Dante ne trouvait donc rien d'épique autour de lui dans l'histoire
d'Italie qui pût servir de texte à son imagination; mais le monde
théologique était plein de dogmes nouveaux, de foi savante ou de foi
populaire, de croyances surnaturelles, de vérités morales ou de fantômes
imaginaires, flottant pêle-mêle dans le vide de l'esprit humain, comme
les figures tronquées des rêves au moment d'un réveil.
L'âme humaine, que le christianisme avait détachée, dans les monastères
surtout, des intérêts terrestres, s'était absorbée dans l'intérêt de son
salut éternel. Des cieux, des enfers, des purgatoires sans cesse
décrits, peuplés, vidés par les moines prédicateurs dans les chaires du
peuple, étaient devenus, par la puissance de la foi, par l'habitude des
pratiques, par la répétition des cérémonies, des réalités de la pensée
aussi visibles et aussi palpables dans l'esprit des fidèles que les
réalités physiques. L'imagination habitait pour ainsi dire ces mondes
intellectuels des morts autant et plus que le monde des vivants. Les
temples étaient remplis de leurs symboles; les murailles même des rues
étaient couvertes des représentations par le pinceau de ces trois
séjours de l'âme, enfer, purgatoire, paradis. Dans les fêtes sacrées, ou
même profanes, on donnait aux peuples de l'Italie, au lieu de courses
olympiques ou de combats du cirque, des drames de théologie chrétienne.
Là les âmes, les démons, les anges, les vierges, les saints, les damnés,
les trois personnes de la Divinité elles-mêmes, jouaient des rôles
d'acteur dans le drame théogonique de ces mondes surnaturels. Le ciel et
la terre se touchaient et se confondaient, dans cette atmosphère de la
théologie monastique et populaire, comme deux horizons dans la brume.
Dante lui-même était ce qu'on était déjà à Florence à cette époque, et
ce qu'on fut bien davantage, quelques années après, à l'époque des
Médicis et de Léon X: croyant et platonicien tout à la fois, associant
dans son esprit la foi moderne à la philosophie grecque et romaine; les
pieds dans l'Église, la tête dans l'Olympe, l'âme dans les cieux, dans
les épreuves ou dans les abîmes du monde chrétien.
Il était naturel que ce monde surnaturel, qui tenait plus de place dans
l'imagination des hommes de son temps que le monde des vivants, lui
parût le seul et vrai sujet d'épopée poétique et mystique pour son âge
et pour la postérité. Il regarda donc pendant longtemps et jusqu'au
vertige dans la profondeur de son âme, de sa foi, de ses amours, de ses
haines, de ses vengeances, et il se dit: «Je ferai voir l'invisible, et
je le rendrai si visible, par la puissance de ma foi et par la vigueur
de mes pinceaux, que la terre et le ciel sembleront s'ouvrir aux yeux
des hommes, et que je jouirai d'abord en ce temps, puis, par
anticipation, dans l'éternité, de cette justice éternelle qui sera à la
fois ma félicité et ma vengeance. Gloire à ceux que j'aurai sauvés!
Malheur à ceux que j'aurai perdus! Et surtout gloire à moi-même! Je ne
serai pas seulement, aux yeux de l'Italie guelfe et gibeline, un poëte,
je serai le prophète de la divine rétribution!»
Ainsi évidemment se parla à lui-même le Dante, brûlant à la fois de
conviction divine et de colère humaine, quand, regardant pour la
dernière fois l'inique Florence du haut de l'Apennin, il lui lança sa
malédiction de proscrit et sa prophétie de poëte.