Quand une religion s'écroule dans la partie du monde qu'elle dominait,
tout s'écroule avec elle. Le plus enraciné des édifices humains dans le
sol, c'est un autel; il faut, pour le saper, un tremblement de terre qui
engloutit tout dans sa poussière. Quand les dieux s'en vont, comme dit
Tertullien, tout s'en va.
Tel fut l'avénement du christianisme dans l'empire romain. Les lettres
périrent pour mille ans dans le choc des deux religions. Les ténèbres se
répandirent sur l'intelligence pendant qu'une nouvelle morale et une
nouvelle théologie s'emparaient des opinions et des coeurs. Constantin
prêta la massue de l'empire aux chrétiens pour pulvériser le passé. Les
monuments, les temples, les oracles, les bibliothèques, les livres
périrent dans les décombres. Rien ne survécut à cet accès de colère
sacrée de l'esprit humain contre lui-même. On sema le feu sur les
édifices, la cendre sur le sol, le sel sur la cendre, pour empêcher les
vieilles superstitions et les vieilles philosophies de regermer jamais
de leurs racines. Ce furent les _Vêpres siciliennes_ du paganisme, le
1793 de sa littérature. Ainsi est faite la misérable humanité; elle ne
s'arrête jamais dans le vrai et dans le juste, elle se précipite à
l'excès, et elle ne se croit libre de l'oppression que quand elle
opprime à son tour.
On nie en vain aujourd'hui cette réaction exterminatrice contre tous les
monuments bâtis ou écrits de l'antiquité littéraire; elle éclate
partout, non-seulement dans les ruines d'Éphèse, de Delphes, d'Athènes,
d'Alexandrie, dont la poussière est faite de statues mutilées ou de
cendres de bibliothèques, mais dans les écrits des premiers chrétiens et
dans les actes des conciles. Tiraboschi, dans sa savante _Histoire de la
Littérature italienne_, cite le décret du concile de Carthage qui
interdit aux évêques la lecture des auteurs antérieurs au christianisme;
il cite également le passage de saint Jérôme où ce Père gourmande
amèrement ceux qui, au lieu de lire la Bible et l'Évangile, lisent
Virgile. On sait le sort de la bibliothèque d'Alexandrie, incendiée dans
un feu de six mois par l'ordre du patriarche Théophile, qui ne laissa
rien à faire à Omar. L'historien contemporain Orose décrit et déplore
l'anéantissement de ces trésors de la mémoire. Le pape Léon X lui-même,
ce restaurateur si platonique et si tendre des vestiges de l'esprit
humain échappés à ce sac du monde, dit «qu'il a recueilli dans son
enfance, de la bouche de Chalcondyle, homme très-instruit dans tout ce
qui concerne la Grèce, que les prêtres avaient eu assez d'influence sur
les empereurs d'Orient pour les engager à brûler les ouvrages de
plusieurs anciens poëtes grecs, et c'est ainsi qu'ont été anéanties les
comédies de Ménandre, les poésies lyriques de Sapho, de Corinne,
d'Alcée.» «Ces prêtres, ajoute Léon X, montrèrent ainsi une honteuse
animadversion contre les anciens, mais ils rendirent témoignage de la
sincérité et de l'intégrité de leur foi.»
À l'exception des études théologiques et morales, à l'exception de
l'éloquence sacrée, qui débattait les questions d'orthodoxie ou de
schisme entre les différentes sectes nées du christianisme, qui
s'emparaient peu à peu d'une partie de l'Orient et de tout l'Occident,
l'intelligence humaine, pendant ces siècles de chaos et d'élaboration,
parut enfermée dans l'enceinte des temples ou des monastères. Ce fut
l'âge monastique de l'univers. Excepté en Arabie, à Bagdad et en
Espagne, sous les califes, nul flambeau des lettres et des sciences
n'éclaira le monde chrétien jusqu'à Charlemagne. Ce grand homme fit le
premier, pour l'Occident tout entier, ce que les Médicis firent plus
tard pour l'Italie; il ordonna les fouilles dans la cendre du passé,
recueillit les monuments épars, restitua les langues mortes, évoqua,
par les études encouragées et rémunérées, le génie de l'antiquité pour
y rallumer le génie de l'avenir. Un crépuscule éclaira d'un jour
croissant cette longue nuit de la barbarie. Mais, excepté dans la
jurisprudence, cette première nécessité des sociétés civiles qui se
fondent, aucune oeuvre remarquable ne sortit de cette seconde enfance
des lettres. Le génie humain couvait sourdement on ne sait quel fruit
inconnu. C'est en Italie qu'il devait naître.