En un instant mon poëme épique fut conçu. Je me supposai assistant,
comme un barde de Dieu, à la création des deux mondes matériel et
moral. Je pris deux âmes émanées le même jour, comme deux lueurs, du
même rayon de Dieu: l'une mâle, l'autre femelle, comme si la loi
universelle de la génération par l'amour, cette tendance passionnée de
la dualité à l'unité, était une loi des essences immatérielles de même
qu'elle est la loi des êtres matériels animés (et qui est-ce qui n'est
pas animé dans ce qui vit pour se reproduire?). Je lançai ces deux âmes
soeurs, mais devenues étrangères l'une à l'autre, dans la carrière de
leur évolution à travers les modes de leur vie renouvelée. Je les suivis
d'un regard surnaturel et éternel dans les principales transfigurations
angéliques ou humaines qu'elles avaient à subir dans les mondes
supérieurs et inférieurs, se rencontrant quelquefois, sans se
reconnaître jamais complétement, de sphère en sphère, d'âge en âge,
d'existence en existence, de vie en mort et de mort en renaissance, dans
le ciel et sur la terre. Puis, après ces douze ou vingt transfigurations
accomplies, qui tantôt les rapprochaient de Dieu par leurs vertus,
tantôt les en éloignaient par leurs fautes, en même temps que ces vertus
ou ces fautes les rapprochaient aussi ou les séparaient davantage l'une
de l'autre, je les réunissais enfin dans l'unité de l'amour mutuel et
de l'amour divin, à la source de vie, de sainteté et de félicité d'où
tout émane et où tout remonte par sa gravitation naturelle vers le
souverain bien et le souverain beau, l'Être parfait, l'Être des êtres,
Dieu.
Chaque scène de ce drame sacré était empruntée à la terre ou aux autres
planètes de l'espace, et les décorations poétiques changeaient ainsi, au
gré du poëte, comme l'époque, les événements, les personnages. Le poëme
s'ouvrait aux portes de l'Éden et se terminait à la fin de la terre par
l'explosion du globe, rendant toutes ses âmes purifiées, divinisées par
la miséricorde de Dieu, et lançant ses gerbes de feu dans le firmament
comme les flammèches d'un bûcher qui se consume lui-même après
l'holocauste accompli.
On comprend quelle richesse, et quelle variété, et quel pathétique, et
quel mystère un pareil texte d'épopée fournissait au poëte, s'il y avait
eu un poëte, ou si j'avais été moi-même ce poëte digne de concevoir et
de rendre en chants une pareille inspiration. Mais je n'étais qu'un
enfant essayant de souffler des étoiles au lieu de souffler ses bulles
de savon. Mon poëme, après que je l'eus contemplé quelques années,
creva sur ma tête comme une de ces bulles de savon colorées, en ne me
laissant que quelques gouttes d'eau sur les doigts, ou plutôt quelques
gouttes d'encre, car la _Chute d'un Ange_, _Jocelyn_, le _Poëme des
Pécheurs_, que j'ai perdu dans mes voyages, et quelques autres ébauches
épiques que j'ai avancées, puis suspendues, sont de ces gouttes d'encre.
Ces poëmes étaient autant de chants épars de mon épopée de l'âme. Je
possédais dans ma pensée le fil conducteur à travers ces ébauches, et je
comptais les relier à la fin les unes aux autres par cette unité des
deux mêmes âmes, toujours égarées, toujours retrouvées, toujours suivies
de l'oeil et de l'intérêt, dans leur _Divine Comédie_, à travers la vie,
la mort, jusqu'à l'éternelle vie!