Mais, avant de feuilleter avec vous page à page, ces trois poëmes en un,
_l'Enfer_, _le Purgatoire_, _le Paradis_, poëmes pleins de tant de
splendeur de style et de tant de ténèbres d'idées, disons un mot des
différentes interprétations que les traducteurs ou commentateurs
français ont données du sens métaphysique de _la Divine Comédie_.
Il n'y a pas très-longtemps que le poëme du Dante a commencé à retentir
an delà des Alpes. Boileau n'en parle pas dans son _Art poétique_, ou,
s'il en parle, dans le passage où il réprouve le merveilleux chrétien en
poésie, c'est avec dédain. Voltaire en parle dans quelques lettres à
des savants italiens, mais il ne l'avait évidemment pas lu tout entier
(chose difficile), et on a vu plus haut qu'il en parle comme d'une
_monstruosité_ poétique.
Les premières traductions qu'on en donna en France, à la fin du dernier
siècle, ne sont que des paraphrases enluminées ou affadies; il est
impossible d'y trouver trace de l'original: ce sont des dentelles sur le
corps d'Hercule. La première traduction sérieuse et les premiers
commentaires compétents sont la traduction et les notes explicatives du
chevalier Artaud. M. Artaud était un diplomate et un savant français,
résidant tantôt à Florence, tantôt à Rome. Je l'ai beaucoup connu dans
ma jeunesse; j'ai été son disciple en diplomatie italienne et en
intelligence des poëtes de cette terre de toute poésie. C'est lui qui
m'a fait épeler le Dante, c'est à lui que je dois le droit de le
comprendre et d'en parler aujourd'hui. J'aime à lui rendre ce tribut de
reconnaissance sur sa tombe; il y est descendu tard; il s'y repose d'une
vie honorable et laborieuse dans un champ des morts de Paris. Il était
digne de dormir avec les illustres Toscans sur sa couche de gloire dans
le champ des morts (_Campo Santo_) de Pise, ou dans l'église de _Santa
Croce_ à Florence, ou bien à Ravenne, à l'ombre du sépulcre du Dante!
Les Italiens devraient revendiquer sa dépouille comme ils devraient
revendiquer un jour la mienne, si l'homme doit dormir en effet dans la
terre qu'il a le plus aimée.