Voilà, je le répète, les prétendus sacriléges dont je suis coupable
envers le grand Toscan! Voilà pour quels crimes imaginaires contre
l'inviolabilité de leur poëte vingt journaux littéraires ou politiques
de l'Italie, dont les rédacteurs n'ont certainement pas lu ma note dans
son texte, me traînent sur la claie, aux égouts de l'Arno, me lapident
de diatribes où la calomnie assaisonne l'injure, et m'ensevelissent
tout vivant et tout brûlant de l'amour de l'Italie sous des monceaux de
papier patriotique noirci de leur colère. Cette colère va jusqu'à la
tragédie dans un de ces journaux qui m'a envoyé récemment à son tour son
invective circulaire. «Pourquoi ma plume,» s'écrie le rédacteur en
finissant, «n'est-elle pas une épée, et pourquoi ne peut-elle te percer
le coeur du même fer dont notre compatriote, le colonel _Pepe_, te perça
autrefois le bras?»
Voltaire parlait des aménités littéraires de son temps; qu'aurait-il dit
de celle-là? Et quel fondement à tant de fureur nationale? On vient de
le voir: j'ai appelé le Dante un grand homme, un Michel-Ange de la
poésie, un rival d'Homère, de Virgile, de Shakspeare, quelquefois
supérieur à eux par fragments épiques; mais j'ai eu l'audace de dire que
son poëme était obscur, que les expressions se perdaient quelquefois
dans les nuages de la théologie mystique, et descendaient souvent
jusqu'au scandale de l'image et jusqu'au cynisme du mot!
Je n'ai pas de rancune contre ces patriotes de l'hémistiche et de la
rime, qui se sont crus outragés parce qu'ils ne m'avaient pas lu, et
qui m'ont excommunié sur parole. Le patriotisme est honorable partout;
le génie italique est aussi une patrie dont ils défendent à coups de
plume les magnifiques frontières. Seulement je les engage à viser plus
juste, et à ne pas tirer sur leurs meilleurs amis en croyant tirer sur
leurs ennemis. Que ne placent ils leur patriotisme de collége sur les
Alpes et sur l'Apennin au lieu de le placer sur des rimes du Dante?
Reprenons le sujet.