Revenons au Dante.
En disant ce que devait être une épopée surnaturelle après les épopées
héroïques épuisées, nous avons dit ce qui, selon nous, manquait à la
sienne: l'intérêt, l'universalité, l'unité.
C'est là le sujet de la violente objurgation que nous adressent, depuis
quelques mois, les nombreux journaux littéraires de l'Italie. Nous avons
touché à l'arche, et la majesté du dieu nous frappe de mort. Voyons
cependant si nous y avons touché sans le respect convenable. Voici le
fait.
Il y a quelques mois, nous fîmes imprimer, selon notre habitude, dans le
journal _le Siècle_, quelques pages légères de notes intimes _sur nos
lectures_, pages dans lesquelles nous parlions, comme dans une
conversation au coin du feu, du _Dante_ et de son poëme.
Voici textuellement ce que nous disions. On verra, dans la suite de
cette étude approfondie sur le _Dante_ et sur son poëme, que ce que nous
pensons aujourd'hui ne diffère pas considérablement de ce que nous
écrivions dans _le Siècle_. Nous définissons le Dante: _Un homme plus
grand que son poëme._
Voici le crime; lisez.
«Nous allons froisser bien des fanatismes. N'importe, disons ce que nous
pensons.
«On peut, selon nous, classer le poëme du Dante, _l'Enfer, le Purgatoire
et le Paradis_, parmi ces poésies locales, nationales, temporaires, qui
émanent du génie du lieu, de la nation, de l'époque, et qui s'adressent
aux croyances, aux passions de la multitude. Quand le poëte est aussi
médiocre que son pays, son peuple, son époque, ces poésies sont
entraînées dans le courant ou dans l'égout des siècles avec la foule qui
les goûte. Quand le poëte est _un grand homme_ comme le Dante, le poëte
survit éternellement, et on essaye aussi de faire survivre le poëme
(_tout entier_), mais on n'y parvient pas; l'oeuvre jadis intelligible
et populaire résiste comme le sphinx aux interrogations des érudits; il
n'en subsiste que des fragments plus semblables à des énigmes qu'à des
monuments. Pour comprendre le poëme du Dante, il faudrait ressusciter
toute la plèbe florentine de son époque (qui l'exila, le brûla en
effigie et rasa sa maison); car ce sont les croyances, les popularités
et les impopularités de cette plèbe qu'il a chantées.
«Il est puni par où il a péché: il a chanté pour le temps; la postérité
ne le comprend pas.» _Je vous remercie_, écrit Voltaire, _d'avoir eu le
courage d'écrire contre ce monstre d'obscurité, etc._ Nous n'avons rien
dit de _si cru_, de si injuste; mais continuons la citation du
_Siècle_.
«Tout ce qu'on peut comprendre, c'est que le poëme, exclusivement
toscan, du _Dante_ était une espèce de satire vengeresse du poëte et de
l'homme d'État contre les partis auxquels il avait voué sa haine. Cette
idée était mesquine et indigne du poëte. Le génie n'est pas un jouet mis
au service de nos petites colères; c'est un don de Dieu qu'on profane en
le ravalant à ces petitesses. _La lyre_, pour nous servir de
l'expression antique, n'est pas une tenaille pour torturer nos
adversaires, elle n'est pas une claie pour traîner des cadavres aux
gémonies; il faut laisser cela à faire au licteur, ce n'est pas oeuvre
de poëte. Le Dante eut ce tort; il crut que les siècles, infatués par la
beauté de ses vers, prendraient parti contre on ne sait quels ennemis
qui battaient alors le pavé de Florence. Ces amitiés ou ces inimitiés
d'hommes obscurs sont parfaitement indifférentes à la postérité; elle
aime mieux un beau vers, une belle image, un beau sentiment, que toute
cette chronique rimée de la place du _Vieux-Palais_ à Florence.
«Mais le style dans lequel le Dante a écrit cette gazette de l'autre
monde est impérissable. Réduisons donc ce poëme bizarre à sa vraie
valeur, le style. Nous savons bien que nous choquons, en parlant ainsi,
toute une école littéraire récente (en France comme en Italie); cette
école s'acharne sur le poëme du Dante sans parvenir à le comprendre,
comme les mangeurs d'opium, en Orient, s'acharnent à regarder le
firmament pour y découvrir Dieu. Mais nous avons vécu de longues années
en Italie dans la société de ces érudits commentateurs et explicateurs
du Dante, qui se succèdent de génération en génération comme les ombres
des hiéroglyphes sur les obélisques de Thèbes. La persévérance même de
ces commentateurs est la meilleure preuve de l'impuissance du
commentaire à élucider le texte. Un secret une fois trouvé ne se cherche
plus avec tant d'acharnement. De jeunes Français s'évertuent maintenant
à poursuivre ce sens caché qui a lassé les Toscans eux-mêmes. Que le
dieu du chaos leur soit propice!
«Quant à nous, comme Voltaire, nous n'avons trouvé, dans le Dante, qu'un
grand inventeur de style, un grand créateur de langue égaré dans une
conception ténébreuse, un immense fragment de poëte dans un petit nombre
de morceaux gravés plutôt qu'écrits avec le ciseau de ce _Michel-Ange de
la poésie_, quelquefois une grossière trivialité qui se dégrade
jusqu'au cynisme du mot (le papier français n'en souffrirait pas ici la
reproduction et la preuve), une quintessence de théologie scolastique
qui s'élève jusqu'à la vaporisation de l'idée; enfin, pour dire notre
sentiment d'un seul mot, _un grand homme_ et un mauvais poëme!»