XXVIII

D'après cet indice fourni par le fils du Dante sur les intentions

philosophiques et poétiques de son père, M. Ozanam, comme la plupart des

commentateurs italiens, voit dans la fable du Dante une philosophie tout

entière; il appelle cette doctrine la philosophie catholique du moyen

âge. On l'appellerait plus justement, selon nous, la philosophie

spiritualiste de tous les âges, incorporée dans quelques dogmes et dans

quelques formes de l'imagination christianisée du temps.

Le christianisme alors, en Italie, à Florence surtout, se dégageait mal

de la philosophie platonique, avec laquelle il sembla un moment prêt à

se confondre sous les Médicis. Le mélange, souvent grotesque, des

personnages de la Fable et de la Bible, de Virgile et des prophètes, des

Muses et de Béatrice, du Ciel et de l'Élysée, dans le poëme, est une

contre-épreuve de ce qui se passait à cet égard dans l'imagination du

peuple et du poëte. Dante était, pour ainsi dire, un païen à peine

converti, traînant encore dans l'Église les théories de son vieux culte

et les lambeaux de son premier costume.

Ici M. Ozanam, dans un long et savant volume, suit pas à pas le Dante

dans sa théologie, dans son astronomie, dans sa science scolastique, et

montre partout la concordance allégorique de la foi du Dante, de la

science du temps et de l'invention surnaturelle du poëte. Ceci devient

sous la main d'Ozanam un vaste traité de scolastique moderne dans lequel

nous ne le suivrons pas. Il nous suffit d'avoir donné au lecteur, qui

voudra lire les trois poëmes tout entiers, la clef de ces

interprétations retrouvées et présentées par un judicieux et savant

esprit.

Ce commentaire rend, en passant, à chacun ce qui lui appartient dans le

trésor philosophique et poétique du Dante. Il rapporte avec justice

l'idée générale du poëme à cet incomparable fragment de la philosophie,

de la raison et de l'éloquence antique dans Cicéron, intitulé _le Songe

de Scipion_. Ce fragment, que nous avons reproduit nous-même dans la vie

de Cicéron, est, selon nous, la plus belle profession de foi

rationnelle qui ait été écrite par une main d'homme au-dessus des

fictions et des crédulités d'imagination de l'antiquité.

«Parmi les réminiscences qui ont inspiré _la Divine Comédie_, celles de

Cicéron me frappent d'abord. Lorsque Dante parcourt les cercles du

paradis, écoutant le bruit harmonieux des astres et cherchant des yeux

au fond de l'espace la terre imperceptible; lorsqu'il apprend de son

bisaïeul, Caccia-Guida, sa mission périlleuse et son exil, on reconnaît

le récit du _Songe de Scipion_. Au moment de commencer sa carrière de

gloire, le héros est ravi en songe en un lieu élevé du ciel, où son

aïeul l'Africain, lui découvrant les honneurs, les périls et les devoirs

qui l'attendent, le prépare à cette destinée par le spectacle de

l'économie divine qui soutient l'univers, police les sociétés et dispose

souverainement des hommes. Du haut du temple céleste, au milieu des âmes

justes qui vont et viennent par la voie lactée, Scipion écoute les sept

notes de cette musique éternelle que forment les astres; il contemple

les espaces où ils roulent, et, quand enfin il aperçoit la terre si

petite, et sur la terre le point obscur qui est l'empire romain, il a

honte d'une puissance qui trouve si tôt ses limites, il aspire à une

félicité que rien ne circonscrive. Son aïeul lui en découvre le secret,

et dans ce cadre admirable Cicéron rassemblait ses plus fortes doctrines

sur Dieu, la nature, l'humanité. Il en avait fait le dernier livre de

son traité _de Republica_, cherchant ainsi, dans l'éternité, la sanction

des lois destinées à contenir les peuples dans le temps.

«C'est la gloire du Dante,» dit Ozanam en finissant, «d'avoir imprimé sa

marque, la marque de l'unité, sur un sujet immense dont les éléments

mobiles roulaient depuis bientôt six mille ans dans la pensée des

hommes.

«Le génie ne peut rien de plus. Il n'a pas mission, quoi qu'on ait dit,

de créer, d'introduire des idées dans le monde; il y trouve tout ce

qu'il faut de lumière pour les yeux; mais il les trouve flottantes,

nuageuses, en tourbillon et en désordre. La hardiesse est d'arrêter chez

soi, au passage, ces pensées fugitives; de percer leur nuage, de saisir

au vif les beautés qu'elles recèlent; de les fixer, enfin, en les

enchaînant, en y mettant l'ordre, en les forçant de se produire par les

oeuvres. Je crois voir l'originalité souveraine dans cette force d'un

grand esprit qui soumet ses idées, les fait obéir, et en obtient tout

ce qu'elles peuvent, en sorte que le dernier secret du génie comme de la

vertu serait encore de se rendre maître de soi. Si l'homme, d'après les

philosophes, est un abrégé de l'univers, il ne se montre jamais si

puissant que lorsqu'il maîtrise cet univers intérieur, ce tumulte

orageux de sentiments et de pensées qu'il porte en lui. Dieu s'est

réservé le pouvoir de créer; mais il a communiqué aux grands hommes ce

second trait de sa toute-puissance, de mettre l'unité dans le nombre et

l'harmonie dans la confusion.»

Cours familier de Littérature - Volume 03 · 第 205 / 232 题