XVII

On voit que la prétendue injure n'est pas mortelle, et que si j'ai été

accusé, peut-être avec quelque fondement, par les Italiens, d'avoir

méconnu la beauté architecturale du poëme, je suis bien loin d'avoir

méconnu la grandeur colossale et michel-angélesque de l'homme.

Je poursuivais, dans cette note du _Siècle_, la même pensée; je citais

en entier l'épisode de Francesca, et voici comment j'en parlais: «Quoi

de plus incendiaire que ces deux amants seuls avec ce livre complice qui

interprète malheureusement leur silence, que cet égarement qui les perd,

et enfin que ce supplice changé en félicité amère par le souvenir de

leur séparation sur la terre et par le sentiment de leur

indivisibilité dans le châtiment? Si Dante avait beaucoup de pages comme

celle-là, il surpasserait son maître Virgile et son compatriote

Pétrarque. Peu de pages de poésie égalent en mélancolique beauté et en

perfection ces quelques vers. Le tableau est étroit, la peinture est

sobre de couleurs; l'impression est éternelle! C'est que l'émotion et la

beauté y sont complètes et pour ainsi dire infinies. Et je dis pourquoi.

C'est que la jeunesse, la beauté, la naïve innocence des deux

personnages, qui ne se défient ni d'eux-mêmes, ni des autres; leurs

fronts penchés sur le même livre, qui, semblable à un miroir terni par

leur haleine, leur retrace et leur révèle tout à coup leur propre image,

et les précipite dans le même délire et dans le même enfer par la fatale

répercussion du livre contre le coeur et du coeur lui-même contre un

autre coeur, sont là des coups de pinceaux achevés. C'est que le récit

est simple, court, candide comme la confession de deux enfants. Je

voudrais avoir,» disais-je, «je voudrais avoir pour plume le pinceau du

grand peintre de sentiment Scheffer, pour traduire ici le trop court

épisode de Françoise de Rimini, qui fait pleurer et rêver, dans le poëme

et dans le tableau de Scheffer, les imaginations amoureuses..... Il y a

là une divine intelligence du coeur de la femme qui prouve que le Dante

avait aimé. Il sait le secret des coeurs tendres, qu'il ne faut pas dire

trop haut, même aux enfers: c'est que l'amour défie tout, excepté la

séparation, le seul enfer de ceux qui aiment.

«Écoutons le poëte. Il décrit d'abord en vers qui frissonnent de froid

l'ouragan glacé par lequel sont éternellement fouettés et roulés dans un

océan de brume et de frimas les ombres de ceux dont les flammes de

l'amour coupable consumèrent ici-bas les sens et les âmes.»

Quand j'ai reproduit cette scène pathétique, que je ne reproduis pas ici

en ce moment parce que je vous la reproduirai plus loin dans cet

entretien, je m'écrie:

«Sapho dans sa strophe de feu n'a rien de comparable. La nature du

supplice lui-même, le vent glacial qui emporte dans un tourbillon de

frimas les deux coupables, mais qui les emporte ensemble, échangeant

l'amère et éternelle confidence de leur repentir, buvant leurs larmes,

mais y retrouvant au fond quelque arrière-goutte de leur félicité

perdue, quoi de plus dans un tel récit épique? L'émotion n'est-elle pas

produite ici par le Dante en quelques vers plus complétement que par

tout un poëme? Aussi c'est pour cela que le poëme survit; le poëme de la

théologie est mort, celui de l'amour est immortel.»

Et, après avoir reproduit un second épisode que je vous analyserai tout

à l'heure, je m'écrie en finissant:

«Si l'immense poëte n'est pas là, où sera-t-il? Ni Homère, ni Virgile,

ni Shakspeare n'ont en si peu de notes de pareils accents. N'eût-il que

ces deux scènes, Dante mériterait d'être nommé à côté d'eux!» (_Siècle_,

numéro du 20 décembre 1856.)

Cours familier de Littérature - Volume 03 · 第 194 / 232 题