ALFRED DE MUSSET.

I

Vive la jeunesse!... mais à condition de ne pas durer toute la vie!...

Cette exclamation nous est inspirée par la mémoire d'un homme qui vient

de chanter et de mourir comme un rossignol au printemps, ivre de

mélodie, de rayons et de gouttes de rosée. Le rossignol, c'est Alfred de

Musset. Alfred de Musset est la personnification de la jeunesse.

La jeunesse est la vie en séve; c'est aussi le génie en fleur. Si nous

étions encore poëte, nous dirions:

«Il y a dans la famille des végétaux, des plantes, des arbres, des

arbustes à doubles fleurs dont la séve ne se noue jamais en fruits,

précisément parce que la fleur double épuise l'arbuste; plantes dont la

seule destination est de peindre la terre d'un arc-en-ciel de riantes

couleurs étendues sur les pelouses, les parterres, les forêts, et

d'embaumer le printemps en livrant au vent d'été leurs corolles

stériles. La plupart de ces débris tombent à terre sans que personne les

ramasse.

«Neige odorante du printemps! comme dit Hugo.

«Les plus parfumées et les plus salubres sont ramassées soigneusement au

pied de l'arbuste qui les a portées par les jeunes filles des bords du

Bosphore ou de Fontenay-aux-Roses; elles en remplissent leurs tabliers

et leurs corbeilles. Elles les distillent, elles en fixent l'odeur

volatile, elles en remplissent, sous forme d'une goutte de liqueur ou

d'huile suave, des flacons que respirent avec délices les odalisques,

les voluptueux et les amants.

«Eh bien! de même il y a dans la famille humaine des _hommes

printaniers_, si l'on peut se servir de cette expression, âmes à doubles

fleurs et sans fruits, qui accomplissent toute leur destinée en

fleurissant, en coloriant, en embaumant leur vie et celle de leurs

contemporains, mais dont on fixe cependant l'éclat et le parfum dans la

mémoire en volumes de vers ou de prose immortels, oeuvres qu'on ne

compulse pas, mais qu'on respire, qui ne nourrissent pas, mais qui

enivrent! Ce sont les oeuvres et les hommes de la littérature légère.»

De ces hommes et de ces livres il y en a eu dans tous les siècles et

dans tous les pays, depuis _Salomon_ en Judée, _Anacréon_ en Grèce,

_Horace_ à Rome, _Hafiz_ en Perse, _Saint-Évremond_, _Chaulieu_,

_Voltaire_ en France, _Byron_ et _Moore_ en Angleterre, _Heine_, plus

amer que suave en Allemagne, jusqu'à Alfred de Musset, fleur sans épine,

abeille sans dard, dont nous remuons avec délicatesse la cendre toute

tiède encore aujourd'hui! Ces hommes sont l'éternelle jeunesse de la

littérature.

Cours familier de Littérature - Volume 03 · 第 211 / 232 题