XII

Je me souviens aujourd'hui de tous les détails les plus fugitifs de ce

beau coucher de soleil, au mois de mars, dans la campagne de Rome; je

m'en souviens avec plus de présence des objets dans les yeux que je ne

la ressentais même alors. Cette scène a dû m'impressionner cependant

avec une certaine force, puisqu'elle se retrouve si complète et si vive

après trente ans dans mon imagination; mais je ne la percevais que par

mes sens et par le seul instinct, car mon esprit était absorbé par la

contemplation intérieure d'une tout autre nature.

Il me sembla que le rideau du monde matériel et du monde moral venait de

se déchirer tout à coup devant les yeux de mon intelligence; je sentis

mon esprit faire une sorte d'explosion soudaine en moi et s'élever

très-haut dans un firmament moral, comme la vapeur d'un gaz plus léger

que l'atmosphère, dont on vient de déboucher le vase de cristal, et qui

s'élance avec une légère fumée dans l'éther. J'y planai, dans cet éther,

pendant je ne sais combien de temps, avec les ailes libres de mon âme,

sans avoir le sentiment du monde d'en bas qui m'environnait, mais que je

ne voyais plus de si haut.

Les créations infinies et de dates immémoriales de Dieu dans les

profondeurs sans mesure de ces espaces qu'il remplit de lui seul par ses

oeuvres; les firmaments déroulés sous les firmaments; les étoiles,

soleils avancés d'autres cieux, dont on n'aperçoit que les bords, ces

caps d'autres continents célestes, éclairés par des phares entrevus à

des distances énormes; cette poussière de globes lumineux ou

crépusculaires où se reflétaient de l'un à l'autre les splendeurs

empruntées à des soleils; leurs évolutions dans des orbites tracées par

le doigt divin; leur apparition à l'oeil de l'astronomie, comme si le

ciel les avait enfantés pendant la nuit et comme s'il y avait aussi là

haut des fécondités de sexes entre les astres et des enfantements de

mondes; leur disparition après des siècles, comme si la mort atteignait

également là haut; le vide que ces globes disparus comme une lettre de

l'alphabet laissent dans la page des cieux; la vie sous d'autres formes

que celles qui nous sont connues, et avec d'autres organes que les

nôtres, animant vraisemblablement ces géants de flamme; l'intelligence

et l'amour, apparemment proportionnés à leur masse et à leur importance

dans l'espace, leur imprimant sans doute une destination morale en

harmonie avec leur nature; le monde intellectuel aussi intelligible à

l'esprit que le monde de la matière est visible aux yeux; la sainteté de

cette âme, parcelle détachée de l'essence divine pour lui renvoyer

l'admiration et l'amour de chaque atome créé; la hiérarchie de ces âmes

traversant des régions ténébreuses d'abord, puis les demi-jours, puis

les splendeurs, puis les éblouissements des vérités, ces soleils de

l'esprit; ces âmes montant et descendant d'échelons en échelons sans

base et sans fin, subissant avec mérite ou avec déchéance des milliers

d'épreuves morales dans des pérégrinations de siècles et dans des

transformations d'existences sans nombre, enfers, purgatoires, paradis

symbolique de _la Divine Comédie_ des terres et des cieux;

Tout cela, dis-je, m'apparut, en une ou deux heures d'hallucination

contemplative, avec autant de clarté et de palpabilité qu'il y en avait

sur les échelons flamboyants de l'échelle de Jacob dans son rêve, ou

qu'il y en eut pour le Dante au jour et à l'heure où, sur un sommet de

l'Apennin, il écrivit le premier vers fameux de son oeuvre:

Nel mezzo del cammin di nostra vita,

et où son esprit entra dans la forêt obscure pour en ressortir par la

porte lumineuse.

Cours familier de Littérature - Volume 03 · 第 189 / 232 题