D'autres écrivains de notre âge, parmi lesquels on doit citer M. de
Saint-Mauris, qui a consacré dix années d'étude patiente et forte à
cette reproduction de _la Divine Comédie_; d'autres aussi, qu'on annonce
et qu'on nomme déjà avec espérance, ont vulgarisé ou vulgarisent de plus
en plus le Dante parmi nous. Il y a dans ce culte une révélation de
l'esprit de ce siècle; c'est le symptôme d'une renaissance de la poésie
grave et philosophique chez une nation qui a trop longtemps confondu la
poésie et la futilité. Le fleuve poétique remonte à sa source pour y
retrouver ces eaux qui coulent des hauts lieux. Le Dante, malgré ses
défauts, est certainement pour notre époque un de ces glaciers
inabordables d'où ces eaux fécondes coulent sous les nuées et sous les
ténèbres du moyen âge. On n'a pas voulu le traduire seulement, on a
voulu le comprendre, et cet effort a produit le bel ouvrage de M.
_Ozanam_ intitulé: _Dante et la philosophie catholique du treizième
siècle._
Hélas! nous avons aimé comme ami et pleuré ce studieux et pieux jeune
homme. Il ressemblait, par la physionomie, par l'âme, par la sérénité du
regard, par le timbre même monotone, affectueux et voilé de sa voix, à
un brahme chrétien venu des Indes en Europe pour y prêcher l'Évangile
de la science calme de la contemplation mystique et de l'adoration
extatique à notre monde de discorde et de contention.
Ozanam croyait, comme nous, que la vérité était à plus grande dose dans
le coeur que dans l'esprit. Ses dogmes ruisselaient d'onction, comme les
soleils d'Orient ruissellent le matin et le soir de rosée. Bien que ma
philosophie ne fût plus la sienne, dans tous les articles de ce grand
symbole qui unit les esprits à la base et qui les sépare quelquefois au
sommet, ces différences également respectées, parce qu'elles étaient
également sincères, n'établissaient aucune divergence d'âme et aucune
froideur de sentiment entre nous. Son orthodoxie parfaite pour lui-même
était une charité d'esprit parfaite aussi pour les autres. Il y avait
autour de lui comme une atmosphère de tendresse pour les hommes. Cette
atmosphère cordiale adoucissait toutes les aspérités entre les idées. Il
respirait et il aspirait je ne sais quel air balsamique qui avait
traversé le vieil Éden. Chacune de ces respirations et de ces
aspirations vous prenait le coeur et vous donnait le sien. On pouvait
différer, on ne pouvait pas disputer avec cet homme sans fiel. Sa
tolérance n'était pas une concession, c'était un respect. Ozanam était
le saint Jean de la philosophie platonicienne et monastique de la
Renaissance. Il s'endormait sur le sein de son maître, Dante, et il y
faisait de divins songes.
Un de ces songes mêlés de nuages et de lumière, de merveilleux et de
vérité, est son livre intitulé _de Dante et de la Philosophie catholique
au treizième siècle_.
L'italien avait été la langue de son berceau, de graves études l'avaient
initié depuis à tous les arcanes du moyen âge. Il avait pris ce
crépuscule pour le grand jour. En cela nous ne partagions pas ses
illusions; c'est la raison qui fait le jour dans les siècles, ce n'est
pas la crédulité. Mais il faut respecter la lumière jusque dans son
aurore. Le moyen âge était une aurore. Dante, semblable au Lucifer du
tableau du Guide, déchirait les ombres et secouait le flambeau devant
ses pas.
Un mot, en passant, de ce livre d'Ozanam.