Bientôt après, chassé par la langueur croissante de la maladie de place
en place pour retremper sa vie dans un rayon de soleil, Ozanam écrivait
de _Pise_ cette page en marbre, ces lignes du 23 avril 1853, véritable
psaume d'agonie chanté sur les tombes du _Campo santo_.
«J'ai dit au milieu de mes jours: J'irai aux portes de la mort.
«Ma vie est repliée derrière moi comme la tente des pasteurs.
«Le fil qui s'ourdissait encore est coupé comme sous le ciseau du
tisserand. Entre le matin et le soir vous m'avez conduit à ma fin.
«Mes yeux se sont fatigués à force de s'élever au ciel.
«J'accomplis aujourd'hui ma quarantième année, plus que la moitié du
chemin ordinaire de la vie. Je sais que j'ai une femme jeune et bien
aimée, une charmante enfant, d'excellents frères, une seconde mère,
beaucoup d'amis, une carrière honorable, des travaux conduits
précisément au point où ils pouvaient servir de fondement à un ouvrage
longtemps rêvé. Laquelle faut-il que je vous immole de mes affections
mondaines? Si je vendais mes livres pour en donner le prix aux pauvres;
si je consacrais le reste de ma vie à visiter les indigents; seriez-vous
satisfait, Seigneur, et me laisseriez-vous la douceur de vieillir auprès
de ma femme et d'élever mon enfant? Peut-être n'accepterez-vous point
cet holocauste? C'est moi que vous voulez! Me voici, Seigneur, je viens!
«Je viens! Si vous m'appelez, je n'ai pas le droit de me plaindre. Vous
avez donné quarante ans de vie à une créature qui est arrivée sur la
terre maladive, frêle, destinée à mourir dix fois sans les tendresses
d'un père et d'une mère qui l'avaient seuls sauvée. Mais peut-être,
Seigneur, exaucerez-vous ma prière d'une autre manière? Vous me donnerez
le courage de la résignation, vous me ferez trouver dans la maladie une
source de mérites et de bénédictions, et ces bénédictions vous les
ferez retomber sur ma femme, sur mon enfant.»