On le voit, cette conception de l'épopée de _la Divine Comédie_ (titre
de son poëme) était double: divine par le plan, humaine par la
personnalité; de là ses beautés et ses vices, que nous allons faire
saillir, le livre à la main, sous vos yeux.
Je comprends d'autant mieux le plan de cette épopée que moi-même, hélas!
mille fois inférieur en conception, en éloquence et en poésie, au grand
exilé de Florence, j'avais conçu, dès ma jeunesse, une épopée, le grand
rêve de ma vie, la seule épopée qui me paraisse aujourd'hui réalisable,
sur un plan à peu près analogue au plan de _la Divine Comédie_.
Je m'étais dit: Qu'y a-t-il de plus intéressant aujourd'hui dans
l'humanité? Sont-ce des batailles, des conquêtes, des élévations et des
catastrophes d'empires? Non; le monde en a tant vu, et il connaît
tellement les misérables ressorts par lesquels la fortune élève ou
abaisse les conquérants d'ici-bas, qu'il ne s'étonne guère plus des
vicissitudes des empires que de l'amoncellement et de l'écroulement
d'une vague en écume sur le lit de l'Océan. Mais ce qui intéresse
véritablement l'homme, c'est l'homme; et dans l'homme, c'est la partie
permanente de son être, c'est l'âme; et dans l'âme, c'est la destinée
passée, présente, future, éternelle, de ce principe immatériel,
intelligent, aimant, jouissant, souffrant, consciencieux, vertueux ou
criminel, se punissant soi-même par ses vices, se récompensant soi-même
par ses vertus, s'éloignant ou se rapprochant de Dieu selon qu'il vole
en haut ou en bas dans la sphère infinie de sa carrière éternelle,
jusqu'au jour où il s'unit enfin, par la foi croissante et par l'amour
identifiant, à son Créateur, le souverain Être, la souveraine vérité,
le souverain beau, le souverain bien.
X
Je me plais à me rappeler encore, en ce moment, le lieu, le jour,
l'heure où je conçus soudainement, dans ma pensée, le plan de cette
épopée de l'âme, de l'âme suivie par le poëte dans ses pérégrinations
successives et infinies à travers les échelons des mondes et ses
existences d'épreuves.
C'était en Italie, à la fin de ma jeunesse. Je venais de passer un hiver
à Naples, dans de vagues souffrances de nerfs qui sont la croissance de
l'esprit et qui donnent à l'âme les mêmes angoisses que la croissance
trop accélérée du corps donne aux sens. Une anxiété sourde et continue
travaillait ma pensée; je n'étais bien à aucune place; ce ciel serein,
ce beau soleil, cette mer éblouissante, ces collines élyséennes, le
bruit de vie et de joie perpétuelle de ce peuple d'enfants, d'amoureux,
de musiciens, de poëtes, fourmillant sur les plages de cette côte, après
m'avoir tant charmé autrefois, m'étaient devenus presque fastidieux
alors. Il y avait je ne sais quel contraste blessant entre la sérénité
épanouie de cette race et la mélancolie maladive de mon esprit. Ce grand
jour m'aveuglait en m'éblouissant. Je regrettais les brumes d'automne et
les ténèbres humides des forêts de mon pays. L'Écosse et Ossian me
seyaient mieux que _le Tasse_ et _Sorrente_. Je lisais alors précisément
les documents les plus détaillés de la vie du Tasse; la lecture de ces
documents, tout remplis de preuves de sa folie, obsédait mon imagination
et m'imprimait je ne sais quelle terreur. J'avais cependant l'esprit
aussi juste que le corps sain; mais j'étais malade d'un poëme que je
voulais enfanter sans avoir eu encore la force de conception nécessaire
à cet enfantement.
Pour me soulager de cette obsession d'un mal inconnu et pour retremper
mes nerfs irrités dans un air moins imprégné de sel et de soufre que
l'air de la mer et du Vésuve, je cédai au conseil du vieux _Cottonio_,
l'Esculape presque séculaire de Naples, et je partis pour Rome.