par les innombrables impressions qui ont labouré le

visage humain; le front élargi qui contient en science tout ce que les

fronts plus jeunes contiennent en illusions; les tempes creusées par la

tension forte de l'organe de la pensée sous les doigts du temps; les

yeux caves, les paupières lourdes qui se referment sur un monde de

souvenirs; les lèvres plissées par la longue habitude de dédaigner ce

qui passionne le monde, ou de plaindre avec indulgence ce qui le trompe;

le rire à jamais envolé avec les légèretés et les malignités de la vie

qui l'excitent sur les bouches neuves; les sourires de mélancolie, de

bonté ou de tendre pitié qui le remplacent; le fond de tristesse

sereine, mais inconsolée, que les hommes qui ont perdu beaucoup de

compagnons sur la longue route rapportent de tant de sépultures et de

tant de deuils; la résignation, cette prière désintéressée qui ne porte

au ciel ni espérance, ni désirs, ni voeux, mais qui glorifie dans la

douleur une volonté supérieure à notre volonté subalterne, sang de la

victime qui monte en fumée et qui plaît au ciel; la mort prochaine qui

jette déjà la gravité et la sainteté de son ombre sur l'espérance

immortelle, cette seconde espérance qui se lève déjà derrière les

sommets ténébreux de la vie sur tant de jours éteints, comme une pleine

lune sur la montagne au commencement d'une claire nuit; enfin, la

seconde vie dont cette première existence accomplie est le gage et qu'on

croit voir déjà transpercer à travers la pâleur morbide d'un visage qui

n'est plus éclairé que par en haut: voilà la beauté de vieillir, voilà

les beautés des trois âges de l'homme! On voit que ces beautés sont

diverses, mais non inférieures les unes aux autres; on voit que le

Créateur, qui n'a rien fait que de beau, quand on considère ses ouvrages

de ce point de vue supérieur et général où la raison se place pour tout

adorer et tout comprendre, a distribué par doses au moins égales leur

beauté propre à toutes les années de l'existence humaine. Soyez donc

heureux de votre jeunesse, mais n'en soyez pas si tiers, et ne vous

obstinez pas à rester verts quand vous aurez dû devenir mûrs, ni à

rester étourdis quand vous devez être sérieux. Le faux rire est la plus

lugubre des tristesses.

Cours familier de Littérature - Volume 03 · 第 212 / 232 题