XXV

D'autres écrivains de notre âge, parmi lesquels on doit citer M. de

Saint-Mauris, qui a consacré dix années d'étude patiente et forte à

cette reproduction de _la Divine Comédie_; d'autres aussi, qu'on annonce

et qu'on nomme déjà avec espérance, ont vulgarisé ou vulgarisent de plus

en plus le Dante parmi nous. Il y a dans ce culte une révélation de

l'esprit de ce siècle; c'est le symptôme d'une renaissance de la poésie

grave et philosophique chez une nation qui a trop longtemps confondu la

poésie et la futilité. Le fleuve poétique remonte à sa source pour y

retrouver ces eaux qui coulent des hauts lieux. Le Dante, malgré ses

défauts, est certainement pour notre époque un de ces glaciers

inabordables d'où ces eaux fécondes coulent sous les nuées et sous les

ténèbres du moyen âge. On n'a pas voulu le traduire seulement, on a

voulu le comprendre, et cet effort a produit le bel ouvrage de M.

_Ozanam_ intitulé: _Dante et la philosophie catholique du treizième

siècle._

Hélas! nous avons aimé comme ami et pleuré ce studieux et pieux jeune

homme. Il ressemblait, par la physionomie, par l'âme, par la sérénité du

regard, par le timbre même monotone, affectueux et voilé de sa voix, à

un brahme chrétien venu des Indes en Europe pour y prêcher l'Évangile

de la science calme de la contemplation mystique et de l'adoration

extatique à notre monde de discorde et de contention.

Ozanam croyait, comme nous, que la vérité était à plus grande dose dans

le coeur que dans l'esprit. Ses dogmes ruisselaient d'onction, comme les

soleils d'Orient ruissellent le matin et le soir de rosée. Bien que ma

philosophie ne fût plus la sienne, dans tous les articles de ce grand

symbole qui unit les esprits à la base et qui les sépare quelquefois au

sommet, ces différences également respectées, parce qu'elles étaient

également sincères, n'établissaient aucune divergence d'âme et aucune

froideur de sentiment entre nous. Son orthodoxie parfaite pour lui-même

était une charité d'esprit parfaite aussi pour les autres. Il y avait

autour de lui comme une atmosphère de tendresse pour les hommes. Cette

atmosphère cordiale adoucissait toutes les aspérités entre les idées. Il

respirait et il aspirait je ne sais quel air balsamique qui avait

traversé le vieil Éden. Chacune de ces respirations et de ces

aspirations vous prenait le coeur et vous donnait le sien. On pouvait

différer, on ne pouvait pas disputer avec cet homme sans fiel. Sa

tolérance n'était pas une concession, c'était un respect. Ozanam était

le saint Jean de la philosophie platonicienne et monastique de la

Renaissance. Il s'endormait sur le sein de son maître, Dante, et il y

faisait de divins songes.

Un de ces songes mêlés de nuages et de lumière, de merveilleux et de

vérité, est son livre intitulé _de Dante et de la Philosophie catholique

au treizième siècle_.

L'italien avait été la langue de son berceau, de graves études l'avaient

initié depuis à tous les arcanes du moyen âge. Il avait pris ce

crépuscule pour le grand jour. En cela nous ne partagions pas ses

illusions; c'est la raison qui fait le jour dans les siècles, ce n'est

pas la crédulité. Mais il faut respecter la lumière jusque dans son

aurore. Le moyen âge était une aurore. Dante, semblable au Lucifer du

tableau du Guide, déchirait les ombres et secouait le flambeau devant

ses pas.

Un mot, en passant, de ce livre d'Ozanam.

Cours familier de Littérature - Volume 03 · 第 202 / 232 题