La destinée de M. Artaud était bizarre. Entré dans la diplomatie
française sous les derniers ministères de Louis XVI, il y était resté
sous la Convention, sous le Directoire, sous le Consulat, sous l'Empire,
jusqu'au jour où il n'y eut plus d'autre diplomate à Rome que le général
_Miollis_, homme de même moelle et de mêmes os antiques que M. Artaud.
Il avait passé alors à Florence de longues années dans la société
d'Alfieri et de la comtesse d'Albany. Puis il était revenu à Rome avec
l'Église; il avait été l'ami de Pie VI, le plus doux des papes, et du
cardinal Gonsalvi, le plus séduisant des ministres. Il y avait été à lui
seul la tradition de la diplomatie française en permanence depuis le
cardinal de Bernis jusqu'au duc de Montmorency-Laval, en passant par le
général Duphot et par M. de Canclaux. Il était à Rome et à Florence
inamovible comme la tradition, à peu près semblable à ces premiers
drogmans que les puissances européennes entretiennent dans les cours
d'Asie auprès de leurs ambassadeurs pour leur enseigner la langue du
pays et la politique de ces cours. Un tel homme est indispensable à
Rome, où il y a une politique permanente et traditionnelle à côté de
souverains électifs et transitoires.
M. Artaud remplissait merveilleusement ce rôle près de la cour romaine.
Lié avec tous les membres distingués de cette aristocratie élective
qu'on appelle le _Sacré Collége_, il les avait vu arriver à Rome, y
remplir successivement les divers degrés des fonctions de l'Église et de
l'administration au Vatican, puis s'élever de dignités en dignités
jusqu'à ces épiscopats, à ces cardinalats, à ces principautés, à cette
papauté qui les rendaient arbitres de la politique sacrée ou profane du
monde catholique. Les rapports qu'il avait eus avec eux dans leur
jeunesse, dans leurs revers, dans leurs légations, le rendaient
éminemment propre à traiter avec eux presque familièrement les grandes
affaires.
Ses liaisons avec le monde savant et lettré de Rome n'étaient pas moins
intimes. Nulle part il n'existe en Europe une caste savante et lettrée
comparable à ces abbés romains, vivant pour ainsi dire dans les
catacombes des bibliothèques, et s'enivrant depuis l'enfance jusqu'à la
mort de la poussière des livres.
M. Artaud avait contracté auprès d'eux cette même passion des antiquités
et des curiosités bibliographiques de l'Italie. Le matin, c'était un
diplomate habile et consommé, traitant avec une autorité polie les
intérêts de la France à Rome; le soir, c'était un érudit presque
monastique, élucidant avec des religieux et des bibliothécaires le texte
d'un vers du Dante ou le sens d'une allusion obscure de ce poëte aux
hommes et aux événements de son temps. C'est pendant quarante ans d'une
pareille vie que la traduction et les notes de M. Artaud furent, pour
ainsi dire, filtrées goutte d'encre à goutte d'encre. Il avait transfusé
son sang dans l'ombre du poëte toscan. La figure même de M. Artaud avait
pris quelque chose de la physionomie anguleuse, plombée, ascétique, que
les peintres donnent au visage du Dante, allongé et amaigri sous son
laurier.