XIV

En un instant mon poëme épique fut conçu. Je me supposai assistant,

comme un barde de Dieu, à la création des deux mondes matériel et

moral. Je pris deux âmes émanées le même jour, comme deux lueurs, du

même rayon de Dieu: l'une mâle, l'autre femelle, comme si la loi

universelle de la génération par l'amour, cette tendance passionnée de

la dualité à l'unité, était une loi des essences immatérielles de même

qu'elle est la loi des êtres matériels animés (et qui est-ce qui n'est

pas animé dans ce qui vit pour se reproduire?). Je lançai ces deux âmes

soeurs, mais devenues étrangères l'une à l'autre, dans la carrière de

leur évolution à travers les modes de leur vie renouvelée. Je les suivis

d'un regard surnaturel et éternel dans les principales transfigurations

angéliques ou humaines qu'elles avaient à subir dans les mondes

supérieurs et inférieurs, se rencontrant quelquefois, sans se

reconnaître jamais complétement, de sphère en sphère, d'âge en âge,

d'existence en existence, de vie en mort et de mort en renaissance, dans

le ciel et sur la terre. Puis, après ces douze ou vingt transfigurations

accomplies, qui tantôt les rapprochaient de Dieu par leurs vertus,

tantôt les en éloignaient par leurs fautes, en même temps que ces vertus

ou ces fautes les rapprochaient aussi ou les séparaient davantage l'une

de l'autre, je les réunissais enfin dans l'unité de l'amour mutuel et

de l'amour divin, à la source de vie, de sainteté et de félicité d'où

tout émane et où tout remonte par sa gravitation naturelle vers le

souverain bien et le souverain beau, l'Être parfait, l'Être des êtres,

Dieu.

Chaque scène de ce drame sacré était empruntée à la terre ou aux autres

planètes de l'espace, et les décorations poétiques changeaient ainsi, au

gré du poëte, comme l'époque, les événements, les personnages. Le poëme

s'ouvrait aux portes de l'Éden et se terminait à la fin de la terre par

l'explosion du globe, rendant toutes ses âmes purifiées, divinisées par

la miséricorde de Dieu, et lançant ses gerbes de feu dans le firmament

comme les flammèches d'un bûcher qui se consume lui-même après

l'holocauste accompli.

On comprend quelle richesse, et quelle variété, et quel pathétique, et

quel mystère un pareil texte d'épopée fournissait au poëte, s'il y avait

eu un poëte, ou si j'avais été moi-même ce poëte digne de concevoir et

de rendre en chants une pareille inspiration. Mais je n'étais qu'un

enfant essayant de souffler des étoiles au lieu de souffler ses bulles

de savon. Mon poëme, après que je l'eus contemplé quelques années,

creva sur ma tête comme une de ces bulles de savon colorées, en ne me

laissant que quelques gouttes d'eau sur les doigts, ou plutôt quelques

gouttes d'encre, car la _Chute d'un Ange_, _Jocelyn_, le _Poëme des

Pécheurs_, que j'ai perdu dans mes voyages, et quelques autres ébauches

épiques que j'ai avancées, puis suspendues, sont de ces gouttes d'encre.

Ces poëmes étaient autant de chants épars de mon épopée de l'âme. Je

possédais dans ma pensée le fil conducteur à travers ces ébauches, et je

comptais les relier à la fin les unes aux autres par cette unité des

deux mêmes âmes, toujours égarées, toujours retrouvées, toujours suivies

de l'oeil et de l'intérêt, dans leur _Divine Comédie_, à travers la vie,

la mort, jusqu'à l'éternelle vie!

Cours familier de Littérature - Volume 03 · 第 191 / 232 题