Ozanam allait, à la fin de l'automne, s'embarquer pour la France. En
quittant la maison qu'il avait habitée au bord de la mer, dans ces
tièdes maremmes de Toscane où l'on respire une atmosphère d'Élysée
antique, dit M. Lacordaire, son ami, dans un récit véritablement
virgilien de sa mort, il ôta son chapeau pour saluer le soleil et le
firmament. Sa femme, son enfant, ses frères étaient là. Il éleva ses
mains au ciel et dit à haute voix: «Je vous remercie, mon Dieu, des
souffrances et des afflictions que vous m'avez envoyées dans cette
demeure que je quitte. Acceptez-les en rémission de mes faiblesses.»
Puis, se tournant vers sa femme: «Je veux, ajouta-t-il, qu'avec moi tu
bénisses Dieu de mes douleurs.» Et en l'embrassant: «Je le bénis aussi
des consolations qu'il m'a données!» en révélant à cette Béatrice, par
un regard et par un triste sourire, que ces bonheurs et ces consolations
avaient été pour lui personnifiés en elle. Il expira en touchant le
rivage de la France.
Voilà le traducteur qu'il fallait au poëte mystique de la philosophie
des trois mondes. M. de Lamennais, écrivain plus consommé dans le
maniement de la langue, avait dans l'esprit l'énergique âpreté du Dante,
Ozanam en avait l'onction: le rocher est imposant, mais il n'est beau
que quand il ruisselle pour désaltérer un peuple; sous la main d'Ozanam
il aurait ruisselé des larmes épiques des abondances du coeur.
Quant aux commentaires sur le sens obscur de l'histoire de la
philosophie du poëme, Ozanam n'aurait pas mieux réussi que M. de
Lamennais à répandre une complète lumière sur ce chaos. Tous ces
commentaires ne sont au fond que de la nuit délayée avec des ténèbres.
C'est la poésie qu'il faut chercher dans ce livre; ce ne sont pas des
opinions posthumes ou des allusions mortes.
Nous allons, le livre à la main, vous conduire, autre VIRGILE, dans ces
trois mondes, pour y glaner çà et là des vers sublimes, et pour y
recueillir, dans l'aridité des siècles en poudre, quelques-unes de ces
gouttes de rosée qu'on trouve à la fin d'une longue nuit sur l'herbe des
tombes.