On sait que le poëme du Dante a, selon ses interprètes et selon le poëte
lui-même (dans sa _Vita nuova_), deux sens: un sens littéral et poétique
pour les profanes, un sens mystique et symbolique pour les initiés.
C'est ce sens mystique et symbolique des amours et de la poésie de Dante
qu'_Ozanam_ s'efforce de découvrir, et c'est dans ce sens mystique et
symbolique du poëme qu'il s'efforce aussi de faire reconnaître et
admirer la philosophie religieuse du moyen âge chrétien. Selon lui,
Dante serait une espèce d'_Ovide_ supérieur; ses poëmes seraient des
espèces de métamorphoses chrétiennes, racontant, chantant, expliquant
tous les dogmes surnaturels de la religion nouvelle qui avait remplacé
le paganisme. Il y a dans ceci du vrai et du faux, mais le vrai domine.
Écoutons dans quelques belles pages cette voix d'Ozanam si digne de
parler des choses de l'esprit.
«C'est vers le milieu de cette période, à l'heure du chant du cygne de
la philosophie antique mourante, que la philosophie du moyen âge devait
avoir son poëte. La poésie est, en effet, comme un corps glorieux sous
lequel la pensée demeure incorruptible et éternelle. Immortalité et
popularité, ce sont les deux dons divins dont les poëtes ont été faits
les dispensateurs. La philosophie grecque avait eu son Homère en la
personne de Platon.» (Ne pourrait-on pas dire que la philosophie
spiritualiste avait commencé à Platon?) «La philosophie scolastique,
celle du moyen âge, menacée d'une décadence plus rapide, éprouvait le
besoin d'être consolée par un grand poëte. Le poëte qui allait venir
avait donc sa place marquée dans le temps.»
«Être conçu dans l'exil et y mourir,» ajoute Ozanam, «remplir de hautes
magistratures et subir les dernières infortunes, ce destin a été celui
de beaucoup d'autres; mais d'autres circonstances avaient ménagé à Dante
une autre vie que la vie publique, une vie de coeur dont il faut, pour
le comprendre, pénétrer les mystères. En effet, selon les lois qui
régissent le monde spirituel, pour qu'une âme s'élève, elle a besoin de
l'attraction d'une autre âme. Cette attraction, c'est l'amour. Dante ne
devait pas échapper à la loi commune. À neuf ans, à un âge dont
l'innocence ne laisse rien soupçonner d'impur, il rencontra dans une
fête de famille Béatrice, jeune enfant, pleine de noblesse et de grâce.
Cette vue fit naître en lui une affection qui n'a pas de nom sur la
terre et qu'il conserva plus tendre et plus chaste encore durant la
périlleuse saison de l'adolescence. C'étaient des rêves où Béatrice se
montrait à lui radieuse. Mais surtout quand Béatrice quitta la terre
dans tout l'éclat de la jeunesse, il la suivit par la pensée dans ce
monde invisible dont elle était devenue l'habitante, et il se plut à la
parer de toutes les fleurs de l'immortalité. Il l'entoura des choeurs
des anges, il la fit asseoir sur les degrés les plus hauts du trône de
Dieu. Ainsi cette beauté se transforma pour lui en un type idéal qui
remplissait son imagination et qui devait la faire se dilater et
s'épancher au dehors. Il voulut dire ce qui se passait en lui; il
voulut, selon sa propre expression, noter les chants intérieurs de
l'amour, et Dante fut poëte.»
«Mais comme il faut toujours,» poursuit Ozanam, «que la nature humaine
se trahisse par quelque côté, les belles qualités de ce poëte se
déshonorèrent quelquefois par leurs excès. Au milieu des luttes civiles,
la haine de l'iniquité devint une colère aveugle qui ne sut jamais
pardonner. Alors il allait par les rues de Florence, jetant des pierres
aux femmes et aux enfants qui calomniaient son parti politique. Alors il
s'écriait, dans une discussion philosophique: «Ce n'est point par des
arguments, c'est par le couteau qu'il faut répondre à ces stupidités!»
Alors aussi, quoique protégé par le souvenir de Béatrice, sa sensibilité
elle-même résistait mal aux séductions d'autres beautés. Ses poésies
lyriques, qui ont précédé la composition de son poëme, ont gardé les
traces de ses affections profanes et passagères, qu'il essaya en vain de
voiler à demi sous des allusions symboliques.»
«La poésie épique,» dit plus loin le jeune commentateur, «apparaît, à
son origine, revêtue d'un caractère sacerdotal, se mêlant à la prière et
à l'enseignement religieux; c'est pourquoi, dans les temps même de
décadence, le merveilleux demeure un des préceptes de l'art poétique.
Aussi, dès le paganisme, les grandes compositions orientales, comme le
_Mahabarata_; les cycles grecs, comme ceux d'Hercule, de Thésée,
d'Orphée, d'Ulysse, de Psyché; les épopées latines de Virgile, de
Lucain, de Stace, de Silius Italicus; et enfin ces ouvrages qu'on peut
nommer des poëmes philosophiques, la _République_ de Platon et celle de
Cicéron, eurent leurs voyages aux cieux, leurs descentes aux enfers,
leurs nécromancies, leurs morts ressuscités ou apparus pour raconter les
mystères de la vie future. Le christianisme dut favoriser encore
davantage l'intervention des choses surnaturelles dans la littérature
qui se forma sous ses auspices. Les victimes qui remplissent l'Ancien et
le Nouveau Testament inspirèrent les premières légendes; les martyrs
furent visités dans leurs prisons par des visions prophétiques; les
anachorètes de la Thébaïde et les moines du mont Athos avaient des
récits qui trouvèrent des échos dans les monastères d'Irlande et dans
les cellules du mont Cassin. Rien n'était plus célèbre, au dix-huitième
siècle, que les songes de sainte Perpétue et de saint Cyprien, le
pèlerinage de saint Macaire Romain au paradis terrestre, le ravissement
du jeune Albéric, le purgatoire de saint Patrick et les courses
miraculeuses de saint Brendan.--Ainsi de nombreux exemples et toutes les
habitudes littéraires contemporaines nous montrent les régions
éternelles comme la patrie de l'âme, comme le lien naturel de la pensée.
Dante le comprit, et, franchissant les limites de l'espace et du temps
pour entrer dans le triple royaume dont la mort ouvre les portes, il
plaça de prime abord la scène de son poëme dans l'infini.
«Là il se trouvait au rendez-vous des générations, jouissant du même
horizon qui sera celui du jugement universel, et qui embrassera toutes
les familles du genre humain. Il assistait à la solution définitive de
l'énigme des révolutions. Il jugeait les peuples et les chefs des
peuples; il était à la place de celui qui un jour cessera d'être
patient, puisant à son gré au trésor des récompenses et des peines. Il
avait l'occasion de dérouler, avec la magnificence de l'épopée, ses
théories politiques, et d'exercer, avec cette verge de la satire que les
prophètes n'ont pas dédaigné de manier, ses impitoyables vengeances. Là,
comme un voyageur attendu à l'arrivée, il rencontrait Béatrice, qui
l'avait précédé de quelques jours; il la voyait telle qu'il se l'était
faite dans ses plus beaux rêves; il la possédait dans son triomphe. Ce
triomphe céleste avait peut-être été l'idée primitive et génératrice de
_la Divine Comédie_, conçue comme une élégie où viendraient se réfléchir
les mélancolies et les consolations d'un pieux amour.»