À mon premier voyage à Rome j'avais des lettres de recommandation pour
ce savant diplomate. Il m'accueillit avec cette bonté un peu supérieure
d'un homme fait envers un adolescent. Ma passion précoce pour l'Italie
poétique l'intéressa à moi; il m'ouvrit le sanctuaire du Dante; il
m'apprit à épeler vers à vers ce grand poëme ou cette grande énigme dont
il était le sphinx depuis tant d'années. Il m'initia en même temps, par
une immense variété d'anecdotes dont il était le recueil vivant, à la
diplomatie consommée de la vieille cour de Rome et à l'histoire de cette
capitale ecclésiastique depuis la révolution française jusqu'à la
captivité de Pie VI à Savone.
Je goûtais beaucoup ces entretiens avec un homme supérieur en âge, en
érudition et en politique. Je n'ai jamais perdu le souvenir de ces
heures agréables passées dans son cabinet de traducteur ou dans sa
chancellerie de diplomate. Ce souvenir m'a peut-être rendu partial pour
sa traduction et pour ses commentaires; mais j'avoue que jusqu'ici je
n'ai pu lire avec une complète sécurité de sens le poëme du Dante que
dans l'édition en deux langues de M. Artaud, et en contrôlant à chaque
instant le texte par le commentaire. M. Artaud n'était pas poëte, j'en
conviens; mais il était savant. Dante était assez poëte pour deux; ce
qu'il lui fallait, c'était un interprète. Il n'en pouvait pas avoir un,
selon moi, plus pénétrant, plus consciencieux et plus fidèle que le
secrétaire d'ambassade de France à Rome et à Florence. Depuis ce temps
ce livre ne m'a pas quitté.