XXIX

Je ne peux quitter ce beau travail d'un esprit aussi philosophique que

tolérant sans déplorer la mort précoce qui brisa la plume dans la main

de ce jeune disciple du Dante. Ozanam fut enlevé au paradis de son poëte

favori en laissant sur la terre la _Béatrice_ de ses inspirations et de

son amour. Un esprit tel que le sien eût été bien nécessaire à ce temps

de contention pénible où la philosophie, redevenue religieuse, et où

l'orthodoxie, redevenue platonicienne, si elles ne peuvent pas se

confondre, cherchent néanmoins à s'avancer dans une concorde divine sur

la double voie que la raison et le coeur cherchent vers le même but: la

science est le service de Dieu. Homme de paix et non de dispute, si

Ozanam n'avait pas conquis les esprits à ses doctrines, que de coeurs

n'aurait-il pas conquis à la paix! Or la dispute est-elle plus favorable

que la paix aux progrès de la vérité dans les deux ordres d'esprits qui

s'occupent des choses surnaturelles? C'est encore un vers du Dante qui

répond:

...... Esser conviene

Amor sementa in voi d'ogni virtute.

(CHANT 17e _du Purgatoire_.)

«Que l'amour soit en vous la semence de toute vertu.»

La plus belle des oeuvres d'Ozanam, la société fondée pour l'assistance

des misères du peuple, sous les auspices du saint de la charité moderne,

Vincent de Paul, ne fut-elle pas une oeuvre d'amour impartial qu'on

s'efforcerait vainement de méconnaître ou de rétrécir aujourd'hui?

Toujours attaché à la grande figure symbolique du Dante, Ozanam

méditait, dans ses derniers jours, une histoire complète de la

littérature, depuis le cinquième siècle jusqu'au treizième. On ne peut

lire sans attendrissement le prologue inachevé de son oeuvre.

«Nous sommes tous des serviteurs inutiles,» écrit-il en sentant déjà

défaillir sa vie, «mais nous servons un maître souverainement économe et

qui ne laisse rien perdre, pas plus une goutte de nos sueurs qu'une

goutte de ses rosées. Je ne sais quel sort attend ce livre, ni s'il

s'achèvera, ni si j'atteindrai la fin de cette page qui fuit sous ma

plume; mais j'en sais assez pour y mettre le reste, quel qu'il soit, de

mon ardeur et de mes jours. Je le commence dans une heure solennelle. Le

vendredi saint du grand jubilé de 1300, Dante, arrivé, comme il le dit,

au milieu du chemin de sa vie, désabusé de ses passions et de ses

erreurs, commença son pèlerinage en enfer, en purgatoire et en paradis.

Au seuil de la carrière, le coeur un moment lui manqua; mais trois

femmes bénies veillaient sur lui dans la cour du ciel. Virgile

conduisait ses pas, et, sur la foi de ce guide, il s'enfonça

courageusement dans ce chemin ténébreux. Comme lui je veux faire le

pèlerinage des trois mondes.... Mais, tandis que Virgile abandonne son

disciple avant la fin de sa course, Dante, lui, m'accompagnera

jusqu'aux dernières hauteurs du moyen âge, où il a marqué sa place, et

celle qui est pour moi Béatrice m'a été laissée sur cette terre pour me

soutenir d'un sourire et d'un regard, pour m'arracher à nos

découragements, et pour me montrer sous sa plus touchante image la

puissance de l'amour chrétien dont je vais raconter les oeuvres...»

Cours familier de Littérature - Volume 03 · 第 206 / 232 题