À peine eus-je dépassé Capoue, et franchi les premières collines des
Abruzzes qui séparent l'atmosphère des montagnes de l'atmosphère de la
mer, que je me sentis soudainement guéri, comme un homme asphyxié à qui
une fenêtre ouverte vient de rendre l'air respirable. Le lendemain,
après une nuit de sommeil passée dans la villa de Cicéron à _Molo di
Gaete_, je poursuivis délicieusement ma course vers Rome. Je couchai à
Terracine, à l'issue des marais Pontins; puis je commençai à gravir les
collines de _Velletri_, de _Genzano_ et d'_Albano_, ces monts
_Penthélique_ et ces monts _Hymette_ de la plaine de Rome, plus
majestueux et plus gracieux que ceux d'Athènes.
J'étais monté sur le siége de ma calèche pour contempler de plus haut et
de plus près une plus large part de ce magique horizon, délices de
Cicéron, de Mécène, de Virgile et d'Horace; ils y ont incorporé leurs
noms comme des illustrations éternelles de l'homme sur ces pages de la
nature.
C'était le soir; le soleil, roulant autour de son disque rouge quelques
brumes sanglantes comme les vapeurs de pourpre de ces champs de bataille
évaporées dans ses rayons, se précipitait dans la mer étincelante. Les
rides roses de cette mer ondulaient doucement dans le lointain comme une
étoffe moirée qu'on déploie et qu'on replie pour en faire admirer les
chatoyements. Les collines sur lesquelles serpentait la route étaient
couvertes dans leurs vallées et sur leurs flancs de forêts d'amandiers
en fleurs. Ces fleurs innombrables répandaient leurs teintes lactées et
rosées sur toute la campagne; elles tombaient des branches à chaque
légère bouffée du vent tiède de la mer; elles semaient d'un véritable
tapis de couleurs riantes l'intervalle d'un arbre à l'autre; elles
remplissaient l'air soulevé par la brise d'une nuée de papillons
inanimés qui venaient tomber jusque sous les roues sur le chemin.
Au sommet de ces collines de vignes hautes et d'amandiers fleuris
pyramidaient quelques métairies romaines à l'aspect sombre, caverneux,
monumental; plus haut encore des pins parasols à larges cimes
dentelaient l'horizon de leurs dômes noirs. Ces coupoles sombres
contrastaient avec la riante lumière des vallées, comme les siècles
immuables contrastent avec les printemps d'une heure qui fleurissent et
qui s'effeuillent à leurs pieds!