XXVI

On sait que le poëme du Dante a, selon ses interprètes et selon le poëte

lui-même (dans sa _Vita nuova_), deux sens: un sens littéral et poétique

pour les profanes, un sens mystique et symbolique pour les initiés.

C'est ce sens mystique et symbolique des amours et de la poésie de Dante

qu'_Ozanam_ s'efforce de découvrir, et c'est dans ce sens mystique et

symbolique du poëme qu'il s'efforce aussi de faire reconnaître et

admirer la philosophie religieuse du moyen âge chrétien. Selon lui,

Dante serait une espèce d'_Ovide_ supérieur; ses poëmes seraient des

espèces de métamorphoses chrétiennes, racontant, chantant, expliquant

tous les dogmes surnaturels de la religion nouvelle qui avait remplacé

le paganisme. Il y a dans ceci du vrai et du faux, mais le vrai domine.

Écoutons dans quelques belles pages cette voix d'Ozanam si digne de

parler des choses de l'esprit.

«C'est vers le milieu de cette période, à l'heure du chant du cygne de

la philosophie antique mourante, que la philosophie du moyen âge devait

avoir son poëte. La poésie est, en effet, comme un corps glorieux sous

lequel la pensée demeure incorruptible et éternelle. Immortalité et

popularité, ce sont les deux dons divins dont les poëtes ont été faits

les dispensateurs. La philosophie grecque avait eu son Homère en la

personne de Platon.» (Ne pourrait-on pas dire que la philosophie

spiritualiste avait commencé à Platon?) «La philosophie scolastique,

celle du moyen âge, menacée d'une décadence plus rapide, éprouvait le

besoin d'être consolée par un grand poëte. Le poëte qui allait venir

avait donc sa place marquée dans le temps.»

«Être conçu dans l'exil et y mourir,» ajoute Ozanam, «remplir de hautes

magistratures et subir les dernières infortunes, ce destin a été celui

de beaucoup d'autres; mais d'autres circonstances avaient ménagé à Dante

une autre vie que la vie publique, une vie de coeur dont il faut, pour

le comprendre, pénétrer les mystères. En effet, selon les lois qui

régissent le monde spirituel, pour qu'une âme s'élève, elle a besoin de

l'attraction d'une autre âme. Cette attraction, c'est l'amour. Dante ne

devait pas échapper à la loi commune. À neuf ans, à un âge dont

l'innocence ne laisse rien soupçonner d'impur, il rencontra dans une

fête de famille Béatrice, jeune enfant, pleine de noblesse et de grâce.

Cette vue fit naître en lui une affection qui n'a pas de nom sur la

terre et qu'il conserva plus tendre et plus chaste encore durant la

périlleuse saison de l'adolescence. C'étaient des rêves où Béatrice se

montrait à lui radieuse. Mais surtout quand Béatrice quitta la terre

dans tout l'éclat de la jeunesse, il la suivit par la pensée dans ce

monde invisible dont elle était devenue l'habitante, et il se plut à la

parer de toutes les fleurs de l'immortalité. Il l'entoura des choeurs

des anges, il la fit asseoir sur les degrés les plus hauts du trône de

Dieu. Ainsi cette beauté se transforma pour lui en un type idéal qui

remplissait son imagination et qui devait la faire se dilater et

s'épancher au dehors. Il voulut dire ce qui se passait en lui; il

voulut, selon sa propre expression, noter les chants intérieurs de

l'amour, et Dante fut poëte.»

«Mais comme il faut toujours,» poursuit Ozanam, «que la nature humaine

se trahisse par quelque côté, les belles qualités de ce poëte se

déshonorèrent quelquefois par leurs excès. Au milieu des luttes civiles,

la haine de l'iniquité devint une colère aveugle qui ne sut jamais

pardonner. Alors il allait par les rues de Florence, jetant des pierres

aux femmes et aux enfants qui calomniaient son parti politique. Alors il

s'écriait, dans une discussion philosophique: «Ce n'est point par des

arguments, c'est par le couteau qu'il faut répondre à ces stupidités!»

Alors aussi, quoique protégé par le souvenir de Béatrice, sa sensibilité

elle-même résistait mal aux séductions d'autres beautés. Ses poésies

lyriques, qui ont précédé la composition de son poëme, ont gardé les

traces de ses affections profanes et passagères, qu'il essaya en vain de

voiler à demi sous des allusions symboliques.»

«La poésie épique,» dit plus loin le jeune commentateur, «apparaît, à

son origine, revêtue d'un caractère sacerdotal, se mêlant à la prière et

à l'enseignement religieux; c'est pourquoi, dans les temps même de

décadence, le merveilleux demeure un des préceptes de l'art poétique.

Aussi, dès le paganisme, les grandes compositions orientales, comme le

_Mahabarata_; les cycles grecs, comme ceux d'Hercule, de Thésée,

d'Orphée, d'Ulysse, de Psyché; les épopées latines de Virgile, de

Lucain, de Stace, de Silius Italicus; et enfin ces ouvrages qu'on peut

nommer des poëmes philosophiques, la _République_ de Platon et celle de

Cicéron, eurent leurs voyages aux cieux, leurs descentes aux enfers,

leurs nécromancies, leurs morts ressuscités ou apparus pour raconter les

mystères de la vie future. Le christianisme dut favoriser encore

davantage l'intervention des choses surnaturelles dans la littérature

qui se forma sous ses auspices. Les victimes qui remplissent l'Ancien et

le Nouveau Testament inspirèrent les premières légendes; les martyrs

furent visités dans leurs prisons par des visions prophétiques; les

anachorètes de la Thébaïde et les moines du mont Athos avaient des

récits qui trouvèrent des échos dans les monastères d'Irlande et dans

les cellules du mont Cassin. Rien n'était plus célèbre, au dix-huitième

siècle, que les songes de sainte Perpétue et de saint Cyprien, le

pèlerinage de saint Macaire Romain au paradis terrestre, le ravissement

du jeune Albéric, le purgatoire de saint Patrick et les courses

miraculeuses de saint Brendan.--Ainsi de nombreux exemples et toutes les

habitudes littéraires contemporaines nous montrent les régions

éternelles comme la patrie de l'âme, comme le lien naturel de la pensée.

Dante le comprit, et, franchissant les limites de l'espace et du temps

pour entrer dans le triple royaume dont la mort ouvre les portes, il

plaça de prime abord la scène de son poëme dans l'infini.

«Là il se trouvait au rendez-vous des générations, jouissant du même

horizon qui sera celui du jugement universel, et qui embrassera toutes

les familles du genre humain. Il assistait à la solution définitive de

l'énigme des révolutions. Il jugeait les peuples et les chefs des

peuples; il était à la place de celui qui un jour cessera d'être

patient, puisant à son gré au trésor des récompenses et des peines. Il

avait l'occasion de dérouler, avec la magnificence de l'épopée, ses

théories politiques, et d'exercer, avec cette verge de la satire que les

prophètes n'ont pas dédaigné de manier, ses impitoyables vengeances. Là,

comme un voyageur attendu à l'arrivée, il rencontrait Béatrice, qui

l'avait précédé de quelques jours; il la voyait telle qu'il se l'était

faite dans ses plus beaux rêves; il la possédait dans son triomphe. Ce

triomphe céleste avait peut-être été l'idée primitive et génératrice de

_la Divine Comédie_, conçue comme une élégie où viendraient se réfléchir

les mélancolies et les consolations d'un pieux amour.»

Cours familier de Littérature - Volume 03 · 第 203 / 232 题